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Rektorats Reden © Prof. Schwinges
DISCOURS D'INSTALLATION
1940-1947
Lausanne — Imprimerie Vaudoise — 1950

DISCOURS DE M. LE

PROFESSEUR CHARLES GILLIARD
recteur entrant en charge
Monsieur le chef du Département,

Veuillez agréer mes remerciements pour vos aimables paroles et me permettre de reporter sur 1'Université toute la bienveillance que vous m'avez témoignée.

Monsieur le prorecteur,

Je vous apporte l'expression de la reconnaissance de vos collègues pour le travail que vous avez accompli. Vous avez failli y compromettre votre santé. Nous faisons tous nos voeux pour que celle-ci se raffermisse maintenant que vous êtes déchargé du poids de ces responsabilités. Cela est bien nécessaire, car l'Université aura encore besoin de votre expérience, puisque, selon toutes probabilités, vous serez prorecteur pendant quatre ans.

Monsieur le représentant des étudiants,

Au nom de l'Université que j'ai l'honneur de représenter ici, je vous remercie de l'hommage que vous êtes venu lui apporter, et qu'elle mérite.

Je suis certain que, vous et vos camarades, vous montrerez dignes du privilège qui est le vôtre et n'oublierez pas les devoirs qui vous incombent.

Le XIXe siècle a cru à Ja vertu de l'enseignement. Comme jadis Socrate, beaucoup de gens se sont figuré que les hommes qui se conduisent mal péchaient par ignorance. Le développement de l'instruction amènerait donc le triomphe du bien. C'était là une de ces affirmations qui accompagnaient l'idéologie du progrès.

Comme s'il suffisait de connaître le bien pour le pouvoir faire, quelqu'un a dit: «Ouvrez une école et vous fermez une prison». Cet auteur — on dit que c'est un grand poète — oubliait à tout le moins que, lorsque les gens ne savaient pas écrire, ils échappaient à la tentation de commettre des faux en écritures. Il oubliait surtout que l'homme est de nature irrémédiablement pervers et que, s'il arrive parfois à quelques-uns de faire le bien, c'est le résultat d'une grace miraculeuse.

Si l'instruction n'engendre pas la vertu, elle ne procure pas davantage le bonheur. Certainement, au cours des millénaires qui nous ont précédés, il y

a eu des hommes qui ne savaient rien de tout ce que nous nous faisons gloire de savoir et qui ont été heureux, plus heureux que nous peut-être. Et personne ne peut raisonnablement soutenir que nos contemporains soient plus satisfaits de leur sort, bien qu'ils sachent, ou croient savoir, beaucoup de choses.

S'il en est ainsi, quelle est donc la valeur de cette instruction que l'Etat soutient si généreusement et que tant de maitres distribuent avec un dévouement admirable? C'est une question que l'on est en droit de se poser en un jour comme celui-ci.

Même celui qui doute de la valeur morale de l'instruction ne peut contester son extrême utilité. Bien que l'on puisse être heureux, et même gagner de l'argent — ce qui nest pas la même chose — sans savoir ni lire ni écrire, il est certain que les connaissances élémentaires que les enfants acquièrent à l'école primaire décuplent ou centuplent leurs possibilités. L'enseignement du premier degré est incontestablement celui de ce qui est utile.

Il n'en est pas de même des matières qui figurent au programme de l'instruction secondaire. Il va bien sans dire que ni le grec ni le latin, ni les littératures modernes, ni les mathématiques, ni même les sciences ne sont utiles, si nous employons ce mot dans le même sens que tout à l'heure, Ii est évident que l'on peut être pasteur en ignorant la physique, être médecin en ne connaissant pas les mathématiques, et ainsi de suite.

Les candidats qui échouent au baccalauréat savent bien dire que leur échec provient de leur faiblesse en des matières qui ne leur seront plus tard d'aucune utilité et il est arrivé à celui qui vous parle d'entendre des plaintes amères à ce propos. «A quoi est-ce que cela sert?» disait le candidat malheureux en parlant de la discipline qui avait entraîné son échec. «A quoi est-ce que cela sert?» répétaient les parents irrités. A rien, évidemment, à rien, si l'on considère les choses de ce point de vue.

A rien. Et c'est là précisément la noblesse et la valeur, la seule valeur de l'enseignement secondaire: on y enseigne des choses qui sont dépouillées de toute utilité directe. Lorsque l'on a réparé le bâtiment de l'Ancienne Académie, s'il y avait eu, à l'entrée du Gymnase, une porte qui eût pu recevoir une inscription lapidaire, le directeur d'alors aurait demandé que l'on y gravât ces mots:

Ici, l'on n'enseigne que des choses inutiles.

