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L'ASPECT MATÉRIEL DE L'ACTIVITÉ HUMAINE

SYNTHÈSE DE CONCLUSIONS QUE PRÉSUPPOSE TOUTE RECONSTRUCTION SOCIALE

DISCOURS
PRONONCÉ LE 15 NOVEMBRE 1934
A L'INAUGURATION SOLENNELLE DES COURS
PAR LE NOUVEAU RECTEUR
ANDRÉ GIGON, O. P.
PROFESSEUR DE THÉOLOGIE DOGMATIQUE
FRIBOURG (SUISSE), IMPRIMERIE ST-PAUL 1934

Notre époque voit surgir beaucoup d'initiatives; on en signale en particulier qui se présentent comme des fronts nouveaux. Si ces fronts veulent être utiles, ils doivent fuir avant tout le danger qui a toujours menacé les novateurs bien intentionnés, l'utopie.

Il se trouve des hommes qui, pour construire l'édifice social futur, travaillent laborieusement à la découverte de principes nouveaux. Par opposition au règne de la matière, quelques-uns inclinent à trop d'idéalisme. Certaines personnes croiraient volontiers que le règne de Dieu parmi nous et que les bienfaits de la grâce en notre vie sont totalement immatériels. Notre activité humaine ne consisterait que dans la pensée. L'estime ne va qu'au travail purement intellectuel. La mort elle-même serait pour l'âme une délivrance de son cachot, la bienheureuse séparation d'avec ce corps «d'où vient tout le mal».

Contre une exagération qui pourrait nous toucher, et pour donner selon le bon sens quelque base lointaine, mais très solide, à une vraie réforme de la société actuelle, la première, la meilleure, la plus ancienne des règles est d'«apprendre à se connaître». Aussi, pour y contribuer partiellement, je vous invite à considérer tout d'abord l'aspect matériel de notre composé humain, puis l'aspect matériel du développement corporel, de l'activité de la raison et enfin du perfectionnement de la volonté.

LE COMPOSE HUMAIN

Il est normal que nous commencions par la définition traditionnelle — animal raisonnable — car l'activité découle de la nature et lui est proportionnée. Operari sequitur esse et ei proportionatur.

La première illustration de cette définition est donnée par le récit de la création d'Adam. «Dieu forma l'homme du limon de la terre et il souffla sur son visage un souffle de vie et l'homme devint un être vivant 1. » Limon et souffle de vie: Pascal dira avec une concision admirable: l'homme est un roseau pensant 2. Il s'est élevé de la poussière du sol, le plus faible de la nature et se trouve essentiellement destiné à mourir; mais il pense et ainsi, supérieur à tout l'univers, il a un principe d'immortalité. Sous une forme non moins imagée, saint Thomas écrit que l'homme est un microcosme entre deux grands mondes, comme un horizon où aboutissent et se joignent les esprits et les corps 3.

L'âme est la seule et unique forme, perfection substantielle, animant notre matière, lui donnant et l'être simple, et l'être corporel, et l'être vivant, et l'être sensitif, et l'être humain 4. Mais ce qui est pour l'âme principe d'individuation, ce qui la rend telle ou telle, c'est la matière 5. Dès qu'il

existe une inégalité individuelle entre les âmes, cette inégalité est toujours en rapport intime avec le corps. Si le corps est plus parfait, mieux disposé, l'âme qui lui est destinée a aussi quelque chose de meilleur, car où le Créateur agit, l'acte est strictement adapté à toute la capacité du sujet 1.

L'homme n'est pas, comme beaucoup disent, «rationalité ET animalité», car l'animalité est dans l'essence même de l'homme.

La personnalité, le moi n'est pas l'âme isolée, mais le terme du composé 2. Selon le Christ 3, dire qu'Abraham lui-même est vivant, n'est pas seulement affirmer l'immortalité de l'âme, mais la résurrection du corps. Il est impossible de comprendre ce passage de l'Evangile en s'imaginant que sans corps, on peut être un homme véritablement vivant. Aussi y a-t-il une faible nuance d'exagération en certaines expressions: «La population de cette ville est de vingttrois mille âmes.» Parfois, la très haute mission de «diriger les âmes» est entendue d'une manière trop intellectualiste 4.

DÉVELOPPEMENT CORPOREL

Il dépend des choses matérielles. Même dans l'état de justice originelle, à cause du climat et des autres circonstances extérieures présentes au moment de leur conception, il y aurait eu, parmi les hommes, des différences de force, de grandeur, de beauté, de santé 1.

