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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

UN JURISCONSULTE BERNOIS

DU XVIIIme SIÈCLE 1

SIGISMOND-LOUIS DE LERBER
1723 à 1783

I.

Des grandes familles de la vieille Berne, celle des Lerber a fourni nombre d'hommes distingues, mais aucun d'une très large notoriété ou d'un mérite tout à fait exceptionnel. Les Lerber — leur nom s'est écrit tantôt Lerow, tantôt Lerower, Lerwer, Lerbwer, Lerber enfin — sont de fort ancienne origine. Ils apparaissent déjà dans les chroniques du XIlIme siècle et dans d'autres documents de l'époque. Ils sont établis à Soleure et à Mellingen; ils comptent parmi les vassaux des Kybourg

C'est vers 1560 seulement, qu'Urs Lerwer passe à la Réforme, quitte Soleure et vient se fixer à Berne, où nous le

trouvons membre du Conseil souverain en 1588, où il remplit diverses fonctions importantes jusqu'à sa mort (1620). Les Lerber de Berne descendent tous de lui. De Thou mentionne, dans son Histoire universelle, lui «Jean Loerbeer», qui embrassa la religion luthérienne à I'instigation du duc de Brunswick, fonda un collège à Riddagshausen où il était abbé, «se maria, et ne laissa pas de conserver l'abbaye le reste de ses jours». Nous voyons, en 1608, un Daniel Lerber bailli de Trachselwald; d'autres sont baillis de Nidau, de Landshut, d'Oberhofen, d'Interlaken, d'Aarwangen, Frienisberg, Lenzbourg; d'autres encore se signalent comme militaires, ainsi Samuel Lerber, qui commanda les cuirassiers de la ville pendant la guerre des paysans, ou comme diplomates, ainsi François-Louis Lerber, le frère aîné de l'homme distingué dont nous avons entrepris de raconter la vie et d'étudier les oeuvres.

Sigismond-Louis de Lerber naquit en 1723 — son acte de baptême porte la date du 7 Octobre de ladite année; — il était le quatrième fils de François-Louis Lerber, membre du Conseil souverain et directeur des salines de Roche. Son père mourut en 1733; sa mère, une Vaudoise, une Cornillat de Dully, dut pourvoir à l'éducation et à l'entretien de six enfants. Voici ce que nous lisons, sur la jeunesse de Sigismond-Louis de Lerber, dans une notice manuscrite rédigée par sa fille, Madame Jeannette Tscharner; nous respectons la langue et les idées, également originales, de l'auteur: «Son père mourut au moment que ces pauvres enfants auraient eu le plus besoin de lui: car leur mère, Jeanne Cornillat, française de nation, était comme étrangère à Berne et par elle-même bien peu capable de les bien élever. Elle possédait d'ailleurs, à un haut degré de perfection, to. toutes les grâces du corps et de l'esprit, et joignait à des talents utiles cet air aisé qui sied si bien aux gens de famille et qui distingue si particulièrement les dames françaises de nos grosses Allemandes empesées qui, d'un autre côté, ont un petit peu plus de jugement. Car, si le commerce de Madame Lerber était charmant pour le monde, son esprit de dissipation était bien funeste à

ses pauvres enfants. Leur éducation s'en ressentit; si vous en exceptez l'aîné des fils, — celui-ci avait, ajoutons-le à titre d'explication, vingt-quatre ans lors du décès de François-Louis Lerber — le reste fut obligé de se contenter de bien peu de chose et de soins». Nous n'avons pas de renseignements plus précis sur les premières années du futur professeur de droit. Il fréquenta sans doute les écoles de la ville; «il fut aussi quelque temps, nous dit Madame Tscharner, sous la férule de précepteurs domestiques, mais il ne faut pas que le choix qu'on en fit eût été bien heureux». L'un de ces précepteurs, échappé du couvent des jésuites de Fribourg, prit un beau jour la clef des champs; l'autre, «un Allemand morne et sentencieux, se troubla l'esprit».

«Enfin, poursuit notre biographe, mon père s'est souvent plaint de la mauvaise étoile qui l'avait guidé dans sa jeunesse et qui l'avait fait tomber entre des mains non seulement incapables d'instruire un enfant, mais pernicieuses pour diriger l'esprit et le coeur d'un jeune homme. On peut donc dire que si mon père a eu le bonheur de parvenir à quelque estime parmi ses concitoyens pour ses connaissances et son savoir, que c'est uniquement à lui-même qu'il en a l'obligation.» Là-dessus, Madame Tscharner entame une digression fort judicieuse sur la parcimonie qui préside souvent au choix des précepteurs -— «on prend toujours ce qu'il y a de meilleur marché» — et conclut: «Laissons plutôt à nos enfants quelques mille livres de moins par nos testaments et plaçons-les à fonds perdus sur leurs têtes!»

