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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DISCOURS DE M. HENRI BLANC

Recteur entrant en charge.

MESDAMES ET MESSIEURS,

Lorsque, réunis en séance du sénat le 9 juillet dernier, vous m'appeliez, chers et honorés collègues, à présider pendant deux ans notre Université, je protestai contre votre vote, vous disant que je n'avais pas les qualités requises pour remplir les fonctions importantes que vous vouliez bien me confier.

Si j'accepte aujourd'hui, en vous en exprimant encore mes remerciements, le grand honneur que vous m'avez fait, c'est parce que je sais que je puis compter sur votre indulgence autant que sur votre bienveillant appui et je me permets de croire, Monsieur le Chef du Département de l'instruction publique et des cultes, que vous voudrez bien reporter sur moi, le sympathique intérêt que vous n'avez jamais cessé de témoigner à mes prédécesseurs. En échange, je vous donne l'assurance que pour mener à bien la tâche que vous m'avez confiée, je m'y consacrerai avec toute la bonne volonté et toutes les forces dont je dispose et, pour

me mettre en état de faire toujours mieux, mes devanciers me serviront de modèles et de guides.

L'Université se souviendra longtemps encore de son dernier et très regretté recteur, M. le professeur De Loës qui d'emblée avait conquis l'affection et l'estime de ses collègues, des étudiants, par ses talents, sa haute culture, sa bonté et ses aptitudes administratives. Je rappelle la mémoire de mon éminent prédécesseur dans le désir de rendre en votre nom un dernier et juste hommage à l'homme de bien, au collègue vaillant et dévoué que nous avons eu le malheur de perdre prématurément.

L'Université n'oubliera pas de si tôt que M. le professeur Dr. Dind, après avoir rempli avec distinction les fonctions de recteur de 1904 à 1906, dut, la loi l'exigeait, réoccuper ce poste d'honneur de 1907 à 1908 à la suite du décès de M. De Loës.

MONSIEUR LE PRORECTEUR,

Tous vos collègues vous garderont un souvenir reconnaissant pour les précieux services que vous avez rendus à l'Université pendant l'année qui vient de s'écouler, période douloureuse et troublée par des événements pénibles sur lesquels je ne veux pas insister. Pour défendre l'honneur et le patrimoine de notre maison fondée sur de vieilles traditions de probité, de travail, de la recherche désintéressée de la vérité, vous ne lui avez ménagé ni votre temps, ni vos talents. Nous n'oublierons pas que, sans jamais céder au découragement, vous avez su faire face avec énergie et avec beaucoup de tact aux difficultés soulevées par des questions complexes, que l'intervention d'éléments étrangers à l'Université et qui en connaissaient mal les usages

et les traditions venait encore aggraver. Si, malgré tous vos efforts, les événements ne se sont pas déroulés toujours comme vous le désiriez, nous savons, Monsieur le prorecteur, que ce n'est pas faute de bons conseils et de rappels réitérés au bon sens, à la sagesse, adressés à ceux qui en avaient besoin ou qui les méritaient.

Et maintenant que l'orage a passé, que les noirs nuages qui assombrissaient notre ciel universitaire se sont dissipés, vous pourriez vous retirer avec la grande satisfaction du devoir accompli;. mais vous n'en ferez rien, car vous vous plairez à venir souvent siéger en votre qualité de prorecteur au sein de la commission universitaire qui sera toujours heureuse de pouvoir profiter de votre expérience et de vos bons conseils.

MESSIEURs LES ETUDIANTS,

Pour ne pas manquer au protocole universitaire, je devrais vous faire les recommandations d'usage: vous inviter au travail, à observer les règles d'ordre et de discipline inhérentes à votre qualité d'étudiants immatriculés afin d'éviter à votre nouveau recteur de devoir se transformer en censeur. Je préfère vous dire très affectueusement, convaincu que vous ne me causerez aucun ennui, que comme par le passé, je continuerai à vous considérer comme de jeunes amis et je m'autoriserai de ce que je suis un vieil étudiant de soixante-deux semestres, pour vous servir de conseiller.

