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Notions de géologie générale fondées sur l'etude du sol fribourgeois

DISCOURS PRONONCÉ PAR

GIRARD
RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE FRIBOURG
A L'INAUGURATION SOLENNELLE DES COURS UNIVERSITAIRES
LE 15 NOVEMBRE 1913
FRIBOURG, SUISSE
IMPRIMERIE DE L'OEUVRE DE SAINT-PAUL 1916

INTRODUCTION

Un jour —- il y a longtemps de cela — je parcourais le Gibloux en compagnie de mon vieux fermier. A chaque instant, dans un fourré ou au milieu d'un petit marais, je rencontrais un bloc erratique, je m'attardais à l'examiner et en prenais des échantillons. A la fin, mon compagnon, un peu las de ces arrêts continuels, me demanda quel intérêt je pouvais bien trouver à ces pierres qui ne font qu'encombrer la campagne et gêner le labourage. Frais émoulu des leçons de mon premier maître, M. le professeur Musy, je me mis en devoir de lui expliquer que ces blocs provenaient des Alpes, qu'ils avaient été apportés au Gibloux et dans toute la plaine suisse par les glaciers, jadis beaucoup plus étendus que maintenant; bref, je lui exposai la théorie glaciaire en entier avec tout l'enthousiasme d'un néophyte. — Il me regarda un instant, de ses yeux très bons, mais malins, et puis ce vieillard, qui avait connu mes parents et mes grands-parents, me demanda, sur un ton de paternel reproche, comment moi, «qui avais étudié», je pouvais croire des choses pareilles?

Il était logique le digne homme. Bien qu'âgé de 80 ans, il avait vu le Gibloux toujours le même: des forêts, des pâturages, des solitudes marécageuses, mais des glaciers, jamais. Son père, son grand-père qu'il avait connu, lui avaient parlé d'hivers rigoureux, mais que la glace eût recouvert toute l'année les environs de Sorens, qui donc avait vu cela?

Mon vieux fermier était logique et les gens simples le

sont comme lui partout. J'ai rencontré le même scepticisme envers lies affirmations des géologues dans les campagnes de France et dans celles de l'Allemagne. Sur ce premier point déjà, le sol fribourgeois illustre une vérité générale.

Ce scepticisme ne m'a jamais choqué; pour ceux qui le professaient, il était un devoir: Un homme de bon sens qui, dans la conduite irréprochable de ses affaires, a pris l'habitude, certainement louable, de ne croire que sur preuve, ne peut pas — ne doit pas — renoncer tout à coup à cette habitude, uniquement parce que c'est de science qu'on lui parle. Et lorsque les choses qu'on veut lui faire croire sont invraisemblables, à priori, il doit douter, jusqu'à ce que preuve lui en soit fournie. Le paysan qui marchande son adhésion à nos théories est plus près de nous, hommes de science, que le snob disposé à croire avant la preuve — par indifférence plus encore que par confiance.

L'histoire.

Le paysage. — Les gens simples qui, ne trouvant dans leur expérience personnelle aucun motif de supposer le contraire, croient que la Terre a toujours été ce qu'elle est, se trouvent d'accord avec l'histoire. Ils ont pour eux, sans s'en douter, les écrivains militaires de tous les temps: A part les forêts, qui ont dû céder la place aux cultures, à mesure que la population augmentait, la Gaule donc parle César, c'est la France d'aujourd'hui. Les vieux rois de Babylone nous ont laissé, gravé sur la pierre ou la terre cuite, le récit de leurs expéditions militaires. Certains de ces documents fournissent des indications très précises sur la physionomie du théâtre de la guerre et il en ressort que la topographie de l'Orient était, des milliers d'années avant notre ère, telle que nous la voyons encore.

La preuve la plus frappante de cette ancienneté du paysage actuel est fournie par l'Est français: Ce pays a toujours été une région de frontières; l'emplacement de celles-ci a varié souvent et comme, chaque fois, les voisins s'appliquaient à fortifier leurs limites, il en est résulté un grand nombre de places fortes. Or, il se trouve que, parmi les forteresses actuelles, plusieurs occupent des points déjà fortifiés par Vauban sous Louis XIV. A la même place, le moyen âge avait élevé des châteaux forts, l'époque romaine des «castrastativa» — camps permanents, fortifiés — les Gaulois un «opidum», et nombreux sont les points où, par-dessous ces ouvrages superposés, on découvre un camp retranché de l'homme primitif. On reconnaît encore le parcours des fossés; on y trouve des haches et des flèches de pierre ; les restes humains y sont nombreux. Mais ce sont uniquement des squelettes d'hommes, ce qui indique qu'on est en présence d'une caserne et non d'un village.

Or, cette permanence des points fortifiés prouve la permanence du paysage: sur le cours d'une rivière, un gué ou un minimum de. largeur, en pays accidenté, un défilé ou une zone non boisée, sont des routes d'invasion. A toutes les époques et quelles que fussent les armes en usage, on a dû fortifier artificiellement ces points que la nature avait laissés faibles. Si l'emplacement des forts est resté le même, c'est que la topographie n'a pas varié, et ce que je viens de dire des défenses fixes s'applique à la rase campagne: Une position forte l'est par elle-même, indépendamment de toute circonstance étrangère et c'est ce qui explique qu'à toutes les époques, chaque fois qu'une armée opérait dans son voisinage, elle y a cherché un point d'appui. Les champs de bataille sont localisés comme les forteresses et pour des motifs analogues.

Donc, aussi loin que remontent leurs souvenirs, et à part quelques exceptions tout à fait insignifiantes, les hommes ont vu la Terre telle que nous la voyons. Dans ce témoignage des générations qui s'appelle l'Histoire, rien ne nous porte à imaginer une géographie différente de

l'actuelle; au contraire, tout nous montre que celle-ci est de vieille date.

Le climat. — Il semble en être de même du climat: L'adoucissement de la température qu'on a cru distinguer en France et en Allemagne, l'assèchement présumé en Asie Mineure et en Afrique, ne paraissent pas être réels. On pourrait en dire autant de la plupart des autres modifications climatiques imputées aux temps historiques. Celles qui se vérifient sont attribuables à l'influence de l'homme: au déboisement ou aux assainissements qu'il opère.

Ainsi la configuration actuelle des lieux date de loin. Cependant, elle n'a pas toujours été la même: nous en trouverons la preuve indubitable, dans le monde entier et sur notre sol même, au cours de cette étude. II

Les terrains de sédiment.

Examinons un peu notre sol fribourgeois:

La plaine. — La Sarine, le Gotteron, la Glâne, se sont creusé des vallées profondes, aux flancs escarpés, et ces coupures, traversant l'épiderme du pays, nous permettent de voir son anatomie profonde. Nous constatons alors que, par-dessous la terre arable et les graviers superficiels, la plaine fribourgeoise est formée de molasse; la même observation peut se faire, d'ailleurs, dans toutes nos carrières.

On connaît la molasse: C'est une pierre excellente, à preuve la tour de Saint-Nicolas et les remparts de Fribourg qui ne datent pas d'hier. Si vous avez regardé d'un peu près un fragment de molasse, vous aurez remarqué que ce n'est pas un tout homogène; ce sont des grains, les uns ternes, les autres brillants, agglutinés par un ciment marneux, et il suffit que la roche soit un peu profondément altérée pour

qu'on puisse la pulvériser entre les doigts. Vous aurez eu l'impression que notre bonne pierre n'est autre chose que du sable durçi, et cette idée est parfaitement juste.

La molasse est un grès, une «pierre à grains», ce que les Allemands appellent Sandstein, les Anglais sandstone: une «pierre de sable». Ce sable s'est durci sous l'influence de divers phénomènes physiques et chimiques, survenus après son dépôt. La pression des couches nouvellement accumulées, sur les anciennes, des infiltrations liquides ou gazeuses, furent les principaux agents de l'agglutination.

Notre molasse offre deux particularités dont nous allons pouvoir tirer des conclusions certaines relativement à sa formation: La première est la présence, à la surface des lits de la pierre, de petites concavités en écuelles, tapissées d'une fine couche de marne. Que le massif rocheux vienne à être coupé verticalement, comme il l'est par l'escalier du Court-Chemin ou par la route, en dessous de la Tour-Rouge, et la tranche de ces écuelles apparaîtra en coupe verticale, sous la forme de croissants, dont les pointes sont vers le haut et dont les extrémités se chevauchent fréquemment. Sur les grèves de nos lacs, sur les plages maritimes, on assiste à la formation de ces accidents: Ils sont dus au clapottement des vagues qui agitent, puis laissent tomber, avec cette disposition, les sables et limons du littoral. C'est ce qu'on appelle des «traces de vagues»; aucun autre agent ne saurait les produire; leur présence, je dirai même leur fréquence, dans notre molasse prouve donc que celle-ci a été formée dans une nappe liquide.

La seconde particularité est qu'on rencontre, assez fréquemment, dans la molasse des objets à coup sûr inattendus: des dents de requins, des coquilles d'huîtres et d'autres mollusques marins. En cherchant un peu, vous en trouverez dans presque toutes nos carrières, et pas seulement à la surface: Les bancs du fond en contiennent aussi bien que ceux de dessus; l'exploitation en met au jour à chaque instant; on en a même rencontré en perçant les tunnels de Schmitten et de Vauderens. Mais comment expliquer la

présence de restes marins dans le sol fribourgeois, si éloigné de la mer?

Remarquons d'abord que ces objets étranges ne se rencontrent pas que chez nous; on les trouve, dans les mêmes conditions, à peu près dans tous les pays, de sorte que la question acquiert une portée générale et devient l'un des problèmes fondamentaux de la géologie. L'état de conservation de ces restes est variable: les uns ont gardé leur nature primitive, c'est du bois, de l'os, de l'écaille, de la dentine; dans d'autres, la roche s'est substituée à la matière organique en prenant sa forme et a donné naissance à une «pétrification». Mais le caractère essentiel et constant de ces objets, ce qui en fait l'intérêt en même temps que la nature énigmatique, c'est d'être enfouis dans le sein de la terre, et voilà pourquoi on leur donne très justement le nom de fossiles, terme emprunté au latin et signifiant que, pour trouver ces objets, il faut creuser.

Nous verrons, tout à l'heure, les phases par lesquelles a passé l'interprétation des fossiles. On sait, aujourd'hui, que ce sont des restes organiques, restes d'animaux ou de plantes ayant vécu à l'époque et à l'endroit où se formait le terrain qui renferme leur dépouille.

Or les fossiles de la molasse appartenant à des êtres marins, leur présence nous oblige à admettre que les sables et limons qui constituent cette roche se sont rassemblés au fond d'une mer. Cela se passe ainsi, de nos jours, dans tous les lacs et dans tous les océans. Cette mer de la molasse était habitée par des squales, des crustacés, des mollusques, comme le sont les mers actuelles; Quand l'un de ces animaux mourait, sa dépouille tombait au fond et le sable, continuant à se déposer, la recouvrait bientôt. Les dépôts s'accumulèrent avec le temps, et cet organisme, qui naturellement vécut à la surface, se trouve un jour enfoui très profondément.

C'est fort simple et les choses se passent ainsi, je le répète, dans toutes les mers et les lacs d'aujourd'hui. — Sans doute, me direz-vous, c'est simple, mais alors il faut admettre que le pays fribourgeois a été jadis le fond d'une mer? — Eh oui,

c'est forcé: je démontrerai bientôt que les fossiles ne sauraient être interprétés autrement que nous ne l'avons fait; cela seul est péremptoire, mais nous avons d'autres preuves encore.

Le pied du Jura. — Si nous nous dirigeons vers la Broye, nous voyons les caractères de la molasse se modifier petit à petit: Les grains de sable qui la composent deviennent plus grossiers, la plupart prennent une couleur jaune.

A la carrière de Combes, déjà, la molasse proprement dite est remplacée par une roche que nous retrouvons dans tout l'ouest du pays, jusqu'au lac d'Estavayer. Elle est exploitée à Nuvilly, à La Vounaise, à Seiry, à Bollion et ailleurs encore. Vous la connaissez aussi, c'est ce qu'on appelle le grès de la Molière.

Il commence au pied du Jura, se trouve partout, dans la Broye, mais cède la. place à la molasse à partir d'une ligne sinueuse qui va de Moudon à Zenalleyres et de là au Vully. Les coquilles marines — les mêmes que celles de la molasse — y sont abondantes au point que la roche en est presque entièrement formée. Mais, la plupart du temps, les deux valves d'un même individu sont séparées, ce qui indique que l'animal était mort depuis longtemps et ses muscles décomposés, lorsque la coquille parvient où nous la trouvons. Les dents de requins, plutôt rares dans la molasse, sont ici en grand nombre, mais elles portent des traces d'usure. Enfin, on trouve, dans le grès de la Molière, tandis, qu'ils manquent à la molasse, des restes d'amphibies et de mammifères terrestres. Cela prouve que nous avons affaire à un dépôt littoral; nous sommes donc ici au bord occidental de la mer molassique; et ainsi s'expliquent l'usure des débris organiques en même temps que l'aspect roulé des grains de sable qui les cimentent. C'est le jeu des vagues qui a accumulé tous ces petits corps sur une berge, tandis qu'il dissolvait les flocons limoneux. Voilà pourquoi l'argile, qui entre pour une assez forte proportion dans la composition de la molasse, manque au grès broyard..

