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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

LE RÊVE

Nous ne dormons pas en ce moment. La constatation a son importance ; car l'état de veille nous permettra d'examiner un phénomène qui se produit pendant le sommeil, et qui de tout temps a éveillé la curiosité et aussi la fantaisie des hommes. Je veux parler du rêve. Notre condition de gens éveillés nous permettra d'en faire l'objet d'une étude méthodique et d'en parler; mais — constatons-le, — elle nous met dans un état d'infériorité singulière. Nous n'avons pour nous guider, pour contrôler et établir nos affirmations, que la mémoire de nos rêves; et tout concourt à nous persuader que la mémoire ne rend dans ce domaine qu'un témoignage sujet à caution. Presque toujours, de la meilleure foi du monde, nous complétons nos rêves à l'état de veille; nous introduisons spontanément l'ordre logique et la cohérence rationnelle dans ce qui n'est que désordre et chaos; et la psychologie du rêve en devient extrêmement difficile. Nous ne dormons pas; c'est entendu et c'est nécessaire. Mais c'est dommage que nous ne puissions pas dormir et veiller à la fois, afin de saisir en pleine conscience le rêve dans sa réalité immédiate. Il importe d'avoir devant les yeux cette situation embarrassante; elle a, en effet, une influence regrettable sur la certitude de nos conclusions.

Mais ne rêvons-nous que pendant le sommeil? Si nous pouvions entrer dans certaines consciences, nous assisterions à un flux d'images si fantaisistes, si détachées de la

vie réelle que nous croirions surprendre un véritable rêve. Beaucoup de personnes rêvassent les yeux bien ouverts; elles se construisent, sous la poussée d'obscurs désirs, d'étincelants «châteaux en Espagne», où leur adorable personne occupe toujours la place centrale. On parle alors de rêverie. Beaucoup en ont fait et en font encore l'expérience, et pourraient nous fournir à ce sujet d'intéressants renseignements. — Mais nous ne nous occupons pas de la délicieuse et parfois si funeste rêverie de la veille. Nous voulons uniquement parler du rêve qui se produit pendant le sommeil; et nous nous trouvons obligés de dire au préalable quelques mots sur cet état, que tout le monde croit connaître par expérience quotidienne, et que dans l'état actuel des recherches, personne ne peut suffisamment expliquer.

I

Qu'est-ce que le sommeil? — Tous les jours nous nous disposons à dormir, et dans la plupart des cas nous y arrivons. — Alors les fonctions inférieures, végétatives, s'accomplissent à peu près comme à l'état de veille: nous respirons, le coeur bat, le sang circule, et chez les sujets sains la digestion s'achève. Mais tout ce qui implique l'intervention de la conscience et de la volonté paraît nettement suspendu: les yeux se ferment, les oreilles ne perçoivent plus des bruits qui, à l'état de veille, seraient certainement perçus; la pensée s'arrête; toute notre vie active disparaît, au point que le sommeil a été pris par les poètes comme le symbole le plus suggestif de la mort.

Mais pourquoi dort-on? Quel mécanisme physiologique provoque cet état qui tranche si violemment sur notre vie active? Beaucoup croient le savoir; mais lorsqu'on considère les divergences d'opinion qui séparent les savants les plus autorisés, nous devons reconnaître que la question est loin d'être résolue.

Les uns recourent à la surabondance de sang dans le

cerveau, et allèguent des observations précises 1; mais d'autres, comme Mosso 2, croient que le sommeil correspond à une anémie relative du cerveau, et prétendent se baser sur des constatations non moins décisives. — On a cru, et certains croient qu'on dort parce que lé cerveau est périodiquement asphyxié ou empoisonné par des produits de désassimilation; et les recherches de Legendre et Piéron 3 semblent confirmer cette idée. Mais des physiologistes non moins autorisés voient dans leur raisonnement un simple paralogisme qui laisse la question entière. — Mathias Duval recourait à une explication histologique: le sommeil serait provoqué par le retrait périodique des dendrites des neurones, — ce qui est une vue purement théorique, absolument gratuite, et se concilie mal avec les idées actuelles sur l'indépendance très relative des neurones 4. — Enfin Claparède, de Genève, rattache le sommeil à un instinct biologique: on dort, non parce que le cerveau est empoisonné, mais pour qu'il ne le soit pas 5.

