reden.arpa-docs.ch
Rektorats Reden © Prof. Schwinges

375me ANNIVERSAIRE ET DIES ACADEMICUS

4 ET 5 JUIN 1934
GENÈVE
IMPRIMERIE ALBERT KUNDIG 1935

ALLOCUTION DU RECTEUR PAR

M. le Professeur Maurice ROCH,
Monsieur le Président du Département de l'Instruction publique,

JE vous remercie d'avoir bien voulu honorer cette séance de votre présence, ce qui, pour nous, est un nouveau gage de l'intérêt que vous portez à notre Haute Ecole. Les belles et fortes paroles que vous venez de prononcer ont pénétré jusqu'au coeur de tous les universitaires ici présents.

Monsieur le président du Conseil administratif,

Je saisis l'occasion de votre présence dans cette salle pour vous dire que l'Université se sent fortement attachée à la vieille Cité aux destinées de laquelle vous présidez.

Monsieur le Président de la Société Académique, Monsieur le Président de l'Association des Anciens etudiants,

J'ai beaucoup de paroles de reconnaissance à vous adresser, beaucoup de choses aimables à vous dire. Si vous le permettez, ce sera pour demain.

Monsieur le directeur du Collège,

Je suis heureux de vous rencontrer, car vous représentez une institution qui est en quelque sorte la soeur siamoise de l'Université. Nous avons, sans nous voir très souvent, des relations nombreuses. Vous nous envoyez des élèves, nous vous rendons de jeunes maîtres et je crois que les deux parties peuvent se louer de ces échanges.

Messieurs les docteurs honoris causa,

Mes collègues et moi, nous vous remercions d'avoir bien voulu distraire quelques heures de votre temps précieux pour venir jusqu'ici. Vos noms, vos travaux et vos mérites seront proclamés tout à l'heure. Certes nous avons voulu vous honorer, reconnaître votre valeur en vous décernant la plus haute distinction dont nous pouvons disposer, le grade de docteur honoris causa. Mais sachez que pour nous votre présence ici est un honneur en même temps qu'un grand plaisir; nous vous remercions de l'effort que vous avez fait en venant assister à notre cérémonie.

Mesdames, Messieurs,

Depuis une année, il se tient dans notre Université des conférences de mathématiques qui ont pu être organisées grâce à la munificence de généreux anonymes. Pour la prochaine de ces conférences, je voudrais proposer le sujet suivant: «De la rondeur et de la grandeur», j'entends, de la rondeur des chiffres et de la grandeur des nombres.

C'est ce chiffre de 375 qui, à cet égard, me laisse quelque peu songeur. Pourquoi 375 est-il plus rond que 370 ou 380? je me le suis demandé. De l'avis du vulgaire il est en tout cas moins rond que 350 ou 400. C'est en somme la raison pour laquelle notre célébration sera digne, mais modeste et intime.

L'insuffisante rondeur du chiffre 375 y est pour une part; les circonstances dans lesquelles nous vivons dans

notre pays pour une autre part. Il n'est point dans mon rôle d'insister sur ce point. Je me borne à dire à nos hôtes que nous les recevons en toute cordialité, mais en toute simplicité. Qu'ils veuillent bien apprécier celle-là et excuser celle-ci!

La grandeur des nombres? Je sais que les professeurs de géologie, de paléontologie et d'astronomie doivent trouver le chiffre de 375 singulièrement petit. Il s'agit pourtant d'années et quelquefois les années sont un peu longues; du moins le paraissent-elles au recteur qui a la charge et le souci de diriger l'Université. Néanmoins, quelle que soit la petitesse du chiffre 375, lorsqu'il s'agit d'une institution humaine qui, pendant trois siècles et trois-quarts, a donné des preuves de sa vitalité, on peut estimer que c'est là une belle durée, qu'il est permis d'en être fier et qu'il est bon de le manifester.