MESDAMES ET MESSIEURS,

Permettez-moi, puisque je dispose encore de quelques instants, d'abuser de votre patience pour m'élever avec vous

au-dessus des faits concrets de la zoologie et de l'anatomie comparée qui font surtout l'objet de mon enseignement et de vous présenter un court aperçu des nouvelles formes de la théorie de l'évolution appelées aujourd'hui néo-lamarckisme, néo-darwinisme, néo-vitalisme. Mais, pour bien saisir ce que sont ces nouvelles conceptions, il importe tout d'abord de rappeler quels sont les traits essentiels du lamarckisme qui se dégagent des deux oeuvres zoologiques les plus importantes qu'ait publiées Jean de. Lamarck, le grand naturaliste français (né en 1744, mort en 1829), qui, à juste titre, doit être considéré comme le fondateur, de la théorie de l'évolution.

La première de ces oeuvres est la Philosophie zoologique, parue en 1809, la seconde est intitulée Histoire des animaux sans vertèbres, parue en sept volumes, de 1816 à 1822. Oubliées, repoussées même pendant un grand demi-siècle, les vues philosophiques de Lamarck sur les êtres organisés, leur filiation, leurs rapports avec le milieu inique n'ont été reprises et sérieusement discutées qu'après la publication des premiers ouvrages de philosophie naturelle de Darwin 1 et de Haeckel 2. C'est, il faut le reconnaître, au savant professeur d'Iéna que la France doit la première réhabilitation d'une de ses plus grandes gloires scientifiques, à laquelle elle va rendre, dans quelques jours, un tardif mais solennel hommage, en célébrant avec les naturalistes du monde entier l'inauguration d'une statue élevée par souscription internationale à la mémoire de celui que l'on peut appeler le père du transformisme.

Alors qu'avec Linné, tous les naturalistes défendaient, au commencement du siècle passé, la fixité, l'immutabilité des espèces disant: Il y a autant d'espèces diverses que

I'Etre infini a créé originairement de formes distinctes, Lamarck 1 qui a eu entre les mains une quantité d'échantillons, de plantes et d'animaux à déterminer et à classer, déclare:

«...Il n'y a que ceux qui se sont longtemps et fortement occupés de la détermination des espèces et qui ont consulté de riches collections qui peuvent savoir jusqu'à quel point les espèces parmi les êtres vivants se fondent les unes dans les autres et qui ont pu se convaincre que, dans les parties où nous voyons les espèces isolées, cela n'est ainsi que parce qu'il nous en manque d'autres qui en sont plus voisines et que nous n'avons pas encore recueillies.»

Envisageant l'ensemble des êtres vivants, Lamarck 2 fait encore la déclaration suivante: «Tous les êtres organisés de notre globe sont de véritables productions de la nature qu'elle a successivement exécutées à la suite de beaucoup de temps... La nature en produisant successivement toutes les espèces d'animaux et, commençant par les plus imparfaits pour terminer son ouvrage par les plus parfaits, a compliqué graduellement leur organisation». Lamarck est donc bien convaincu de la variabilité des espèces et de leur évolution lente et progressive. Comment explique-t-il cette évolution, quelles sont pour lui les causes de la variabilité des espèces? «Quantité de faits, dit-il 3, nous apprennent qu'à mesure que les individus d'une de nos espèces changent de situation, de climat, de manière d'être ou d'habitude, ils en reçoivent des influences qui changent peu à peu la consistance et les proportions de leurs parties, leur forme, leur organisation même, en sorte que tout en eux participe avec le

temps aux mutations qu'ils ont éprouvées». Dans le même climat, des situations et des expositions très différentes font d'abord simplement varier les individus qui s'y trouvent exposés; mais, par la suite des temps, la continuelle différence des situations des animaux dont je parle qui vivent et se reproduisent successivement dans les mêmes circonstances amène en eux des différences qui deviennent en quelque sorte essentielles à leur être; de manière qu'à la suite de beaucoup de générations qui se sont succédé les unes aux autres, ces individus qui appartenaient originairement à une autre espèce se trouvent à la fin transformées en une espèce nouvelle distincte de l'autre».