Puisque l'âme est, à son origine, d'une réceptivité encore illimitée et qu'elle est unie substantiellement à telle matière déterminée, il est naturel que les changements de cette matière provoquent des changements dans l'âme 2.

Les enfants, dit Aristote, ne ressentent pas moins naturellement les impressions de la mère qui les porte que les fruits ne tiennent du sol qui les nourrit 3. Et ces impressions laissent souvent des traces ineffaçables.

Aussi, lorsque Dieu veut aimer spécialement une personne, il lui prépare une origine matérielle très saine. «J'étais, dit l'Auteur du livre de la Sagesse, un enfant d'un bon naturel et j'avais reçu en partage une bonne âme, ou plutôt Dieu me voulant bon, je vins à un corps sans souillure 4. »

Même les aliments concourent à notre perfection, car une nourriture délicate, mais saine, aide à une heureuse

complexion qui favorise excellemment l'exercice des facultés de l'âme 1.

Au Paradis terrestre, par suite de bienfaits préternaturels, toutes les bonnes conditions matérielles du bonheur terrestre se trouvaient surabondamment réalisées. L'homme avait à la portée de sa main des aliments pour le garantir de la faim et de la soif; l'arbre de vie le protégeait contre toute atteinte de la vieillesse. Il ne ressentait aucune corruption dans son corps ou dont son corps fut la cause; ses sens n'éprouvaient aucune incommodité. Il n'avait à redouter ni maladie au dedans, ni surprise ou accident au dehors. Sa chair jouissait d'une santé excellente et son âme d'une parfaite tranquillité. Summa in carne sanitas, tota in animo tranquillitas. Il n'y avait dans le paradis ni excès de froid, ni excès de chaud et son heureux habitant n'avait à subir ni ces désirs, ni ces craintes qui sont la ruine de la bonne volonté. Le corps et l'âme demeuraient dans une harmonie parfaite; l'observation des commandements divins ne coûtait pas de peine. La fatigue ne troublait pas le travail; la lassitude ne gênait pas le repos; le sommeil n'envahissait personne contre sa volonté 2. Etat bienheureux où non seulement la maladie, l'infirmité fussent demeurées inconnues, mais où on n'aurait pas même vu de cheveux gris.

Notre déchéance a changé en servitude ce qui n'était qu'un simple usage, soumis à la raison. Privé des dons d'intégrité, l'homme ne peut résister aux difficultés extérieures, ni aux atteintes de la maladie.

Nous devons supplier Dieu de ne pas permettre que de

grands fléaux tombent sur nous la peste, la famine, la guerre. A fulgure et tempestate, a flagello terraemotus, libera nos, Domine!

Il y a dans l'ordre des choses sensibles, parfois, des riens, qui bouleversent, pour des peuples, toutes les prévisions. On connaît la phrase de Pascal: Cromwell allait ravager toute la chrétienté, la famille royale était perdue et la sienne à jamais puissante, sans un petit grain de sable qui se mit dans son uretère. Rome même allait trembler sous lui; mais ce petit gravier s'étant mis là, il est mort, sa famille abaissée, tout en paix et le roi rétabli 1.

Le développement corporel dépend, en outre, d'une foule d'influences matérielles, moins remarquées, mais non moins efficaces.

De même que des serpents peuvent fasciner les oiseaux, que des poissons, les torpilles, peuvent tuer à distance, que le regard du dompteur peut s'imposer aux animaux les plus féroces, ainsi dans l'hypnose, on est sous l'empire d'un autre, par suite de sa suprématie sensible; dans les cas d'obsession, de possession, il y a généralement un certain déséquilibre de ce que les anciens nommaient humeurs, vapeurs, esprits animaux, qui n'obéissent plus au sujet et peuvent être captés par une puissance supérieure.

Penser spécialement à telle partie du corps suffit pour y augmenter l'afflux du sang et l'activité nerveuse. Un regard puissant ou malsain, fixé sur un petit enfant, peut le contrarier jusqu'à lui causer une douleur qui semble désespérée 2. L'imagination, «cette superbe puissance» 1,

par la véhémence de certaines impressions, par la vivacité de certaines représentations, peut provoquer un vertige fatal 2, une sueur brûlante, glacée 3, et même sanguinolente 4, faire blanchir les cheveux en une nuit, causer ou guérir, dit saint Thomas 5, des maladies très réelles comme la fièvre ou la lèpre sans le moyen de leurs agents ordinaires, provoquer la rupture de vaisseaux sanguins et même tuer.

La représentation, même purement imaginaire, d'une odeur nauséabonde, peut exciter le vomissement.