En arrière de cette berge, se trouvait un continent ou une chaîne d'îles: le Jura actuel, moins son aspect montagneux qui ne lui est venu que plus tard. De ce continent, des rivières descendaient vers la mer molassique et, comme le font encore les fleuves de nos jours, elles commençaient par abandonner, sur le rivage même, les gros galets arrachés par elles à la terre ferme. Ainsi chacune d'elle constitua un cône de débris sous-marins, ou delta. Mais les courants parallèles à la côte, tendant à étaler ces apports sur l'espace compris entre les embouchures, tandis que les vagues attaquaient la falaise sur toute sa longueur, et en déposaient partout les débris, ces deux actions engendrèrent, sur le bord oriental du continent jurassien, une bande à peu près continue de «poudingue»: béton naturel fait de cailloux roulés que du sable agglutine. Cette «nagelfluh subjurassienne», comme on l'appelle, commence à paraître vers Soleure, tandis qu'à l'ouest, elle est masquée par les lacs.

Si les rivières étaient obligées de déposer, immédiatement en avant de la rive, le plus gros de leur charge, par contre les sables pouvaient être portés plus loin et c'est ainsi qu'en dehors de la zone des poudingues se constitua la berge du grès coquillier, passant aux limons finement sableux du large.

La «pierre jaune de Neuchâtel» formant, alors comme aujourd'hui, l'élément dominant de la bordure jurassienne, on conçoit que les vagues et les rivières fussent chargées de ses débris, et ainsi s'explique la teinte jaunâtre des grès de la Molière.

Le bord des Alpes. — Nous avons déterminé la rive nord de la mer molassique; cherchons-en le rivage sud.

De l'Aar au Léman, nos montagnes sont précédées d'une série de collines à l'aspect caractéristique. C'est le massif de Mettlen puis le Guggisberg, le Bern, le massif de Montévraz, la Combert, le Gibloux et, au loin dans l'ouest, le Mont-de-Vuarat et le Pèlerin.

Ces collines sont formées toutes d'un «poudingue» 1 à cailloux calcaires ou cristallins, cimentés par du sable grossier. Des bancs de limon ou de sable fin s'enchevêtrent avec les lits de galets et ceux-ci attestent, par leur position souvent imbriquée, qu'ils ont été accumulés les uns contre les autres. Or ces caractères sont ceux qui, de nos jours, distinguent les cônes de déjection des torrents. Les cailloux calcaires appartiennent à des roches qui, aujourd'hui encore, constituent les Alpes fribourgeoises et vaudoises, tandis que les éléments cristallins du poudingue sont empruntés aux massifs granitiques des Hautes Alpes.

Les rivières qui ont charrié ces débris venaient donc des Alpes et, de fait, elles débouchaient presque à la même place que les cours d'eau actuels: La masse de Mettlen représente le cône de déjection de la Gürbe; le Guggisberg celui de la Singine; le Berri a été formé des apports de la Nesslera; le massif de Montévraz par ceux de la Riedera; la Combert par ceux de la Serbache. Le Gibloux et son prolongement vers Pont-la-Ville sont à cheval sur le cours de la Sarine; le Pèlerin fait face au Rhône, quand celui-ci débouche du Valais.

Mais, tandis que nos torrents actuels s'écoulent à ciel ouvert dans la plaine, les rivières qui ont formé les poudingues se jetaient dans une mer, dès leur sortie de la montagne. En effet, à plusieurs endroits et spécialement vers La Roche, où mon ancien élève, le Dr Dillenius, les a bien étudiés, on trouve dans le poudingue des débris, roulés et brisés, de mollusques et de crustacés marins; les «traces de vagues» y sont fréquentes également.

Par l'intermédiaire d'un grès grossier, exploité surtout à Attalens, les poudingues passent insensiblement à la molasse ordinaire. Les organismes dont ils renferment les débris hachés par le ressac sont ceux de la molasse. La mer où se déversaient alors les rivières alpines est donc la même dont

le grès de la Molière marque le rivage nord: c'est la mer molassique, large détroit entre le continent jurassien et une terre méridionale que devaient hérisser, plus tard, pour en faire les Alpes, des cimes dépassant 4,000 mètres.

Les fossiles. — Nous avons vu l'importance des restes organiques enfouis, pour la détermination du milieu dans lequel s'est formé un terrain; nous leur assignerons plus tard un autre rôle encore; disons d'abord quelques mots de leur interprétation. Celle-ci a passé par quatre phases:

1. — Hérodote (484-406), le premier écrivain qui s'en occupe, dit que les prêtres égyptiens reconnaissaient, dans les fossiles très nombreux de leur pays, les restes d'organismes marins et en concluaient que l'Egypte avait été autrefois sous la mer. — Xénophon (445-355) croyait à une alternance continuelle d'actions et de réactions entre la terre et la mer. L'eau, disait-il, devait un jour dissoudre la terre entière, comme cela avait eu lieu et était prouvé par la présence des coquilles à la surface des continents et même dans les montagnes. Dans les carrières de Syracuse, il indique des restes de poissons et de phoques, dans les rochers de l'île de Paros, des feuilles de laurier, et dans l'île de Malte, des formes de toutes sortes de restes marins. — Xantus ayant observé dans l'Arménie, la Phrygie et la Lydie, des pierres remplies de coquilles et des traces de poissons, en concluait que toutes ces contrées avaient été recouvertes par la mer.

On peut donc dire que, durant cette première période, les fossiles furent bien interprétés, mais cette vue juste ne devait pas se maintenir.

2. — Aristote (384-322) enseignait que «les mêmes lieux ne sont pas toujours de la terre ou toujours de la mer; que la mer vient là où j adis était la terre, et que la terre reviendra là où nous voyons la mer 1 ». De là à découvrir

la vraie nature des fossiles, il n'y a qu'un pas, semble-t-il, mais Aristote ne l'a pas franchi. Pour lui, ces objets ne sont pas les restes d'organismes ayant vécu à la surface, ce sont seulement des «jeux de la nature»; ils ont été formés, dit-il, dans la roche même qui les contient, par une «force plastique» d'origine inconnue.

Cette idée des «jeux de la nature», ou des «pierres figurées», a dominé le moyen âge. On y voyait tantôt de simples concrétions; tantôt le résultat de la germination, au sein des roches, de semences apportées par un vent de mer! Les uns voyaient dans les fossiles l'influence des astres; les autres y découvraient les premiers essais du Créateur, avant de se risquer au façonnement d'êtres dignes de recevoir le souffle de vie.

La seule réponse à opposer à ces élucubrations est celle que fournit l'expérience de tous les jours: «On prétend — disait déjà Léonard de Vinci (1452-1519) — que les .coquilles ont été formées, sur les montagnes, par l'influence des étoiles. Mais je demande où sont, aujourd'hui, les étoiles qui forment des coquillages ou des crabes marins.

Quant à la théorie des concrétions ou des «jeux de la nature», elle est impossible à attaquer par des arguments logiques; elle est simplement absurde. En effet, comme l'a très bien dit Huxley, si quelqu'un veut soutenir qu'une coquille d'huître fossile, bien que ressemblant jusque dans les plus petits détails à celle d'une huître fraîchement retirée de la mer, n'a j amais été habitée par un être vivant, mais qu'elle est une concrétion minérale, il n'y a pas moyen de lui prouver le contraire. Tout ce qu'on peut faire est de lui montrer que, par un raisonnement analogue, il est obligé d'admettre que les écailles d'huîtres, entassées à la porte d'un marchand de poisson, peuvent aussi être un «jeu de la nature» et qu'un os de mouton, rencontré sur le chemin, doit avoir la même origine.

Enfin, l'expérience faite à Elm nous rend sceptique à l'endroit du vent qui, venant de la mer, ferait pénétrer dans les roches des semences organiques: Après le terrible

éboulement du 11 septembre 1881, il restait un pan de rocher dont la chute menaçait la vallée. Désirant l'abattre, avant de reconstruire le village, on le fit canonner par des pièces de siège, 'mais ce fut en vain. Les obus pénétraient à peine dans la roche, que déjà leur élan était brisé.

Est-il plus facile, après cela, d'admettre l'opinion d'un philosophe presque moderne, que je ne citerai pas, lequel prétendait que les coquilles enfouies dans les roches étaient tombées du manteau des pèlerins se rendant à Saint-Jacques de Compostelle?

3. — Au IIme siècle de notre ère, Apulée de Madaure, adepte de la secte platonicienne, affirmait que les poissons fossiles, trouvés dans les montagnes de la Gétulie, étaient les restes du déluge de Deucalion, lequel joue un grand rôle dans la mythologie grecque — et, au Vme siècle, Orosius, adaptant cette idée au point de vue chrétien, voyait dans les fossiles en général la conséquence et la preuve du déluge mosaïque.

Ainsi prit naissance la «théorie diluvienne» qui représente, relativement à celle d'Aristote, un véritable progrès, car elle regarde les «pétrifications» comme les restes d'animaux ou de plantes préexistants. Si elle ignore leur véritable origine, du moins reconnaît-elle leur vraie nature.

Cette théorie sommeilla pendant mille ans et à son réveil s'ouvrit une controverse, qui devait durer plusieurs siècles, entre les «figuristes» et les «diluviens». Au commencement du XVIIIme siècle, l'interprétation diluvienne était défendue par les naturalistes les plus en vue, notamment par le Zuricois Scheuchger, bon géologue, d'ailleurs, pour son temps. C'est lui qui, ayant trouvé dans les carrières d'Oeningen, au lac de Constance, une salamandre géante, la prit pour un squelette humain et en fit le célèbre homo diluvi testis. De nos jours encore, la plupart des gens peu versés dans les sciences en sont à ce point : ils savent ce que c'est qu'un fossile, mais n'hésitent pas à le qualifier d'animal «antédiluvien».

Et pourtant, il suffit de quelques raisonnements élémentaires

pour montrer que la théorie diluvienne n'est pas soutenable. Les êtres organisés vivent à la surface de la terre; or, nous l'avons dit, les restes fossiles se trouvent dans son sein et jusqu'aux grandes profondeurs. Pour les avoir enfouis dans de telles conditions, il faudrait donc que le déluge eût accumulé sur le sol d'alors une très grande épaisseur de dépôts; il faudrait qu'il eût constitué toutes nos masses rocheuses. Mais le déluge est un événement historique: les hommes l'ont vu, ce sont eux qui le racontent. Et, s'il s'était produit, à cette occasion, une accumulation de sédiments de nature à modifier complètement la topographie, à ensevelir leurs champs et leurs cités, les hommes en eussent fait mention dans leurs récits. Or, nous avons vu, au commencement de ce travail, que l'histoire ne connaît rien de pareil.

Le fait que, parmi les restes enfouis dans les roches de nos continents, le plus grand nombre appartient à des organismes marins ne constitue pas, par lui-même, une objection à la théorie diluvienne: un apport d'eau suffisant — à supposer qu'on lui trouve une cause — eût fait déborder les mers et amené sur la terre ferme un certain nombre d'organismes marins. Mais la difficulté est au même point que tout à l'heure: Une inondation de courte durée, tel le déluge d'après tous les textes, n'a pu déposer qu'une faible couche de vase; or, les fossiles se trouvent souvent très profond.

Enfin, les hommes existaient lors du déluge; donc, leurs restes auraient dû être ensevelis, comme ceux des autres organismes, sous les épaisseurs. énormes de limon et de sable qui formèrent nos roches. Or, cela n'est pas: Les fossiles humains se trouvent uniquement dans les dépôts d'inondations des rivières actuelles, peut-être un peu plus grandes alors que maintenant, mais toujours sous une épaisseur d'alluvions relativement faible.

Tous les terrains visibles, constitués pendant la dernière période de l'histoire du globe, présentent ce caractère essentiel que le processus de leur formation s'est localisé par

bassins hydrographiques, ces bassins n'étant autres, d'ailleurs, que ceux des rivières actuelles. Il est donc impossible d'attribuer ces dépôts à une catastrophe universelle, même au sens le plus relatif du mot. Mais — nous venons de le montrer et c'est l'essentiel au point de vue de la question qui nous occupe — un déluge, même universel, ne rendrait pas compte du mode de gisement des fossiles 1.