Telle est exprimée pour la première fois par Lamarck, l'idée que l'évolution des êtres vivants, la transformation des espèces, est due à des causes extérieures; c'est ce que Plate 1 a appelé très justement le lamarckisme d'adaptation. Traitant ensuite de l'influence des circonstances sur les actions des animaux, Lamarck 2, s'appuyant sur des faits affirme: 1° Que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu dans les circonstances où se trouve chaque race d'animaux opère en elle un changement réel dans leurs besoins. 2°Que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins, et par suite d'autres habitudes. Et voilà énoncé le lamarckisme psychologique duquel Lamarck 3 déduit les deux lois suivantes, qui sont l'expression, la première du lamarckisme fonctionnel, la seconde du lamarckisme héréditaire 4.

1re loi. Dans tout animal qui n'a point dépassé le terme de son développement, l'emploi le pius fréquent et soutenu d'un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, le développe, l'agrandit et lui donne une puissance proportionnée à la durée de cet emploi, tandis que le défaut constant d'usage. de tel organe l'affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés et finit par le faire disparaître.

2me loi. Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l'influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée et, par conséquent, par l'influence de l'emploi prédominant d'un tel organe ou par celle d'un défaut constant d'usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus.

Pour Lamarck, ce sont en premier lieu les conditions à l'adaptation directe exercée uniquement par le milieu qui sont les causes mécaniques modifiant les individus; mais l'adaptation peut être encore pour lui le résultat d'un certain équilibre qui s'établit entre le monde extérieur et les activités des organismes; car ceux-ci ne sont pas passifs vis-à-vis du premier. Les habitudes, les besoins nouveaux qu'elles font naître jouent encore un rôle prépondérant dans la variation des espèces.

Pour prouver les effets de l'adaptation directe, Lamarck s'appuie sur des faits qui lui sont offerts par des végétaux qui, d'après lui sont sans habitudes proprement dites. Pour

prouver que le défaut d'emploi d'un organe finit parle faire disparaître, il s'adresse aux animaux et citera comme exemple la disparition des dents chez les baleines, les yeux du protée qui, chez cet animal condamné à vivre dans l'obscurité, ne sont plus qu'à l'état de vestiges, cachés sous la peau. Pour prouver enfin que l'emploi fréquent d'un organe augmente les facultés de cet organe, le développe, que l'habitude joue un rôle important, il donne entre autres comme exemple la girafe. On sait, dit-il 1, que cet animal, le plus grand des mammifères, habite l'intérieur de l'Afrique et qu'il vit dans les lieux où la terre, presque toujours aride et sans ombrage, l'oblige de brouter le feuillage des arbres et de s'efforcer continuellement d'y atteindre. II est résulté de cette habitude soutenue depuis longtemps, dans tous les individus de la race, que ses jambes de devant sont devenues plus longues que celles de derrière et que son col s'est tellement allongé, que la girafe sans se dresser sur ses jambes de derrière, élève sa tête et atteint à six mètres de hauteur.

Telles sont brièvement résumées les idées fondamentales du lamarckisme, une théorie de l'évolution des êtres empreinte d'un véritable déterminisme initial. En regard d'elle, il est nécessaire de caractériser le darwinisme, tel qu'il est développé dans les oeuvres essentielles de Darwin qui sont: L'origine des espèces, La variation des animaux et des plantes sous l'influence de la domestication, La descendance de l'homme et la sélection sexuelle.

Pour étayer sa théorie, Darwin s'appuie sur les faits nombreux qui lui sont offerts par la sélection artificielle pratiquée par les éleveurs sur nos animaux domestiques. Cette sélection consiste, pour l'éleveur, à choisir comme seuls reproducteurs les animaux qui présentent une tendance

ou une indication vers la variété désirée. En pratiquant de génération en génération avec les individus qui présentent la modification la plus accentuée, il finit, en peu de temps, par faire grandir celle-ci et la fixer; il a alors constitué un caractère de race. L'art de l'élevage consiste donc à combiner comme il le convient les variétés présentées par certains individus avec les phénomènes de l'hérédité; cet art a fait de tels progrès que l'éleveur peut souvent produire la forme désirée après un nombre déterminé de générations.