Le trentième chapitre de la Genèse décrit les stratagèmes de Jacob contre Laban, afin d'avoir le troupeau le plus nombreux et le meilleur. Ces faits d'histoire naturelle sont connus des anciens beaucoup mieux que des modernes. Saint Jérôme 1 et saint Augustin 2 les rappellent. En les considérant, quelques scolastiques 3 étaient plutôt portés à exagérer notre dépendance à l'égard des choses sensibles.

Non seulement chaque homme agit sur ses propres tissus, mais il peut influencer l'impressionnabilité des autres hommes par certaines irradiations sensibles qui sont constatées, mais dont nous n'avons pas encore l'explication scientifique.

Il est probable que les progrès en cette matière seront remarquablement exploités par le matérialisme impie. Il s'efforcera de montrer que, dans un monde jouisseur, tout se ramène à une activité sensible et qu'il importe de favoriser avant tout ce qui donnera leur maximum de puissance à toutes ces forces vitales. Ce qui les gouverne et maîtrise, comme la religion et la famille, doit être proscrit. Le mensonge et le crime sont légitimes s'il faut aider à l'épanouissement de cette domination de la matière servie par l'esprit. Lorsque cette domination sera triomphante, on pourra l'appeler, selon l'expression biblique 4, le règne de la Bête; elle marquera son signe sur le front de ses adorateurs.

C'est d'en haut seulement que viennent notre lumière et notre force, mais ce serait de l'aveuglement que de négliger cette matière qui est essentielle à la constitution de ce que nous sommes. Dans un ami véritable, on n'aime pas seulement l'âme, ou l'esprit, ou la pensée, ou la vertu; le corps a part à cette affection. C'est dans un style brillant, mais avec un raisonnement dont l'imperfection partielle sera

réprouvée instinctivement par toutes les personnes du beau sexe que Pascal écrit: «Celui qui aime quelqu'un à cause de sa beauté, l'aime-t-il? — Non; car la petite vérole qui tuera la beauté sans tuer la personne fera qu'il ne l'aimera plus 1. »

Saint Thomas est beaucoup plus humain quand il enseigne que par cette même vertu surnaturelle de charité, selon laquelle nous aimons Dieu, nous devons aussi aimer notre corps; Et ideo ex dilectione charitatis, qua diligimus Deum, debemus etiam corpus nostrum diligere 2.

ACTIVITÉ DE LA RAISON

Notre intelligence, la plus faible de toutes, est, à ses débuts, toute vide — tabula rasa in qua nihil est scriptum —et elle a besoin du corps pour tout acquérir. Aussi, la perfection du corps influe-t-elle sur celle de l'intelligence 1. Pour cette raison, le corps de l'homme doit dépasser en perfection celui des autres animaux et, parmi les hommes, ceux qui ont le sens du toucher le plus délicat sont aussi les mieux disposés à avoir une intelligence pénétrante 2. Très souvent, saint Thomas répète les paroles d'Aristote: «Ceux qui ont les chairs tendres se montrent d'un esprit délié.» Dans le corps, les organes des sens internes doivent être le plus parfait possible 3. Si l'usage de ces facultés est entravé de quelque manière, on ne peut raisonner. Chez les enfants, disent les anciens 4, une telle incapacité vient d'une trop grande inconsistance du cerveau; elle empêche le fonctionnement des nerfs. Pour que ceux-ci exercent leur

office, il leur faut une certaine dureté ou résistance. S'ils séjournent dans l'eau, se plaisait à observer Cajetan 1, ils deviennent inutiles. De même que l'impression d'un sceau ne demeure pas sur une surface trop fluide, ainsi les images ne peuvent s'imprimer dans l'imagination des tout-petits. Cette réceptivité durable des sens internes est une condition préalable à l'acte de l'intelligence, conformément à l'axiome primordial: Nihil in intellectu nisi primus fuerit in sensu; il faut que ces sens s'enrichissent de façon que l'imagination et la mémoire soient de véritables trésors conservant toutes les choses perçues. Cette origine de nos connaissances explique et la nécessité de l'inspiration même verbale pour l'inerrance absolue des saintes Ecritures et le goût presque insatiable que nous avons pour les belles histoires:

«Si Peau d'Ane m'était conté
J'y prendrais un plaisir extrême.»