4. — Dès le commencement du XIVme siècle, Boccace, dans son roman de Filocopo (1341), mentionne les coquilles fossiles des environs de Florence comme une preuve que la mer a séjourné sur les continents. — Au XVme, Léonard de Vinci, instruit par les fouilles que sa carrière d'ingénieur lui a donné l'occasion d'exécuter, insiste sur le fait que les coquilles ont vécu aux lieux mêmes où on les retrouve.

Vers 1517, la construction de la citadelle de Saint-Félix, à Vérone, ayant amené la découverte d'un grand nombre de coquilles fossiles, Fracastoro démontra qu'elles ne pouvaient être attribuées au déluge de Moïse, qu'il était absurde de recourir à l'action des «forces plastiques» ou des générations équivoques d'Aristote, pour expliquer leur existence en cet endroit, et que les animaux dont elles provenaient y avaient vécu dans la mer, qui s'était ensuite retirée.

Enfin, Bernard Palissy, conduit par son métier à exploiter des argiles fossilifères, observa de près les phénomènes de la silicification des bois, de l'imprégnation des corps organisés par les dissolutions minérales, ainsi que les modifications que ces corps éprouvent durant leur séjour à l'intérieur de la terre. Il était bien préparé à comprendre les fossiles, quel que fût l'état sous lequel ils se présentaient à lui. Aussi, après avoir rappelé les conditions dans lesquelles se trouvent aujourd'hui les coquilles et les poissons vivants, s'offre-t-il, lui «simple potier de terre», à prouver sa thèse contre tous les docteurs de Sorbonne:

«Je maintiens — dit-il — que les poissons armez, et lesquels sont pétrifiez en plusieurs carrières, ont esté engendrez sur le lieu mesme, pendant que les rochers n'estoyent que de l'eau et de la vase, lesquels depuis, ont esté pétrifiez avec les dits poissons, sçavoir est qu'il y avait quelque grand réceptacle d'eau, auquel estait un nombre infini de poissons, de coquilles, laquelle eau a défailly 1. »

Palissy avait étendu ses observations au delà de la région parisienne et, aujourd'hui, nous savons que les faits sont partout les mêmes, que son induction a une portée générale: Les fossiles sont synchroniques et syntopiques aux assises qui les renferment; ils datent ces couches et —grâce aux données que la zoologie ou la botanique nous fournissent sur l'«habitat» normal des espèces similaires — permettent de définir les conditions physiques au milieu desquelles le dépôt s'est constitué.

C'est là, incontestablement, une des plus grandes découvertes qui aient été faites dans le domaine des sciences naturelles et le modeste artisan, doublé d'un génie que personne alors ne soupçonnait, eût mérité, pour cette affirmation magistrale qui créait la paléontologie, mieux que la petite statue qu'on lui a érigée dans le square de Saint-Germain-des-Prés. III

La chronologie.

La série chorologique. — Les dépôts qui s'accumulent dans un bassin pélagique, au voisinage d'une terre, sont empruntés en majeure partie à ce continent et cela par l'intermédiaire des cours d'eau qui le sillonnent, des vagues qui battent sa rive.

En parlant du grès de la Molière, nous avons vu déjà que la distance à laquelle les débris continentaux peuvent être transportés en mer dépend de leur format.

A un même moment de l'histoire géologique, les fragments grossiers s'accumulent sur la rive, en une ceinture de conglomérats ; les sables, déjà plus légers, forment en avant d'elle une zone de grès; enfin, au large de celle-ci, l'entassement de limons fins engendre des schistes argileux. Pendant le même temps, la haute mer, où rien ne parvient des débris du continent, voit se déposer des calcaires organiques ou chimiques, des boues siliceuses.

Cette série de dépôts se constitue en même temps dans toutes ses parties. Elle ne dépend pas de l'époque, le lieu seul cause la diversité de ses termes. C'est une série géographique ou, comme on dit en géologie, «chorologique» 1.

La série d'érosion. — Supposons maintenant que la terre chargée de «nourrir la sédimentation» qui nous occupe soit dotée d'une chaîne de montagnes récemment constituée, et voyons les conséquences stratigraphiques de la destruction de ce relief:

A l'origine, pendant que la chaîne possède encore toute son altitude, les torrents disposant d'une pente rapide, y ont une grande puissance d'érosion et de transport; de leur côté, les vagues marines ont beau jeu contre des falaises jeunes, c'est-à-dire encore abruptes. Ces deux agents enlèveront à la terre ferme des débris de toute dimension, depuis les gros galets qui forment les conglomérats jusqu'aux sables et aux limons les plus ténus. Ces matériaux se déposeront, de la rive vers le large, dans l'ordre qui vient d'être indiqué. Mais, à mesure que le nivellement progresse, les rivières

de la région montagneuse voient leur pente et, partant, leur puissance, diminuer. D'autre part, les lames déferlent, sans presque pouvoir l'entamer, sur une berge que déjà elles ont aplanie. Des grains de sable, innombrables, mais de petit format, voilà tout ce que, dès lors, l'érosion de la montagne peut fournir à la sédimentation marine.

Enfin, quand la chaîne aura perdu presque tout son relief, on verra s'y traîner de larges rivières, dont les flots endormis, faute de pente, ne charrieront plus que de fins limons. La mer balaiera au loin des rivages nivelés et n'en rapportera presque rien. Des flocons limoneux, propres à former des schistes, c'est tout ce qui se déposera alors dans l'océan.

La série que je viens de décrire n'est plus uniquement chorologique; elle est déjà chronologique, puisqu'elle est déterminée par les modifications que le relief d'une chaîne subit avec le temps. On voit qu'elle diffère de la série précédente par la disparition graduelle, avec le temps aussi, des formats successifs d'apports, à partir des plus grands.

Une formation géologique. — Pour commencer ce chapitre, nous avons suivi la série des dépôts dans le sens horizontal; considérons-la maintenant sur la verticale d'un point donné: A mesure que l'érosion aplanit un continent, la mer l'envahit et la couche de galets, qu'elle édifie sur le rivage, s'avance avec lui dans l'intérieur du pays. Le point que nous étudions était sur la rive, il n'a pas bougé, mais le bord s'est éloigné de lui. Les débris lourds ne lui parviennent plus et les sables, qui seuls peuvent encore l'atteindre, se déposent sur les galets qui, tout à l'heure, s'accumulaient en cet endroit. Le rivage s'éloignant toujours, des limons fins s'entassent sur les sables et, bientôt, nous sommes trop loin du continent pour que rien de ses débris puisse nous parvenir. Seuls, les calcaires du large, puis, les boues siliceuses des grands fonds — squelettes de microorganismes ou précipités chimiques — pourront se déposer à notre place.

Mais un jour vient où la. mer, lasse de monter, aspire à descendre. Le point qui nous occupe voit alors le rivage se

rapprocher de lui et les circonstances qui, tout à l'heure, y déterminaient une diminution dans le format des apports détritiques, se reproduisant dans l'ordre inverse, on voit ce format augmenter de nouveau. Aux calcaires se superposent des schistes, à ceux-ci des grès puis des poudingues et si, dans son recul, la ligne du rivage dépasse le point que nous occupons, une lagune pourra se former sur sa verticale et des dépôts salifères y viendront clore la série des assises marines superposées 1.

Comme on le voit, cette série est double. Sa première partie, formée d'éléments terrigènes, correspond à cette gigantesque marée montante qu'on appelle une «transgression» marine. Les couches pélagiques de son milieu se sont déposées pendant que la mer était «étale» et les éléments, terrigènes de nouveau, de sa seconde moitié correspondent à la «régression», qu'on peut comparer à une marée descendante. L'ensemble s'est constitué pendant un séjour défini de l'océan sur la contrée: c'est ce qu'on appelle une «formation» géologique.

Mais le point de vue lithologique n'est pas le seul auquel il faille se placer. Au point de vue paléontologique, il y a lieu de remarquer ce qui suit: Chaque transgression amène dans la région envahie une population organique aussi différente de celle qu'y avait introduite la transgression précédente que le seraient des premiers colons d'un rivage lointain les

descendants de leurs frères demeurés au pays, si ces descendants venaient rejoindre les expatriés, plusieurs générations après. Les transitions brusques, en opposition avec la théorie de la descendance, qu'on observe dans la faune des régions colonisées, s'atténuent et disparaissent à mesure qu'on poursuit les dépôts, du rivage vers le large, ou d'une mer intérieure vers l'océan universel. Là est la patrie des colons; les conditions ambiantes n'y changent que lentement, parce que les perturbations orogéniques 1 — qui ont pour effet principal d'ajouter de nouvelles bandes aux terres déjà émergées — ne se font pas sentir très loin des rivages. L'adaptation exigée des organismes par cet ensemble de causes mystérieuses que, dans notre ignorance, nous appelons «la marche du temps», se fait, dans la grande mer, insensiblement et à mesure que se succèdent les générations.

A ce point de vue, il y a donc lieu de partager les terrains en deux facies: le facies pélagique, correspondant à une formation au large, et le facies paralique 2, qui est celui des baies et des mers intérieures qu'un détroit fait communiquer avec l'océan. Le second pourra présenter des lacunes dans la série biologique; le premier comblera ces lacunes.

Une période géologique. — Nous venons de voir qu'une formation géologique est l'ensemble des assises constituées par un cycle sédimentaire complet. Le temps que dure un tel cycle est ce qu'on appelle une «période géologique» — ou, du moins, c'est ce qu'on devrait appeler de ce nom.

Il n'en est pas tout à fait ainsi, encore, parce que les divisions classiques de l'histoire de la Terre ont été établies à une époque où on connaissait déjà assez bien les modifications successives du monde organique, tandis qu'on ignorait encore, presque complètement, l'évolution du relief; due aux crises orogéniques. La conséquence a été, un rôle par

trop prépondérant dévolu au critérium paléontologique 1, le critère tectonique 2 n'étant presque pas pris en considération.

Maintenant que — mis sur la voie par l'admirable synthèse de Suess 3 — nous discernons chaque jour plus clairement les rapports de cause à effet qui lient l'apparition des reliefs montagneux à la sédimentation qui se nourrira de leurs débris, il va falloir réformer la chronologie classique. Il faudra que ses grandes divisions, au moins, coïncident avec les phases de l'évolution orogénique, l'histoire de chaque période devenant celle de la destruction d'une chaîne. On aura ainsi le « pourquoi » des phénomènes sédimentaires. L'extension géographique que prit chacune des crises de dislocation est suffisante pour que ses conséquences se soient fait sentir également •sur une portion considérable de la surface terrestre et que, dès lors, la chronologie basée sur ces crises s'applique, en gros, au globe tout entier. Comme, d'ailleurs, le nombre des crises secondaires, qu'on reconnaît s'être interposées entre les principales, va croissant à mesure que progressent les études de géologie locale, il sera possible, un jour, de jalonner toute l'histoire de la Terre par des épisodes orogéniques, sans allonger les périodes de sédimentation, intermédiaires, plus que ne le permettent les données de la paléontologie.

D'après ce qui précède, une «période géologique» devrait se définir: la durée d'une transgression marine. Mais cette définition se heurte à une difficulté. La mer a très rarement, peut-être jamais, envahi tous les rivages à la fois. Dès lors, une période, entendue comme il vient d'être dit, n'aurait pas eu la même durée partout et il serait impossible de faire

l'histoire géologique du monde avec des éléments d'une valeur purement locale.

L'objection aurait toute sa valeur, si nous ne disposions, pour caractériser les épisodes sédimentaires, que des fossiles des dépôts â colonies. C'était le cas, presqu'exclusivement, alors qu'on ne connaissait, en fait de sédiments marins, que ceux de l'Europe centrale. Ce pays a été, pendant la presque totalité de son histoire, un archipel où de petites méditerranées s'insinuaient entre les restes de chaînes tronçonnées. Les dépôts qui se constituaient dans ces détroits prenaient donc, nécessairement, le facies paralique.

A mesure que la géologie pénètre dans les contrées subtropicales qui furent jadis le domaine de la grande mer, on découvre les équivalents pélagiques des assises européennes. On voit alors les lacunes se combler, les anomalies locales disparaître, de sorte que —moyennant quelques corrections de détail — la série chronologique prend une valeur universelle.

Je disais plus haut que l'extension géographique prise par chacune des crises orogéniques avait été suffisante pour que ses conséquences se fissent sentir sur une portion notable du globe et qu'une chronologie basée sur ces crises pût s'appliquer en gros à la Terre entière.

Cuvier admettait que chacune de ces crises avait anéanti le monde organique, et que, par l'ensemble de ces «révolutions du globe», comme il disait, l'histoire de la vie avait été hachée en périodes complètement indépendantes. Après une phase de «quiétisme», durant laquelle on enseignait qu'une région en train de se plisser demeurait habitable, nous sommes revenus à une conception assez pessimiste des phénomènes de dislocation. Il est fort possible qu'ils détruisent la vie, là où ils se produisent, mais leur histoire montre que, pour étendues qu'elles aient été, les crises orogéniques furent toujours limitées. Donc le dépeuplement

qu'elles purent opérer se borna toujours assez étroitement. La crise passée, rien ne put empêcher la contrée rendue au repos de se repeupler par colonisation.