Ces faits étant établis, Darwin s'est demandé, et c'est là ce qui fait l'originalité de sa théorie, si dans la nature iI ne s'opérait pas une sélection inconsiente entre sujets appartenant à la même espèce ou à des espèces différentes. Chacun sait que tous les animaux provenant d'une même ponte ou d'une même nichée ne sont pas identiques; ils présentent des variations qui, quoique légères, permettent de les reconnaître. En outre, il est certain qu'ayant les mêmes besoins, occupant encore un territoire déterminé, ils seront en concurrence polir la vie, pour se procurer leur nourriture, grandir et se reproduire à leur tour. Darwin s'est donc représenté que, dans la nature, il se faisait constamment un choix inconscient, pareil à celui opéré par l'éleveur, que seuls les individus doués accidentellement de quelque qualité avantageuse étaient conservés dans la lutte pour l'existence, celle-ci supprimant ou amenant la disparition des moins bien armés. Mais le choix inconscient, fait par la nature, du plus apte, du mieux adapté aux circonstances, la variation légère, développée comme par le hasard qui doit être saisie par la sélection pour diriger celui qui la possède vers la victoire, sont des concepts qui ne peuvent pas être contrôlés directement, il faut se les imaginer.

Il y aurait lieu ensuite de faire ressortir le rôle des variations corrélatives commandées par une sorte de déterminisme qui relie entre eux tous les changements s'opérant

dans les organes et les maintient en équilibre, ou encore de signaler l'importance des faits de Poecilogonie ou des mutations évolutives aux divers stades embryonnaires mis en évidence par Giard, un lamarckiste convaincu.

Voyons plutôt ce que pensent néo-lamarckistes et néo-darwinistes sur la façon selon laquelle les êtres vivants s'adaptent. Représentons-nous des organismes appartenant à la même espèce, animal ou plante, si bien adaptés à un milieu qu'ils semblent avoir été créés pour le dit milieu et pas pour un autre; transportons ces organismes dans un milieu nouveau pour eux et pour toute la lignée dont ils proviennent, que va-t-il se passer? Ces organismes vont s'adapter ou mourir. Supposons qu'ils s'adaptent, comment va se faire cette adaptation? Pour les néo-lamarckistes, les conditions du milieu nouveau, soit les divers facteurs physico-chimiques de l'air et du soi, agiront à la fois sur tous les individus et non seulement sur une partie de leur organisation, mais sur l'ensemble de celle-ci; elles provoqueront non pas une, mais plusieurs variations morphologiques et physiologiques durables; elles seront léguées aux descendants par les ascendants et feront désormais partie du patrimoine héréditaire. Au début, tout se passera sans sélection naturelle, cette dernière n'intervenant que plus tard, alors que les variations seront assez développées pour qu'elle puisse s'en emparer Il est permis de supposer que tous les individus transportés dans un milieu nouveau n'auront pas réussi, plusieurs seront morts, mais la plupart auront survécu ayant réagi comme il le fallait contre l'excitation du milieu, il y aura adaptation directe. Les néo-darwinistes soutiendront que, en pareil cas, il n'y a pas eu d'adaptation directe; pour eux, c'est la sélection naturelle qui seule intervient: s'emparant de telle ou telle variation favorable présentée par certains individus de la même espèce, elle ne conservera que ceux-ci, soit les plus

aptes, et pas les autres, qui finiront peu à peu par disparaître vaincus par la lutte pour l'existence; il y aura eu pour eux une adaptation indirecte.

C'est sur ce point capital, sur la suffisance ou l'insuffisance de la sélection naturelle qu'ont déjà porté bien des critiques, dont la discussion a abouti à diviser les naturalistes évolutionnistes en deux camps, les lamarckistes et les néo-lamarckistes conduits par H. Spencer et Cope, les darwinistes et les néo-darwinistes avec Weismann comme chef de file. Les premiers admettent que la sélection a dû jouer un certain rôle dans la lente évolution des espèces; mais, disent-ils, ce rôle est effacé parce que la sélection naturelle ne peut pas s'emparer de légères variations, dues au hasard: elle ne peut s'exercer qu'à l'aide de variations anatomo-physiologiques déjà grandes. L'évolution peut être, selon les cas, progressive ou régressive, mais elle est toujours un progrès pour l'organisme qui en est l'objet. Pour les néo-lamarckistes l'adaptation directe au milieu est la source première des nombreuses variations qui ont amené petit à petit les espèces à se différencier les unes des autres. A cette action modificatrice, il faut ajouter celle exercée par l'usage et le défaut d'usage des organes, l'hérédité, facteur physiologique fixant les caractères acquis pendant la vie sur les descendants.