On a dit que les fêtes sont destinées à interrompre, par des moments agréables, la monotonie des jours. je ne puis, pour ma part, sentir beaucoup cette monotonie, et peut-être ne la sentez-vous pas davantage que moi. A mon idée, les fêtes, comme celle d'aujourd'hui, ont une autre signification: elles sont destinées à nous permettre de reprendre haleine, de nous arrêter un instant, de regarder en arrière, de prendre conscience de l'état présent et de jeter vers l'avenir quelques regards interrogateurs.

Le passé!

Avec son éloquence coutumière, M. le conseiller d'Etat Lachenal vient de retracer à grands traits l'histoire de notre Académie. Tout à l'heure M. le professeur Borgeaud nous en dira les annales au cours du XIXe siècle, sujet qu'il connaît mieux que personne. Je n'oserais pas, entre ces deux orateurs distingués, vous parler moi aussi de l'histoire de l'Université; je l'oserais d'autant moins qu'il y a trente-six ans (c'était le 14 décembre 1898), M. le professeur Borgeaud, très amicalement, me reprochait de n'être pas historien! Il avait raison. Mais il voudra bien remarquer qu'à défaut de beaucoup d'autres dates que j'ai oubliées, je me rappelle au moins celle-là.

Je dirai seulement un mot de notre passé. Notre passé, il est consigné dans les livres exposés devant vous, un monument impérissable élevé à la gloire de notre Ecole par le professeur Borgeaud.

Nous pouvons être fiers qu'un homme tel que lui, d'une si haute valeur, d'une si vaste érudition, d'une si scrupuleuse probité, un homme qui avant-hier encore a été promu au grade de docteur honoris causa de l'Université de Berne, ait consacré tant d'années et d'efforts, à écrire l'histoire de notre Alma Mater.

Si nous avions besoin de rechercher des preuves de la valeur de notre institution, voici ces volumes qui ne nous permettraient pas d'en douter et qui en témoigneront dans les siècles à venir. Si un tremblement de terre venait à engloutir notre pays, si une nouvelle période glaciaire venait recouvrir notre ville et nos campagnes d'une carapace gelée, si le Tauredunum de nouveau s'écroulait et nous envoyait une vague emportant notre cité, il demeurerait quand même, de notre Université, ce souvenir, ce témoin répandu dans les cinq parties du monde.

Le présent!

Mesdames et Messieurs, qu'est-ce que l'Université? Un bâtiment aux Bastions tout d'abord. On dit quelquefois un peu de mal de la maison où nous sommes réunis, parce qu'elle n'est plus très jeune. Je ne m'arrêterai pas à ces critiques, par raison de vanité familiale. Permettez-moi de rappeler que c'est mon grand-père maternel, Joseph Collart, qui a dessiné les plans de l'édifice et qui a présidé à sa construction, car il était alors chef du Département des Travaux publics. Si nous sommes dans un décor quelque peu pompéien, c'est à un voyage qu'il fit en Italie vers 1860 que nous le devons.

On peut trouver aujourd'hui que les locaux sont exigus, que nos bibliothèques manquent de place, que les laboratoires n'ont pas assez d'instruments. Nous avons beaucoup de voeux à formuler, et même, malgré les circonstances économiques, nous n'avons pas encore tout à fait abandonné nos espoirs d'agrandissements.

Mais il n'y a pas que les pierres, les murs, les locaux, les instruments et les livres. Il y a les hommes qui animent ces choses inertes, ces choses mortes!

Permettez-moi, Mesdames et Messieurs, de m'excepter pour une minute, du collège des professeurs, et laissez-moi vous dire que nous pouvons, que nous devons être fiers de l'ensemble de notre corps enseignant. Je voudrais vous lire une liste de noms et, à côté de chacun d'eux, vous exposer, tels que je les comprends, les titres et qualités de ceux qui les portent; mais si je voulais tout énumérer et dire tout le bien que je pense de mes collègues, nous devrions renoncer à la représentation théâtrale de ce soir!