Aussi est-il important d'observer beaucoup et les voyages en des régions nouvelles sont un excellent moyen de perfectionnement. Pour expliquer la science acquise du Christ, qui devait être parfaite en tout, Cajetan n'estime pas improbable que par le ministère des anges il pût voir certains objets nécessaires à l'acquisition de cette perfection 2. Si les anges, pense-t-il, ont apporté au Christ la nourriture du corps, ainsi que 1'Evangile l'insinue, à plus forte raison dirons-nous qu'ils lui ont procuré les moyens de parfaire ses connaissances purement humaines 3.

Celui qui serait privé d'un genre de sensation acquerrait difficilement la perfection du savoir. Si un peuple n'a

pas l'occasion d'entendre la prédication de l'Evangile, il demeurera étranger à la lumière de la foi 1. Si Tyr et Sidon avaient vu les merveilles accomplies par le Christ, elles eussent fait pénitence sous le cilice et la cendre 2.

Pour nous instruire des choses surnaturelles, Dieu veut s'adapter à notre mode de connaître et il se sert de miracles pour confirmer ses paroles 3.

Les différentes missions des Personnes divines se manifestèrent par le moyen de créatures visibles 4, une colombe lors du baptême du Christ 5, une nuée lumineuse lors de la Transfiguration 6, un souffle pour communiquer le pouvoir d'effacer les péchés 7, des langues de feu pour consacrer les apôtres 8. La seconde Personne de la Sainte Trinité, pour nous instruire et racheter, s'est incarnée 9 et il est vraisemblable qu'au Paradis terrestre, Dieu, pour apparaître à nos premiers parents, revêtait une forme humaine. L'Eglise estime que le déploiement des cérémonies liturgiques est nécessaire pour nourrir la piété. La procession de la Fête-Dieu est un témoignage solennel de notre religion, utile pour fortifier la foi et diminuer l'impiété 10.

L'objet propre de l'intelligence humaine est l'essence des choses sensibles 1. Plus cette essence est perçue directement, meilleure est notre science qui est comme une expression mentale de l'ordre de la nature. L'expression vocale parfaite est celle qui, étant profondément exacte quant au sens, jaillit de source comme une métaphore naturelle. Ainsi Adam imposa un nom approprié à chaque espèce d'animaux. Les discours du Christ demeureront toujours l'idéal de l'exposé de la doctrine révélée, idéal qu'il est impossible de dépasser, soit quant au fond, soit quant à la forme. Il est deux textes connus de tous au point de vue doctrinal et dont la teneur même mérite particulièrement notre admiration. Le plus beau est: «Tu es Pierre et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise, et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle. Je te donnerai les clefs du royaume des cieux et tout ce que tu délieras sur la terre sera délié dans le ciel 2. » Le second texte ne peut être rendu avec assez de force par notre langue: «Je mettrai une inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité (semen) et la sienne. Elle te brisera la tête et tu tâcheras de la mordre au talon 3. »

S'il est des noms, donnés par Dieu, comme celui de Jésus 4, nous aimons vénérer même ce nom comme tel, parce que grâce à lui, nous avons pius de facilités à adorer la Personne divine qu'il représente.

Tout porte ou reçoit l'influence de notre activité sensible. «Notre imagination prend les teintes du ciel où nos yeux se perdent.» Nous disons que Dieu est le soleil de la vérité, la source de la vie, la lumière substantielle, le Père tout-puissant; que le péché est une tache, est ténèbres, une maladie et la mort de l'âme. Les symboles du pouvoir

sacerdotal, civil, voire académique, sont tirés des choses sensibles. Un carré d'étoffe deviendra l'emblème de la patrie et le sceptre est un bâton intentionnellement orné. Il n'y a pas moins d'éloquence, de force de persuasion dans le ton de la voix, dans les yeux et l'air de la personne que dans le choix des paroles 1.

«J'entendrai des regards que vous croirez muets.»

Dans l'état de justice originelle, par un privilège spécial, l'erreur ne pouvait s'infiltrer. Adam se servait des trésors de son imagination et de sa mémoire en les dominant, comme un peintre est maître de son pinceau et de ses couleurs. Adam possédait en sa plénitude, de la façon la plus délectable et poétique, la plus saine métaphysique; sans difficulté, il l'eût conservée et transmise, profonde et belle, à ses descendants.