Les néo-darwinistes pensent autrement, ils attribuent à la sélection naturelle le rôle prépondérant pour la transformation des espèces; c'est elle qui les modifie sans cesse, qui entraîne la perte de certaines d'entre elles et qui maintient les mieux adaptées. Les résultats de l'adaptation directe au milieu, de l'usage et de la désuétude jouent un rôle très accessoire. Malgré les nombreux arguments avancés par Darwin et Wallace en faveur de la sélection naturelle, celle-ci ne peut pas tout expliquer, et il est très possible que d'autres processus tels que la sélection sexuelle,

la ségrégation de M. Wagner, la sélection intraorganique de Roux, la sélection physiologique de Romanes, la sélection germinale de Weismann exercent aussi leurs effets et viennent en aide à la sélection naturelle en l'activant quelque peu dans son extrême lenteur.

La discussion entre néo-lamarckistes et néo-darwinistes porte avant tout: sur l'origine des variations individuelles, sur la façon selon laquelle les êtres vivants s'adaptent aux conditions spéciales des milieux, sur la transmissibilité des caractères acquis pendant la vie. Pour ne pas retenir trop longtemps votre attention, je laisserai de côté la question si complexe encore de l'origine des variations, parce que sa discussion m'entraînerait trop loin. En effet j'aurais à fixer tout d'abord ce que l'on entend par le mot variation, à établir la différence qu'il faut faire entre la variation et l'adaptation. Puis, traitant de l'origine des variations, je devrais vous montrer que si elles ont souvent leur genèse, leur histoire, elle peuvent dans certains cas apparaître brusquement, spontanément, par mutation, par saltation ou sauts, comme le botaniste hollandais de Vries 1 l'a prouvé par ses cultures faites avec plus de 10000 exemplaires de l'Œnotliera Lamarckiana, qui lui ont permis de distinguer douze espèces très caractéristiques.

Il n'a pas été possible jusqu'ici de prouver directement les effets de la sélection naturelle; ceux-ci restent encore pour les biologistes des choses insaisissables ne pouvant ni se mesurer, ni se compter. Par contre, il est facile de démontrer les effets de l'adaptation directe. Point n'est besoin d'être naturaliste pour remarquer combien la végétation se transforme petit à petit lorsqu'on s'élève de la plaine à la montagne. Les représentants de telle ou telle espèce de la plaine sont modifiés à une certaine altitude, les fleurs

sont généralement plus grandes, les couleurs plus vives, les feuilles plus vertes, mais l'appareil végétatif est réduit, comme frappé de nanisme, il a dans son ensemble, le facies alpin. Bonnier 1 a fait d'intéressantes expériences avec plusieurs espèces. de plantes transportées dans des terrains situés à des altitudes différentes; il a pu constater que, si certains sujets s'adaptaient avec complaisance, d'autres montraient une certaine résistance; mais le facies alpin est la conséquence immédiate du milieu, celui-ci provoque des différences morphologiques et fonctionnelles qui, il est vrai, disparaissent au bout d'un certain temps lorsque la plante est cultivée à nouveau dans son milieu primitif.

Comme exemples d'adaptation directe chez les animaux, on peut citer entre autres, ceux connus déjà de Darwin, tels que les modifications que nos chiens européens subissent une fois transportés dans la Nouvell-Guinée: le pelage, les oreilles, la voix changent; nos moutons transportés sous les tropiques y perdent en peu de générations l'épaisse toison qu'ils ont dans nos régions tempérées.