Cette dernière théorie, pour laquelle Vaschide a été beaucoup trop sévère, est peut-être encore la plus satisfaisante; mais elle classe simplement le problème obscur du sommeil dans le problème non moins obscur de l'instinct. Malgré sa réelle valeur, elle reste très contestée. Aussi nous

devons avouer que de nouvelles recherches sont nécessaires, et que tant d'échecs découragent un peu les chercheurs.

Cependant, sur le terrain psychologique nous savons au moins quelque chose. —Avant tout, il me parait absolument certain que toute opération intellectuelle, au sens propre et restreint du mot, est suspendue par le sommeil. — Tout le monde ne l'admet pas. On reconnaît sans peine que l'intelligence est obnubilée, qu'elle est livrée à la merci d'associations fortuites et déconcertantes, que sa logique est boiteuse et ses conclusions puériles. Mais on en appelle à l'attention relative, aux jugements et aux déductions, souvent stupides mais incontestables, que nous livre le rêve, pour affirmer que l'intelligence opère toujours malgré le sommeil. — A mon sens, il y a là une erreur qui n'est pas inoffensive, basée sur une équivoque qui est regrettable 1. Si l'on s'en tient à la notion rigoureuse de l'intelligence, telle que les philosophes, —qui doivent s'y connaître, — l'ont établie, il n'y a pas la moindre trace d'intelligence proprement dite dans le rêve. On n'y découvre que des associations déconcertantes d'images qui échappent au contrôle intellectuel. Elles révèlent des traces de logique,

sans doute; mais ce sont là des vestiges d'opérations intellectuelles, auxquelles l'homme se livre normalement à l'état de veille. L'intelligence proprement dite, qui ne pourrait pas supporter un instant l'abominable chaos du rêve, est totalement inactive pendant le sommeil. Et c'est pourquoi la volonté humaine, la vraie volonté libre, qui est essentiellement dépendante des opérations intellectuelles, est complètement inhibée. Il y a là une constatation importante pour l'étude de l'imagination, et qui même en philosophie a quelque retentissement.

II est clair, cependant, que l'intelligence, de nature spirituelle, ne dort pas. Cela ne se conçoit guère. Aussi comme le sommeil est un état physiologique, affectant les centres nerveux, force nous est d'admettre une fonction cérébrale, qui est la condition indispensable de la vie intellectuelle consciente. Cette fonction doit être inhibée par le sommeil.

Voilà un caractère négatif du sommeil, qui, d'ailleurs, paraît bien négatif par la plupart de ses aspects. — Mais qu'est-il positivement? — Nous basant sur l'idée de Claparède qui, à mon sens, a une valeur très sérieuse, nous pouvons considérer le sommeil, avec Bergson 1, comme une attitude de «désintéressement». Pendant la veille, nous sommes lancés dans le tourbillon des hommes et des choses. Nous agissons, nous nous adaptons, nous luttons, nous nous dépensons, nous nous fatiguons. Notre système nerveux ne résiste pas indéfiniment à cette dépense, qui est souvent un gaspillage, et à ce combat qui peut devenir mortel. Alors, sous la poussée d'un instinct, nous nous retirons périodiquement sous la tente, c'est-à-dire, sous nos couvertures. Nous laissons tourner le monde comme il le voudra bien; nous fermons nos sens aux événements du dehors; l'attention à la vie se relâche; nous nous désintéressons, nous dormons.

Cette notion de désintéressement est singulièrement confirmée par un fait bien connu. Si un événement nous frappe, si un souvenir nous obsède, si une grande douleur nous étreint, si une grosse préoccupation nous interdit le désintéressement, nous ne pouvons pas dormir; le sommeil nous fuit, malgré notre vif désir de nous réfugier dans ses bras; l'insomnie augmente la fatigue, et celle-ci augmente l'insomnie; et nous trouvons ici un fait qui n'a jamais été suffisamment expliqué par ceux qui assimilent le sommeil à un empoisonnement: dans cette situation on s'empoisonne davantage et on dort d'autant moins.

