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DISCOURS DE M. LE Dr SIMON DE FÉLICE

Professeur de droit, recteur sortant de charge.

MESDAMES ET MESSIEURS,

Des renseignements si complets vous ont été donnés tout à. l'heure sur l'histoire de l'Université pendant les deux années où j'ai rempli les fonctions de recteur, que ma tâche s'en trouve singulièrement allégée et facilitée. .Je reviendrai dans un instant sur ce sujet. Mais je suis pressé de remercier tout d'abord M. le chef du Département de l'Instruction publique des paroles si aimables et si courtoises qu'il vient de prononcer à mon adresse, et qui m'ont été très sensibles. Elles me font souvenir, Monsieur le conseiller d'Etat, du temps lointain où j'avais le privilège de compter parmi vos élèves au Gymnase. La fermeté n'excluait pas chez vous la grâce, vous aviez plaisir à donner de bons points... Surtout il me tarde de vous exprimer la gratitude sincère de l'Université pour la constante sollicitude que vous avez vouée à ses affaires,, petites ou grandes, depuis que vous avez pris en mains le Département de l'Instruction publique.

Les charges d'une importante administration,. aggravées par le souci d'intérêts généraux particulièrement pressants à l'heure actuelle, auraient pu quelquefois, Monsieur le conseiller d'Etat, vous servir d'excuse pour différer l'examen de telle ou telle des multiples questions intéressant la marche de notre maison. Vous avez fait face à tout.

A une époque, à la vérité presque légendaire, où le haut enseignement participait chez nous d'une solide impopularité, et où des préventions le renfermaient dans un splendide isolement, on n'admettait guère qu'il pût surgir de ses rangs des hommes politiques ou des administrateurs. Volontiers l'opinion aurait appliqué à l'Université le mot de Nathanaël au disciple: «Peut-il venir de Nazareth quelque chose de bon?» ou celui du magistrat jacobin à Lavoisier: «La République n'a pas besoin de savants!» Vos anciens collègues vous admirent d'avoir réussi à triompher du préjugé d'une façon définitive. Ils vous sont reconnaissants d'avoir fait la -démonstration du mouvement par la bonne preuve: en marchant.

Monsieur le professeur Roud, mon cher collègue, parlant pour la dernière fois au nom de l'Université que vous représentez déjà de droit et de fait depuis plus d'un mois, j'ai pour mission formelle, en vertu de nos règlements, de vous donner en quelque sorte l'ultime investiture de la part de vos collègues en vous «présentant» aux étudiants. Vous ne vous formaliserez pas de cette expression protocolaire. La maison est aujourd'hui si grande que le règlement ne considère pas comme tout à fait certain qu'en dehors de la Faculté où nous enseignons nous soyons connus personnellement de tous ses habitants! A votre égard, la présomption est inexacte. Tous ici ont applaudi, il y a deux ans, quand, à l'occasion de votre promotion à la dignité de professeur ordinaire d'anatomie descriptive et d'anatomie topographique, M. le chef du Département a rappelé les titres qui la justifiaient. J'ai assisté l'avant-dernier été au Congrès des anatomistes, où le Comité dont vous faisiez partie avait bien voulu m'inviter. J'ai constaté l'émulation qui règne dans votre confrérie; et l'enthousiasme juvénile du maître que vous avez longtemps assisté comme chef de travaux — M. le professeur Edouard Bugnion — m'a réchauffé, moi indigne. Pour tâcher de comprendre les lois de la vie, il faut d'abord étudier, longuement, minutieusement, scalpel et microscope en mains,

le corps humain quand la vie a cessé de l'animer. Je ne dirai pas que cette étude n'a plus de secrets pour vous, ce serait nier puérilement le grand mystère autour duquel tourne toute recherche scientifique, dépouiller celle-ci de son principal attrait, et vous refuser le bonheur de la découverte: vous ririez tout le premier de ma candeur. Il suffit pour votre louange que, de l'avis de tous les juges compétents, vous possédiez à merveille les méthodes qui permettent de réduire en quelque mesure la somme de nos ignorances dans le champ d'investigations où vous travaillez. Ce que je puis affirmer par expérience personnelle, c'est qu'à côté des connaissances qui sont proprement la matière de votre science, ou de votre art, vous avez, chose rare et méritoire chez un, savant spécialisé, le goût et le sens de l'administration. De cela particulièrement je tiens à vous féliciter, puisque après tout c'est votre accession à des fonctions administratives que nous célébrons aujourd'hui. Votre exactitude, votre sens clair et net de réalités qui se meuvent, dans l'application des règlements, à égale distance des interprétations littérales qui tuent l'esprit, et des divagations sentimentales et fantaisistes, qui conduisent à l'anarchie, nous sont de sûrs garants de la prudence avec laquelle vous dirigerez notre barque et son équipage dans les deux années qui commencent.

