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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DISCOURS DE M. A. DE LOËS, PROFESSEUR

Recteur de l'Université.

MONSIEUR LE CONSEILLER D'ETAT, MESSIEURS LES PROFESSEURS, MESDAMES ET MESSIEURS,

Je me sens pressé d'exprimer au Sénat universitaire ma gratitude pour la bienveillance dont il a usé à mon égard en m'appelant au rectorat; j'en ai été touché et très confus. Je ne saurais oublier de remercier aussi le magistrat qui préside à cette cérémonie, ainsi que mon honorable prédécesseur, pour les paroles cordiales qu'ils m'ont adressées. Ces témoignages sont un encouragement dont j'avais besoin au moment d'entreprendre une tâche à laquelle je suis peu préparé et pour laquelle il me semble qu'il eût été préférable de faire appel à des forces plus jeunes. Cette tâche, j'ose espérer que Messieurs les étudiants voudront bien me la faciliter. Je compte sur leur bonne volonté, comme ils peuvent compter sur la mienne. De. ma part, c'est bien peu; de la vôtre, messieurs, c'est beaucoup.

Dès le jour où j'ai su que je devrais vous adresser la parole en cette heure solennelle, un devoir s'est imposé à moi avec une clarté d'évidence telle que. je. n'ai pas pu

hésiter à le remplir. Au moment où le nouvel édifice universitaire est officiellement inauguré, je désire vous parler de celui dont il porte et portera le nom, de mon ancien ami et camarade d'études, Gabriel de Rumine. Le nombre de ceux qui l'ont personnellement connu est, par la force même des choses, très restreint. Les morts vont vite, et si la vague de l'oubli atteint promptement, même ceux dont la carrière a été longue et féconde, elle menace plus encore un homme qui, mort en pleine jeunesse, n'a pas pu donner sa mesure.

La figure de Gabriel de Rumine ne peut pas être détachée de celle de sa vénérée et admirable mère, ni de celle de Charles-Théophile Gaudin, de ce savant consciencieux, artiste et doux, qui fut l'initiateur de sa jeunesse. Pour la faire revivre, il faut aussi parler du mouvement littéraire et scientifique, très intéressant et d'une remarquable spontanéité, qui se produisit, vers 1860, autour de ce foyer hospitalier et lumineux de l'«Eglantine», que ne peuvent oublier ceux qui eurent le privilège d'y être admis. C'est avec émotion que je cherche à lier cette gerbe de chers et déjà lointains souvenirs.

M me Catherine de Rumine, née (en 1818) princesse de Shahowskoï, fut orpheline de bonne heure et ses parents ne lui laissèrent que des ressources très modestes. Elle a pu dire plus tard: «J'ai connu la pauvreté». Placée sous la tutelle de la grande-duchesse Hélène, épouse de Miche!, frère cadet de Nicolas 1er, elle fut envoyée à Paris, afin d'y développer son talent pour le chant en recevant les leçons d'une artiste célèbre, la Grisi. Elle avait une voix d'alto remarquable par sa pureté et par sa douceur. Le portrait, peint par Millet, et qui a été reproduit dans le beau livre adressé en 1903 au peuple vaudois à l'occasion du Centenaire, date de cette époque. C'est à Paris qu'elle rencontra Basile de Rumine, qui s'éprit d'elle et la demanda en

mariage. La grande-duchesse Hélène ne repoussa pas cette demande, mais, d'accord avec sa pupille, il fut convenu que, avant le mariage et pendant quelque temps au moins, elle remplirait la charge de dame d'honneur à la cour, charge à laquelle elle avait droit par le fait de sa naissance. Elle partit donc pour la Russie; mais le chagrin causé par la séparation d'avec celui qu'elle aimait, fut si grand que sa santé ne tarda pas à donner de graves inquiétudes. Le fiancé, appelé en toute hâte, revint à Moscou et le mariage eut lieu. «Il épouse une morte», disaient ceux qui avaient vu de près la jeune femme. Les époux partirent pour l'Italie, et bientôt le soleil du pays des orangers et le soleil aussi de l'affection partagée — l'amour, dit-on, est médecin — dissipèrent le nuage qui avait paru les menacer.