Par suite de la perte des dons de justice originelle, nos facultés sensitives, au lieu d'être toujours dociles au commandement de la raison, souvent la gênent et même l'induisent en erreur. «Le corps, qui est constamment sujet à la corruption, appesantit l'âme et déprime l'intelligence qui voudrait beaucoup penser 2. »

On a fait dévier l'idéal des sciences, qui est d'avoir les choses pour principe et pour appui constant; le maître n'est qu'un moyen dont, à la longue, il faudrait pouvoir se passer 3. Aussi les dialecticiens ergoteurs, qui abondent aux temps de décadence, ne font pas progresser l'esprit et dans leurs développements il n'y a généralement qu'invention d'abstractions nouvelles. Certes, il nous est indispensable d'employer des termes abstraits pour désigner spécialement

une forme, qualité, perfection, mais nous ne créons rien de nouveau en soi. Célébrer la nativité, la passion, le triomphe du Christ n'est rien d'autre que de vénérer le Christ enfant, souffrant, glorieux. Une prière pour l'exaltation de l'Eglise doit être prier pour quelque chose de très concret. Le but n'est pas de songer à une forme vague, mais de saisir l'être subsistant dans sa totalité. Dieu et les anges connaissent ainsi 1.

Ayant perdu, en somme, la vraie puissance de penser, on s'applique souvent à du superficiel, à ce qui ne dépend que du libre arbitre des créatures; ce n'est pas vraiment se perfectionner. Accumuler les observations particulières, les récits uniquement historiques et s'y limiter, ce n'est pas apporter une lumière nouvelle à notre intelligence, ce n'est point faire progresser la vérité en nous. Nous devons être plus ou moins au courant d'une foule de faits divers, mais il ne faut pas que l'enseignement doctrinal ressemble à la lecture d'un journal. Saint Thomas écrivait avec son magnifique bon sens: Communicare ea quae sunt a voluntate creata, in quantum hujusmodi, non est illuminare; non enim pertinet ad perfectionem intellectus mei quid tu velis vel quid tu intelligas cognoscere, sed solum quid rei veritas habet 2.

Les préceptes de la rhétorique (et même du savoir-vivre) enseignés par des maîtres trop imparfaits nous enlèvent une part de spontanéité, belle et nécessaire, et nous risquons de tenir un langage purement conventionnel comme de mauvais acteurs en scène.

On comprend que, de sa «République», un des plus grands philosophes ait voulu exclure impitoyablement tous les demi-intellectuels, tous les beaux parleurs dissertant sur des principes qu'ils n'ont pas vécus. Ce sont des individus nuisibles au développement pacifique de la cité 1.

Platon bannissait aussi sévèrement la fiction sous toutes ses formes parce qu'il l'estimait un danger pour le bon sens.

Un homme perdant son fils se raidit en public contre sa douleur, tandis qu'il la laisse éclater en son privé. Mais au théâtre, le même homme, pour une fiction, se laisse aller en public à une vive émotion, qu'il condamne quand sa cause est véritable 2. Ici, le «divin» Platon ne nous paraît pas assez humain. Ce n'est pas les spectacles qu'il s'agit de condamner, mais un respect humain qui nous empêche de manifester ce que nous sommes et ce que nous éprouvons légitimement.

Parce que les sciences physiques nous sont plus naturelles que la philosophie, il est facile de troubler de jeunes esprits

en leur exposant des doutes sur la liberté humaine. On n'a qu'à raconter des cas pathologiques qu'il est aisé d'exploiter devant des inférieurs.

Que de fois n'avons-nous pas remarqué que, comme le peuple, nous avons été induits en erreur intentionnellement par une exposition partielle des faits.

Enfin parfois, on recourt à la force pour remplacer les arguments et extorquer un consentement. Tous les codes prévoient que des contrats conclus sous l'empire d'une crainte injuste peuvent être juridiquement annulés.

Même l'insistance à proclamer l'erreur a toujours quelque effet. «Mentez, mentez quand même, il en restera toujours quelque chose.»

Voilà des preuves bien convaincantes de notre faiblesse intellectuelle, causée par la prédominance du sensible.

PERFECTION DU COEUR

Quant à l'acquisition de la perfection du coeur, elle suppose un minimum de bien-être matériel. Léon XIII reprend un texte, souvent cité, de saint Thomas 1 lorsqu'il écrit 2 : «L'usage d'une certaine abondance de biens extérieurs est requis à l'exercice de la vertu.»

Il y a une relation si nécessaire entre l'usage des biens extérieurs et la perfection humaine que les Souverains Pontifes qui n'ont pour mission que de nous diriger vers cette perfection revendiquent énergiquement et dans sa plénitude le droit de nous instruire de l'emploi moral des choses matérielles 3.

L'activité humaine normale est un travail en partie manuel, c'est-à-dire composé et d'un élément matériel et d'un élément spirituel.