Une chronologie fondée sur les événements tectoniques posséderait donc, au même titre que la chronologie paléontologique, une valeur d'application locale et une équivalence universelle.

Tableau chronologique. — Pour le moment, la chronologie géologique que nous possédons est basée, presqu'exclusivement, sur l'évolution du monde organique, évolution aboutissant aux types actuels. C'est un tort, au point de vue de la valeur intrinsèque de cette chronologie, mais c'est un avantage lorsqu'il s'agit d'encadrer par les dates ainsi fournies des faits tectoniques, c'est-à-dire indépendants de l'histoire biologique. — Voyons sur quelles bases cette chronologie est établie.

L'étude du sol fribourgeois nous a montré comment se forment les sédiments: Sur le lit de la mer ou d'un lac, des matériaux s'accumulent et se stratifient, sous l'action de la pesanteur. A une première période de sédimentation correspond une première couche meuble, qui tapisse immédiatement le fond du bassin. La couche qui se forme durant la seconde période vient reposer sur la première, et ainsi de suite jusqu'à ce que le dépôt prenne fin. Il est donc évident qu'une assise quelconque s'est formée après celle sur laquelle elle repose, avant celle qu'elle-même supporte. Ainsi l'ordre de superposition des couches, dans un ensemble stratifié, est en même temps l'ordre de leur succession. Il marque leur âge relatif, c'est-à-dire l'époque relative de leur formation. Cela, bien entendu, à la condition qu'il ne se soit pas produit de renversement, depuis la naissance des couches.

Nous savons, d'autre part, que les terrains sédimentaires renferment généralement des fossiles, c'est-à-dire les restes d'animaux ou de plantes qui vécurent dans les eaux où se formait la couche qui renferme leur dépouille, et cela à l'époque où cette couche se formait. Les fossiles sont donc

contemporains des assises où on les rencontre, ils peuvent servir à dater ces assises.

Enfin, l'observation enseigne que l'évolution des organismes — dont nous parlions tout à l'heure — s'est faite de telle sorte que chaque étape de l'histoire du globe a été caractérisée par certains types spéciaux. Les couches sédimentaires formées durant l'un de ces épisodes se reconnaîtront donc à ce qu'elles renfermeront les débris des organismes caractéristiques de cette étape. La chronologie géologique est basée sur ces «fossiles caractéristiques».

L'histoire du globe a été divisée d'abord en cinq ères:

10 L'ère primitive, dont la première partie sera dite azoïque 1, parce que ne trouvant aucun reste d'organisme dans les terrains formés alors, on doit admettre que le Globe n'était pas encore habité. La seconde partie de cette ère se nommera cryptozoïque 2, car la nature de certains sédiments et même des traces plus ou moins déterminables indiquent l'existence d'êtres vivants dans les mers de cette époque, mais les transformations qu'ont subies ces couches, prodigieusement anciennes, nous ont caché la manière d'être originelle de ces organismes.

2° L'ère primaire ou paléozoïque 3, ainsi nommée parce que, évidemment, les êtres de ce temps-là sont les plus anciens que nous connaissions exactement.

3° L'ère secondaire, dite aussi mésozoïque 4, parce qu'elle représente le moyen âge du monde vivant.

4° L'ère tertiaire, ou kainozoïque 5, dont les couches renferment la dépouille des plus récents parmi les organismes du passé.

5° L'ère quaternaire, caractérisée par l'apparition de l'homme et; pour ce motif, appelée anthropique.

Chaque ère se partage, en outre, en un certain nombre de périodes, caractérisées chacune — ainsi qu'il vient d'être dit — par certains types organiques qui lui sont propres 1, et on obtient finalement le tableau que voici 2

Ere quaternaire Periode pleistocène (terrain glaciaire).
ou anthropique » pliocène
Ere tertiaire » miocène molasses du Plateau suisse.
ou kainozoïque » oligocène » éocène (flysch alpin).
» crétacée
Ere secondaire ces terrains forment le Jura les
» jurassique
ou mésozoïque «Prealpes» et les «Hautes Alpes
» triasique calcaires» 3
» permienne
» carbonifère (terrain houiller).
Ere primaire ces, terrains manquent dans les
» devonienne
ou paleozoïque Alpes suisses ou y ont été
» silurienne rendus méconnaissables par le
» cambrienne métamorphisme.
» algonkienne (premiers sédiments normaux).
(cryptozoïque)
Ere primitive » archéenne terrain métamorphique? Mass centraux
(azoïque) » fondamental? des Alpes.
Noyau central du Globe (Granit et autres Roches éruptives?)

Remarques sur ce tableau:

1. Il faut convenir que l'existence, à l'intérieur du Globe, d'un noyau central, à l'état de fusion ignée — capable d'éjaculer au-dehors des laves volcaniques, d'injecter des filons

et des nappes éruptives dans l'épaisseur de la lithosphère, ou même seulement de «bourrer» de granit la concavité des anticlinaux 1 — a été maintes fois contestée. Les arguments produits relèvent de la géophysique, quelques-uns ne sont pas sans valeur. Comme, cependant, les phénomènes éruptifs sont là, en dépit des objections qu'ils soulèvent, il faut à tout prix leur trouver une origine. On a pensé alors: a) qu'à défaut d'un «noyau central» unique, il pourrait subsister, dans l'intérieur du sphéroïde déjà solidifié, quelques gouttes liquides, «résidus» de l'ancien magma stellaire — ou bien: b) que les dislocations orogéniques, par la chaleur qu'elles engendrent, fondent les roches durcies et se procurent ainsi, «à la minute», les matières éruptives qu'elles devront amener à la surface.

Seulement, il ne faut pas oublier la généralité du phénomène géothermique 2. D'autre part, si on porte sur une carte le nombre immense des volcans, actifs aujourd'hui ou l'ayant été aux âges géologiques, on est conduit à rapprocher les foyers souterrains où ces bouches s'alimentent, à un point tel qu'ils se confondent. Enfin, les accidents mécaniques de l'écorce prennent souvent une amplitude qui exclut toute cause locale: Il est des plissements montagneux, ou des fractures volcaniques, qui affectent près d'une demicirconférence terrestre; il y a des failles 3 dont le rejet vertical atteint trois mille mètres! Pour expliquer des phénomènes aussi généraux, il faut absolument, et en dépit de toutes les tendances actualistes, invoquer des changements de forme et d'état physique portant sur l'intérieur du Globe tout entier, changements bien difficiles à justifier, d'ailleurs, en dehors de l'hypothèse d'un noyau fluide.

2. Quant au terrain archéen, voici en deux mots comment se pose la question si discutée de son interprétation: Je l'ai dit, si la Terre cessa d'être un soleil éclairant, pour devenir une planète obscure, c'est qu'une croûte solide s'était formée autour du globe fondu. L'existence de l'eau, à la surface de ce globe, n'est devenue possible qu'une fois l'écorce constituée et suffisamment refroidie. Donc, cette écorce a dû se former — non par l'intervention des eaux, comme c'est le cas pour les sédiments — mais par le refroidissement superficiel du noyau interne. Cette écorce primitive a constitué le fond du premier océan, c'est elle qui lui a fourni les matériaux dont il a fait les premiers sédiments. Procédant de la solidification d'un magma fondu, la croûte primitive doit — selon toute probabilité — être cristalline. Ayant servi de support aux premiers dépôts marins, elle doit — nécessairement — se trouver à la base de la série sédimentaire: le nom de terrain fondamental lui sied à coup sûr.

Or, au centre des chaînes de montagnes et dans les «vieux massifs», on voit apparaître une formation toujours cristalline et toujours sous-jacente aux sédiments normaux, comme doit l'être l'écorce primitive: Pendant longtemps, on n'a pas douté que ce fût elle. Cependant, l'étude approfondie des caractères pétrographiques de cette formation rend vraisemblable une interprétation différente: Il se pourrait qu'on ait là, seulement, des sédiments, plus anciens que tous les autres, et «métamorphisés» par l'injection du granit, les émanations du noyau interne et les actions mécaniques dont témoigne le plissement très général de cette formation. Ce terrain métamorphique présenterait donc, comme le terrain fondamental doit le faire, les deux caractères de la cristallinité et de l'infraposition, au moins relative. Voilà pourquoi on les a confondus.

C'est peut-être à tort: Il est possible que le terrain fondamental ne soit plus nulle part à découvert et que nos travaux de mines ne l'aient jamais atteint. Malgré tout, on est forcé d'admettre son existence, pour le motif bien simple que la première nier a dû posséder un fond solide.

La température à laquelle les roches à nous connues passent de l'état de fusion à l'état solide est trop élevée pour que la vie ait été possible, sur la Terre, au. moment où se constituait la primitive écorce. Si le support des premiers sédiments normaux représente cette écorce, il est donc évident qu'il ne saurait contenir aucun reste organique. Si, par contre, ce support est, lui aussi, d'origine sédimentaire, l'absence dans son sein de tous fossiles reconnaissables doit être attribuée à leur destruction par le métamorphisme. Quoi qu'il en soit, il demeure établi que ce terrain n'a jamais fourni trace d'un être vivant, on est donc en droit de l'appeler «azoïque».

Afin de ne rien préjuger, nous appellerons simplement «archéen» 1 — ce qu'il est sans aucun doute — l'ensemble des formations cristallines qu'on rencontre partout à la base des premiers sédiments normaux.

3. Il est bien entendu que mon tableau donne seulement l'âge relatif des périodes géologiques et des terrains formés pendant leur durée. Il n'est pas question de leur âge absolu, c'est-à-dire du nombre de siècles qui les sépare de notre époque.

4. On ne doit pas s'imaginer que toutes les périodes ont eu la même durée, il s'en faut, sans doute, de beaucoup. Leur distinction est fondée sur les variations de la faune et de la flore; or ces variations, étant subordonnées dans une large mesure, à celles du milieu géographique auquel la vie doit s'adapter, ont dû être rapides. lorsque les dislocations modifiaient constamment ce milieu, et lentes, au contraire, dans l'intervalle de deux mouvements, alors que rien ne changeait dans les conditions physiques ambiantes. Cependant, les crises de dislocation ayant toujours été localisées, il en fut de même des modifications qu'elles entraînaient et l'évolution des organismes s'est poursuivie, dans une certaine mesure, indépendamment de ces modifications locales. La chronologie établie ci-dessus garde donc, jusqu'à un certain point, une valeur universelle.

Très variable, aussi, sera l'épaisseur des sédiments formés dans un temps donné. Ils s'accumuleront très vite, lorsque les eaux auront une chaîne nouvelle à détruire; très lentement après que, celle-ci ayant été aplanie, les rivières auront conquis leur profil d'équilibre et, par conséquent, ne pourront plus ni éroder ni charrier. — Une période comme la dévonnienne, succédant à une grande crise orogénique, engendrera des sédiments très épais; tandis que la jurassique, éloignée de tout bouleversement, sera dans le cas contraire. Et encore, ce que nous disons là ne sera-t-il entièrement vrai que pour les contrées voisines de la zone disloquée. - IV

Les anciens rivages.

Au seul examen d'une roche — la molasse — et des débris organiques qu'elle renferme, nous avons pu reconnaître que ce terrain s'est formé par dépôt dans l'océan. Cette conclusion s'est imposée à nous avec une certitude telle que nous n'avons pu hésiter à voir, dans le sol formé de la roche en question, un ancien fond de mer. Et si, aujourd'hui, la région est éloignée de tout rivage, nous expliquons ce fait par un soulèvement qui a exondé le pays. Quelque étranges que puissent sembler de telles affirmations, elles sont pour nous, maintenant, la conséquence logique et nécessaire d'une série de déductions simples et naturelles.

Sans doute, c'est la science moderne qui a le mérite d'avoir précisé ces notions et d'en avoir fait un corps de doctrine. Mais on ne saurait dire qu'elle les ait découvertes; nous avons vu que les anciens en avaient eu l'intuition et Ovide, déjà, chantait:

« Vidi factas ex aequore terras
Et, procul a pelago, conchae jacuere marinae» 1.

Nous n'avons examiné jusqu'ici que le sol fribourgeois, mais la méthode que nous avons suivie est applicable à tous les pays. Les raisonnements que nous avons faits sur les terrains de chez nous et les conclusions que nous en avons tirées, nous pourrions les faire, nous pourrions les tirer, en étudiant une autre région, quelle qu'elle soit. Cela est évident et nous permet de généraliser tout ce que nous venons de dire.

Appliquée au pays fribourgeois, notre méthode a révélé que la topographie y a subi des changements profonds. On arriverait à une conclusion identique pour presque tous les pays; nous sommes donc forcés de reconnaître — contrairement à ce qui nous semblait dès l'abord — que notre planète a, derrière elle, une longue histoire que l'histoire proprement dite ignore.