Alors commencèrent leurs trois années de bonheur. Trois années, c'est bien court. Elles furent noblement employées. Basile de Rumine était un philanthrope. Il se mit à étudier, théoriquement, puis pratiquement, les moyens d'affranchir les serfs vivant sur les terres, d'une vaste étendue, qu'il possédait dans les environs de Nijni-Novgorod. C'était, ne l'oublions pas, vingt années avant celle où le tsar Alexandre II promulgua l'édit abolissant le servage. L'acte libérateur accompli par de Rumine lui valut la reconnaissance de ceux qui en furent les objets. On me permettra de citer ici un détail un peu intime. Les femmes des serfs affranchis donnèrent à M me de Rumine, en témoignage de leur gratitude, un édredon couleur gorge de pigeon. Cette humble offrande toucha le coeur de la jeune femme. Jamais elle ne se sépara de cet édredon. Il était encore sur le lit où, bien des années plus tard, elle rendait le dernier soupir. La libération de ses serfs était, dans la pensée de Basile de Rumine, une protestation contre le régime oppresseur qui pesait sur la Russie sous le tsar Nicolas 1er. Ce régime lui inspirait une telle horreur qu'il

se décida à quitter son pays, et à faire passer sa fortune à l'étranger. Cela ne lui fut possible qu'au prix de très importants sacrifices.

La santé de M. de Rumine ne tarda pas à être gravement et irrémédiablement compromise. Après des séjours en diverses villes, à Dresde, en particulier, il vint à Lausanne, dont le climat lui avait été recommandé. II descendit avec sa jeune femme à l'Hôtel du Faucon, et demanda l'adresse d'un médecin. On lui indiqua Jean de la Harpe, qui habitait à quelques pas de l'hôtel. De la Harpe, qui était alors médecin en chef de l'Hôpital cantonal, et son ami le Dr. Recordon, entourèrent le malade d'une sollicitude éclairée et ne tardèrent pas à gagner toute sa confiance. «Vous le premier, disait Mme de Rumine à l'un d'entre eux, vous ne m'avez pas caché la vérité.» Il est hors de doute que la présence, dans notre ville, de ces hommes au noble caractère et au grand talent, sages conseillers et amis fidèles, contribua à créer entre la famille de Rumine et la ville de Lausanne, des liens que la beauté de notre pays, ses institutions libérales et le charme d'une vie sans faste devaient rendre définitifs.

Les, époux de Rumine habitèrent tout d'abord Champ-Pittet, près des rives du lac, puis Ste-Luce, où Gabriel de Rumine naquit le 16 janvier 1841; enfin, ils firent l'acquisition d'un vaste terrain de vignes, à l'orient de la ville, pour y construire la demeure bien connue aujourd'hui encore sous le nom de «Campagne Eglantine».

C'est là que Basile de Rumine mourut en 1848, après sept années de souffrances auxquelles seule la présence de sa vaillante épouse apportait quelque soulagement. Un second fils, né en 1843, mourut également, et M me de Rumine resta seule avec son fils aîné, un enfant de douze ans. Cette femme d'élite, mûrie à l'école de la douleur, avait une vue singulièrement haute des hommes et des choses.

Très simple dans ses allures et dans ses goûts, sévère et économe pour elle-même, absolument et, dirons-nous, étonnamment dégagée de tout préjugé social, vivant pour les autres, cherchant sans cesse et avec une insatiable ardeur les moyens de faire plaisir et de faire du .bien, elle employa son temps et les revenus de sa grande fortune à l'oeuvre d'amour qui fut la vie de sa vie et à laquelle son existence entière fut comme suspendue. Elle a soulagé beaucoup de misères, tendu une main secourable à nombre d'artistes en détresse, protégé d'une manière aussi attentive que généreuse des jeunes gens sans ressources. On pourrait citer d'elle des traits absolument touchants. Mais toute énumération serait, par la force même des choses, incomplète. M me de Rumine savait que la charité vraie est discrète. Nul ne saura jamais tout le bien qu'elle a fait.

Dans ce travail, elle fut journellement entourée des avis judicieux du banquier François Clavel, que la justice de paix de Lausanne avait, au moment de son veuvage, désigné pour veiller aux intérêts de l'orphelin. Les deux médecins dont nous avons cité les noms et le pasteur Louis Fabre lui apportèrent aussi l'appui de leur grande expérience. Ils l'aidèrent, non seulement dans son oeuvre de charité, mais aussi dans l'accomplissement de la tâche qui devait primer, qui primait toutes les autres, l'éducation de son fils. Elle avait la noble ambition de faire de lui un homme libre et un homme utile. Elle avait à le prémunir, dès ses jeunes années, contre les hautes influences qui cherchaient à le ramener dans sa patrie. Cela, elle ne le voulait à aucun prix. Mais, ayant encore la nationalité russe, il lui était parfois difficile de résister aux menées habiles qui l'enveloppaient comme d'un étroit réseau. Elle sentit la nécessité d'avoir auprès d'elle un homme en qui elle pût se confier absolument, qui fût pour elle un conseiller de tous les instants, et qui eût, en même temps, les dons nécessaires