Le meilleur concept du sommeil, —concept purement psychologique, je l'avoue, et qui laisse subsister de très gros problèmes, — est celui du «désintéressement» vis-à-vis des exigences de la vie et des impressions du dehors. Mais qui ne voit au premier coup d'oeil que ce désintéressement peut être très relatif? On peut abandonner son travail ordinaire, sans lâcher pour autant un intérêt particulier. Quelques-uns prétendent travailler pendant le sommeil; au réveil ils découvrent, — au moins ils l'affirment, — la solution de problèmes qu'ils ont vainement explorés auparavant. Tout le monde connaît l'histoire, — ou la légende, — de la «Sonate du diable», que Tartini aurait composée dans un rêve dramatique. Ce qui est plus certain, c'est ce qu'on appelle le «sommeil de nourrice». Une mère dort à côté de son nourrisson; les vacarmes les plus épouvantables n'arrivent pas à l'arracher au sommeil, mais le plus léger vagissement de son poupon l'éveille en sursaut. Elle se désintéressait du monde entier, excepté de son enfant. Elle dort; mais son coeur veille. Ainsi le sommeil est relatif comme le désintéressement; et nous pouvons d'autant mieux voir dans celui-ci la raison formelle de celui-là.

Mais il y a davantage. Nous fermons nos sens aux impressions du dehors; les fermons-nous à celles qui

intéressent directement notre propre corps? Tout nous incline à croire qu'il n'en est rien.

Lorsque nous vivons de la vie attentive et agissante de la veille, une foule d'impressions, qui affectent notre personne, nous échappent totalement: Supprimez le dehors; portez votre attention sur vous-mêmes, vous les percevrez sans aucune difficulté. — Fixez tout votre esprit sur l'extrémité du petit doigt, par exemple; vous y percevrez des sensations très légères, comme si on l'effleurait par le dedans; et vous constaterez peut-être que ces légères sensations prennent une allure rythmique, correspondant aux pulsations artérielles. — Fermez les yeux; regardez dans le noir; et vous vous persuaderez qu'il est moins noir et moins uniforme qu'il ne paraît au premier abord. Des taches, vagues de contours, vaguement lumineuses et parfois diversement colorées, y apparaissent dès que nous ne sommes plus distraits par les mille objets extérieurs qui s'imposent à nos yeux. Or, lorsque nous dormons, les sensations ordinaires disparaissent, — dans une certaine mesure, il est vrai, puisque nous sommes éveillés par un bruit insolite ou une vive lumière; — mais d'autres sensations, se rattachant à notre propre corps, semblent bien subsister. Elles vont fourrager dans nos images latentes, se les associent dans des visions étranges, et provoquent ainsi le rêve.

II

Telle est, en effet, l'origine réelle du rêve. Des milliers de faits, méthodiquement observés, le prouvent; et je ne crois pas qu'il y ait en psychologie empirique beaucoup d'explications mieux établies.

Pour la comprendre, il faut se rappeler un fait évident, trop négligé dans la vie courante, et qui par ailleurs a les conséquences les plus graves. Il n'est pas vrai que nous ne percevons par les yeux et les oreilles que ce que nous

voyons et entendons. Toute perception est un complexus de sensations et d'images. Dès qu'un objet familier frappe nos sens, nous le reconnaissons, nous croyons l'avoir vu, alors que nous n'en saisissons que quelques points de repère. Tout le reste est livré par les images préalablement acquises. Dans les choses du dehors, on voit toujours quelque chose de soi-même. Rappelons rapidement l'exemple classique. On sait que dans une fraction donnée de seconde on ne peut percevoir qu'un nombre déterminé de lettres, six ou sept, par exemple. Sur un écran illuminé seulement pendant ce même temps très bref, on fait apparaître des formules connues, comme «Chambre à louer», «Défense d'afficher», ou des mots qui sont devenus familiers par la littérature, comme «Wahlverwandtschaften», qui comprennent treize, seize et vingt lettres. On les lit sans aucune difficulté, alors qu'il est impossible d'en distinguer toutes les lettres. Ce qui k prouve, c'est que dans ces inscriptions familières on introduit des fautes: on omet des lettres. Si l'on interroge les sujets, ils ont bien lu l'inscription. On insiste; on demande de préciser quelles lettres se sont particulièrement imposées à leur attention. Presque toujours ils signalent comme certainement remarquées les lettres qui n'y sont pas. Ce sont évidemment leurs images acquises qui se sont projetées dans l'objet, et ont suppléé à ses imperfections.