A ce sujet, le Docteur Angélique a écrit une des pages

les plus humaines de sa Summa contra Gentiles 1: Il est excessivement difficile d'atteindre le pur immatériel, dit-il; difficillimum est sensibilia transcendere, c'est pourquoi toujours par l'intermédiaire du sensible, nous tâchons de nous élever peu à peu. Ainsi, des victimes sont offertes à Dieu en sacrifice, non qu'il en ait besoin, mais pour que nous comprenions qu'il faut entièrement rapporter à Dieu notre être et tout ce que nous avons.

Nous nous soumettons dans notre état, à certaines cérémonies liturgiques, ablution, onction, manducation, imposition des mains; nous usons de formules diverses, auxquelles Dieu a attaché une vertu sanctificatrice 2.

On s'applique à bien remplir certains actes externes — prostration, génuflexion, invocation, chant — non pour rendre Dieu attentif à nous écouter, mais pour exciter la piété en notre coeur. D'où il apparaît, conclut saint Thomas, que ceux qui réprouvent ces choses semblent avoir oublié qu'ils sont des hommes. In quo etiam apparet quod se homines esse non meminerunt, dum sensibilium sibi representationem necessariam non judicant ad interiorem cognitionem et affectionem.

La tristesse qui est un des plus grands maux est soulagée par les pleurs et les gémissements 3; pour l'empêcher, on recourt parfois à des choses bien matérielles dont l'usage rejaillit sur la nature de nos affections: le sommeil, le bain, la chasse, le jeu, le vin, la musique, etc. 4

Il est des choses nobles qui nous aident à trouver le bonheur, ainsi la société de ceux qu'on aime:

«Je ne l'ai pas encore embrassé d'aujourd'hui»,

disait Andromaque désolée, cherchant un soulagement auprès de son enfant.

L'amour conjugal est requis au bonheur de l'immense majorité.

Le Christ nous a aimés même avec son coeur et ses apôtres s'attachaient tellement à sa présence sensible qu'elle dut leur être enlevée pour les obliger à se préparer à la venue de l'Esprit-Saint.

La jouissance prolongée d'une chose agréable fait que nous nous y attachons toujours davantage 1. Un éloignement persistant atténue la vivacité des sentiments. Loin des yeux, loin du coeur. «Croyez-vous qu'à son retour, le Fils de l'homme retrouve encore la foi sur terre?»

Toujours nos actes sont accompagnés d'une répercussion sensible 2. L'amour de l'homme et de la femme, perfecta et maxima amicitia, enseigne saint Thomas 3, n'a son épanouissement que dans le mariage, et seul le mariage consommé jouit de la plus parfaite indissolubilité.

Les grandes pensées viennent du coeur. Pour acquérir la perfection humaine totale, il ne suffit pas d'apprendre avec la tête, il faut apprendre aussi avec le coeur; il ne suffit pas de vouloir froidement avec la volonté, il faut vouloir ardemment avec son coeur; il ne suffit pas d'agir en exécutant chacun des mouvements prescrits, il faut agir avec tout son coeur. Dans ces expressions familières, on veut indiquer que pour accomplir le bien, une saine passion doit s'ajouter aux vertus purement intellectuelles. Le premier

de tous les commandements est qu'il faut aimer Dieu et de tout son coeur, et de toute son âme, et de tout son esprit, et de toutes ses forces 1.

Les faveurs que Dieu envoie, considérées en leur première origine, ne se distinguent pas de l'intelligence et de la volonté divines 2, mais dès qu'elles sont reçues en notre nature humaine, nous pensons qu'elles ont, comme nous, en plus d'un élément formel, un élément matériel. Elles supposent ou conservent et fortifient de bonnes dispositions corporelles.

A cause de la chute originelle, cette dépendance relative et secondaire de notre perfectionnement par rapport aux choses sensibles peut devenir une servitude et en pratique, elle nous entraîne souvent vers le mal.

Le Concile de Trente enseigne que même après le baptême, un foyer de concupiscence demeure en nous; il n'est pas en soi péché, mais il est une conséquence du péché et pousse au péché 3.

On sait par coeur les plaintes du grand Apôtre 4: «Je suis charnel, esclave de la concupiscence; je ne fais pas le bien que je désirerais ; je suis enclin au mal que je réprouve; je sais que le bien n'habite pas dans ma chair. Malheureux que je suis! Qui me délivrera de ce corps de mort?»