pour être le guide et le précepteur de son fils. Sur le conseil de Jean de la Harpe, elle s'adressa à Charles-Théophile Gaudin, qui entra dans sa maison en 1856. L'expérience ne devait pas tarder à lui montrer qu'il eût été impossible de trouver mieux.

Charles Gaudin (né en 1822), était le fils de Jean-Daniel Gaudin, de Dizy. Un petit livre, qui a pour titre In Memoriam, et qui contient quelques pages exquises, raconte les impressions et les souvenirs de Jean-Daniel Gaudin, alors qu'il vivait au village. Ce village, il l'aimait et il était fait, semble-t-il, pour comprendre le charme de la vie paisible de nos campagnes vaudoises. Il les quitta pourtant, vint à Lausanne, s'installa au Petit-Château et ne tarda pas à devenir un des adeptes de la secte des «Âmes intérieures», dernier vestige du quiétisme dont Dutoit-Membrini, le fervent disciple de Mme Guyon, avait été, au XVIIIme siècle, l'apôtre dans notre pays. Charles Gaudin, son fils, élève de notre Académie, venait d'achever ses études dans la Faculté de théologie, lorsque, à la suite de la crise de 1845, il se décida à renoncer au ministère pastoral. Il quitta le pays et accepta un préceptorat dans la famille de lord Ashley, parent de Palmerston, bien connu par sa philanthropie sous le nom de Shaftesbury. Gandin occupa cette position pendant huit années; il travailla beaucoup, élargissant sans cesse le cercle de ses connaissances et bénéficiant des avantages que lui procuraient ses relations avec quelques-uns des membres les pius distingués de la haute société au milieu de laquelle il vivait et qui lui témoignaient autant d'estime que de confiance. Mais l'état de sa santé, fort éprouvée par le climat de l'Angleterre, l'obligea à reprendre le chemin de son pays, et c'est peu après son retour qu'il devint le précepteur de Gabriel de Rumine.

La personnalité de Gaudin nous apparaît singulièrement

harmonieuse et complète. Il avait la précision scientifique; il avait l'âme d'un artiste —— on a de lui des aquarelles exquises — il avait aussi un haut idéal moral, vers lequel il tendait par un effort rendu possible et fécond par de fermes convictions religieuses; il était un homme, enfin, ayant tout ce qui pouvait lui donner une grande influence sur son élève. Celui-ci ne tarda pas à éprouver pour son maitre un attachement tout filial. Les travaux scientifiques de Gaudin, dans le domaine de la botanique, de la géologie, surtout peut-être de la paléontologie, sont de valeur. II suffit, pour s'en convaincre, de lire les communications qu'il fit à la Société vaudoise des sciences naturelles de 1856 à 1863. Ce que l'on sait moins, peut-être, c'est qu'il était en relations avec les premiers savants de son époque. Les lettres qu'il a reçues d'eux en font foi. Boucher de Perthes, Frédéric Cailliaud, l'explorateur du Fleuve blanc, le géologue Charles Lyell, l'anthropologue de Quatrefages, le marquis de Saporta, auteur du livre sur l'Evolution du règne végétal, le grand Charles Darwin le tenaient en haute estime. Et dans notre pays (je ne parle pas des savants vaudois), Alphonse de Candolle, François-Jules Pictet, l'inlassable dénicheur de fossiles, le physicien Auguste de la Rive, l'éminent botaniste zurichois Oswald Heer surtout, l'honoraient de leur amitié. Il n'est pas difficile de se représenter ce que fut, dans le milieu familial où il se trouvait, l'influence d'un tel homme. Ajoutons à cela que Gaudin était un patriote ardent, et que, sans même chercher ce résultat, il insuffla peu à peu quelque chose de ses sentiments dans l'âme de son élève. Aussi, lorsque, sur son conseil, Mme de Rumine fonda le Musée industriel, très modeste imitation du Musée de Kensington, à Londres, et que, à la suite de cet acte, généreux, elle reçut la bourgeoisie d'honneur de Lausanne et la nationalité vaudoise, Gabriel de Rumine «était déjà plus tout à fait un étranger parmi nous.