Le passé et le présent. — Le passé de la Terre a été tout autre que son présent, mais on se tromperait en croyant qu'aucun lien n'unit l'un à l'autre: Tout d'abord nous avons vu que les masses minérales engendrées aux époques anciennes s'expliquent par l'action d'agents qui, sous nos yeux encore, en forment de pareilles. Il ne subsiste, dans cette explication, aucune ambiguïté qui nous engage à recourir, pour l'écarter, à je ne sais quels phénomènes, .plus ou moins cataclysmiques, dont l'homme n'aurait jamais été témoin..

En second lieu, nous avons découvert, en étudiant. les deltas molassiques, un lien d'un autre ordre entre le passé et le présent: Sans doute, pour rendre compte de ces gigantesques accumulations de galets, aux points où nous les observons, il faut admettre que les rivières qui descendaient alors de la terre alpine étaient plus fortes qu'aujourd'hui et que, depuis lors, elles se sont profondément encaissées. Mais ces cours d'eau n'étaient autres que ceux d'aujourd'hui: le fait qu'ils traversent encore leurs deltas de jadis le prouve à l'évidence. .

Comme les précédentes, cette conclusion inspirée par l'examen de notre sol natal le serait par l'étude de bien

d'autres contrées. Elle a donc une portée générale et nous pouvons la formuler en disant que les agents à l'oeuvre dans le passé de la Terre furent non seulement analogues à ceux du présent, mais, dans bien des cas, les mêmes pour une même contrée.

Seules, les circonstances dans lesquelles s'exerçait l'action de ces agents se sont modifiées en partie et peu à peu. C'est ainsi, par exemple, qu'un soulèvement, prélude de la surrection des Alpes, a refoulé vers l'Orient les flots où s'accumulaient les poudingues et les grès molassiques. La plaine suisse a été exondée et les rivières qui, jadis, pouvaient déposer à sa bordure méridionale les matériaux qu'elles avaient arrachés à la terre préalpine, ont dû allonger leur cours pour traverser cette plaine et rejoindre au loin la mer qui avait battu en retraite. En s'allongeant, ces rivières ont pu se grouper en fleuves imposants qui s'appellent aujourd'hui le Rhône, le Rhin, le Danube et leurs deltas qui, naguère, se formaient chez nous, se construisent, à l'heure actuelle, en Provence, en Hollande, en Roumanie.

Quelque importantes qu'elles puissent paraître, ces modifications dans la topographie ne sont, vous le voyez, que des variations sur un thème fixé dès longtemps. La géographie actuelle dérive de l'ancienne par une série de transitions. L'histoire de la Terre n'est pas faite de révolutions brusques, c'est une évolution progressive. Cela n'empêche pas que les résultats accumulés de cette façon ne soient aujourd'hui très considérables, les transformations progressivement réalisées très sensibles. Or, comme l'expérience journalière aussi bien que le raisonnement nous portent à croire l'évolution terrestre très lente, il ne reste d'autre moyen, pour expliquer l'ampleur du travail par elle effectué, que de lui concéder avec libéralité cet élément de succès qui remplace presque les autres: le temps:

«Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage.))

Aucune objection ne vient d'ailleurs, d'aucun côté, nous

pousser à l'avarice en cette matière et nous conclurons finalement que le passé de la Terre a été très long, que notre planète est prodigieusement vieille.

L'emplacement des rivages. — Nous devons constater que l'étude du sol fribourgeois nous a fourni des précisions plus grandes encore: Parmi les caractères auxquels se reconnaissent les roches d'origine pélagique, nous avons vu qu'il en est deux — le format des éléments détritiques et la nature des restes organiques enfouis — qui permettent de dire à quelle distance du rivage s'est effectué le dépôt: Les galets s'accumulent au voisinage immédiat de la rive où ils forment des conglomérats grossiers; les sables, entraînés plus loin à. cause. de leur moindre poids, entourent la zone des poudingues d'une auréole de grès; enfin les limons floconneux se déposent plus avant encore dans la direction de la haute mer et, avec le temps, se transforment en schistes, roche dont le type le plus connu est l'ardoise à écrire 1.

La plaine suisse n'offrant pas d'autres genres de roches, son étude ne permet pas d'aller plus loin dans la voie des déductions. Mais l'examen d'autres contrées, le bassin de Paris, par exemple, nous ouvrirait des horizons nouveaux: Nous y verrions les schistes succéder aux grès, puis, à leur tour, céder la place à des calcaires issus de précipitations chimiques ou de l'accumulation de débris organiques, mais ne devant pius rien à la destruction des continents. Outre les organismes dont la poussière les constitue, ces calcaires renferment des restes facilement reconnaissables pour avoir appartenu à des poissons ou à des mollusques dont les analogues actuels habitent exclusivement les régions centrales de l'océan. Ainsi l'origine franchement pélagique de ces dépôts est établie, de nouveau, sur les deux sortes de preuves qui nous ont servi précédemment.

Les dragages effectués à l'époque moderne ont révélé

une succession de dépôts toute pareille, de la côte jusqu'au large, dans les mers actuelles. Ce passage d'un type de sédiment à un autre n'est donc pas causé par une différence dans l'âge des dépôts; il tient exclusivement à ce que les débris continentaux ont d'autant plus de difficulté à s'avancer en pleine mer qu'ils sont d'un format plus grand. Comme, d'ailleurs, les masses rocheuses n'ont pu quitter l'emplacement où elles sont nées, la présence, à l'heure actuelle, dans un endroit donné, de l'un ou de l'autre type de roches nous permet de conclure avec une entière certitude que ce point était occupé par la mer ou par son rivage, à l'époque où se forma le dépôt en question.

En d'autres termes, nous avons trouvé le moyen de reconstituer le partage des terres et des eaux, tel qu'il était à la surface de notre planète, pendant les époques anciennes de son histoire, et cela sans le témoignage des hommes — qui d'ailleurs nous ferait défaut — mais uniquement par l'étude des masses rocheuses que nous ont léguées ces époques lointaines. Ce résultat est considérable, et je répète que, pour y parvenir, nous n'avons eu besoin ni de voyages ni de spéculations savantes; il nous a suffi d'examiner à la lumière du bon sens notre sol natal. V

Les chaînes de montagnes.

C'est quelque chose, assurément, que de savoir où étaient, à un moment donné du passé de la Terre, la mer et les continents. Mais, pour avoir une idée un peu complète de la géographie d'une époque, il faut connaître encore la place qu'occupaient alors les plaines et les montagnes.

Vouloir reconstituer le tracé d'une chaîne entièrement disparue semble un dessein bien présomptueux. Or, on y parvient, très simplement aussi, moyennant quelques

observations suivies, de nouveau, de raisonnements élémentaires.

Le plissement. — La coupure naturelle de la Sarine ou les tailles artificielles de Beauregard nous montrent les bancs de molasse en position horizontale, et il en est de même aux flancs de toutes les vallées, au front de toutes les carrières, dans l'étendue de la plaine suisse. Mais, si nous poursuivons ces bancs, dans la direction de la montagne, nous les voyons perdre leur horizontalité primitive. A Plasselb déjà, la molasse est fortement inclinée.

Pénétrons maintenant dans les Alpes: Les calcaires qui en constituent les chaînes externes et les roches cristallines de la zone centrale se montrent partout redressés et froissés en plis énormes alternativement convexes et concaves. On a bientôt fait de se convaincre que la hauteur des arêtes vient du bombement des voûtes, tandis que les vallées longitudinales occupent l'emplacement des coulisses intermédiaires.

Ici se place une observation, très éloignée en apparence de celles qui précèdent, et qui pourtant va nous donner la clef de l'énigme Si nous examinons la structure des alluvions récentes, au bord d'un lac, ou si quelque travail d'art vient à recouper les sédiments en voie de formation dans la mer, nous constatons que toujours — à part le cas, précédemment étudié, des accumulations torrentielles (toujours étroitement localisées) — le dépôt s'effectue par couches successives, planes et horizontales. Telle est donc la disposition originelle des masses rocheuses. Là où elles se présentent autrement, c'est qu'une action mécanique, postérieure à leur formation, a fait perdre aux couches la position dans laquelle elles étaient nées; c'est que les assises ont été disloquées.

Les pays de montagnes représentent donc des régions plissées de l'écorce terrestre, tandis que les plaines doivent l'horizontalité de leur surface au fait que les couches rocheuses ont conservé, en ces points, leur situation originelle.

Mais nous parlons de roches formées dans les eaux; or les montagnes sont loin de la mer, en distance horizontale et en altitude. — Oui, mais on a constaté, chose étrange, que les régions plissées sont précisément celles où les sédiments présentent à la fois la plus grande épaisseur et le caractère le plus nettement marin: Dans les Alpes françaises, trois séries superposées de dépôts atteignent chacune plus de 1,000 m. d'épaisseur et leur maximum de «puissance» se trouve justement dans la partie de la chaîne la plus énergiquement froissée. Dans l'Himalaya central, les dépôts successivement accumulés en un même point atteignent 14,000 pieds. Dans la chaîne des Appalaches, les plissements affectent une épaisseur de sédiments très anciens que les géologues américains évaluent à 40,000 pieds.

A ]'épaisseur des dépôts se joint, dans les montagnes, leur caractère marin: Ce sont principalement des calcaires, tels qu'il s'en forme au large; en fait d'apports continentaux, tout ce qu'on trouve ce sont des vases, dont les flocons légers ont pu être portés très loin du bord. Et les restes organiques enfouis dans les couches confirment ce qu'atteste la nature pétrographique des roches: ils proviennent en majeure partie de céphalopodes, dont les analogues actuels habitent la haute mer, tandis que les gastropodes et autres formes sub-littorales sont rares.

Enfin, la sédimentation a été continue, dans les régions qui devaient se plisser, tandis que, dans les contrées demeurées stables, de fréquentes lacunes interrompent la série des dépôts, beaucoup d'entre eux ayant d'ailleurs une origine lagunaire ou même lacustre.

Les chaînes de montagnes sont donc des fonds de mer plissés et c'est le ridemont qui, en soulevant la région, l'a exondée.

Mais quelle est la cause du plissement?

Ici encore, c'est l'observation des faits qui va nous donner la réponse: Nous avons dit que, en pays de montagnes, les saillies étaient formées par de gigantesques plis convexes des couches rocheuses. Cherchons un point où une «cluse» mette à nu la coupe d'une telle voûte, nous constaterons immédiatement que les assises n'ont pas la même épaisseur partout: elles sont notablement plus épaisses à la courbure qu'aux flancs du pli.

Quand un plissement forme toute une montagne 1, il affecte une série de couches superposées et les dimensions du pli diminuent d'une assise à l'autre, en descendant. Au fond d'une gorge transversale, on atteint alors le noyau du pli, région où son diamètre est si faible qu'on peut l'avoir tout entier dans un fragment de roche aisément maniable; A la montée de Bataille, la route de Charmey coupe et permet de toucher deux «noyaux» de ce genre. Dans ces «plissotements» intimes des roches s'affirme, plus nettement encore que dans leur courbure en grand, cette loi fondamentale, partout vérifiée : Les couches sont amincies dans leurs parties verticales, c'est-à-dire aux flancs de leurs plis; elles sont épaissies aux inflexions, c'est-à-dire dans leurs régions presque horizontales.

Cela est vrai des plis concaves comme des plis convexes et le phénomène est peut-être encore plus marqué dans les roches cristallines des Alpes centrales qui sont tout injectées de granit: Les bancs de schiste, de couleur sombre, se sont non seulement épaissis, mais «décollés» aux inflexions — comme le font les feuillets d'un cahier qu'on plisse — et les vides ainsi produits ont été remplis par le magma granitique,

alors fondu, dont la teinte claire produit un «rubanné» charmant.

Or, si les couches rocheuses, en se plissant, se sont étirées selon la verticale et «ramassées» dans le sens perpendiculaire, c'est que leur matière cherchait à fuir, vers le haut et vers le bas, sous l'action d'un refoulement horizontal. Ceci est indubitable; la forme des plis, qui est la même dans toutes les contrées et dans les plissements de tous les âges, le prouve à l'évidence. Il reste à trouver l'origine de ce refoulement.

Les volcans crachent de la lave, qui n'est autre chose que de la roche fondue, mais dès qu'elle est parvenue à la surface, elle se refroidit et se solidifie. C'est donc que, dans les régions internes d'où elle vient, il fait plus chaud qu'au dehors. Les sources thermales amènent de l'eau qui, elle aussi, se refroidit une fois en liberté. Enfin, à distance des volcans et des thermes comme dans leur voisinage, près des pôles comme à l'équateur, partout, la température du sol augmente avec la profondeur. Il y a longtemps que les travaux de mines ont révélé ce fait 1; le percement des grands tunnels alpins l'a confirmé, plus récemment.