Un but secondaire du mariage est d'être un remède à la concupiscence 1, car il vaut mieux se marier que d'être dévoré de tentations 2. Afin d'éviter la fornication, que chacun ait son épouse 3. Je désire, dit encore saint Paul, que les veuves encore jeunes se remarient 4. Mariés, ne vous soustrayez pas l'un à l'autre, si ce n'est d'un commun accord, surtout pour mieux prier, puis reprenez votre vie commune, de peur que Satan ne vous tente 5.

Aussi saint Alphonse de Liguori enseignait que si un mari veut faire un assez long voyage, il devrait prendre sa femme avec lui 6.

Afin d'entretenir la joie, l'amour et la fidélité conjugales, l'épouse doit chercher à plaire à son mari et pour cela même recourir à certaines parures et ornements 7.

L'expression: — être sous l'empire d'une passion — est fréquente et très juste. «Il est impossible à celui qui est sous l'influence actuelle d'une passion à laquelle il consent, de vouloir la repousser; il adhère au but de cette passion tant qu'elle dure 8. » «Chacun juge selon ses dispositions, ainsi celui qui est furieux juge autrement durant sa colère et autrement quand elle a disparu; le luxurieux voit différemment au temps de sa folie et quand elle a passé. C'est pourquoi le Philosophe dit unusquisque qualis est, talis sibi finis videtur 9. » Cette doctrine d'Aristote a été reprise par tous les scolastiques anciens et modernes.

«Que tel homme place son bonheur suprême en telle chose, et un autre ailleurs..., cela convient à chacun d'après ses dispositions personnelles. Si elles changent, une autre chose apparaîtra meilleure, ainsi qu'on le remarque parfaitement en ceux que la passion fait agir. Si leur colère ou leur concupiscence viennent à disparaître, leur jugement devient tout différent 1

Pour illustrer cette doctrine, les maximes de La Rochefoucauld sont pleines d'intérêt et afin de ne pas les juger trop sévèrement, il faut se rappeler l'avertissement fondamental au lecteur: celui qui les a faites n'a considéré les hommes que dans cet état déplorable de la nature corrompue par le péché 2.

Voici quelques sentences caractéristiques 3 : La santé de l'âme n'est pas plus assurée pour nous que celle du corps, et quoique l'on paraisse éloigné des passions, on n'est pas moins en danger de s'y laisser emporter que de tomber malade quand on se porte bien. — Les humeurs du corps ont un cours ordinaire et réglé qui meut et qui tourne imperceptiblement notre volonté..., elles ont une part considérable à toutes nos actions sans que nous le puissions connaître. — Les passions plus ou moins violentes dépendent des diverses qualités et dispositions qu'ont le sang et les autres humeurs de notre corps. — Quand les vices nous quittent, nous nous flattons de la créance que c'est nous qui les quittons. — Lorsque les grands hommes se laissent abattre par la longueur de leurs infortunes, ils font voir qu'ils ne les soutenaient point par une force en leur pouvoir.

Il est plaisant de lire de Descartes qu'en 1617, poussé par un instinct belliqueux, «effet d'une chaleur de foie qui s'éteignit dans la suite», il prit du service dans l'armée de Maurice de Nassau.

Des circonstances en soi indifférentes produisent de singuliers effets.

La faim est mauvaise conseillère. Un petit excès dans le boire peut provoquer un grand trouble de l'esprit et parfois davantage 1. Qui ne connaît les ravages de l'alcoolisme. Dans le vin se cache spécialement la luxure 2. L'occasion fait le criminel, c'est-à-dire, décèle une inclination latente, qui n'avait besoin pour se manifester, que d'une simple excitation. «Le nez de Cléopâtre, dit Pascal, s'il eût été plus court, toute la face de la terre aurait changé 3. »

Le danger des peintures de la passion est représenté au vif par Dante au cinquième chant de l'Enfer où Francesca de Rimini raconte comment elle fut séduite en même temps que Paolo Malatesta par la lecture de Lancelot.

«Galeotto fu il libro e chi lo scrisse 4. »

«Criminels furent et le livre, et celui qui l'écrivit.»

Criminels devinrent ceux qui l'ayant lu, le vécurent ensemble.