Nous sommes arrivés en 1859. Gabriel de Rumine entre à l'Académie, en «Sciences et Lettres», afin de poursuivre les études commencées sous la si intelligente direction de son précepteur. Il est reçu membre de la Société de Zofingue, à laquelle, à cette occasion, sa mère donne un piano, de joyeuse souvenance, et un superbe drapeau. De Rumine se fait apprécier par son amabilité et par la franchise de son caractère. Elève d'une pianiste distinguée, Mlle Steiner, il contribue à éveiller au milieu de ses camarades les goûts artistiques qui étaient loin d'être, à cette époque, développés comme ils le sont aujourd'hui. II jouit en plein des relations si douces et si bienfaisantes que crée l'amitié; il s'associe aux fêtes où vibre la note patriotique, et, au fur et à mesure que s'élargit le cercle de ses relations et que son horizon s'étend, il entre progressivement en contact avec notre vie nationale, dont, au cours d'une jeunesse relativement isolée, il n'avait que vaguement pressenti le secret. Ainsi se poursuit l'oeuvre d'épanouissement, faut-il dire, ou d'assimilation, commencée en lui par l'influence de Charles Gaudin et par l'approbation réfléchie de sa mère.

Puis, il faut le dire, par le fait de la construction de nos voies ferrées et d'autres grands travaux, les circonstances étaient propices aux efforts des savants, particulièrement des géologues et des paléontologues. Si le rhinocéros du Maupas n'avait pas encore été découvert, le percement du tunnel du Mauremont et aussi celui de la Barre avaient mis en éveil la curiosité scientifique; le vallon de la Paudèze, avec ses mines de Rochette et de la Conversion, avait été soigneusement exploré; les fouilles faites au Monod, près de Rivaz, grâce à la générosité de Mme de Rumine, avaient mis au jour un gisement de plantes fossiles d'une étonnante richesse. Aux séances de la Société vaudoise des sciences naturelles, nos savants se communiquaient les résultats de leurs travaux, et Gabriel de Rumine, gagné par la belle

contagion de cet enthousiasme scientifique, y prenait à son tour la parole. Avec M. Gandin, il avait organisé, soit à Lausanne, soit dans un village de la plaine du Rhône, soit au St-Bernard, des observations ozonométriques. Il cherche à déduire des constatations faites certaines lois concernant le rapport à établir entre la production diurne et nocturne de l'ozone. Un autre sujet l'attire. Il a intitulé l'étude qu'il en a faite: Coupe de l'axe anticlinal, prise au-dessous de Lausanne. Il décrit un soulèvement de la molasse (elle se soulève donc parfois, la molasse vaudoise!) dont il avait pu constater l'existence dans les environs de notre ville. L'axe, la ligne de faîte du soulèvement, lequel s'étend de la propriété de Montbrillant jusqu'à celle de Bellevue, et plus loin encore, toujours dans la même direction, sépare deux versants qui offrent, au point de vue stratigraphique, des différences singulières. Le jeune auteur s'est appliqué à chercher la cause et à dire les effets de ce mouvement de notre sol. Je n'ose pas m'aventurer sur ses traces.

Rien, d'ailleurs, n'était négligé de ce qui pouvait contribuer à son développement littéraire et scientifique. L' «Eglantine» était devenue un centre où se réunissaient nombre d'hommes d'une haute distinction intellectuelle et morale. Ernest Naville, qui venait de donner ses inoubliables conférences sur la Vie éternelle, Louis Micheli, cet homme à l'esprit si fin et au coeur si chaud, étaient les habitués de la maison. Louis Vulliemin, Aimé Steinlen, Eugène Rambert, avant son départ pour Zurich, venaient y parler de leurs recherches historiques et littéraires. Astié, qui n'était pourtant pas un rêveur, y donnait des conférences sur Le Rêve. Il y avait là aussi Jean de la Harpe, cet homme à l'esprit encyclopédique, ouvert à toutes les questions scientifiques, philosophiques et religieuses; Philippe de la Harpe, son fils, ami personnel de Gaudin, qui, avant de spécialiser dans l'étude des Nummulites, avait fait de si