Quoi qu'il en soit, Sigismond-Louis de Lerber était arrivé à un âge où il est indispensable de proposer un but à ses études et à sa vie. Il ne paraît pas qu'une vocation quelconque se soit impérieusement manifestée en lui. Il était de ces souples intelligences et de ces caractères faciles qu'on plie à tout. «La famille tint conseil à son sujet, écrit sa fille; après quelques débats assez vifs, il fut enfin décidé que, comme deux de ses aînés avaient été placés dans le Commissariat et la Chancellerie, qu'on avait donné un étendard à un troisième, que de celui-ci il fallait en faire un jurisconsulte.

Cela fut dit et fait. Mon père, également disposé à tout, y consentit. On lui fournit donc et Bartole et tous les corps de droit possibles, et on le poussa autant qu'on put.»

Il voyagea, suivit pendant près d'un an les cours de l'Université de Strasbourg, passa par celles de Tubingue, d'Utrecht et de Paris. Si l'on peut porter un jugement sur l'étudiant, en se rappelant les habitudes et les qualités de l'homme fait, il est permis de penser que Sigismond-Louis de Lerber ne considéra pas la science à laquelle il se vouait comme une simple distraction. «Une chose, remarque Madame Tscharner, fait croire qu'il a été assidu et appliqué à ses études dès son enfance; c'est que, tout le temps que j'eus le bonheur de le connaître, il mesurait son temps avec une extrême précision, et qu'il se retranchait très souvent une promenade et une visite pour ne rien faire perdre à son séjour favori, sa bibliothèque. D'ailleurs ses amis l'ont tous suffisamment connu et ne l'ont jamais traité d'ignare, ce qui est une forte pierre de touche à mon avis, — et au nôtre — et ses ouvrages... prouvent assez pour lui.»

De retour à Berne, il s'avisa que la chaire de professeur de droit, créée en 1679, étant vacante, il aurait quelques chances de succéder aux Jean-Gaspard Seelmatter, J.-R. Waldkirch, Nicolas Bernouilli et Théophile Jenner qui l'avaient illustrée. Il travailla de toutes ses forces; il eut raison de se préparer à vaincre d'assez redoutables concurrents, dont l'un, Béat-Philippe Vicat, a laissé un nom dans la jurisprudence. «Ce fut le pas le plus difficile de sa vie, raconte sa fille; son honneur et sa fortune à venir étaient en jeu.»

Madame Tscharner veut que, jusqu'en 1748, année de sa nomination, de Lerber ait été «morne et d'un sérieux à glacer»; que «depuis, il devint gai, amusant et prit l'humeur très agréable». N'est-ce pas là une légende? Une chaire de droit serait-elle, en vérité, aussi divertissante que cela? Nous avons, en feuilletant à la bibliothèque de Berne les papiers de Sinner de Ballaigue, découvert quelques lettres de Sigismoud-Louis de Lerber; elles sont de la jeunesse de ce dernier, antérieures assurément à 1748. Or nous y découpons

des passages de cette jovialité: «Pends-toi, cher Sinner, nous avons passé toute la nuit au cabaret et tu n'y étais pas». Ils étaient là, quelques joyeux camarades, ils ont joué au «plaisant» du soir au matin.; et le correspondant de Sinner s'abandonne à ces réflexions, qui n'ont rien d'austère ni de morose: «Sénèque, dans son traité de la brièveté de la vie, n'a jamais eu l'esprit de croire qu'on allongeait le jour de douze heures en jouant toute la nuit, mais Tavel et moi sommes bien d'autres gens que Sénèque». Et puis, les patriciens de vingt ans ne s'ennuyaient guère dans la Berne du XVIllme siècle. Et encore, les «Essays de poésie de Monsieur Lerber», parus en 1747, nous apportent des vers point lugubres de 1740, de 1742, de 1743:

Las de me voir heureux sans doute,
Jaloux du bonheur que je goûte,
Le sort m'arrache à ce séjour...