Il en est ainsi dans la lecture ordinaire; il en est ainsi dans la vie courante. Toujours nous percevons, en toute sincérité, plus que nous ne voyons. Nous complétons les données extérieures par notre expérience personnelle, par nos images acquises; et il est désolant de constater que les images choisies spontanément pour compléter l'objet sont sous la dépendance de nos dispositions affectives, de nos émotions, de notre haine et de notre amour, de notre humeur du moment. Les juristes en déduiront des conséquences pratiques sur la valeur du témoignage; les naturalistes sauront que l'expérience scientifique est chose

délicate, que l'observation fructueuse est un art à acquérir; et qu'ils sont toujours exposés à des découvertes illusoires, s'ils ont le moindre désir de prouver quelque hypothèse préconçue. — On pourrait raconter à ce sujet des histoires comiques, mais un peu humiliantes.

Voici donc ce qui se produit dans le rêve. — Il y a toujours de légères sensations; et en raison du désintéressement vis-à-vis du monde extérieur, même des impressions absolument imperceptibles à l'état de veille parviennent parfaitement à la conscience. Comme dans la perception ordinaire, ces sensations vont éveiller toutes les images conservées dans la subconscience, qui peuvent s'y accrocher par association, suivant la disposition du sujet. Et comme toute critique rationnelle est impossible, ces associations se font librement, d'une manière qui défie toute logique, et aboutissent à ces scènes étranges, parfois très riches, et parfois très pénibles, que nous appelons le rêve. Quatre-vingts ans de recherches minutieuses, — dont l'histoire est jalonnées par les noms d'Alfred Maury 1, du marquis d'Hervey de Saint-Denis 2, de Mourly Vold 3, de Max Simon 4, de Ph. Tissie 5, de Vaschide 6, de

Paul Meunier 1, de Bergson 2 et de vingt autres, — nous ramènent toujours à cette même conclusion: le rêve trouve son déclic dans quelque vague sensation; il est constitué par les images qui sont tombées dans notre subconscience ou s'y sont élaborées.

Si vous lisez les études des auteurs que je viens de mentionner, vous aurez à votre disposition des exemples nombreux. Pour fixer les idées, je me borne au récit de trois ou quatre rêves.

1° Un homme rêve qu'il est mordu à la jambe par un serpent. Il s'éveille en sursaut. L'endroit mordu paraît intact et parfaitement sain; mais deux jours plus tard apparaît à la même place un anthrax douloureux.

2° Au lit, la plante des pieds reste souvent complètement libre; la pression qui s'y exerce normalement dans la station debout, et même dans la position assise, est absente. Or, dans le rêve on se représente généralement debout; très facilement on s'imagine donc ne pas toucher le sol. On flotte dans l'air; et c'est ainsi que s'expliquent les multiples rêves dans lesquels on croit voler.

3° Dans un rêve Bergson «se Croit à la tribune haranguant une assemblée. Un murmure confus s'élève de l'auditoire. Il s'accentue; il devient grondement, hurlement, vacarme épouvantable. Enfin résonnent de toutes parts, scandés sur un rythme régulier, les cris: «A la porte, à la porte!» Réveil brusque à ce moment. Un chien aboyait dans le jardin voisin, et avec chacun des «ouâ, ouâ» du chien un des cris «à la porte» se confondait.»

4° Permettez-moi d'ajouter une expérience personnelle.

Ce sont toujours les meilleures en matière psychologique. — Un jour, endormi, je rêve que je me trouve sur une grande route encaissée, établie entre deux collines rocheuses. A droite descend un lourd chariot, que les chevaux ont une peine extrême à retenir sur la pente. Ils traversent la route; et s'élancent au galop dans un chemin qui serpente sur la colline à gauche. Cependant je constate avec stupéfaction que l'énorme chariot a disparu, et que les chevaux se précipitent sur la pente, traînant derrière eux, avec un bruit inquiétant, les lourdes chaînes d'attelage. Je poursuis ma marche pendant que j'observe la course dangereuse des chevaux; mais je constate avec terreur que j'ai quitté la route et me trouve sur une étroite saillie de rocher, surplombant le chemin à une hauteur de dix mètres. Impossible de retourner; car derrière moi l'étroite corniche disparaît. II me faut sortir de cette situation angoissante. Je me décide à sauter en bas, au risque de me casser les membres. Je me suspends à la saillie par les deux mains, afin de réduire la distance au moins de la hauteur de ma taille, et de rendre la chute moins périlleuse. Avant de me laisser choir je regarde encore la route, et je vois avec une sensible satisfaction que mes pieds touchent presque le sol. Un saut de vingt centimètres; je suis en sécurité, et je m'éveille.