Cet accroissement est, en moyenne, de 1°centigrade par 30 m. d'approfondissement; il n'y a pas de raison pour admettre qu'il s'arrête ou même se ralentisse en descendant, et on arrive à la conclusion qu'à une profondeur d'environ 60,000 m., règne la température de 2,000°, laquelle entraîne la fusion de toutes les roches connues.

Le rayon terrestre moyen étant de 6,000,000 rn., notre Globe apparaît donc comme formé de deux parties bien distinctes: un noyau central, à l'état de fusion ignée, dont le rayon vaut les 99/100 du tout et, à la surface de celui-ci.

une écorce rocheuse ou lithosphère 1, dont l'épaisseur représente au plus 1/100 du demi-diamètre. Il est impossible d'admettre qu'une enveloppe aussi mince puisse «tenir au vide», et l'écorce terrestre nous apparaît, dès lors, comme obligée de flotter sur le liquide intérieur, c'est-à-dire comme ne pouvant se soutenir que moyennant un appui continu de sa part. Que celui-ci vienne à se refroidir et, partant, à se contracter — comme l'astronomie l'enseigne 2 — et la lithosphère se trouvera dans la nécessité de s'affaisser vers le centre, pour ne pas quitter le support dont elle a besoin.

Mais n'oublions pas que la Terre est ronde. Or, à l'intérieur d'une sphère, l'espace diminue à mesure qu'on se rapproche du centre. Donc, si l'écorce, exactement adaptée aux dimensions extérieures, s'enfonce, elle va manquer de place. et — comme le disait Eue de Beaumont, en 1829 — «pour diminuer son ampleur incommode, elle va être obligée de se plisser». Chaque portion de la lithosphère se coincera entre ses voisines et cet arc-boutement mutuel se traduira, en chaque point, par une compression horizontale que révèle nous l'avons vu — la forme même des plis rocheux 3.

L'âge d'une chaîne. — Nous avons vu que les chaînes de montagnes sont des fonds de mer plissés. Imaginons que le fond d'un océan se ride, et par le fait se soulève, vers le bord seulement. La zone qui se plisse s'exondera, tandis que le reste du fond marin demeurera couvert par les flots.

En chassant la mer, agent de la sédimentation, le ridement interrompt ce phénomène dans toute l'étendue de la zone qu'il affecte, mais dans cette zone seulement. Ailleurs, là où les eaux subsistent, il n'y a pas de motif pour que les dépôts ne continuent pas. Ils continueront et, tandis que dans la chaîne, il n'y aura que des sédiments antérieurs à la dislocation — et par conséquent froissés par elle — au pied de la montagne, s'étendront des couches formées après la crise et ne portant pas trace de bouleversement.

Or, l'observation montre que les choses se sont effectivement passées ainsi et il devient évident que l'âge de la dislocation est intermédiaire entre celui des assises dérangées et celui des couches demeurées intactes. La montagne, comme telle, est née entre les deux dépôts; l'âge d'une chaîne n'est jamais celui d'une formation sédimentaire. Une chaîne est toujours plus jeune que les couches plissées qui la constituent, plus vieille que les assises qui s'étendent, horizontales, à ses pieds.

La molasse est horizontale dans le Plateau suisse mais, nous le savons déjà, elle perd cette tranquillité d'allure, au voisinage des montagnes. Du côté des Alpes, elle commence par se relever dans son ensemble, puisque la plus inférieure de ses trois divisions surgit, en cet endroit, de dessous l'étage médian. Mais au bord même de la chaîne, les couches molassiques

sont violemment disloquées: elles forment deux plis, en Bavière et dans la Suisse orientale; je dirai tout à l'heure qu'elles en forment trois, dans le Canton de Fribourg. Au flanc du Jura, la molasse est relevée et les dépôts formés dans les lagunes qui, à l'époque molassique, existaient à l'intérieur de la région ont été affectés par le plissement de la chaîne.

Les Alpes et le Jura sont donc, en tant que montagnes, plus jeunes que la molasse.

Le chevauchement. — Nous l'avons dit, les pays de montagnes sont des régions plissées de l'écorce terrestre; les plaines sont formées de couches non plissées. Les plis montagneux, nous le savons également, sont alternativement convexes et concaves. Or, il n'y a pas de contrée au monde où, pour passer de la plaine à la montagne, il faille commencer par descendre dans une dépression longeant le pied des hauteurs. Ce passage se fait, dans tous les pays, par une ascension ininterrompue. Donc le premier pli qu'on rencontre, en abordant la montagne, doit être un pli convexe.

Un pli convexe des couches rocheuses est un demicylindre à axe horizontal, terminé à chaque bout par une surface ayant approximativement la forme d'un quart de sphère. Que nous abordions le pli par son flanc ou par son extrémité, nous verrons donc toujours les assises, jusque-là horizontales, se redresser sous nos pas, et c'est en gravissant la surface externe des bancs, que nous atteindrons le faîte du pli.

En outre, il est évident que le principe en vertu duquel, dans un ensemble stratifié, les couches récentes reposent sur les anciennes, s'applique indifféremment, que les assises soient horizontales ou plissées. Si donc un pli est intact, nous pourrons gravir ses flancs, de leur pied jusqu'à l'inflexion culminante, sans voir autre chose que la couche la plus jeune, qui enveloppe toutes les autres.

Au contraire, si l'érosion — s'attaquant aux montagnes

par le haut, comme je le montrerai tout à l'heure — a raboté un pli durant un certain temps, les couches jeunes ne subsisteront qu'aux flancs de la voûte, le haut de celle-ci montrant à découvert les assises profondes de son ossature. Néanmoins, en vertu du «principe de superposition» et malgré leur situation culminante, les couches• anciennes surgiront pardessous les jeunes, comme la doublure sous l'étoffe, dans une déchirure.

Or — chose très curieuse — il n'en est ainsi nulle part chez nous:

Aux bains du Gurnigel, sur le versant nord de la première chaîne alpine, la molasse plonge 1 au sud — c'est-à-dire en sens inverse de la pente du sol — et cela déjà est contraire à l'idée que nous nous faisons d'un pli anticlinal 2. Mais, plus haut, à la Stockweid et dès lors dans tout le massif jusqu'à la Singine, le flysch, pourtant plus ancien que la molasse 3, la surmonte en s'inclinant, lui aussi, vers le sud. Ainsi donc, les deux principes énoncés plus haut sont contredits: Au lieu de monter sur le dos 4 des couches, nous rencontrons leur tranche; au lieu de surgir par-dessous les assises récentes, les couches anciennes recouvrent celles-ci.

Avant d'arriver à Plasselb, sur la route, on voit la molasse s'incliner vers la montagne et lorsque, après Planfayon,. on pénètre dans celle-ci, c'est à la carrière du Landbrück, où les grès à pavés du flysch plongent aussi au sud, avec leurs gouttes d'ambre.

A la Muscheneck, une série d'éboulements, commencés vers 1840, ont mis le flysch à nu. Il y apparaît, en couches inclinées au sud, dans un escarpement de 100 m. de haut

et, à son pied, la molasse de Bonnefontaine plonge dans le même sens 1.

Au Pont de Corbières et à Vaulruz, les grès micacés, représentant la division inférieure de la mélasse, plongent sous la plaine de Bulle avec une inclinaison si forte que l'exploitation de ces excellentes carrières devient dangereuse et, avant de disparaître à la Savoyardaz, ces couches s'enfoncent sous le flysch des Alpettes.

Enfin, à Châtel-St-Denis, les poudingues miocènes plongent vers la montagne, qui est au S-E, et celle-ci ne montre que des tranches de couches, depuis les gradins de Notre-Dame du Scé jusqu'à la carrière de Planière, ces couches étant toutes plus anciennes que la molasse.

Sur tout leur front, de l'Aar au Léman, les Alpes fribourgeoises reposent donc par leur zone la plus extérieure, le flysch du Gurnigel, de la Berra, du Niremont, de la Corbette et des Pleiades — ce que j'appelle tout court «la chaîne de la Berra» — sur la molasse du Plateau, cependant plus jeune que les couches alpines. C'est là un «chevauchement» et ce genre de structure caractérise le bord de toutes les chaînes de montagnes. A ce point de vue, donc, comme à tant d'autres, notre sol offre une image, réduite mais fidèle, du monde entier.

Jusqu'à quelle distance la molasse, chevauchée par le bord alpin, pénètre-t-elle sous les montagnes, nous l'ignorons. Les massifs de poudingue devant être considérés — nous le savons — comme des deltas que les rivières alpines construisirent en débouchant dans la mer molassique, il faut admettre qu'à l'époque où ils se formèrent, le rivage de cette mer était là où ils sont aujourd'hui, c'est-à-dire là où

se trouve actuellement le bord alpin. Mais la nagelfluh semble couronner toujours les dépôts miocènes, on doit donc l'attribuer à la fin de cette époque. Or nous savons que, vers la fin de son séjour dans une contrée, la mer est en régression. Antérieurement, les eaux molassiques ont pu s'étendre plus loin vers le sud et il n'y aurait rien de surprenant à ce qu'on trouvât, en arrière des deltas de la dernière phase, des dépôts remontant à l'époque du maximum de la transgression.

C'est précisément ce qui arrive: La «molasse rouge» du Bouveret, qui est du même âge que notre «grès de Vaulruz», affleure sur le littoral, puis s'enfonce — elle aussi — sous une bande de flysch qui relie notre «chaîne de la Berra» au Voiron. Mais on la retrouve dans le Val d'Illiez; elle est pincée dans le pli concave qui forme cette vallée, mais son flanc nord s'en dégage pour s'enfoncer sous la masse calcaire du Chablais et ressortir au bord du Lac 1.

Le flanc sud de la coulisse molassique d'Illiez est vertical et la pente des Dents du Midi le coupe brusquement. Jusqu'où s'étendait-il, nous l'ignorons et nous ne savons pas davantage si cette zone de molasse s'étend, vers le nord-est, par derrière les Alpes fribourgeoises. C'est déjà une chance que l'érosion, entamant la masse du Chablais sur toute son épaisseur, ait mis son substratum à découvert sur un point. Sans cette circonstance, nous n'aurions jamais supposé que le chevauchement des Alpes sur leur «avant-pays» molassique pût atteindre une telle amplitude. Mais nous allons voir que ces phénomènes sont susceptibles de dimensions plus colossales encore.

D'abord, la structure chevauchée n'est pas propre au bord alpin; elle se retrouve à l'intérieur même de la chaîne:

La molasse de Plasselb plonge sous le flysch du Schweinberg, mais, quand on arrive au Lac-Noir, on voit le gypse triasique s'enfoncer au sud et, à l'est comme à l'ouest, les couches du même âge reposent sur le flysch, à la base de l'Ochsen comme au sentier de la Ballisaz. Sur le trias s'empile le jurassique puis le crétacé, c'est la chaîne du Kaiseregg, le massif des Bruns, les Dents de Broc. Même coupe aux sources de la Trême, au lac des Joncs, aux bains de l'Alliaz: L'édifice du Moléson et de la Dent de Lys repose par sa base triasique sur le flysch du Niremont. La Haute Gruyère est un pli concave qui n'interrompt pas la continuité des assises et les massifs de Naye, du Vanil Noir et de la Hochmatt font encore partie de cette grande dalle calcaire, chevauchée au flysch de la Berra et que j 'appelle nos «chaînes internes».

En arrière de celles-ci, et dans une position normale cette fois, puisqu'il surmonte le terrain crétacé, nous retrouvons le fiysch. Il forme une bande longue et étroite, d'Ayerne à Château-d'Oex et de là, par Vert-Champ et Reidigen, jusqu'à Oberwyl, dans le Simmenthal. Cette zone de flysch est chevauchée, sur son bord méridional, par la longue chaîne des Gastlosen, que prolongent, de part et d'autre, les Tours d'Aï et les Rochers de Boltigen. A part quelques points de plus grande complication, la coupe de cette chaîne comporte du trias, chevauchant le flysch du nord; du jurassique, formant la grande paroi aux cimes ardues; puis, au sud-est, un revêtement de crétacé rouge, qui porte de nouveau du flysch. Ce dernier constitue la zone du Rodomont et du Bas-Simmenthal, coulisse dont le bord sud se relève dans les Rochers de Château-d'Oex et les Spilgerten. Ce bord est en calcaire jurassique et, quand on descend de la Gummfluh, on voit sa base triasique reposer sur le flysch du Jable.