Les anciens, pour expliquer certains effets, recouraient à des influences supérieures, qu'ils pensaient pouvoir localiser dans les astres. Sol et homo generant hominem, et bien que leurs expressions soient très défectueuses, cependant, elles cachent une part de vérité. s Les corps célestes, dit saint Thomas 5, ne peuvent rien causer directement dans la partie intellective de l'âme, cependant, ils y agissent indirectement

parce que le plus grand nombre suit la poussée des passions et les inclinations des sens sur lesquels il est manifeste que les corps célestes exercent leur activité 1. »

Il faut maintenir avec énergie qu'une créature ne peut agir sur l'intelligence et la volonté que par l'intermédiaire des sens en proposant un objet et ita aliqualiter inducere, non tamen immutare 2. C'est toujours librement que la volonté donne son consentement; elle peut toujours dire non. La concupiscence doit demeurer soumise à la volonté et être dominée par elle. Ainsi Dieu disait à Caïn irrité: «Sub te erit appetitus tuus et tu dominaberis illius 3. »

Pour résister plus facilement, il est nécessaire de mortifier les sens, puisque c'est leur trop grand laisser-aller qui nous entraîne. Là où l'admonition ne suffit pas, le bâton est nécessaire pour aider le pécheur à exercer des actes contraires à ceux qui ont favorisé son vice.

La mort elle-même peut préserver d'un plus grand mal, la damnation éternelle; à ce point de vue, elle peut être considérée comme une faveur pour certains hommes. Nous lisons au livre de la Sagesse: «Le juste a été enlevé de la terre de peur que la malice n'altérât son intelligence ou que la ruse ne pervertît son âme 4. » Le Christ a annoncé que les calamités et tribulations des derniers temps seront si terribles et déprimantes, que si Dieu ne les abrégeait nul ne saurait les tolérer avec assez de patience 5.

Pour nous, à ne considérer que les prévisions purement humaines, le passage de la mort est le plus incertain et le plus dangereux parce que nous ne savons rien des dispositions et impressions qui domineront alors en notre organisme corporel.

Tout cela doit suffire à démontrer notre servitude à l'égard des choses et événements matériels.

Au terme de cette revue rapide qui fait apparaître, plus que nous ne l'attendions peut-être, une partie de ce qu'il y a de matériel dans notre vie humaine, gardons-nous de tout excès d'intellectualisme et redisons avec un bon sens simple et joyeux

«Guenille si l'on veut, ma guenille m'est chère.»
«Je vis de bonne soupe et non de beau langage.»

Nous louons les hommes puissants et forts, des chefs qui, comme les héros d'Homère, l'emportent sur tous leurs sujets, non seulement en intelligence, mais encore en vigueur physique.

Nous serait-il permis de dire à nos chers étudiants que nous devons aimer tout cet univers matériel qui constitue les richesses naturelles. Nous aurons plus d'exactitude en des choses réputées petites et nous ne croirons pas qu'on puisse être savant en vivant dans les nuages.

La nature est belle et féconde; si notre science, comme elle le doit, exprime cette nature, elle sera aussi belle et féconde. Qu'elle ne rappelle pas le scolasticisme, le verbiage ennuyeux et stérile des époques de décadence.

Notre joie doit être totale et quand il s'agit de jeunes hommes, nous trouvons normal qu'entre eux, pourvu qu'ils n'incommodent pas le prochain, ils aient parfois dans leurs chants quelque chose de violent. Il y a une harmonie dans la violence si elle correspond aux sentiments réels d'une nature saine.

Nous ne voulons pas une amitié platonique, conventionnelle. Nous devons faire un bien réel, des plus concrets et ne pas croire que la charité est satisfaite par un discours

ou une aumône donnée à une société anonyme. Il nous faut une compassion large, profonde, efficace et quand bien même les larmes couleraient de nos yeux, ne les retenons pas. Nous avons lu dans l'Iliade le sauvage désespoir du grand Achille à la mort de Patrocle 1, la liturgie nous fait souvent redire les lamentations de David pour Jonathas, tué sur la montagne de Gelboé 2. Le saint Evangile nous fait remarquer plusieurs fois que Jésus pleura 3.

Lorsque nous-mêmes, nous avons grand'peine à pratiquer les vertus humaines «politiques», selon l'expression de Plotin et Macrobe; quand nous ne songeons pas même à acquérir les vertus «purifiantes», qui nous font tendre vers Dieu 4, ne nous établissons pas maîtres de perfection et n'exigeons pas des autres qu'ils possèdent les «vertus d'un coeur purifié», ne leur demandons pas des renoncements héroïques comme des choses qui nous seraient habituelles.

Le sceau de notre Université représente le Christ-Roi, le vrai Chef de la nature humaine, son seul exemplaire parfait. Le voeu le meilleur, celui de la béatitude, consiste à souhaiter la ressemblance avec ce divin modèle. Puissions-nous aussi, selon la belle métaphore biblique, pleine de force et de poésie Habere nomen ejus scriptum in frontibus nostris, — porter son nom divin écrit sur nos fronts glorieux.