Si, comme cela est très probable, la sélection naturelle vient en aide à l'adaptation directe, néo-lamarckistes et néo-darwinistes seraient bien près de s'entendre; mais ce qui les divise encore c'est le lamarckisme fonctionnel héréditaire. Tous les évolutionnistes sont d'accord avec Larnarck pour admettre que l'usage ou le non usage d'un organe peut provoquer chez celui-ci des modifications telles que l'augmentation de volume par l'exercice soutenu de certains muscles ou leur atrophie partielle alors qu'ils sont condamnés au repos. Les néo-lamarckistes qui ont une tendance à étendre les effets de l'usage et de la désuétude expliquent, par exemple, l'hypertrophie du pis des vaches,

par le fait qu'elles sont soumises à la traite depuis des générations; le raccourcissement de la mâchoire et des jambes chez nos races améliorées du cochon domestique est dû au défaut d'usage de ces organes et Cope explique la disparition de certains doigts chez nos ruminants et solipèdes actuels qui descendent, les documents paléontologiques le prouvent, de mammifères à quatre et cinq doigts par une régression fonctionnelle. Les néo-darwinistes prétendent qu'il est plus judicieux de ne voir dans ces cas que des effets de la sélection naturelle et artificielle s'exerçant sur des variations favorables. Et, de fait, je pourrais, si j'en avais le temps, vous montrer que tous les exemples de modifications organiques choisis par Lamarck et repris par les néo-Iamarckistes qui en ont cité d'autres pour démontrer la vérité du lamarckisme fonctionnel, peuvent plus facilement être expliqués par la sélection, à l'aide de laquelle on peur aussi se représenter comment ont dû se développer petit à petit ces adaptations si curieuses que sont les organes phosphorescents, les organes électriques et tous les cas de mimétisme, de ressemblance protectrice.

Admettons les effets de l'usage et du non-usage, nous sommes en droit de nous demander s'ils sont héréditaires; les néo-lamarckistes répondront qu'ils le sont presque toujours, les néo-darwinistes qu'ils ne le sont presque jamais. J'ai déjà eu l'honneur, de développer dans une conférence donnée en 1902, sous les auspices de la Société académique, cette question si intéressante de l'hérédité des caractères acquis pendant la vie, je puis donc me contenter de la résumer en quelques mots.

Darwin, à l'exemple de Lamarck, pensait que les effets de l'usage et de la désuétude ainsi que I'effet de certaines mutilations étaient héréditaires, c'est pour cela que pour le savant anglais l'usage et. le non-usage doivent jouer leur

rôle avec la sélection naturelle comme facteurs directs de la transformation des espèces.

A Weismann, mon maître vénéré à l'Université de Fribourg en Brisgau, et auquel il me plaît de rendre ici un respectueux hommage, revient le grand mérite d'avoir démontré le premier que lamarckistes et darwinistes n'étaient pas dans le vrai en admettant l'hérédité des caractères acquis pendant la vie 1.

En effet, lorsqu'un homme a dû développer par sa profession certain groupe de. muscles plutôt que tel autre, lorsqu'il s'est donné beaucoup de mal pour acquérir un art quelconque, les enfants n'héritent en aucune façon des muscles développés, ni de l'art péniblement appris. L'enfant ne doit-il pas apprendre à parler, et, quoique le langage remonte à une haute antiquité, il n'est pas héréditaire. Décidé à faire la preuve de la non-hérédité des mutilations, Weismann a élevé vingt-deux générations de souris: il a coupé la queue à tous les animaux qui étaient choisis comme reproducteurs et des 1592 descendants obtenus, pas un n'a présenté une diminution dans la longueur de cet appendice 2• Le lézard a, depuis qu'on le connaît, pratiqué l'autotomie, c'est-à dire que, saisi par la queue, il l'abandonne à l'ennemi en se l'amputant et le bout de la queue qui manque régénère de suite. Or depuis le temps que les lézards pratiquent cet exercice, jamais on n'a vu un de ces sauriens naître avec une queue anormale. Naturalistes et médecins sont d'accord pour admettre que certaines maladies ayant atteint le système nerveux, la tuberculose, l'intoxication alcoolique ne sont pas héréditaires, mais. que. les descendants des parents atteints héritent une prédisposition à l'épilepsie, à la folie, .à la tuberculose.

Pour Weismann, qui doit être considéré comme le chef du néo-darwinisme, il y a dans le corps de tout être vivant deux plasmas, l'un le plasma germinatif, qui constitue les cellules sexuelles, l'autre le plasma somatique, représenté par tous les autres éléments du corps.