Ce professeur de droit ne trouva donc pas la gaîté et l'entrain dans sa chaire; il n'y trouva pas non plus la poésie, mais il ne l'y perdit point, comme nous pourrons le constater. Toujours est-il qu'il n'avait à son actif — en dehors de travaux d'écolier — que quelques stances aimables et les promesses de sérieuses études juridiques, lorsqu'il occupa la place de Théophile Jenner, appelé à d'autres fonctions. Comme il n'avait pas de lauriers sur lesquels se reposer, il se hâta d'en conquérir. Sa leçon inaugurale, Praelectio de fontibus juris patrii, qu'il lut et publia en 1748, eut un certain retentissement et fut louée par de bons juges. Son De legis naturalis summa (1752), les Essais sur l'étude de la morale (1776), qui sont une édition française, librement refondue, du précédent ouvrage, les Recherches sur l'origine de la loi naturelle (1778), surtout la rédaction de l'Erneuerte Gerichtssatzung de 1761, d'autres travaux encore, sur lesquels nous reviendrons, montrent que de Lerber était digne de la tâche que le gouvernement de sa ville natale lui avait confiée.

L'enseignement du droit, nous l'avons indiqué, ne le détourna point de la poésie; la revision de la Gerichtssatzung

ne lui fit pas oublier son goût pour des sujets moins graves. C'est un phénomène non point unique, mais assez rare, que cette persistance du bel esprit et surtout du rimeur chez un jurisconsulte érudit et un moraliste sévère. Il ne nous appartient évidemment pas de nous en étonner, ni de nous en scandaliser. Un gracieux poème descriptif, La Vue d'Anet, parut d'abord en 1756 et fut réimprimé en 1783, mais profondément remanié, en même temps que d'autres poèmes, quelques bluettes, et les Essais sur l'étude de la morale et l'origine de la loi naturelle. Il est intéressant de voir, avec quelle patience et quel amour de son art, le versificateur médiocre de 1747, et même de 1756, a corrigé ses juvenilia. Ses manuscrits sont d'ailleurs surchargés de ratures; de Lerber n'était pas un écrivain de premier jet, un heureux improvisateur; il polissait et repoussait sans cesse, ayant constamment à lutter contre les difficultés d'une langue qui, pour avoir été sa langue maternelle, n'était point celle de son milieu; il s'initiait en outre aux mystères d'une prosodie qu'il connaissait assez mal au début. Mais il avait le don, que rien ne remplace.

En 1753 déjà, son talent avait élégamment subi une redoutable épreuve. Voltaire s'était mis en tête de dédier à LL. EE. sa Rome sauvée: «J'ai cru pouvoir rendre un hommage solennel à Votre Gouvernement, que j'ai toujours admiré et dont je n'ai cessé de faire l'éloge. Je demande à Vos Ex ces la permission de leur dédier une tragédie, qui a été représentée avec quelque succès sur le théâtre de Paris. J'ai cru que je ne pouvais choisir de plus dignes protecteurs d'un ouvrage, où j'ai peint le Sénat de Rome, que Vos Ex ces ».

Ces louanges hyperboliques, et d'ailleurs intéressées, semblèrent suspectes aux Bernois, qui ne répondirent pas. Cependant Voltaire ne se tint point pour battu; deux mois plus tard, il refaisait humblement à LL. EE. l'offre de sa dédicace, que le chancelier Gross fut chargé de refuser. La lettre de Gross, habilement entortillée de politesse et de réserve, était loin de valoir l'épître en vers alertes et spirituels que de Lerber adressa au philosophe:

Voltaire, II est bien doux sans doute
De voir son nom par vous cité;
Et vos écrits sont la grand'route
Qui mène à l'immortalité...
...Soit sagesse, soit vanité,
Notre public s'est entêté
De croire que les ridicules
Sont pires que l'obscurité...
...Nous n'aurions pas trop bonne mine
Si nous venions là nous asseoir
Près de vos Rois fourrés d'hermine:
C'est pour Frédéric et Louis
Qu'Apollon vous prête sa lyre;
Mais, pour les gens de mon pays,
Stumpf, j'en réponds, peut leur suffire.

De Lerber ne vivait pas, néanmoins, que de jurisprudence et de poésie. Il est probable qu'il avait songé au mariage, dès 1745. Le séjour de W. (Weyermannshaus), «épitre à mon frère», — il s'agit de Jérôme de Lerber, officier en Hollande —- cette épitre, qui est l'un des morceaux les plus agréables des Essais de poésie publiés en 1747, nous montre de Lerber s'amusant en compagnie de Sinner de Ballaigue, d'un jeune Frisching et de Christophe Steiger, l'amphitryon de la. bande. Sigismond-Louis de Lerber était alors si vivement épris de mademoiselle Zehnder, qu'il lui arriva de partir de Weyermannshaus, le soir, pour Morat, résidence de son amie, aux seules fins de donner une sérénade sous ses fenêtres et de l'entrevoir. Mais cette belle passion fut de courte durée, soit que mademoiselle Zehnder témoignât de la mauvaise volonté, soit que l'amoureux lui-même se lassât ou même désespérât de couronner ses feux, comme on disait alors, par un Ehebrief en bonne forme. En effet, la situation de fortune de Lerber n'était pas brillante; et, Jérôrne Pâturot avant la lettre, il était encore à la recherche d'une position sociale.