Dans ce rêve, il y a évidemment deux parties. Il y a d'abord la manoeuvre dangereuse des chevaux, le bruit désagréable des chaînes traînant à terre. Or, au moment du réveil, d'un auto-garage, établi sous la fenêtre de ma chambre à coucher, s'élève un vacarme infernal. C'était évidemment ce tapage, les chocs des bidons d'essence, l'échappement rageur des gaz et le grincement des leviers que j'avais perçus et interprétés suivant des souvenirs, qui gisaient ignorés dans ma mémoire. — Quant à la mésaventure sur le rocher, elle était uniquement due à un sentiment d'angoisse. J'avais une irrégularité dans les pulsations du coeur; de loin en loin un battement ne se

produisait pas; et ce «faux pas» était accompagné d'un vague sentiment d'angoisse. J'étais donc angoissé à ce moment, et il n'en a pas fallu davantage pour qu'en rêve mon imagination construise une scène angoissante. Dès que le petit accident disparaît je reprends ma tranquillité; mes pieds touchaient le sol.

Peut-être cette interprétation vous paraîtra invraisemblable. Devant ces scènes dramatiques, provoquées par des causes insignifiantes, on trouvera que c'est «beaucoup de bruit pour rien». Et cependant l'explication est certaine; elle est confirmée par mille exemples semblables. Une fois qu'elle a la bride sur le cou, une fois qu'elle échappe au contrôle de la raison critique, l'imagination exagère, dramatise, remue ciel et terre pour des queues de cerises. C'est pourquoi une sensation, si légère qu'elle reste imperceptible à l'état de veille, tire des images la scène effrayante du serpent mordant la jambe du dormeur. C'est pourquoi pour Bergson, l'aboiement d'un chien, très vaguement perçu pendant le sommeil, fait surgir dans son esprit de professeur, l'image d'un auditoire, d'un discours public, et d'un chahut d'étudiants mal élevés. C'est pourquoi la flamme d'une allumette devant les yeux clos fait rêver d'immenses incendies, accompagnés des circonstances les plus tragiques; et l'odeur de l'eau de Cologne évoque dans le sommeil la représentation de toutes les parfumeries de l'Orient.

Voilà donc le mécanisme typique du rêve. Une excitation quelconque évoque des images associées. L'excitation peut être extrêmement légère, apparemment négligeable. Elle peut être extérieure ou trouver son origine dans notre propre corps; elle peut même se réduire à une image interne, qui persiste malgré le sommeil, parce que le dormeur ne s'en est pas complètement désintéressé. — Les images peuvent être incohérentes, invraisemblables; elles sont presque toujours extrêmes, c'est-à-dire que leur importance dépasse de très loin celle de la cause qui les

évoque, parce que toute critique rationnelle est absente; et ce phénomène nous apprend ce qu'est la mentalité humaine lorsqu'elle échappe au contrôle de la raison.

III

Au cours de ces dernières années, toute cette interprétation du rêve semble mise en question. Freud et sa psychanalyse ont paru 1. — Ne croyez pas que la psychanalyse, ou l'analyse psychologique, dans ce qu'elle a de vraiment scientifique, ait été inventée par Freud. Il y a une psychanalyse parfaitement bonne, scientifiquement établie, cliniquement utile. Freud s'en est emparé; il y a greffé des fantaisies comiques et scandaleuses. Il n'en a pas fallu davantage pour que le freudisme intéresse tout le monde, — d'un intérêt où la préoccupation scientifique tient la toute dernière place.

Notons avant tout que la psychanalyse, dans les intentions de Freud, est une méthode de traitement médical qui s'applique à certaines névroses, à l'hystérie, à la névrose d'angoisse et aux obsessions. Elle ne peut donc intéresser que les médecins et les psychologues; et il est profondément regrettable que les profanes s'en soient emparés. Il y a là, dans la plupart des cas, une curiosité malsaine ; il y a là aussi un sérieux danger, car la psychanalyse, pratiquée par les incompétents, peut produire de lamentables catastrophes 2.