Or tant que les influences extérieures n'ont pas réussi à modifier le plasma germinatif, les variations qu'elles auront pu faire apparaître pendant la vie des parents ne sauraient être transmises aux enfants: ne font partie du patrimoine héréditaire que celles qui auront retenti à la fois sur les plasmas germinatif et somatique. L'hérédité des effets de l'usage et des défauts d'usage des organes, l'hérédité des mutilations, de la plupart des maladies, des traumatismes internes et externes n'existe pas, elle doit être rejetée. Par contre, les néo-darwinistes sont forcés d'admettre que, dans certains cas, les effets produits par le milieu, ces changements quand ils ont assez duré pour retentir sur les cellules germinales, sont héréditaires. C'est ce que prouvent les expériences de Weismann, Standfuss et Fischer, faites sur des papillons et des nymphes, ou encore celles qui ont été entreprises par les botanistes Hansen, Ray, Errera, sur diverses espèces de bactéries ou de champignons et dans les détails desquels je ne puis pas entrer.

J'ai hâte de terminer cet exposé déjà trop long, mais une question se pose encore, à laquelle il faut répondre. Que pensent les évolutionnistes du lamarckisme psychologique, que son auteur a défini dans la proposition suivante 1: «Tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d'autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins et par suite d'autres habitudes». Les mécanistes comme Le Dantec se représentent que tous les phénomènes ont comme origine des réactions chimiques, des combinaisons,

souvent accompagnées de phénomènes physiques. Il n'y a aucune différence de nature entre les phénomènes de la vie et ceux de la matière. «La vie psychique n'est qu'un épiphénomène de la vie physiologique»; l'individualité psychique est le résultat de l'épiphénomène qui accompagne la mémoire, elle cesse avec la vie physiologique 1.

Les biologistes néo-vitalistes comme le botaniste Reincke sont d'un autre avis. Ils lient à la matière vivante l'existence d'un principe interne directeur, d'une force directrice. Le protoplasme, siège de phénomènes physico-chimiques, détient en outre la force vitale qui réagit comme il convient en vue d'un certain déterminisme. C'est surtout par ce mécanisme interne et beaucoup moins par le mécanisme externe représenté par l'action sur l'organisme du milieu cosmique, que la sélection naturelle et la survivance du plus apte exerceraient leurs effets. Le mécanisme interne est tout puissant, c'est lui qui dirige toutes les formes des variations qui ont leur origine, puisqu'elles sont causées par l'action réciproque de l'organisme et du milieu extérieur. Les mouvements de l'organisme sont causés ou modifiés par les sensations et autres états conscients. Les mouvements habituels dérivent de l'expérience, accompagnée de conscience chez les animaux supérieurs.

Le néo-vitalisme scientifique, dont je viens de donner la caractéristique est né des lamarckismes fonctionnel et psychologique, puis il s'est branché sur le darwinisme; c'est donc bien un concept nouveau, différent du vitalisme physico-chimique de Claude Bernard, une hypothèse récente de la philosophie naturelle dont quelques philosophes contemporains, se sont emparés pour discuter les problèmes de la vie et de l'esprit. Mais ils ont imprégné ce nouveau concept d'un vitalisme déjà ancien, d'un certain mysticisme

qui se révèle à chaque instant, dissimulé, derrière des mots nouveaux, tels que: idée-force, synergie, sympathie, perfection statique, perfection dynamique, élan vital; qui signifient que la vie liée à la matière est la force créatrice et directrice. Ainsi Bergson 1 défend l'idée d'un élan originel de la vie passant d'une génération de germes à une génération suivante de germes par l'intermédiaire des organismes développés qui forment entre lès germes le trait d'union. Cet élan se conservant sur les lignes d'évolution entre lesquelles il se partage, est la cause profonde des variations, du moins celles qui se transmettent régulièrement, qui s'additionnent, qui créent des espèces nouvelles.