Privilège immense, que celui des jeunes gens qui sont admis à cette école! Pouvoir consacrer huit années de leur vie au développement de leur esprit par l'étude désintéressée! heure trop brève, et qui ne se retrouvera plus!

Et précisément parce que le caractère essentiel de cet enseignement est d'être désintéressé, les matières qui lui conviennent le mieux sont les mathématiques et les langues anciennes: cet admirable et inutile jeu de l'esprit qu'est la géometrie analytique; cet incomparable exercice d'assouplissement qu'est l'étude du grec et du latin, parce que ce sont des langues que l'on ne parle plus.

C'est pour cela que l'enseignement secondaire basé sur l'étude des sciences ou des langues modernes obtient des résultats que l'expérience a montrés inférieurs. Non que ces disciplines soient en elles-mêmes dun ordre inférieur; pas du tout; mais parce que leurs méthodes, quelque soin qu'on y mette, sont toujours entachées de préoccupations utilitaires.

Qu'en est-il, enfin, des études universitaires? demandera-t-on. Remarquons tout d'abord que pour une part, pour une grande part dans plusieurs facultés

ou écoles, ces études ont un cachet professionnel très marqué. C'est à la technique, à la technique nécessaire d'une profession que préparent beaucoup de nos cours, de nos cliniques et de nos laboratoires.

Mais ce qui distingue les universités dignes de ce nom des hautes écoles professionnelles, c'est que, à côté de cet enseignement pratique indispensable, elles se font gloire de distribuer à leurs étudiants quelque chose de plus: l'esprit scientifique.

Il fut un temps, et il n'est pas bien éloigné de nous, il fut un temps où l'on croyait à l'avenir de la science; il fut un temps où l'on croyait qu'elle apporterait à l'humanité la lumière et la vérité.

Il semble que l'on en soit bien revenu. Si la faillite de la science qu'annonçait Brunetière était une formule excessive, qui ne s'expliquait que par le spectacle des prétentions illusoires qu'il avait sous les yeux, il paraît certain aujourd'hui que les savants les plus consciencieux et les plus grands ont bien dû reconnaitre que, quelque magnifiques que fussent leurs déouvertes, elles n'apportaient pas la solution définitive au problème essentiel, à celui de la raison des choses.

Les trouvailles les plus merveilleuses non seulement déruisent ce que l'on tenait pour acquis, mais posent de nouvelles questions. N'est-ce pas ce que nous avons entendu retentir comme un refrain dans une circonstance analogue à celle-ci, quand il y a quelques années, lors de l'installation de nouveaux professeurs ordinaires de sciences ou de médecine, nos collègues, sans s'être concertés, sont venus les uns après les autres nous le répéter?

Le vrai savant est comme un homme qui s'avance dans le brouillard: la brume s'écarte devant lui, mais se referme derrière lui avec une égale rapidité si bien que l'espace de maigre clarté demeure toujours aussi étroit.

Qu'enseigne-t-on donc à l'Université? Quel est le plus haut degré de la connaissance que puisse atteindre le chercheur sincère qui s'asseoit sur ses bancs? C'est l'aveu de son ignorance.

Plus il médite et plus il travaille, plus il constate les lacunes de son savoir. Reconnaitre l'étendue de son ignorance est la seule attitude qu'il puisse avoir.

Messieurs les étudiants, voilà le caractère spécifique de ce véritable esprit scientifique que vous avez le privilège de pouvoir acquérir ici. Si vous sortez de l'université en vous figurant que vous savez quelque chose, en affirmant d'un ton tranchant des vérités qui ne sont qu'apparence, vous aurez perdu votre temps dans nos auditoires; vous n'aurez rien compris aux études universitaires.

Mais, si vous voulez être dignes de la maison qui vous reçoit et qui cherche à vous instruire, il vous faut pouvoir la quitter en avouant humblement que vous ne savez pas, que toute votre vie ne sera pas trop longue pour chercher encore et ne point vous décourager par la perspective de ne pas trouver,

Avouer humblement son ignorance. Attitude que l'homme n'aime pas, parce qu'elle ne flatte pas sa vanité, parce qu'elle l'oblige à reconnaitre une chose qui lui répugne: sa petitesse.