remarquables travaux de stratigraphie; Louis Dufour, ce maître incomparable, dont la parole cristalline avait un si grand charme et faisait aimer la science. Citons encore Charles Dufour, alors maître au collège de Morges, Frédéric Troyon Jean Gay, le botaniste Schnetzler, Eugène Renevier, qui débutait dans l'enseignement académique. Ce fut une admirable pléïade de savants, qui savaient ne pas s'enfermer dans un sillon trop étroit et dont la pensée avait de superbes envolées. Faire, avec tel d'entre eux, — je rappelle ici un souvenir personnel, — une excursion dans les Alpes ou une simple promenade dans les vallons du Jorat, c'était un banquet pour l'esprit et pour le coeur. Ils savaient voir et faire voir. Ils traduisaient sans effort le langage de la fleur épanouie au soleil de mai, du papillon léger qui s'y pose, du coléoptère qui se cache sous l'écorce du vieux mélèze; ils avaient le don de faire parler la pierre elle-même et de lui arracher les mystérieux secrets des âges disparus.

Après avoir achevé le cycle de ses études en Sciences et Lettres, de Rumine entra, en 1861, à l'Ecole spéciale; il en sortit ayant obtenu, le 3 juin 1864, le diplôme d'ingénieur-constructeur, après un concours couronné de succès. Les mois qui suivirent ne sont marqués par aucun événement important. Notons toutefois une ascension au Mont-Blanc, haut fait assez rare en un temps où l'alpinisme n'était point à la mode comme il est aujourd'hui. De Rumine fit cette course avec un de ses camarades d'études. Or, il y a, sur les pentes qui conduisent à toutes les cimes alpestres (sans parler des autres), un «col des paresseux». De Rumine, dont pourtant la vigueur physique n'était pas grande, ne s'y arrêta pas et parvint jusqu'au sommet. Il allait avoir, hélas! d'autres sommets à gravir.

Dans l'hiver de 1865 à 1866, la santé de Charles Gaudin commença à décliner et à donner à son entourage de vives

inquiétudes. Malgré les soins attentifs dont il était entouré, malgré de nombreux séjours ail Midi, le mal qui dès longtemps le minait avait fait son oeuvre. II devint évident que la fin approchait à grands pas. Gaudin voulut mourir au Petit Château. Et c'est là qu'il expira le 12 janvier 1866. Si Oswald Heer, son fidèle ami, en apprenant son départ, pouvait écrire ces mots touchants : «Avec lui, c'est une partie de ma vie qui s'en va!», quelles sont les paroles qui eussent pu exprimer l'intime tristesse de Gabriel de Rumine! Pour lui, cette mort fut un effondrement. Ce ne devait pas être le seul. Peu après ce décès, M me de Rumine partit pour Zurich, pour y entourer de ses soins maternels le plus cher des amis de son fils, Marc Dufour, atteint de la fièvre typhoïde. C'est pendant son séjour dans cette ville qu'elle ressentit les premières atteintes d'une affection pulmonaire qui devait l'emporter. Au début, on put croire que cette maladie suivrait une marche plutôt lente. Gabriel de Rumine alla passer quelques mois en Amérique. Il dut en revenir en toute hâte pour retrouver sa mère mourante. Elle expira le 5 mai 1867.

Dire à quel point de Rumine fut accablé et désorienté par ces deux deuils est impossible. Il ne pouvait rester seul avec ses pensées. Paris l'attirait. Il y avait fait déjà un séjour de courte durée. Il voulut y retourner. Le régime napoléonien n'était pas — il s'en faut de beaucoup — sympathique à sa mère. Elle avait été, aux jours de sa jeunesse, mise en rapports avec la haute société orléaniste, et, pour elle, Napoléon III était «l'aventurier»; c'est ainsi qu'elle le nommait. Gabriel de Rumine avait peut-être les mêmes sentiments, bien qu'atténués. Mais enfin, Napoléon n'était pas la France. Il aimait la France. Comment ne pas l'aimer? En 1868, il se décide à faire construire un hôtel au parc de Monceau. En 1870, cette demeure est achevée, et il va s'y installer. La guerre éclate. Il entend les cris:

«A Berlin! à Berlin!» il assiste à la séance historique du Corps législatif, le 14 juillet, se rendant bien compte de la part d'illusions patriotiques qui se cachait sous les déclamations enflammées du ministère. Et puis commence la tragique série des défaites. Il en n l'âme navrée. Et tandis qu'il voit ce grand et noble pays se débattre dans ce qui semblait être une agonie, tandis que se prépare le drame de la Commune, il apprend que notre petite patrie suisse accomplit, salis beaucoup de bruit, mais non sans un réel esprit de sacrifice, la tâche qu'imposait à ses enfants l'amour du soi natal. Il est ému en voyant notre peuple ouvrir ses bras aux débris pantelants de l'armée de l'Est. Et c'est alors que s'accomplit, dans l'âme de Gabriel de Rumine, la révolution intérieure qui fixa d'une manière définitive ses sentiments à l'égard de notre pays. Avant cette date, il était citoyen suisse de par les bienfaits et la volonté de sa mère. Il ne l'était pas encore par ses aspirations personnelles. Les amitiés nouées au cours de sa vie d'étudiant l'avaient préparé, mais non décidé. L'énergie patriotique de la Suisse en 1870 acheva ce lent travail. C'est alors que son coeur vint à nous. Sur le pavillon qui se trouve au sud-ouest de la campagne de l'Eglantine, on a gravé ces mots qui ne sont pas sans nous surprendre un peu: Ubi bene, ibi patria. Là n'est pas le secret de l'amour de Gabriel de Rumine pour son pays d'adoption. II a été gagné par la vue d'un peuple passionnément attaché à son indépendance et obéissant à la grande inspiration de la charité. Lorsqu'il revint à Lausanne, au commencement de l'année 1871, il était, par toutes les fibres de son âme, un enfant dela patrie vaudoise. Il n'allait pas tarder à le montrer.

Ce retour au pays fut triste. De Rumine ne trouvait plus à Lausanne qu'un foyer désert. Puis il ne tarda pas à tomber malade. A la suite de l'arrivée de l'armée de Bourbaki, une épidémie de petite vérole s'était déclarée. Il en

fut atteint. Il était h peine remis qu'il se décida à faire un nouveau voyage. Paris lui était fermé par la Commune; il voulut explorer le Bas-Danube et visiter Constantinople. Mais, avant de partir, suivant en cela l'exemple de sa mère, qui, à la veille de toute absence, mettait ses affaires absolument en règle, il écrivit, le 20 mars 1871, le testament par lequel il faisait à la ville de Lausanne le don princier sans lequel nous ne serions pas ici. Le 21 avril, il quitte ces lieux, qu'il ne devait plus revoir. Il va à Venise, accompagné jusque-là par le banquier Ch. Masson; de Venise il se rend à Vienne, puis à Budapest. Tandis que, solitaire, il poursuit, par la voie fluviale, sou voyage jusqu'à Belgrade et à Giurgevo, il ressent les premiers frissons, précurseurs d'un mal grave. A grand'peine il atteint Bucarest. La fièvre typhoïde est déclarée, le délire commence. Le 6 juin, après plusieurs journées d'absolue inconscience, il a un moment lucide; il en profite pour articuler ces deux mots «Dufour, Lausanne». On télégraphie. MM. François Clavel et Marc Dufour partent aussitôt. Ils arrivent à Bucarest le 12 juin. Mais les efforts réunis de la science et de l'amitié devaient être impuissants. Et c'est là, dans la banalité d'une chambre d'hôtel, que, le 18 juin, à l'age de trente ans, Gabriel de Rumine expirait. Peu d'heures avant sa mort, il put exprimer la volonté que son corps fût inhumé à Lausanne auprès de ceux de ses parents et de son frère. Cette tombe familiale était au cimetière d'Ouchy. Elle est aujourd'hui à Montoie. Devant elle, passant, découvre-toi!

Messieurs, il faut conclure. Mme de Rumine avait, un jour, donné à une famille pauvre et digne de toute estime un petit domaine et une maison. Ces braves gens travaillèrent dur, élevèrent leurs enfants, puis, ceux-ci ayant été mis en mesure de gagner leur vie, ils adoptèrent successivement plusieurs orphelins abandonnnés. Et quand on leur demandait pourquoi, sur leurs vieux jours, ils assumaient

ainsi des responsabilités et des charges nouvelles, ils répondaient: «C'est en souvenir de cette bonne madame la princesse». Voilà comment il arrive qu'un bienfait peut avoir des prolongements lointains et imprévus.

N'en sera-t-il pas de même en ce qui concerne l'acte généreux dont notre haute école a été honorée? Inspiré par un patriotisme conscient et agissant, il nous montre la voie à suivre: Non pas que nous puissions tous faire ce que fit Gabriel de Rumine. Mais tous dans les sphères diverses de nos activités, nous devons avoir la noble ambition de servir notre pays. Il n'est pas pour nous seulement une patrie d'adoption, il est la patrie.

J'ai dit.