Parmi les néo-lamarckistes vitalistes, Cope 2, le savant paléontologue de Philadelphie, a le premier essayé d'expliquer par le bathmisme ou localisation de la force de croissance, c'est ainsi qu'il désigne le mécanisme directeur interne, la transmission des caractères acquis pendant la vie, base nécessaire selon lui de toute évolution. Il revient aux principes de Lamarck quand il attache une réelle importance aux effets des habitudes, de l'usage, du non-usage; pour lui, l'intelligence est un principe conservateur qui, chez les êtres supérieurs, dirige tout; elle est la source des plus aptes. Les efforts conscients que l'individu fait pour s'adapter se traduisent par un mouvement dans le protoplasme de ses cellules; ce mouvement Cope se le figure transmis par la nutrition et le système nerveux au plasma germinatif et il y produit une modification des mouvements antérieurs de ce plasma, soit le souvenir inconscient de la modification adaptive du corps et c'est cette mémoire inconsciente qui est la base du bathmisme.

Y. Delage 1, a résumé comme suit les vues originales sur les causes de l'évolution: Les espèces proviennent de variations fixées. La variation individuelle faible ne conduit jamais à la formation de nouvelles espèces. La variation individuelle forte ne peut conduire que très exceptionnellement à la formation d'espèces nouvelles. La: formation des espèces nouvelles est due à la fixation des variations générales: a) produites par les conditions de vie (alimentation, climat); b) variations produites par l'usage èt la désuétude. Mais Delage remplace les habitudes supposées de Lamarck par l'excitation fonctionnelle, qui doit agir aussi bien, dans le sens positif que négatif; tel est: pour lui le mécanisme interne qui jouera le grand rôle dans la transformation des espèces.

Enfin Edmond Perrier et Gravier 2 terminent leur savante étude sur là Tachygénèse ou l'embryologie condensée par les considérations suivantes:

«Ainsi les véritables conditions dans lesquels les organismes se sont développés peuvent être reconstituées: On s'aperçoit alors comment la théorie de l'évolution implique a priori que les causes qui ont déterminé l'apparition des grands types organiques sont en quelque sorte banales. Tantôt l'organisme cède simplement à l'action des forces physiques, telles que la pesanteur ou la lumière, tantôt il est, par ses muscles, l'agent direct de ses propres transformations. Des changements d'orientation parfois répétés, des attitudes longuement maintenues en vue de réaliser la plus grande somme possible de bien-être, des mouvements fréquemment répétés interviennent alors pour modifier l'organisme, quelquefois d'une façon profonde, et donner

naissance à des types aussi importants que les Echinodermes, Mollusques, Vertébrés.» N'est-ce pas exprimer sous une forme plus tangible et plus en harmonie avec les faits les vues ingénieuses du lamarckisme physio-psychologique?

Si on se demande quels sont les biologistes qui se rapprochent le pus de la vérité, j'avoue qu'il n'est pas aisé de répondre. Il y aura toujours, parmi les naturalistes préoccupés de l'évolution des êtres organisés, de leur passé, de leur devenir, des mécanistes et des néo-vitalistes. Les premiers continueront à affirmer que l'activité des êtres vivants est la résultante de causes mécaniques, de réaction chimico-physiques du protoplasme; les seconds, croiront toujours à l'intervention d'une sorte de conscience obscure, à une finalité interne du protoplasme tendant au mieux, à un principe vital, «vis vitalis» inhérent à la matière vivante ou situé en dehors d'elle et présidant à toutes ses manifestations. -

Telles sont brièvement résumées les nouvelles formes de la théorie de l'évolution. Quelle que soit l'opinion à laquelle on s'arrête, réfléchissant à ces hypothèses, gardons-nous de les ériger en dogmes; jugeons-les comme il le convient, sans parti pris, sans préjugés, sans nous laisser timorer par telle ou telle école; exigeons plutôt de la science qu'elle concentre tous ses efforts sur l'expérimentation.

La zoologie, la botanique appelant à leur secours la chimie, la physique et, au besoin, les mathématiques, ont devant elles un beau champ de recherches, d'expériences à faire, alors même qu'elles ne s'occuperaient que de l'étude des problèmes que soulèvent les questions de l'origine des variations, des effets de l'adaptation, de l'hérédité des caractères acquis.

C'est dans cette direction qu'il faut réclamer des sciences biologiques de nouveaux faits bien observés des expériences bien conduites, pour qu'elles ne s'éternisent pas dans d'inutiles et stériles controverses.