Nous avons eu le regret de perdre plusieurs collègues dans les deux années qui prennent fin.

M. le Dr Bourget, professeur de clinique médicale, a été brusquement enlevé à la Faculté de médecine en juillet 1913. Médecin d'une réputation qui s'étendait bien au delà des limites de notre canton, M. Bourget unissait dans son enseignement les qualités du savant à l'expérience du praticien. Il a été suivi de près dans la tombe par un privat-docent de talent, M. le Dr Perrin.

La Faculté des sciences a perdu M. le professeur Seiler,

qui enseignait avec distinction l'analyse des denrées alimentaires, devenue si importante depuis l'adoption de la loi fédérale sur le contrôle des denrées.

M. le professeur J. Spiro et M. le professeur A. de Molin ont été enlevés à la Faculté des lettres. M. Spiro était chargé du cours de langues orientales. Passionné pour les civilisations de l'Orient, il savait faire saisir à ses disciples leur grandeur et leur poésie. Il souffrait de les voir quelquefois méconnues par les occidentaux. M. de Molin, professeur d'archéologie et d'histoire de l'art, était à la fois un archéologue érudit, un fin connaisseur des lettres anciennes et un admirateur très documenté des productions de l'art dans notre pays. II travaillait depuis de longues années, sur ce dernier sujet, à un livre qui, nous l'espérons, ne demeurera pas en manuscrit, et dont la publication mettrait le sceau à la réputation de l'auteur.

M. le chef du Département vous a entretenus tout à l'heure en détail des enseignements créés à la Faculté de médecine, à la Faculté des lettres et à l'Ecole des Hautes Etudes commerciales. Il me reste à signaler les titulaires des cours nouveaux, et les appels faits par le Conseil d'Etat aux chaires vacantes.

A la Faculté des lettres, M. le professeur Rossier donnera le cours nouvellement institué d'histoire diplomatique; M. Naef, archéologue cantonal, succède à M. de Molin dans la chaire d'histoire de l'art et d'archéologie; M. Guex, professeur de pédagogie,. a été chargé de deux nouveaux cours, l'un portant sur l'histoire des doctrines et de l'éducation, l'autre sur la législation comparée en matière d'éducation; M; Biermann, privat-docent, a été chargé du cours de géographie humaine, après l'appel de M. le professeur Brunhes au Collège de France.

A l'Ecole des. Hautes Etudes commerciales, M. Félix Roux a été nommé professeur extraordinaire pour l'étude microscopique des marchandises, et M. S. Dumas, mathématicien au Bureau fédéral des assurances, a été. désigné, comme professeur extraordinaire aussi, pour l'enseignement technique des assurances.

A la Faculté de médecine, l'éminent chirurgien lausannois Dr H. Vulliet a été appelé comme professeur extraordinaire à la chaire créée pour l'étude des accidents du travail; M. le Dr Michaud, professeur à la Faculté de Kiel, a été nommé professeur ordinaire de clinique médicale, ,et M. le Dr. Taillens professeur extraordinaire de médecine interne.

A la Faculté des sciences, MM. Arragon et Ch. Buhrer ont été chargés, le premier, du cours d'analyse de denrées alimentaires, le second, d'un cours de pharmacie.

A l'Ecole d'ingénieurs, M. ParIs a été appelé, comme professeur extraordinaire, à donner un cours de construction en béton armé; M. Cochand, ingénieur titulaire de la chaire de mécanique industrielle, a renoncé à l'enseignement; il a été remplacé par M. Colomubi, professeur extraordinaire.

M. le professeur Amstein s'étant démis d'une partie importante de son enseignement, M. le Dr G. Dumas, professeur à l'Ecole polytechnique fédérale, a été nommé professeur de calcul différentiel et intégral à l'Ecole d'ingénieurs et de mathématiques supérieures à la Faculté des sciences; M. le Dr Maillard a été chargé, en qualité de professeur extraordinaire, du cours de calcul infinitésimal destiné aux ingénieurs-chimistes et aux étudiants de sciences physiques et naturelles.

Ont reçu l'autorisation d'enseigner en qualité de privat-docents: MM. Goumaz et Perriraz (théologie), Volait (lettres), Paschoud, Maillefer (sciences), Nicod et Thélin (médecine). ,

Nous avons eu le regret d'enregistrer la démission, après quarante années de services, de M. J. Bonzon, secrétaire de l'Université, déjà secrétaire de l'ancienne Académie. M. le professeur Edmond Rossier prend, en qualité de secrétaire général de l'Université, la haute direction du secrétariat réorganisé; M. Ami Simond a été appelé aux fonctions de secrétaire-caissier. '

Le Conseil d'Etat a conféré le titre de professeur honoraire

à M. Valette, ci-devant titulaire de la chaire de littérature latine à la Faculté des lettres, aujourd'hui professeur à la Faculté des lettres de Rennes.