Il n'eut pas lieu de trop regretter le dénouement négatif de cette première aventure de coeur. Il épousa, en 1752, mademoiselle Marie Tillier, fille aînée de Samuel Tillier, l'ancien bailli d'Interlaken; de cette union naquirent plusieurs enfants. D'assez lourdes charges de famille, d'assez minces revenus, des déboires qui ne lui furent pas ménagés au cours de ses

travaux sur la Gerichtssatzung, l'engagèrent à renoncer à. l'enseignement du droit. Il s'était mis aux affaires de l'administration, comme membre du Conseil des Deux-Cents. Il fut nommé, en 1763, bailli de Trachselwald, un baillage qui comprenait la plus grande partie de l'Emmenthal. Sa femme mourut quelque temps après.

La solitude était venue pour lui; la vieillesse ne tarderait pas à venir. Son caractère égal et facile s'assombrit; ses préoccupations se tournent vers les questions de philosophie et de morale. Il endort sa douleur et tue les jours en commentant Aristote et Platon; il commet quelques poèmes d'inspiration sévère, il réédite, après les avoir revus, les ouvrages en prose et en vers que nous possédons de lui, il s'efforce d'exercer avec bienveillance l'autorité dont il est investi; on le respecte et on l'aime, mais son rôle est terminé et la République de Berne néglige de l'appeler à de plus hautes destinées.

A la date du 20 Avril 1783, l'un de ses fils, le capitaine Jérôme de Lerber, note ceci dans son Journal (inédit): «Dimanche de Pâques, mourut notre cher père, d'une fièvre ardente... Mon frère et moi le veillâmes; et le secours des deux plus habiles médecins, Herrenschwang et Langhans, fut inutile. Il mourut avec le plus grand courage et demandait toujours au médecin si ça ne serait pas bientôt fini. Le matin avant sa mort, il se releva avec une force qui nous redonna quelque espérance, prit congé de nous, ses cinq enfants, et nous donna sa bénédiction». Ainsi s'éteignit, au milieu des siens, Sigismond-Louis de Lerber, qui fut un brave homme, studieux et modeste, un père de famille excellent, un citoyen dévoué, un savant et un écrivain d'un réel mérite.

II.

Il est temps d'examiner son oeuvre de plus près. Attachons-nous d'abord à celle du jurisconsulte et du philosophe!

On a dit du droit que c'est une carrière qui mène à tout, pourvu qu'on en sorte. Sigismond-Louis de Lerber l'avait embrassée sans enthousiasme; mais il était persévérant, et, quand il eut fait son choix, il se consacra tout entier aux études qui devaient assurer son avenir. II y eut, dès l'origine, quelque dispersion dans ses efforts et quelques lacunes dans son travail. Il n'avait passé qu'en irrégulier par la filière universitaire. Mais ses talents naturels, son application et son énergique volonté, puis, son ambition du professorat, contribuèrent à réparer les insuffisances de sa première éducation juridique.

Nous pouvons nous borner à citer quelques dissertations manuscrites antérieures à son entrée dans l'enseignement (Controversae ex jure civili selectae, Jurisprudentia dogmatica, des observations sur Schilteri Institutiones juris feudalis, etc.). Et quant à ses Primae lineae juris civilis, achevées en 1749, elles ne contiennent que des explications et annotations ajoutées à l'ouvrage publié sous le même titre, par Homberg, à Marbourg. En revanche, sa leçon d'ouverture, comme titulaire de la chaire de droit à Berne, sa Prœlectio de fontibus juris patrii (in-4°, Berne, 1748; nouvelle éd. in-8°, 1788) révèle un esprit original et presque un érudit. Ecrite en latin plus concis et plus nerveux qu'élégant, elle constitue une claire et judicieuse enquête sur les sources de la législation bernoise. Lerber en affirme et démontre l'origine germanique: originem legum nostrarum germanicam esse arbitror; ce qui n'est pas contestable pour la Handveste, ce qui ne l'est pas davantage