Ce flysch n'est autre que celui de la Berra; il a passé par-dessous nos montagnes et s'étend jusqu'à cette série de cols qui, par le Pillon et le Hahnenmoos, fait communiquer le Rhône avec le lac de Thoune. Le flysch du Val d'Illiez continue cette zone jusqu'aux cols de Couz et de la

Golèse. La Dent du Midi, les Hautes Alpes vaudoises, le Wildhorn, les Wildstrubel, la Blümlisalp, ne ressemblent à notre Gruyère ni par le paysage ni par la constitution géologique. Les Alpes fribourgeoises et le Chablais sont des lambeaux de couches, aussi dépourvus d'attache en arrière et de racine en profondeur qu'une nappe posée sur une table. Pour le géologue, ce sont en effet des nappes: Elles reposent par leurs couches les plus anciennes sur le flysch, cependant plus jeune; l'Aar et l'Arve les isolent latéralement, de régions toutes différentes. Le Rhône a creusé son sillon entre elles, mais sans interrompre la continuité de leur structure; elles forment un tout à part: les «Préalpes romandes» 1.

En arrière de la «Zone des cols», les phénomènes de chevauchement se retrouvent dans les « Hautes Alpes calcaires» 2, où on ne compte pas moins de quatre nappes superposées. Les «Massifs centraux», eux-mêmes, doivent leur grande altitude à l'empilement de nappes cristallines —dont le nombre peut aller jusqu'à sept — séparées par des langues de trias et de «schistes lustrés» jurassiques.

Pour arriver à bien comprendre un phénomène aussi étrange, il faut pouvoir l'étudier sous de petites dimensions; or la région fribourgeoise nous en fournit deux cas typiques:

Le premier est le massif du Montsalvens, qui domine la plaine de Bulle, d'où sa structure se voit bien. Il est formé de terrains jurassiques et crétacés qui dessinent quatre plis couchés vers le nord. Mais quand on l'aborde par la route de

La Roche, on trouve, au pied de Bataille et immédiatement au-dessus des alluvions de la Sarine, le calcaire grumeleux gris du jurassique moyen plongeant à l'est, c'est-à-dire vers l'intérieur de la montagne.

Si on arrive par Broc, on est dans le flysch dès le niveau de la Jogne: ses schistes contournés, mêlés de bancs gréseux, sont aisés à reconnaître. Mais, à la carrière, tout de suite après le pont en fer, on retrouve le calcaire grumeleux. Il repose manifestement sur le flysch et plonge au nord, c'est-à-dire dans le massif. L'extrémité opposée de celui-ci est marquée par le col de la Bodevena, au delà duquel on entre dans le flysch des Allières 1.

S'il se rattache au pied de la Dent de Broc — par un pli convexe dans lequel la Jogne aurait creusé son lit — le Montsalvens représente le bord. des Préalpes, chevauchant le flysch de la Berra. Si, au contraire, le flysch de Broc s'insinue entre les deux massifs, c'est qu'il passe sous les Dents et sous le .Montsalvens. Le bord des Préalpes est alors à la Jogne et le Montsalvens est une nappe, détachée de leur ensemble, qui «flotte» sur le flysch subalpin.

Dans ce cas, mon ancien élève, le Dr Engelke, ayant retrouvé dans les massifs de Bouleyres et de Sautaux, comme dans les rochers de La Tour-de-Trême, la continuation certaine des terrains et des plis du Montsalvens, il faudra voir, dans ces lambeaux jurassiques isolés, des restes d'une nappe jadis plus étendue, dont le Montsalvens serait le principal «témoin» 2.

C'est par le Montsalvens que Gilliéron commença l'étude des Alpes fribourgeoises, vers 1870; le peu d'étendue de ce massif semblait devoir rendre son interprétation facile: On voit que nous sommes encore loin d'une solution définitive. Beaucoup plus petite et d'un diagnostic plus aisé est la

colline du Dally, près de Châtel 1. Après la bifurcation de la route de Bulle, le chemin de Planière se rapproche des grèves de la Veveyse et, de l'autre côté de l'eau, un contraste frappant dans la couleur des roches attire le regard: Dans le lit de la rivière et à la base de la colline, ce sont les schistes marneux du flysch, gris bleuâtre et très redressés 2. Trois mètres plus haut, les couches sont horizontales et c'est le calcaire noduleux jaunâtre qui, à la carrière de La Chaux, surmonte la pierre à ciment. Le Dally se compose donc, comme le Montsalvens, d'un substratum éocène, plissé et arasé, couvert d'une nappe jurassique. Si l'érosion ne l'avait pas coupée, cette carapace, plus ancienne que son support, irait «s'enraciner» en arrière, dans la base de la Corbette, comme celle du Montsalvens le fait peut-être, dans le pied de la Dent de Broc.

La destruction des plis. — J'ai dit que, dans les Alpes, la hauteur des arêtes provenait du bombement des voûtes. C'est exact et cela saute aux yeux, bien que la partie la plus élevée de l'arche, la clef de voûte, soit rarement conservée. Le plus souvent, il n'en reste que les jambages redressés, plongeant en sens inverse, et la tranche de leurs couches, irrégulièrement brisées, forme des cimes d'aspect divers.

Pour n'en donner qu'un exemple, je citerai les Dents de Broc, qu'on voit si bien de Montbarry: La Dent du Bourgoz est en calcaire blanc jurassique, dont les couches sont verticales sous le sommet. Le col de la Forclaz est en crétacé: les schistes rouges du haut de la formation se voient bien dans le passage. A la Dent. du Chamois, le calcaire jurassique reparaît: c'est donc qu'il a passé, en formant un pli concave, par-dessous la Forclaz. La Dent de Broc est aussi en calcaire blanc, mais dans le col des Combes, on voit affleurer le jurassique

moyen, puis inférieur. Les arêtes de Broc et du Chamois figurent donc .les deux jambages d'une voûte dont la clef a disparu; la position de leurs couches redressées le prouve à elle seule.

Quant à la cause pour laquelle a disparu la courbure terminale, on la trouve bien vite dans l'action des agents atmosphériques et un peu de réflexion montre que, le terrain leur a été préparé par le plissement même, auquel la montagne doit son origine. En effet, pour constituer des plis, les couches rocheuses ont dû fléchir, mais, peu plastiques en elles-mêmes, elles se sont déchirées à la face externe des courbures. Dans les plis concaves, cela n'a pas eu de conséquence, parce que les fissures, se trouvant du côté souterrain, n'étaient pas exposées. Mais dans les voûtes, la face convexe est en dehors et les fentes que le ploiement y a ouvertes reçoivent la pluie et la neige. Or, aux grandes altitudes, il gèle presque toutes les nuits et, en se formant dans les déchirures de la roche, la glace fait coin: elle élargit et prolonge les fentes, elle débite les couches, naguère continues, en blocs que plus rien n'unit.

Tant que la glace demeure, la pierraille est cimentée mais lorsque le soleil paraît, tout se désagrège. L'alpiniste, qui jusqu'alors a marché à la lanterne et dans des pensers plutôt sombres, est envahi par une joie immense quand les premiers rayons le pénètrent, et pourtant c'est à ce moment que commence pour lui le pius grand danger de l'ascension: Parmi les blocs que le gel a rendus libres, beaucoup sont dans une position instable; ils vont glisser puis bondir avec une vitesse que rien ne pourra modérer. Ce sera une de ces «canonnades», si dangereuses au Cervin et même aux Gastlosen 1. Les fragments mieux assis demeureront en place, superposés mais sans lien; ce sera un amas de blocs à peine stables, comme les hautes arêtes du Mont-Rose et de la Dent d'Hérens.

La désagrégation a été préparée par le plissement; la montagne succombe à une «lésion congénitale». Nos Alpes, si belles et si aimées, ne sont après tout qu'une ruine, ruine grandiose, il est vrai, dont les plus étranges merveilles — les Gastlosen ou les Aiguilles du Mont-Blanc — sont précisément les parties les plus déchiquetées. Hâtons-nous de demander à la montagne les fortes et saines jouissances dont elle a le secret: bientôt elle aura disparu. Dans quelques milliers de siècles 1 — une bagatelle au point de vue géologique — leurs cimes aiguës seront rasées, les arêtes qui séparent l'un de l'autre de pittoresques vallons, auront été abaissées. La division du pays en «compartiments», parfois très divers de paysage et de population, sera abolie. La surface, un instant encore «ballonnée» comme dans les Vosges, finira par devenir toute plate comme elle l'est déjà dans les contrées arctiques.

Les glaciers des Alpes sont des individualités: chacun d'eux possède un champ de névés propre qui l'alimente et le fleuve gelé coule pour son compte, quelquefois jusqu'au bout. Il en est de même dans les autres chaînes récentes: le Caucase, l'Himalaya, etc. Dans les vieux massifs, au contraire, l'abolition des arêtes intermédiaires a entraîné la «délocalisation» des glaciers. Les névés individuels se sont confondus en un manteau unique, immense, à peine accidenté. La pente lui manque pour s'écouler, aussi les glaciers qui en résultent, un peu dans tous les sens, ne valent-ils jamais, comme abondance, le septième du glacier d'Aletsch. C'est le «Fjeld» scandinave.

L'aplanissement d'une contrée montagneuse se fait rapidement. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les paysages qu'offrent des chaînes d'âge différent 2. Quand cette différence est grande, comme entre les Alpes et les

massifs allemands, on comprend que les paysages soient très divers; mais on est surpris de la dissemblance que présente déjà une chaîne comme les Pyrénées, formée immédiatement avant la molasse.

Quand l'aplanissement sera terminé, la région montagneuse s'abaissera au niveau des plaines environnantes. Son climat deviendra pareil au leur, la végétation recouvrira le tout d'un tapis uniforme et personne ne se doutera que des cimes altières se sont élevées, un jour, en cet endroit. — Personne, sauf le géologue. — Il sait, lui, qu'une chaîne de montagnes est une région plissée et que toute région plissée fut une chaîne de montagnes. Dans les carrières, aux flancs des vallées, il retrouvera les racines des anciens plis rocheux La position de ces restes lui indiquera le parcours des chaînes disparues, l'écartement des jambages lui fera connaître la largeur des voûtes anciennes, tandis que leur inclinaison lui permettra d'en calculer la hauteur. Et pour exprimer que ce pays, aujourd'hui plat, ne l'est qu'à la surface, il le qualifiera de pénéplaine 1.

Une pénéplaine se reconnaît aisément, sur les cartes géologiques, à son dessin rayé: Chaque pli s'y traduit par une série de bandes dont chacune marque l'affleurement d'un terrain d'âge différent. Cela vient de ce que, les assises superposées par rang d'âge, ayant été relevées, aux flancs des plis, parallèlement à l'axe de ceux-ci, l'érosion a fait affleurer la tranche de ces couches sous forme de raies allongées comme le pli lui-même.

Dans un anticlinal, la. bande médiane est, formée par le terrain le plus ancien de tous ceux qui ont pris part au plissement; de là vers, l'extérieur du pli, se succèdent des bandes de plus en plus jeunes. Dans un synclinal, c'est l'inverse: la bande axiale est la plus récente, les deux externes sont les plus anciennes.

L'exemple typique de ce dessin, c'est la carte géologique

de la Bretagne. Les montagnes de ce pays étant nées à l'époque carbonifère, l'érosion a eu le temps de les niveler complètement: sur l'axe des plis, profondément entamés, le granit apparaît, flanqué de gneiss et de micaschiste. Puillon-Boblaye est le premier qui ait signalé cette apparence caractéristique: je l'appellerai «raies de Boblaye» 1.

La destruction des nappes. — Si l'édifice montagneux se compose de nappes empilées, la marche de l'érosion sera la suivante: Elle commencera par raboter les plis de la nappe supérieure, conformément au processus qui vient d'être indiqué. Les anticlinaux disparaîtront, tandis que le fond des synclinaux, abrité dans les coulisses de la nappe sous-jacente, pourra subsister encore. Tel ce lambeau de la nappe de la Brèche, pincé dans le flysch entre la Gummfluh et le Rocher plat, auquel la Pointe de la Videman doit son relief inattendu.

Une fois la nappe supérieure nivelée, l'érosion se mettra à l'entamer. Elle y percera d'abord des fenêtres 2 séparées, trous par lesquels le regard, traversant la carapace, pourra atteindre son substratum. Puis, les déchirures s'étendant, la nappe sera morcelée, isolée de sa racine et, bientôt, il n'en restera que des «témoins» isolés, des klippes, flottant sur les terrains plus jeunes du support, comme les Mythen (crétacé, jurassique et trias) sur le flysch d'Einsiedeln 3.

Les nappes superposées seront atteintes les unes après les autres:

Le Cervin est de gneiss 1 oeillé, il fait partie de la «nappe de la Dent Blanche». A la cabane du Hörnli on entre dans les «schistes lustrés» (jurassiques) sur lesquels Zermatt est bâti. Ils s'enfoncent vers l'ouest, pour reparaître dans le Combin. Au Gornergrat, le trias qui les supporte englobe des fragments de micaschiste qui brillent au soleil, puis c'est la nappe gneissique du Mont-Rose.