L'Université a conféré le doctorat honoris causa à deux de nos concitoyens vaudois, M. le professeur Chuard, de la Faculté des sciences de Lausanne, en reconnaissance de ses beaux travaux dans le domaine de la chimie, et notamment de la chimie agricole; à M. le professeur Bridel, de la Faculté de droit de Tokio, dont elle a eu dès lors à enregistrer le décès: M. Bridel s'est signalé notamment par ses études de droit comparé et de sociologie. La même distinction a été décernée à M. le professeur Aloïs Berthoud, de la Faculté de théologie, à Genève, et à M. le professeur Prevost, de la Faculté de médecine, dans la même ville.

L'Université a été représentée aux fêtes de l'inauguration des nouveaux bâtiments de l'Université de Zurich; elle a répondu par des adresses de félicitations à la plupart des autres invitations qui lui sont parvenues, notamment à l'Université de Lemberg à l'occasion du 250e anniversaire de sa fondation; à l'Université de Groningue, à l'occasion du 300e anniversaire de sa fondation; à la Waseda University, à Tokio; à l'Université de Colorado, à d'autres Universités encore.

Le congrès de psychologie sportive de 1913 a tenu ses séances au Palais de Rumine, mis à sa disposition par le Conseil d'Etat; le comité international olympique a décerné à cette occasion à l'Université la grande médaille des jeux olympiques. Le comité s'étant réuni l'an dernier à Paris sous la présidence du baron de Coubertin pour la célébration du 20e anniversaire du rétablissement des jeux, l'Université a manifesté dans une adresse sa sympathie et ses voeux.

Au prix de beaucoup de peine et de dévouement, M. le professeur Blanc a organisé, à l'Exposition nationale de Berne, la section réservée à nos Facultés; il a obtenu de si heureux résultats que de bons esprits ont exprimé le voeu qu'ils ne fussent pas éphémères. Une salle pourrait, en

effet, être aménagée au Palais de Rumine pour servir de musée et abriter tous les documents et souvenirs intéressants se rattachant à l'histoire du haut enseignement dans le canton.

Ce résumé ne serait pas complet si je ne mentionnais, avec l'expression de la plus vive gratitude de l'Université, les dos et legs importants dont celle-ci a été l'objet.

Deux très belles bibliothèques lui ont été dévolues. L'une lui a été léguée par M. Serge Popoff, ancien ambassadeur de Russie, décédé à Montreux. Elle compte environ quinze cents volumes, la plupart richement reliés, ayant trait principalement à la culture générale. L'autre lui vient, à titre de legs également, de feu M. Ziesing-Bollinger, à Zurich. Elle est formée de deux mille volumes se rapportant surtout à la littérature française et à la philosophie.

M. le professeur F.-A. Forel a légué à l'Université une somme de cinq cents francs et laissé une somme égale pour contribuer aux frais de construction du futur observatoire; sa famille a fait don à la bibliothèque de la Faculté des sciences d'un lot considérable de publications et de brochures présentant un sérieux intérêt.

Il me sera permis d'ouvrir ici une parenthèse pour rappeler que les livres sont toujours l'instrument de travail par excellence du professeur et des étudiants, et que quiconque offre, fût-ce un seul ouvrage utile à l'Université, contribue à l'avancement de la, science et mérite la reconnaissance de tous. D'après des dispositions récentes du Département, l'Université apprécie si les livres qui lui sont données ou légués sans indication plus précise doivent être attribués aux bibliothèques de Facultés, ou remis à la Bibliothèque cantonale et universitaire.

Mme Françoise Margot, née Jouvet, sage-femme, à Renens, a eu la touchante pensée d'instituer l'UniversIté

héritière de tout son avoir, consistant en un petit immeuble sis à Renens et en meubles, bibliothèque et objets divers, à charge de capitaliser pendant cinquante ans les fonds qui proviendraient de la réalisation de ce patrimoine pour les employer dès lors à son gré. Mme Margot rappelle dans son testament que cette libéralité est faite en souvenir du docteur Jean-Antoine Borne, Lyonnais, dont la défunte avait elle-même hérité; en reconnaissance aussi du diplôme de sage-femme qui lui fut décerné en 1866, quoique étrangère, par l'Académie de Lausanne.

En souvenir de M. le Dr Frédéric Nessler, professeur de littérature allemande à l'Académie de Lausanne, de 1840 à 1873, sa veuve, Mme Eva Nessler, a constitué, en faveur de la Faculté des lettres et de la Faculté de théologie, un fonds. de 10,000 francs dont le revenu devra servir à faciliter un séjour d'études en Allemagne à un Suisse, Vaudois de préférence, licencié en lettres ou en théologie de l'Université de Lausanne.