pour la Alte Stadtsatzung de 1539. Aussi s'élève-t-il contre les tendances romanisantes de la Neue Gerichtssatzung de 1614; la méthode, la disposition des matières, certaines institutions mêmes, comme le régime matrimonial, les successions, la possession et d'autres prouvent l'influence considérable exercée sur cette oeuvre par le droit romain. Il dit toutefois, dans une curieuse note (p. 34) que nous reproduisons partiellement: Confidenter dixerim) in toto jure nostro nihil nobis non proprium. Eos enim articulos, quos forte ex legibus romanis desumpserat legislator, jam ut nobis proprii videantur, ipse effecit, detorquendo cuncta ad hujus populi usus: sed, ut monuimus, rari sunt nantes in gurgite vasto. Reliqua vero omnia ita ex toto nobis propria sunt, ut si quid sibi usurpare hic Justinianus velit, ex liberali manu asserere clubitare nemo nostrum debeat. La conclusion de son discours inaugural est caractéristique; il déclare que jus patrium nonnisi ex patriis institutis rite explicari posse.

Nous avons, au surplus, de Sigismond-Louis de Lerber un manuscrit de 1749 (Einleitung zu der Stadt Bern bürgerlichen Rechten), où, comme il l'expose dans une sorte de préface, il a essentiellement repris les thèses développées dans sa Prœlectio. Nous retrouverons, dans sa version française, un ouvrage important et qui reçut bon accueil, son De legis naturalis summa, liber singularis (Zurich, 1752, in-4°); mais cet ouvrage est d'un moraliste plutôt que d'un jurisconsulte.

Sigismond-Louis de Lerber était tout désigné, autant par sa connaissance du droit national que par le point de vue défendu dans sa Prœlectio, pour procéder à une revision totale de la législation bernoise. Aussi fut-il chargé de poursuivre et d'achever les travaux préparatoires entrepris dans ce but. Le gouvernement lui adjoignit, le 29 Mai 1758, une commission législative. Deux ans après, soit le 27 Juin 1760, de Lerber avait achevé son projet d'une Erneuerte Gerichtssatzung für die Stadt Bern und derselben deutsche Städte und Landschaften; ce projet fut sanctionné définitivement et promulgué en 1761. L'auteur de cette oeuvre s'était inspiré du droit bernois, du droit indigène; il l'avait soigneusement expurgée de

presque toutes les innovations d'origine romaine qui s'étaient glissées dans la Gerichtssatzung de 1614. Le Code de 1761 n'abrogeait sans doute pas les anciens statuts, usages et franchises des diverses parties du territoire; mais il fut rendu obligatoire, contrairement à ceux de 1218, 1539 et 1614, pour la ville et tout le domaine de la République. II n y avait pas grand danger à cela. Effectivement, l'Erneuerte Gerichtssatzung est un code populaire et vraiment bernois, conforme aux habitudes, aux moeurs, et sorti des entrailles mêmes de la nation. Ce n'est qu'une compilation, si l'on veut, mais une compilation ingénieuse, qui n'a rien de doctrinaire, qui respecte les traditions historiques et qui est bien dans l'esprit de la vieille Berne. De Lerber a créé sinon un modèle de législation civile pour d'autres peuples, du moins une législation éminemment nationale, obéissant en cela aux préoccupations de la science germanique de son temps.

Très conservatrice et très bernoise, telle est donc l'Erneuerte Gerichtssatzung rédigée par Sigismond-Louis de Lerber. Nous ne pouvons entrer dans un examen quelque peu détaillé des nombreux manuscrits qu'il a laissés sur le droit de son pays, ainsi son commentaire de la Gerichtssatzung de 1614, ainsi des fragments d'un traité Ueber den Ursprung unserer Gesetze und Regierung, que nous n'avons .pas eu sous les yeux. Il paraît, au surplus, que LL. EE., après avoir eu recours à lui, ne l'encouragèrent pas précisément à leur continuer ses services de législateur et de jurisconsulte.

Mais la philosophie console de tout; c'est à elle que de Lerber demanda l'oubli des petites tracasseries et des petites injustices dont il était ou croyait être victime. Au reste, elle l'avait toujours attiré. Il l'avait étudiée à Strasbourg, tout en faisant son droit, puis à Berne, tout en enseignant cette dernière science. De l'année 1750 datent, par exemple, deux manuscrits, des Excerpta ex Platone et ex Aristotele, en latin et en français. Il lut, en sa qualité de recteur de l'Académie bernoise, trois discours, l'un sur l'amour de la patrie, l'autre sur la part de la vertu dans le bonheur terrestre, le troisième enfin sur le bonheur du temps présent. On pourrait mentionner

encore deux ouvrages inédits, qui sont de la vieillesse de l'auteur, un Traité de la loi naturelle et un Entretien sur les principes de la morale.