Mais la psychanalyse, méthode de traitement, est basée sur une doctrine. Janet l'avait parfaitement esquissée. Freud y a sévi; et ses ravages me paraissent un sérieux obstacle

au progrès. Si l'on place sa terminologie, ses hypothèses et ses généralisations en face des lois rigoureuses que fomule la logique appliquée, on ne sort pas d'un ahurissement continu. Il y a là des méprises, des défaillances si énormes, que notre professeur de logique ne les pardonnerait pas à un élève de premier semestre. — Au point de vue logique, la psychanalyse freudienne est un enfantillage.

Elle n'a pas été inutile cependant. Freud a mis au jour certains faits intéressants; et son succès de librairie a eu au moins l'avantage de fixer l'attention sur un chapitre essentiel de la psychologie, que trop de psychologues semblaient considérer comme très secondaire.

Quoi qu'il en soit, Freud s'est occupé du rêve. Il semble oublier ce que quatre-vingts ans d'études méthodiques nous ont appris à ce sujet, et il reprend la question «ab ovo». Se basant sur les rêves des enfants, qui lui paraissent les plus instructifs, il conclut que tout rêve est la réalisation imaginée d'un désir. A ce titre, le rêve est un moyen de défense du sommeil. Lorsque nous sommes obsédés par un violent désir, nous n'arrivons pas à dormir. Ce désir surgissant pendant le sommeil nous éveillerait. Pour échapper à cet inconvénient qui peut devenir grave, la bonne nature a inventé le rêve. Le désir se réalise dans notre imagination; et c'est pourquoi notre repos n'en est pas troublé.

Quand on se rappelle les rêves pénibles, les affreux cauchemars qui nous laissent brisés, anéantis au réveil, il faut avoir un esprit singulièrement paradoxal pour admettre que pareil rêve réalise nos désirs. — Cette réflexion très naturelle n'arrête pas le Dr Freud. Tout d'abord, dit-il, on ne dort pas toujours complètement. Tous nous avons des désirs latents que nous ne voulons pas avouer, et que notre conscience morale réprouve. Cette conscience voit la réalisation d'un désir réprimé; elle s'en inquiète; elle s'en affole; et dès lors le rêve, correspondant à nos désirs latents, devient pénible et angoissant.

En outre, — et c'est ici que se révèle la fantaisie indisciplinée de Freud, — il y a en nous un mécanisme ingénieux qui peut tout expliquer. Tous les hommes normaux — l'hypocrisie la plus scandaleuse peut seul le dissimuler, — ont des tendances que la morale reçue considère comme répréhensibles, et dont la plupart se rapportent à la vie sexuelle. Nous ne les admettons pas; nous les réprimons; et elles vont honteusement se cacher dans le ténébreux inconscient. Elles n'en existent pas moins; elles sont envahissantes; et cherchent sans cesse le jour de la pleine conscience. Mais à l'entrée veille la «censure», fonction spontanée de «refoulement», analogue à celle d'un huissier rigide, qui interdit aux importuns l'accès d'une chancellerie laborieuse. —Cependant la tendance inavouée et inavouable ne se tient pas pour battue. Elle se travestit habilement; elle met le masque de la candeur et la robe de l'innocence. Elle s'enveloppe des symboles les plus corrects. Elle trompe la vigilance de l'huissier, et arrive ainsi, sous un déguisement, à constituer le rêve.

Il y a donc à distinguer le rêve apparent et le rêve réel, que le premier dissimule. Il appartient au psychanalyste d'interpréter les symboles, et de découvrir sous le travestissement le désir refoulé qui s'est sournoisement glissé dans le rêve. — Et Freud interprète! On imagine à peine le formidable gaspillage d'imagination auquel il s'est livré; mais il possède un fil conducteur. Il n'est pas exact qu'il explique tout par la tendance sexuelle. Il admet explicitement que dans le rêve apparaissent des choses et des événements aperçus la veille, ou appartenant aux souvenirs apparemment effacés de notre première enfance. Mais il attribue à l'instinct sexuel une importance invraisemblable. Ses interprétations de rêves en deviennent aussi monotones que dégoûtantes. Le complexe oedipien, en vertu duquel tout homme hait son père et est amoureux de sa mère, est une nouvelle «clef des songes», qui révèle le sens caché des rêves les plus ordinaires. Bref, pratiquement

tout est là; et là se trouve probablement la raison du succès étonnant que Freud a trouvé dans certains milieux particulièrement antipathiques.