Les étudiants, au même titre que les professeurs, animent cette maison où l'instruction est mutuelle, et où il arrive souvent qu'ils apprennent, aussi, bien des choses à leurs maîtres. Je ne veux pas leur parler longuement aujourd'hui, mais leur dire seulement que je suis heureux de voir leur zèle au travail et le bon esprit qui les anime; j e les félicite aussi de prendre intérêt aux grandes questions qui, actuellement, sont à l'ordre du jour dans la société, et de se rappeler que, pour les gens intelligents, les coups ne sont pas des arguments et que, dans notre démocratie plus encore qu'ailleurs, la force doit être soumise à la raison.

L'avenir!

Pour notre Université, nous l'espérons heureux, mais nous savons qu'il ne nous appartient pas. Nous devons néanmoins travailler comme s'il dépendait entièrement de nos efforts.

L'avenir ne nous apparaît d'ailleurs pas trop sombre, pour beaucoup de raisons et en premier lieu parce que nous nous savons soutenus par la population; votre présence, Mesdames et Messieurs, nous est un grand réconfort. Vous n'êtes pas seulement venus ici pour entendre des discours, mais pour apporter votre témoignage d'affection et d'attachement à l'Université, sachant qu'elle est un des remparts de notre individualité

nationale, un des lieux où s'entretient et se développe notre vieil esprit genevois.

Notre Université forme et formera des intellectuels qui deviendront des professeurs au Collège, des pasteurs, des avocats, des dentistes, des médecins. Elle est donc bien, dans une large mesure, une école professionnelle, mais elle est aussi — et puisse-t-elle le rester toujours — une école de haute culture en même temps qu'un ensemble d'instituts, de laboratoires et de séminaires suscitant des recherches originales.

C'est pour cela que nous tenons par-dessus tout à ces privilèges: la liberté de la recherche, la liberté de l'enseignement, la liberté de la parole. Rappelons-nous que si nous voulons mériter ces libertés, nous devons aussi conserver une certaine retenue. Individuellement nous pouvons manifester nos opinions, prendre part aux batailles politiques et sociales, mais ici, en tant qu'universitaires, nous devons rester dans notre domaine qui est celui du culte de la vérité, du développement de la science.

L'avenir, Mesdames et Messieurs, ne me paraît pas sombre encore pour une raison dont nous avons, je le crois, un peu de peine, nous autres Genevois, à prendre conscience:

Depuis une quinzaine d'années, Genève est devenue un centre international de la plus haute importance. Je suis frappé de voir l'intérêt que suscite notre ville dans le monde entier et les témoignages qu'en reçoit notre Université. Je ne puis les énumérer ici mais j'en signalerai quelques-uns demain dans mon rapport. Ces témoignages nombreux, quelquefois émouvants, nous montrent que notre cité, et particulièrement ce foyer vivant de notre cité qu'est l'Université, ont un rôle des plus importants à jouer dans le monde. Nous ne nous en rendons pas assez compte. Je le dis aux maîtres comme aux étudiants, particulièrement aux étudiants nationaux qui, quelquefois trouvant notre maison un peu envahie par les étrangers ne leur manifestent pas toujours beaucoup de cordialité. Qu'ils apprennent à connaître leurs camarades et ils leur découvriront beaucoup de

qualités. Mieux on connaît son prochain, mieux aussi on l'apprécie et mieux on l'aime.

Notre Université s'oriente vers un internationalisme qui, comme le disait tout à l'heure M. Lachenal, doit être de bon aloi. Qu'elle devienne donc une école internationale toujours plus connue et appréciée de l'étranger, et puisse-t-elle en même temps rester ce qu'elle est depuis 375 ans, un foyer vivant et rayonnant de culture et d'esprit genevois!

UNIVERSITÉ DE GENÈVE
SCHOLA GENEVENSIS MDLIX
375me ANNIVERSAIRE ET
DIES ACADEMICUS 4 ET 5 JUIN 1934
-, w
1M
GENÈVE
IMPRIMERIE ALBERT KUNDIG '935