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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DISCOURS DE M. GABRIEL CHAMOREL

Professeur Recteur entrant en charge.

MONSIEUR LE CONSEILLER D'ETAT,

Je vous exprime ma reconnaissance pour les paroles de bienvenue que vous m'avez adressées tout à l'heure. Appelé pour un temps à collaborer plus étroitement avec vous, je me réjouis de la bienveillance extrême que vous me témoignez, et qu'à tant d'occasions déjà vous m'avez permis d'éprouver. Je vous donne l'assurance que j'apporterai tous mes soins à remplir dans la mesure de mes forces la lâche qui m'est confiée et dont je sens très vivement l'honneur et l'importance.

En m'adressant à un des plus hauts magistrats du canton de Vaud, je salue en lui le pays tout entier, et c'est à ce pays qu'en votre personne je fais ma promesse de servir de mon mieux les intérêts que l'Université n'est pas seule à défendre, mais qu'elle représente par définition, et parce qu'elle tire sa vitalité de l'énergie qu'elle apporte à maintenir et à agrandir le patrimoine scientifique et spirituel indispensable à la vie de notre peuple.

MONSIEUR LE PRO-RECTEUR,

Je ne saurais être investi de la fonction de recteur sans vous exprimer publiquement la reconnaissance que vos collaborateurs vous gardent et vous garderont longtemps pour l'énergie, l'entrain et la bonne humeur, que vous

avez apportés dans l'accomplissement de votre tâche. Les membres de la Commission universitaire et tous vos collègues du Sénat ont apprécié à leur juste valeur les brillantes qualités intellectuelles et morales dont vous avez animé votre rectorat. Si, par vocation, vous luttez pour la santé physique et morale, vous n'êtes pas de ceux à qui l'on pourrait dire: «Médecin, guéris-toi toi-même!» Cette double santé, vous l'avez exprimée par une consécration admirable à tous les devoirs de votre fonction, et par une joie au travail qui ne s'est jamais démentie. Vous nous laissez un exemple que j'ai, pour ma part, fortement ressenti et admiré, et que je voudrais bien pouvoir suivre. Vous m'avez grandement facilité la tâche, non seulement en ne laissant rien en souffrance, mais en m'entraînant en quelque sorte à l'avance par ce puissant intérêt que vous portiez à l'administration de notre Maison et que vous avez si bien su communiquer à vos collaborateurs.

Mon cher collègue, au nom de l'Université, je vous remercie du fond du coeur.

MESSIEURS LES PROFESSEURS, CHERS ET HONORÉS COLLÈGUES, MESDEMOISELLES ET MESSIEURS LES ETUDIANTS, MESDAMES ET MESSIEURS,

Le mot d'ordre aujourd'hui est d'être bref, et il importe que je commence mes fonctions par prêcher d'exemple.

En saluant tout à l'heure en la personne de M. le Conseiller d'Etat, chef du Département de l'Instruction publique et des Cultes, le pays tout entier, j'ai fait une profession de foi que je vous demande la permission non pas de développer, mais de souligner.

Je me rappelle avoir dit autrefois, dans un temps où, pasteur de campagne, je voyais ma destinée se dérouler partout ailleurs qu'ici, que la fonction de recteur de l'Université

était la dignité la plus haute à laquelle un citoyen pouvait parvenir. Pardonnez-moi cet aveu qui peut vous paraître ingénu. Mon excuse est qu'alors je considérais avant tout l'aspect idéal de la fonction, et que le recteur m'apparaissait comme une sorte d'incarnation de la vie intellectuelle et morale du pays. Vous croirez sans peine que, pour ce qui me regarde, il ne m'est plus possible de conserver cette superbe illusion; elle s'est flétrie à mesure que les événements m'ont rapproché — malgré moi je crois pouvoir le dire — d'une situation dont je suis bien forcé de reconnaître aujourd'hui qu'elle ne réclame pas nécessairement des qualités exceptionnelles.