Cette esquisse suffit à caractériser la théorie freudienne du rêve; dans les circonstances où nous nous trouvons, un exposé plus complet pourrait devenir pénible. Il n'en faut pas davantage d'ailleurs pour nous permettre d'apprécier à leur juste valeur les idées déconcertantes de Freud.

Je ne dirai rien de tout ce mécanisme théâtral que Freud place dans notre subconscience, c'est-à-dire dans la région de notre mentalité que nous ne pouvons pas explorer directement. Ce refoulement, cette censure inconsciente, ces compartiments distincts, ce maquillage ingénieux qui permet aux images obscènes de forcer la porte, — tout cela ressemble un peu aux idées du vulgaire sur les microbes: ce sont de petites bêtes qui, à coups de dent, dévorent nos tissus les plus précieux. — On dira que ce ne sont que des schémas explicatifs. — Singulière explication, qui n'explique rien, qui tout au plus cache la réalité sous une image d'une clarté trompeuse, et est de nature à entretenir les illusions des incompétents.

Mais venons-en au rêve! — Il n'est que la réalisation d'un désir. — Examinez tous les rêves qui sont gravés dans votre mémoire; et voyez si cette affirmation de Freud ne vous paraîtra pas une mauvaise plaisanterie. Parcourez les rêves que nous avons cités en exemple, et tous ceux qui se trouvent consignés dans les ouvrages spéciaux. Vous vous convaincrez que cette étrange théorie ne soutient pas le plus bref examen. — Est-ce que le professeur Bergson avait le désir d'être arrêté dans son discours par les malotrus qui s'étaient introduits dans son auditoire? Imaginez-vous que je désirais vivement entendre dans mon sommeil le vacarme des chevaux affolés, ou que j'avais un plaisir particulier à me trouver sur un rocher dans une situation dangereuse? Et ceux qui vivent en rêvant de douloureuses tragédies? Et ceux qui assistent en

rêve aux catastrophes les plus sinistres? Tout cela ne serait que la réalisation de désirs, selon Freud! Le Dr Freud doit avoir de singuliers désirs, ou avoir du désir une idée bien singulière.

Mais ces aventures désagréables peuvent correspondre à des désirs complètement oubliés de la première enfance. Voilà ce que nous oppose le psychothérapeute de Vienne. — Il ne saurait mieux proclamer qu'il veut rompre en visière avec toutes les règles de la logique. Sa loi générale: «le rêve est la réalisation d'un désir», ne peut évidemment être basée que sur les faits, et voilà que pour la maintenir il suppose, de la manière la plus gratuite, des faits invérifiables, très probablement faux, et même manifestement controuvés. Qui a jamais eu dans sa première enfance le saugrenu désir d'être mordu par un serpent ou de voir brûler l'exposition de Paris? C'est cependant ce qu'on rêve! Et la supposition de Freud est d'autant plus absurde qu'on trouve, suivant toutes les règles de l'induction, les causes immédiates de ces rêves. C'est l'aboiement d'un chien; c'est le tapage nocturne dans un garage; c'est l'anthrax en formation; c'est la lumière frappant les yeux du dormeur.

Freud a d'ailleurs une autre corde à son arc: c'est la distinction entre le rêve latent et le rêve apparent, c'est le travestissement des images refoulées, le symbolisme du rêve. Ses interprétations sont ahurissantes et paraissent inspirées par une idée fixe. Savez-vous qu'une maison vue en rêve signifie un homme; à moins qu'elle n'ait un balcon, car alors il faut y voir une femme. Les objets les plus vulgaires: un crayon ou un coupe-papier, une boîte ou un coffret, sont les symboles de choses obscènes, et révèlent un désir libidineux! —J'évite les détails pour ne pas vous manquer de respect. — Vous ne vous en êtes jamais douté, et vous n'aurez pas la naïveté de le croire, simplement parce que Freud vous le dit. — Mais imaginons un instant qu'il en est ainsi dans certains cas. Freud