Il est aisé de voir que le philosophe, en de Lerber, est avant tout un moraliste. Les questions d'éthique l'intéressent infiniment plus que celles de métaphysique. Les «devoirs de l'homme», l'«art de bien vivre», voilà ce qui sollicite sa pensée et son coeur. Il n'a pas un savoir assez encyclopédique, ni une intelligence d'assez haut vol, pour s'ériger en constructeur de systèmes. Il n'invente pas; il se rend compte, il passe les idées des autres au filtre de son esprit limpide et de son français assez transparent. C'est ce que nous discernons, du premier coup d'oeil, en ouvrant ses Essais sur l'étude de la morale et ses Recherches sur l'origine de la loi naturelle, qui parurent, en édition définitive, l'année même du décès de Sigismond-Louis de Lerber. «Le mérite de mon travail se réduit à. peu près à celui que pourrait avoir pour les navigateurs une carte marine, qui, sans toucher à l'intérieur des terres, se contente de marquer simplement les côtes et les montagnes» (Essais sur l'étude de la morale, édition de 1783, préface). Il ajoute même: «Je connais peu les écrits des philosophes anciens». Il connaît, en revanche, fort bien les moralistes français, entre autres Montaigne et jusqu'à l'abbé Du Bos. Et puis, il est forcé de lire Aristote et Platon dans des traductions, car il ignore le grec.

Dans quel dessein a-t-il écrit ses Essais sur l'étude de la morale? Déjà dans sa dissertation latine de 1752, — De legis naturalis summa — il s'était ingénié à établir que la pratique du bien était inséparablement liée à la connaissance des causes finales; et, en 1783, il dit très franchement: «Rien encore aujourd'hui ne sollicite l'auteur à changer d'avis. Mais il a compris que ses idées avaient besoin d'être mieux développées». Ses trois principaux répondants, si l'on peut ainsi parler, sont Aristote, Cicéron et Leibniz.

Il commence par accumuler les preuves de l'«activité naturelle à l'homme» et par détruire les objections «prises

de la paresse qu'on reproche communément» au roi de la création. C'est «la pente au mouvement», qui «préside en chef au gouvernement de la terre». Il n'y aura «jamais moyen d'être homme et de ne pas agir». Il combat ensuite l'opinion qui veut réduire la raison du mouvement, de cet élément essentiel du monde moral, à l'intérêt de notre conservation et à l'empire des passions. II se confine absolument dans la théorie aristotélique: exister n'est pour nous rien autre chose qu'agir. Et nous sommes redevables à notre activité naturelle de nos plaisirs; c'est elle qui détermine nos goûts et nos sentiments; à elle se rapportent tous nos biens. Et maintenant, quel usage faire de cette activité naturelle, source et principe de la vie morale? «Plus on agit plus on vit», affirme de Lerber, toujours d'après Aristote. Aussi n'est-il pas loin de s'indigner contre Pascal blâmant notre «agitation perpétuelle», contre de Maupertuis professant que «tous les divertissements des hommes prouvent le malheur de leur condition». La «bonté divine» a destiné l'homme à l'action, une action dirigée sans cesse vers le bonheur, ou, si l'on préfère, vers la perfection.

Ainsi, rien de neuf, dans les Essais sur l'étude de la morale, qui sont tout uniment le canevas élégant et léger d'un traité que de Lerber n'a point composé et où il est certain qu'il n'eût point émis de vues originales. Les Recherches sur l'origine de la loi naturelle ne sont guère, en réalité, qu'un appendice au précédent ouvrage. «La loi naturelle est une suite nécessaire de l'économie de la vie humaine. L'économie de la vie humaine n'est qu'une branche particulière de l'ordre de la nature. L'ordre de la nature doit servir de base à l'harmonie de l'univers.» Or, «le Créateur a voulu produire tout le bien possible», par quoi il faut entendre «la totalité des sentiments agréables», ceux-ci ne pouvant naître d'ailleurs que de l'action. Mais il importe non seulement d'agir; il est nécessaire de posséder «l'art d'agir» qui «demande un long apprentissage» et qui se confond avec «l'art de bien vivre».

Nous n'insistons pas, et peut-être avons-nous trop longuement appuyé sur deux opuscules dont la lecture fournit plus d'agrément que de profit. La prose de Sigismond-Louis de Lerber, souple et nette, sinon très pure, leur prête quelque valeur. La forme est aimable; le fond est tout d'emprunt.