Faut-il ajouter que je n'ai rien perdu de mon respect pour la science et que je suis bien loin de me plaindre d'avoir été conduit, sur le tard de ma journée, à collaborer de mon mieux avec tant de collègues distingués et dont quelques-uns sont justement illustres? Je ne vous ai fait ma confession que pour mieux dire à mes collègues de la Faculté de théologie d'abord et à vous tous, Messieurs les membres du Sénat, combien je sens l'honneur et le prix de la confiance que vous m'avez témoignée, et pour vous assurer que je m'emploierai de toutes mes forces à y répondre.

Le principe de l'organisme politique auquel nous avons le bonheur d'appartenir est aujourd'hui fortement attaqué. Les excès de la démocratie soulèvent certains esprits contre la démocratie elle-même, comme si, dans l'humanité que nous connaissons, un principe quelconque pouvait être intégralement appliqué et déployer régulièrement ses effets, indépendamment des passions humaines. Que l'ordre social implique la hiérarchie des valeurs et des capacités, c'est, pour le chrétien que je suis, l'évidence même; mais que cette hiérarchie puisse être établie autrement que par le libre consentement de ceux qu'elle doit servir, c'est à quoi, avec infiniment de raison, la démocratie ne consentira jamais. Car, comme l'a écrit notre illustre maître Ch. Secretan, gloire de l'ancienne Académie et de notre

jeune Université: «Celui qui reçoit sa loi toute faite des mains d'un autre n'est pas libre et n'est pas ménagé». Or la liberté, au sens où l'entendait notre philosophe et où nous l'entendons avec lui, est la condition même de la formation, en l'homme, de l'humanité. Nous croyons donc que la démocratie est le statut véritable de la société humaine; nonobstant les renversements qu'on préconise, ou ceux dont nous pouvons être les spectateurs, la société tend à la démocratie par une force invincible, qui n'est autre que celle de sa nature véritable.

Que les esprits qui séparent les destins transitoires de l'homme de sa destinée éternelle puissent s'attacher à des systèmes politiques plus ou moins bien agencés, et les croire propres à assurer le maximum de rendement d'un peuple, nous savons que cela est possible, puisque cela est. Nous pensons cependant qu'ils se trompent, parce qu'ils écartent de leurs calculs l'élément essentiel du problème. Ils s'étendent avec complaisance sur l'ignorance du peuple, sur ses incompétences, sur sa versatilité, mais ils oublient le péché universel qui empoisonne toutes les combinaisons: l'égoïsme, qui n'est pas l'apanage exclusif des ignorants ou des incompétents, et qui, allié au savoir et à la puissance, est d'autant plus dévastateur.

Le philosophe que je citais tout à l'heure n'a-t-il pas raison de dire avec sa robuste ironie: «La commune illusion des théoriciens politiques est de croire que leurs mécanismes perfectionnés corrigeront par leur vertu propre les vices de l'impulsion initiale, de sorte que chaque fonctionnaire ne songeant qu'à son avantage particulier, le public sera bien servi!»

Nous aimons la démocratie non seulement pour ce qu'elle est, mais pour ce qu'elle doit être, et surtout pour ce qu'elle implique et dont elle ne saurait se passer sans défaillir. Si comme l'a dit encore notre philosophe: «La moralité du grand nombre est l'unique appui que la liberté puisse trouver en démocratie», nous en concluons que s'il arrive que le peuple use mal de son droit, par passion, par

entraînement démagogique, ou pour de sordides intérêts, le remède consiste non pas à le priver de ce droit, au profit de ceux qui s'estiment eux-mêmes seuls compétents et seuls dignes, mais bien à élever le citoyen à la hauteur de son droit.

J'ai le devoir d'ajouter — et la qualité de cet auditoire me met a l'abri du soupçon de démagogie —qu'appelé de par mes fonctions et pendant de longues années à entrer en relations étroites avec le peuple, à la campagne et à la ville, j'ai rencontré moins d'erreurs fondamentales dans le coeur de ce peuple que dans l'esprit de nombre de ceux qui prétendent à le conduire. Et s'il fallait en fournir la preuve, je vous présenterais la votation du 3 décembre 1922 qui est, à elle seule, un éclatant hommage rendu à la sagesse d'une nation par cette nation elle-même, et j'y ajouterais l'énergique sursaut, étranger à tout intérêt matériel comme à tout esprit de parti, qui soulève le pays contre un homme dont personne ne songe à discuter le talent, mais que la dignité de notre démocratie se refuse à placer à la plus haute magistrature de la Confédération suisse.