La fenêtre la plus profonde des Alpes est constituée par le Val-Antigorio: A son origine, cette vallée recoupe le gneiss du Basodino puis, ayant traversé une «langue» de schistes lustrés, pénètre dans la nappe du Mont-Rose. Nouvelle intercalation schisteuse et nous entrons dans le gneiss d'Osogna qui, au delà du Tessin, forme la base de l'Adula. Enfin, les efforts combinés du Toce et d'un affluent occidental ayant réussi à percer un troisième niveau schisteux, mettent au jour, à Verampio, un gneiss-granit qui n'est pas sans analogie avec celui du Mont-Blanc.

Les chevauchements procèdent de plis couchés dont le flanc médian a disparu par laminage. Le flanc supérieur constitue la «nappe», l'inférieur le «substratum antochtone». Lors, donc, que l'érosion aura détruit complètement les nappes, il ne subsistera plus que les inflexions synclinales du substratum, séparées par les piédroits des voûtes anticlinales. Le déversement ayant affecté surtout — peut-être exclusivement — les parties hautes des plis, les couches seront demeurées sensiblement verticales dans ces régions profondes qui pourront se nommer les racines droites des plis-nappes. Ce sont des anticlinaux et des synclinaux comme tous les autres; leur apparence sur une carte géologique sera donc la même.

Une chaîne rabotée se traduit donc toujours par les raies de Boblaye, que cette chaîne ait consisté en plis simples ou en plis-nappes, peu importe.

Le fractionnement des chaînes. — L'érosion par les agents externes n'est pas le seul mal dont souffrent les montagnes. Il en est un autre, aussi pernicieux, c'est le morcellement que leur infligent les effondrements transversaux.

A titre d'exemple, jetons un coup d'oeil sur une carte de la Méditerranée: Les chaînes qui l'avoisinent sont relativement bien conservées, quant à leur relief, mais elles ont déjà perdu beaucoup de leur continuité. L'Atlas du Rif, la Cordillère Bétique, les Baléares, la Corse et la Sardaigne formaient jadis une chaîne unique, qui se prolongeait par la Sicile, Crète et Chypre, dans les montagnes d'Alexandrette. Cet arc est coupé à Gibraltar, au cap de la Nao, à Bonifacio et ailleurs encore. Les Pyrénées sont séparées de la Provence; les Alpes-Maritimes de la Corse. L'Apennin est coupé, à Messine et à Marsala, du prolongement que, par l'intermédiaire de la Sicile, il trouvait dans les Djebels algériens. Les Alpes dinariques se prolongent par le Pinde, mais les pointes de la Morée, celles de l'Attique, de l'Eubée et de la Chalcidique ont perdu tout contact avec l'Archipel, la Crète et le Taurus.

Toutes ces chaînes couraient parallèlement et leur ensemble constituait le système alpin. Des effondrements se sont produits sur leur parcours. Les flots de l'Atlantique ont envahi les régions abaissées et ainsi sont nées successivement les fosses baléare, tyrrhénienne, ionienne, adriatique, égée et syrienne, dont la réunion a fait la Méditerranée.

Les travées effondrées se sont détachées de celles qui demeuraient continentales, par un réseau de cassures dont les béances locales ont livré passages aux matières fondues de l'intérieur. Les Champs Phlégréens, le Vésuve, l'Etna et les volcans des Cyclades n'ont pas d'autre origine.

Et le mouvement continue, par saccades espacées. La Lombardie est isolée des Alpes et de l'Apennin par une ligne de fractures; elle n'est pas encore submergée, mais cela viendra. Les tremblements de terré, si fréquents sur son pourtour, en sont l'indice. D'ailleurs la région méditerranéenne tout entière est instable et les ébranlements se propagent, le long des cassures limitatives des fosses, avec une

régularité qui nous a permis, dès ces années dernières, de prédire à coup sûr la trajectoire des catastrophes italiennes 1. VI

Les bassins sédimentaires.

La formation d'un bassin. Nous comprenons la raison d'être des actions érosives qui, peu à peu, rasent une chaîne de montagnes. Mais nous ignorons pourquoi ces chaînes, à peine constituées, se tronçonnent et s'effondrent partiellement. C'est un fait inexpliqué, dont les conséquences sont du plus haut intérêt.

Le sort comparé de la Lombardie et de l'Adriatique montre que, tôt ou tard, les travées effondrées d'une chaîne sont envahies par les flots. Dès qu'elle a pris possession de ce domaine nouveau, la mer y commence le travail de sédimentation dont nous avons appris à connaître la marche. Sur le fond, constitué par les rides, plus ou moins nivelées, de l'ancienne chaîne, des dépôts s'effectuent dont les couches horizontales ne sauraient concorder avec les assises, disloquées par le plissement, qui leur servent d'appui 2. Une coupe relevée à cet endroit montrerait nécessairement deux systèmes de couches: l'un, inférieur, redressé par le plissement de la chaîne, et par conséquent, plus ancien qu'elle; l'autre, supérieur, ayant conservé son horizontalité originelle, parce qu'il s'est formé après que la crise de dislocation, qui engendra la chaîne, eut pris fin.

L'âge d'un bassin. — Parmi ces couches demeurées horizontales, les plus anciennes ont été formées au moment

où la mer prit possession de la région effondrée, pour la transformer en un «bassin sédimentaire». Leur âge marque donc l'époque de l'affaissement, l'âge du bassin.

La vidange d'un bassin. — J'ai montré comment la mer s'empare d'une région; j'ai décrit le travail qu'elle y effectue et conclu en disant que son séjour, sur un point donné, n'était jamais que temporaire. Qu'est-ce donc qui l'oblige à abandonner le terrain qu'elle. avait submergé?

A cette question, comme à la plupart des autres, le simple examen des cartes géologiques peut répondre; commençons par celle de la Suisse: Dans les Alpes et le Jura, les bandes diversement coloriées qui marquent les «affleurements» — c'est-à-dire la portion de surface topographique occupée par chacune des formations d'âge différent — sont grossièrement parallèles et rectilignes sur de longs parcours; c'est le cas, je l'ai dit, dans toutes les chaînes de montagnes.

Dans la plaine, le dessin est tout différent: Cette région est occupée par la molasse et les trois étages de celle-ci affleurent en auréoles concentriques. Le premier — la molasse d'eau douce inférieure ou étage de Lausanne — longe le pied des Alpes comme celui du Jura et occupe l'espace triangulaire que ces deux chaînes limitent, en se rapprochant dans le sud-ouest. La division moyenne — molasse marine de l'étage helvétien —remplit le milieu du plateau, à partir des collines du Jorat et sans toucher les montagnes. Enfin la dernière — la molasse d'eau douce supérieure ou étage d'Oeningen — plus resserrée encore dans le sens méridien, occupe le N-E du pays, depuis Lucerne.

Plus loin encore, le long des Carpathes, en Hongrie, en Galicie et en Roumanie, nous trouverions un quatrième étage, que les géologues autrichiens appellent le Schlier, dépôt d'eau saumâtre, à gypse, sel et pétrole, dernière «goutte» abandonnée par la mer molassique, lorsqu'elle se confina dans les limites actuelles du Pont-Euxin 1.

L'élément liquide a donc été refoulé progressivement, du S-W vers le N-E de la Suisse. Le soulèvement qui l'a chassé avait son maximum au S-W et cela se comprend car il procédait des mouvements préparatoires aux ridements alpin et jurassien; or ces deux chaînes, tendant à se souder vers Aix-les-Bains, c'est de ce côté que la région intermédiaire dut être le plus soulevée. Les grandes altitudes des Alpes sont par là et, si le Mont-Blanc a été décapé au point que le granit fondamental apparaisse dans toute l'étendue de ce massif, c'est que le rabot horizontal de l'érosion a trouvé en lui une saillie exceptionnelle.

Ce que nous venons de constater dans le bassin molassique suisse, nous le retrouverions dans tous les autres bassins sédimentaires: Le bassin de Paris, celui de Londres, celui de l'Allemagne centrale, montrent sur les cartes les mêmes auréoles, formées de terrains de plus en plus jeunes vers l'intérieur de la cuvette et le côté par où elle s'est vidée — ce côté étant d'ailleurs celui par où elle s'était d'abord remplie,

Tandis que les chaînes de plissements se marquent sur les cartes par un dessin rayé, analogue à celui d'un drapeau, les bassins sédimentaires figurent des cocardes à zones concentriques.

A son arrivée, la mer a pu remplir toute la cuvette, aussi les dépôts de cette première heure s'étendent-ils jusqu'aux bords du bassin. Si, plus tard, la sédimentation a dû se limiter à des régions de plus en plus internes et adopter comme axe la direction suivant laquelle s'écoule aujourd'hui le principal fleuve de la région, c'est que la cuvette marine a été basculée par un soulèvement voisin. Tel est, en particulier, le cas du bassin de Paris: la mer l'a quitté par la Seine inférieure, tandis qu'à l'opposé, des mouvements sans cesse renouvelés gonflaient le Plateau-Central au point de le faire décaper — comme le Mont-Blanc —jusqu'à son substratum cristallin.

Une autre cause de vidange, pour les bassins sédimentaires, réside dans le plissement des couches que la mer y a déposées. Mon regretté maître, Marcel Bertrand, a fait voir que le bassin de Paris a été, pendant la durée des époques principales de son remplissage, le siège de mouvements du sol, à chaque instant renouvelés. Le nord-est de cette région montre, outre le dôme allongé du Pays de Bray, deux plis formés comme lui durant la fin du remplissage de la cuvette et dirigés aussi parallèlement à sa bordure la plus rapprochée.

On savait depuis longtemps que la molasse suisse forme, dans l'est du pays et jusqu'au lac de Thoune, deux plis parallèles au bord des Alpes. On croyait que, chez nous, il n'y avait plus qu'une ride, passant par le Guggisberg et le Gibloux; mais mes anciens élèves, le Dr Damm et le Dr Dillenius, en ont découvert deux autres, plus méridionales l'une au nord de la plaine de Bulle, vers Marsens, l'autre tout près de la montagne, derrière La Roche. Comme ceux du bassin de Paris, les plis de notre molasse sont donc parallèles au bord de leur cuvette sédimentaire et, comme les ondulations parisiennes, ces soulèvements s'étant produits vers la fin de son remplissage, on est en droit de leur attribuer son assèchement progressif.

Il y a des régions où le phénomène est plus net encore. Au nord de l'Océan atlantique, par exemple, nous voyons la Baie de Bafin et la Mer de Norvège s'avancer dans des échancrures que les effondrements ont ouvertes sur le bord du très vieux continent circumpolaire. Or ces entailles datent de loin et une chaîne de montagnes — la plus ancienne de toutes, en dehors de ce continent lui-même — longe leur bord, par la côte du Labrador, celles du Grönland, le Spitzberg et la Norvège. Comme toutes les chaînes, celle-ci s'est formée par le soulèvement du fond marin et sa surexion, si elle a élargi le continent contre lequel la ride est venue s'appliquer, n'a pu manquer de réduire en proportion la fosse sédimentaire dont elle émergeait.

Ces ridements, qui naissent dans un bassin sédimentaire, c'est-à-dire en somme sur le trajet d'une chaîne disparue, semblent dus à une résurrection de l'activité qui avait engendré cette chaîne. D'autre part, si leurs arcs les plus externes se moulent sur le contour de la fosse où ils naissent, les rides moins voisines du bord montrent toujours une tendance à reprendre la direction qui était celle de la vieille chaîne, avant que l'effondrement l'eût interrompue. Tenez une étoffe tendue au-dessus d'une cuve, au fond de laquelle se trouve une tôle ondulée, puis laissez-la tomber: Le drap se plissera en se moulant sur la tôle; les rides de l'étoffe suivront celles du métal. Au fond du bassin sédimentaire, la travée effondrée, mais non complètement aplanie, de la vieille chaîne exerce une influence analogue sur les plis qui tendent à se former dans son revêtement sédimentaire. C'est donc cette chaîne, localement «défunte», qui donne aux nouvelles rides, avec, peut-être, la force de se produire, la direction qu'elles devront suivre. C'est pourquoi Suess voit dans ces jeunes rides des «plis posthumes» de la vieille chaîne. —

TABLE DES MATIÈRES Pages INTRODUCTION 3 L'histoire Le paysage. 4 Le climat 6 II Les terrains de sédiment La plaine fribourgeoise 6 Le pied du Jura 9 Le bord des Alpes 10 Les fossiles 12 III La chronologie La série chorologique 17 La série d'érosion i8 Une formation géologique 19 Une période géologique 21 Tableau chronologique 24 Remarques sur ce tableau 26 IV Les anciens rivages Le passé et le présent 31 L'emplacement des rivages 33

V Les chaînes de montagnes Pages Le plissement 35 L'âge d'une chaîne 40 Le chevauchement 41 La destruction des plis 48 La destruction des nappes 52 Le fractionnement des chaînes 54 VI Les bassins sédimentaires La formation d'un bassin 55 L'âge d'un bassin 55 La vidange d'un bassin 56