Le jurisconsulte est, en somme, bien supérieur au philosophe, quoique de Lerber soit un traditionnaliste sans marque personnelle, dans le droit comme dans la morale. Du moins a-t-il, en savant consciencieux et en patriote, doté son pays d'une législation nationale, qui retardait, à la vérité, sur le siècle, qui était, en revanche, l'expression exacte de l'idéal juridique de l'ancienne République de Berne.

III.

Ce grave légiste et ce philosophe fut, par surcroît, un poète, nous le savons. Il avait réussi à unir en sa personne ce que d'autres jugeraient choses inconciliables: le code et la muse. Il ne semble pas que le code y ait rien perdu; la muse y a tout gagné. Assurément, les vers de Sigismond-Louis de Lerber ne seront pas

Toujours jeunes de gloire et d'immortalité.

Ils ont vieilli, en prenant de l'âge. Le génie seul a le privilège de communiquer une éternelle fraîcheur à ses oeuvres; et de Lerber n'est qu'un poeta minor, qu'un gentil amateur. Il n'en est pas moins piquant de constater que, dans tout le XVIIIme siècle, on chercherait en vain un Suisse romand qui rimât avec plus de grâce et d'adresse que ce jurisconsulte bernois.

La première édition des Essais de poésie, qui remonte à 1747, eut les honneurs d'un compte-rendu de Haller, dans les Goettingische Zeitungen von gelehrten Sachen (1748, p. 181 et s.). Nous pouvons en traduire les passages principaux: «L'habile auteur de ces Essais très réussis est M. Lerber, un jeune savant bernois. Il avoue ne nous livrer ici que des bagatelles, mais ce sont de fort aimables bagatelles; et il serait à désirer que les bagatelles dont les poétereaux allemands inondent leurs revues fussent de même valeur. M. Lerber est un esprit extrêmement éveillé, volontiers plaisant; ses plaisanteries sont nobles, elles n'offenseront pas la vertu la plus austère; ses compliments brillent par la finesse, les pages qu'il consacre à l'amitié par un sentiment doux et vrai... Il nous montre aussi qu'il n'est pas homme à dépenser tout son talent en

spirituelles bluettes; il l'emploie à rendre la vertu agréable, et c'est ce que ses confrères français en Apollon devraient bien apprendre de lui... Le malheur est que, dans ces gracieux morceaux, la langue ne soit pas toujours correcte.» Le grand Haller, critique avisé et pénétrant de notre littérature, a jugé les Essais de Sigismond-Louis de Lerber avec autant de sincérité que de bienveillance. L'inspiration de ces jolies pages était d'une âme charmante; ces pages elles-mêmes n'étaient point d'un ort exquis, ni même suffisant. Le poète ne fut pas le dernier à s'en apercevoir. II remit ses vers sur le métier, et les futures éditions des Essais appellent moins de réserves et d'objections. Puisque nous en sommes à transcrire l'opinion de contemporains sur les poésies de Lerber, ne nous arrêtons pas à mi-chemin! Aussi bien, nous avons d'assez précieux témoignages à recueillir, dans une lettre inédite 1 de Jacob Meister, le collaborateur et continuateur de Grimm, et dans une lettre peu connue de Voltaire. 2

Voici ce qu'écrit Meister à M. de Fellenberg, successeur de Lerber dans la chaire de droit de l'Académie de Berne: «Vous me voyez très confus, Monsieur, d'avoir tardé jusqu'à présent de répondre à la lettre dont vous avez bien voulu m'honorer. J'ose vous assurer cependant que ce n'est pas tout

à fait ma faute. Je n'ai gardé la petite brochure que vous m'avez fait l'honneur de me confier, que le temps dont j'ai eu besoin pour la lire. Je l'ai portée moi-même à M. Suard — littérateur et journaliste français, une des célébrités de l'époque — il m'a fait espérer, d'une semaine à l'autre, ses observations que vous m'aviez chargé de lui demander de votre part; elles sont encore à venir. Tout ce que je peux même vous en dire aujourd'hui, après une si longue et si vaine attente, c'est que l'ouvrage de M. Lerber m'a paru lui avoir fait le plus grand plaisir, qu'il y a trouvé, comme moi, de la vraie poésie, beaucoup de vers parfaitement bien tournés, un choix d'expressions qui manque trop souvent même aux auteurs qui annoncent le plus de talent et dont la capitale aurait dû former le goût. Le peu de négligences qu'un critique sévère y pourrait encore apercevoir tiennent à des nuances très fugitives, très difficiles à rendre, et l'auteur les sentirait lui-même mieux que personne après avoir demeuré quelque temps à Paris. Voulez-vous bien, Monsieur, faire agréer tous mes remerciements à M. Lerber du plaisir que m'a procuré la lecture de ses ouvrages.»