Quand j'entends préconiser l'instruction des adultes dans le but de «hâter le jour où l'ouvrier comprendra la solidarité de tous les métiers, ceux de l'esprit et ceux de la main»; j'admire la formule, mais je ne puis m'empêcher de penser que l'ouvrier, dans ce domaine-là, a devancé plus d'un travailleur de l'esprit et cela par la force même des choses. Le mal dont nous souffrons n'est pas tant dans le défaut de ces connaissances, dont ceux qui en sont privés savent très bien deviner l'importance et le prix, et à l'égard desquelles j'ai presque toujours trouvé un respect qui est tout à l'honneur de qui le ressent, le mal est ailleurs et il est à combattre sur le terrain des intérêts matériels, de l'égoïsme et du coeur. Le jour que nous voudrions hâter, c'est le jour où tous les membres de chaque groupe économique comprendront la solidarité de toutes les fonctions sociales, de toutes les vocations, et cesseront

de considérer leurs seuls intérêts comme l'intérêt véritable.

Cet espoir réclame un critère d'évaluation dépassant la sphère économique, où l'on n'est que trop disposé à prendre les moyens pour les buts, et à considérer que la vie nous a été donnée pour le seul intérêt d'exister. En d'autres termes, cet espoir a son origine dans un idéal qui n'est pas à bien plaire et dont il faut chercher la légitimité au plus profond du coeur de l'homme comme au pins profond des cieux. La démocratie, qu'elle le sache ou non, tire son honneur et sa puissance de son accord avec l'idéal prescrit â la conscience. Et puisqu'il faut être concis, je ne saurais mieux faire que d'en appeler encore à l'autorité du philosophe qui a nourri notre pensée et de citer les derniers mots de son magistral ouvrage, tout rempli d'esprit prophétique —j'ai nommée La Civilisation et la Croyance —: «Quant à la civilisation sans Dieu nous n'y croyons pas, ne pouvant concevoir une évolution sans terme. L'évolution naturelle de cette planète se termine à l'humanité pour faire place à l'histoire. Dans l'humanité, l'agent de l'évolution historique prend conscience de lui-même en se rattachant à son principe. L'humanité sans Dieu ne serait plus l'humanité.»

Décidé à rendre hommage à notre petit pays, an nom de mes convictions les plus chères et de ma plus sûre expérience, j'ajoute enfin ceci en rappelant un dernier mot de Ch. Secretan: «Où la haute science est méprisée l'instruction élémentaire ne saurait fleurir». Prenons cette déclaration dans son sens étroit, prenons-la aussi dans son sens large — car la culture pour rayonner dans un peuple a, Dieu merci, d'autre moyen que celui de l'enseignement direct —. et bénissons le Ciel de ce que notre petit pays, dans la grande majorité de ses membres, n le sens de la valeur suprême, je ne dis pas des sciences seulement, mais de la science, dont les rameaux partent d'un même tronc, enraciné dans la foi et dans l'espérance qui sont les vraies forces de l'homme.

MONSIEUR LE CONSEILLER D'ETAT, MESDAMES, MESSIEURS,

L'Université est résolue à travailler de son mieux pour servir les intérèts du peuple qui, d'un coeur confiant, se la donna à lui-même, comme un des instruments nécessaires de son développement.

Puissiez-vous, Mesdemoiselles et Messieurs les étudiants, ne jamais l'oublier, et puissions-nous, nous vos maîtres, contribuer à former en vous non seulement l'être instruit et armé pour sa vocation particulière, mais la personnalité cultivée, moralement fortifiée, dont le rayonnement fera grandir autour de vous le goût du travail désintéressé et l'espérance d'un avenir meilleur!