doit admettre cependant que tout n'est pas symbole dans le rêve, que les choses vues la veille, — surtout les plus banales, — ou les souvenirs de la première enfance apparaissent volontiers pendant le sommeil, et viennent compliquer le rêve. Mais alors supposons que je me trouve déprimé, mon estomac faisant le paresseux, ou mon foie socialiste se mettant en grève. J'ignore ces causes physiologiques de ma dépression, et je vais consulter M. Freud. Il m'interrogera sur mes rêves, et je lui dirai que j'ai rêvé d'une maison. Cela y est: la maison est le symbole d'un homme; le rêve révèle un désir refoulé, et Freud me dira peut-être que je suis menacé de quelque névrose. — Pourquoi? — Parce que la veille ou dans ma tendre enfance j'ai vu une maison! — Je sais bien ce qu'on me répondra : Freud est médecin; et il découvrira le trouble fonctionnel qui me couvre d'un voile de tristesse. Mais la confusion n'est pas seulement possible; elle se produit; et j'en conclus que la psychanalyse freudienne peut avoir un énorme succès parmi ces primitifs, qui, suivant Durckheim, vivent dans un stade prélogique.

Mais qu'est-ce qui a donné naissance, dans l'esprit de Freud, à cette idée baroque? — C'est très simple: il y a des rêves qui sont la réalisation d'un désir. On les observe surtout chez les enfants. Ceux-ci, en effet, ont la mentalité peu complexe, parce qu'ils ne traînent pas derrière eux l'énorme accumulation d'images que les années nous imposent. Leurs désirs sont simples et fortement constitués, parce que l'absence d'expérience ne leur permet pas nos complications et nos appréciations sur la valeur relative de nos désirs. Dans leur âme égocentrique il n'y a guère que cela; c'est donc cela qui émergera dans leurs rêves.

En outre, personne n'ignore que l'apparition du subconscient dans la conscience vive est puissamment influencée par notre disposition affective. Si donc nous sommes en proie à un désir violent, si nous sommes rongés, par exemple, par une ambition, ou si nous nous

amusons pendant la veille à construire des châteaux en Espagne, le moindre crochet associatif amènera toute cette structure à la surface et notre rêve réalisera notre désir.

Il y a donc des rêves qui sont des réalisations de désirs. Mais il y en a beaucoup plus qui ne sont rien de semblable; et il faut une logique fortement affectée de freudisme pour tirer de cette particularité accessoire la définition générale du rêve.

Bien des problèmes restent à résoudre sur ce terrain. Nous tâtons dans les ténèbres quand il s'agit du sommeil, du rêve, et surtout de ce fond ténébreux d'où surgissent les images hypnagogiques et oniriques, que les anciens n'hésitaient pas à rattacher parfois à une intervention divine. Mais depuis les efforts d'Alfred Maury jusqu'à ceux de nos contemporains, les psychologues n'ont pas travaillé en vain. Nous avons des indications certaines sur l'origine de nombreux rêves; et la base expérimentale est si large que rien ne nous empêche de considérer comme typique la formule suivante: Une sensation actuelle ou une image persistante donne le déclic. Immédiatement les images latentes entrent en ébullition, et celles qui, par leur nature propre et suivant la disposition affective du sujet, peuvent s'associer à la représentation initiale, sont évoquées dans la conscience pour constituer le rêve. Parce que toute critique est absente, ces associations aboutissent à des scènes, parfaitement acceptées dans le sommeil, mais qui, à l'état de veille, nous paraissent d'une incohérence, d'une stupidité ahurissante. — Parce que l'attention de l'état de veille est avant tout une inhibition, une restriction volontaire du champ de la conscience, le rêve nous paraît d'une richesse invraisemblable. — Le fameux symbolisme, dont les médecins font souvent un judicieux usage, et dont certains psychanalystes ont si outrageusement abusé, n'est pas une fonction distincte de l'association ordinaire. —

Enfin, les écarts de Freud nous rappellent que même sous prétexte de science, on peut nous servir des fantaisies qui ressemblent à des rêves.

Les succès populaires du moment ne doivent pas nous émouvoir. La méthode scientifique, les règles de la logique appliquée conservent tous leurs droits. Elles maîtrisent l'imagination qui prend si volontiers le mors aux dents, et nous assurent la marche, lente mais sûre, vers la possession progressive de la vérité.