Et voici maintenant le billet, très flatteur, trop flatteur, — les louanges ne coûtent rien et peuvent faire d'utiles amitiés — que Voltaire adressait au major Roch, qui lui avait communiqué la Vue d'Anet de Sigismond-Louis de Lerber, sans donner le nom de l'auteur: «Vous auriez bien dû, mon cher major, me dire le nom de l'auteur. Quel qu'il soit, je vous supplie de vouloir bien lui faire pour moi les remerciements les plus sincères. Autrefois, votre pays était renommé pour le bon sens. Cette raison si précieuse est maintenant ornée d'esprit et de grâces; l'ouvrage que vous m'avez envoyé en est rempli; je vois que je n'ai pas mal fait de m'établir dans un pays où il se trouve de pareils génies. On ne sait pas à Paris combien vos montagnes portent de fleurs.»

Des poésies de Lerber, qui tiennent dans un tout petit volume, la perle est sans contredit La Vue d'Anet, que Voltaire pouvait admirer sans se faire violence. Ce sont là de riantes

pages descriptives, surchargées, selon la mode du XVIllme siècle, d'allusions mythologiques et de réminiscences des anciens, mais franches et pures, toutes pénétrées d'un sentiment de la nature, toutes parfumées d'une émotion gracieuse, qui leur prêtent au moins une délicate saveur de demi-originalité. Et cela coule, sans effort apparent, comme l'onde claire et chantante de nos ruisseaux:

La côte étale au loin les plus vives couleurs.
Je n'aperçois partout que de riches herbages,
De superbes moissons, de séduisants feuillages
Et des tapis semés de fleurs...
...Tout rit dans cette verte plaine,
Un bosquet s'offre aux yeux tel qu'une île lointaine
Qu'enferme de ses flots une mer de gazon.

N'est-ce pas d'un ton juste et d'un poétique langage? Il y a certes du pêle-mêle dans le tableau; le détail pittoresque, les traits caractéristiques, sont à peine entrevus ou noyés dans l'ensemble, et si ce cadre d'idylle est bien Anet, il pourrait être tout autre village de la plaine suisse. Mais ce qui frappe dans ce morceau, c'est, outre les qualités déjà signalées, la manière avenante et facile du poète, sa tendre et fraîche ingénuité, sa vive et limpide imagination. Meister regrettait que Lerber n'eût «pas demeuré quelque temps à Paris». Il y eût vraisemblablement affiné son goût et sa forme; il y serait devenu plus artificiel et plus sec.

On pourrait adresser les mêmes éloges, et les mêmes critiques, aux pièces de quelque étendue imprimées à la suite de La Vue d'Anet, au Sommeil de Simonide, aux Ruines de Palmyre, deux «idylles» plus compassées et plus froides, à une jolie «pastorale», Scipion À Linterne. Les épigrammes et les quatrains à la Pibrac, qui terminent le livre, ne nous retiendront pas longtemps. Nous leur aurons accordé assez d'attention, quand nous aurons cité ces quatre alexandrins Sur la Gloire:

Le sage laisse au sort le soin de sa mémoire.
Aller toujours au bien, fait son unique loi.
Moins il attend d'autrui, pluis il obtient de soi.
On ôte à la vertu ce qu'on donne à la gloire.

Sigismond-Louis de Lerber n'est donc pas un grand poète. Il ne fut pas un grand jurisconsulte non plus, ni un grand philosophe. Les biographes seraient bientôt à court de besogne, s'ils ne s'attachaient qu'à la vie des grands hommes.

Nous sommes un petit pays d'ailleurs. Et quand nous rencontrons, dans notre passé, une individualité de marque, nous serions bien ingrats de lui refuser une place dans l'histoire intellectuelle de notre patrie. Le XVIIIme siècle bernois a produit, sans parler de Haller, des esprits de plus d'envergure et de plus de portée que Sigismond-Louis de Lerber. L'auteur des Essais sur l'étude de la morale, le rédacteur de l'Erneuerte Gerichtssatzung, le versificateur élégant et sincère de La Vue d'Anet, n'en reste pas moins une figure intéressante par la diversité de l'oeuvre et des talents. C'est pourquoi nous avons pensé que la jeune Université de Berne pouvait, sans complaisance excessive, donner une demi-heure de son temps à l'un des représentants les plus distingués de la vieille Académie.