En souvenir des soins donnés à sa famille par M. le Dr César Roux, professeur de clinique chirurgicale à l'Université, M. le Dr Carlos Macedo Soarès, de São Polo (Brésil), a créé en faveur de la Faculté de médecine une fondation Prix Dr César Roux, du montant de 12,000 fr., dont le revenu à 5 % devra servir à faciliter des voyages d'études à des étudiants, tant Suisses qu'étrangers, ayant terminé dans l'année leurs examens.

Enfin, nul n'ignore plus, après ce que vous avez entendu tout à l'heure, que si nous sommes en ce jour réunis ailleurs que dans la salle de l'Aula de l'Université, c'est que cette salle, actuellement obstruée par des échafaudages, va revêtir une décoration artistique des plus belles. A la vérité, de cela, les habitués de la maison se doutaient bien un peu... Et comme ils n'avaient pas constaté que le coût de cet ouvrage considérable figurât au budget de l'Etat, ils étaient assez fondés à supposer qu'un généreux anonyme en faisait les frais. Maintenant qu'un coin du voile est levé, nous tenons à exprimer notre reconnaissance

à ce bienfaiteur inconnu par la seule voie dont nous disposons jusqu'au moment où il se fera connaître.

Deux médaillons nouveaux, en bronze, du sculpteur Raphaël Lugeon ornent maintenant l'atrium du palais de Rumine; ils figurent les traits du regretté naturaliste F.-A. Forel et de feu le jurisconsulte Alphonse Rivier. Erigés l'un par la Société vaudoise des sciences. naturelles, l'autre par l'Université, avec l'aide de l'Etat et des parents et admirateurs du défunt, ces médaillons ont été inaugurés dans des cérémonies très simples; ils rappelleront la mémoire de deux Vaudois qui, à des titres divers, ont grandement honoré le pays par leurs travaux.

La guerre a surpris chez nous beaucoup d'étudiants étrangers, coupant les communications avec leurs familles et les exposant à se trouver sans ressources. Dès le mois d'août, un service d'assistance a été organisé et le fonds universitaire nous a permis de fournir des secours dans tous les cas où ils étaient indispensables. Il n'est pas sans intérêt d'observer à ce propos que le but primitif du fonds universitaire, constitué dès le XVIe siècle, était précisément de procurer à l'Académie le moyen d'aider ses étudiants tombés dans le besoin. -

Des mesures ont été prises, tant au point de vue de la date des inscriptions qu'en ce qui concerne le versement des finances de cours, pour que les intérêts des étudiants retenus sous les drapeaux soient ménagés dans la mesure du possible. Notamment, les délais réglementaires ont été prorogés au profit de nos miliciens jusqu'au commencement de l'année nouvelle.

Ainsi la sécheresse même de ces annales académiques ne dispense pas le chroniqueur de mentionner la grande catastrophe. La guerre apporte le désordre dans toutes les affaires, comme l'épouvante dans tous les coeurs. Mais

c'est seulement plus tard que ses véritables conséquences se feront sentir .et que nous pourrons mesurer la profondeur de l'abîme dans lequel elle a jeté l'humanité.

Les villes et les villages qui brûlent, les industries détruites, les chefs-d'oeuvre sans prix et les merveilles du passé anéantis, des provinces et des pays entiers dont le cri d'agonie monte au ciel: voilà ce que nous voyons et ce que nous entendons. L'Europe ruinée ou appauvrie pendant cinquante ans, ses populations décimées, divisées en deux camps dévorés de haine, prêtes à se jeter de nouveau les unes sur les autres, et forgeant tous les jours des armes plus terribles, voilà ce que demain nous verrons peut-être.

Mais il y a pis, et c'est l'incroyable désarroi intellectuel et moral. L'honneur de la civilisation moderne était d'avoir, d'une part, accepté le principe fondamental du christianisme qui appelle, sans distinction d'origine, tous les hommes aux bienfaits de la liberté et de l'égalité des droits, et qui proclame délibérément la prééminence du droit sur la force; d'autre part, et ceci nous touche, institué sur l'homme et sur l'univers une immense enquête, la plus libre à la fois et la plus méthodique qui fût jamais, à laquelle tous les cerveaux, dans le monde entier, étaient conviés à prendre part. La civilisation moderne affirmait le respect de la dignité humaine sous une loi de justice; elle appelait toutes les races et tous les peuples également à contribuer au progrès de la science, et. à unir leurs forces pour marcher plus sûrement vers la vérité. La condition du succès dans cette oeuvre collective était l'estime réciproque et un sentiment de véritable fraternité, commandé par la commune infirmité des hommes...

De tout cela, que reste-t-il aujourd'hui? Je vous laisse faire la réponse.