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L'ENTREMISE PONTIFICALE DE 1917 POUR LA PAIX

DISCOURS RECTORAL
PRONONCÉ LE 15 NOVEMBRE 1944
A L'OCCASION DE L'OUVERTURE SOLENNELLE
DE L'ANNÉE ACADÉMIQUE PAR
GASTON CASTELLA

Il n'a jamais paru aussi clairement qu'en cette heure de cruels soucis combien il est nécessaire de reconstruire la société humaine sur le fondement assuré de la sagesse chrétienne, et que seul le droit public chrétien peut servir de base à une paix juste et durable. " Ce sont les propres termes de Mgr Pacelli, aujourd'hui Sa Sainteté Pie XII, en remettant, le 29 mai 1917, comme nonce apostolique, ses lettres de créance à Louis III, roi de Bavière. L'arrivée à Munich de l'ambassadeur du Saint-Siège marquait le début d'une nouvelle phase de l'action du Vatican en faveur de la paix. C'est bien la paix qui a occupé tout le pontificat de Benoît XV (3 septembre 1914 - 22 janvier 1922), au milieu des angoisses les plus terribles et, le plus souvent, des incompréhensions les plus douloureuses.

Pie X était mort le 20 août 1914, au premier mois des hostilités, qu'il avait prévues et redoutées, en

recommandant à Dieu la chrétienté divisée et en suppliant les chefs d'Etat d'arrêter le fléau. Benoît XV, dès le début de son règne, mesura l'étendue du désastre qui ravageait l'Europe et n'hésita pas à affirmer son «horreur» de la guerre, qualifiée par lui de «monstrueuse», alors que des orateurs sacrés eux-mêmes osaient célébrer la beauté glorieuse et l'utilité purificatrice des hécatombes. La guerre, aux yeux du Pape, était un crime odieux, indigne des peuples nourris de 1'Evangile. Il avait discerné, avec une acuité douloureuse, la folie criminelle d'un conflit, premier assaut meurtrier contre l'Europe et la civilisation chrétienne. Aussi, tous ses efforts devaient-ils tendre à rétablir une paix «juste et durable». L'entremise pontificale, dont on va tenter ici de retracer les péripéties, marqua le point culminant de son action pacificatrice. Elle correspondait si bien aux vues profondes et immuables du Saint-Père qu'il est indiqué de rappeler, avant d'en aborder le récit, les paroles et les actes, inspirés du même esprit, qui l'ont précédée 1.

Sa carrière l'y avait longuement préparé. Agé de soixante ans, ancien élève de l'Académie des Nobles

ecclésiastiques, sorte de Haute Ecole des sciences politiques, Giacomo della Chiesa avait été, à la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires, le collaborateur du futur cardinal Rampolla. Le secrétaire d'Etat de Léon XIII en fit son substitut et Mgr Merry del Val, choisi par Pie X comme secrétaire d'Etat, le garda auprès de lui pendant quatre ans. Archevêque de Bologne depuis 1907, Mgr della Chiesa était cardinal depuis le 25 mai 1914 lorsque le conclave l'élut pape, le 3 septembre de la même année.

Issu d'une ancienne famille noble de l'Italie du Nord, Benoît XV était réservé, peu démonstratif, d'une bonté grave et délicate et d'une grande piété. «Des yeux très vifs éclairant un visage irrégulier, une taille inférieure à la moyenne, une attitude naturellement noble, l'air et les manières d'un grand seigneur, tel apparaissait Benoît XV. Au moral, une remarquable curiosité d'esprit, un goût très prononcé pour les idées nouvelles, que tempérait cependant le respect de la tradition; une grande et constante ardeur au travail; une affabilité gracieuse et charmante, qui

était, chez lui, la forme extérieure et pour ainsi dire mondaine de la bonté. Léon XIII et Rampolla exigeaient de leurs collaborateurs immédiats un labeur énorme et une entière docilité. On retrouvait chez Benoît XV la double marque de cette discipline longtemps et passionnément suivie 2. » Longtemps guidé et soutenu par la pensée nette et impérieuse de ses chefs, Benoît XV n'avait peut-être pas toutes les qualités nécessaires pour dominer les questions «par cette intuition rapide et vaste qui distingue les vrais hommes d'Etat». Mais il avait été mêlé à toutes les grandes affaires qui intéressent l'Eglise dans le monde entier; nul doute qu'il n'ait été choisi en raison de sa grande expérience politique et de ses qualités diplomatiques.

Au lendemain du pontificat de Pie X, période de recueillement, de concentration, d'épuration nécessaire, mais aussi d'isolement politique, le Saint-Siège était-il en situation de jouer le rôle d'arbitre suprême auquel le destinaient son caractère universel et sa fonction historique? La guerre mettait l'Eglise catholique dans une situation extrêmement délicate, tant du point de vue politique que du point de vue de sa mission religieuse, spirituelle et morale. Politiquement, elle se trouvait prise entre deux feux, exposée à des conséquences graves si elle prenait parti pour l'un ou l'autre des camps belligérants. Au point de vue spirituel et ecclésiastique, sa position n'était pas moins difficile.

La guerre désorganisait les communications du Vatican avec les prêtres et les fidèles des deux camps et restreignait dans les Etats en guerre la liberté de l'Eglise, entravait l'oeuvre d'organisation et de propagande catholique, mettait le clergé sous l'autorité, ou du moins sous l'influence accrue de l'Etat. Le bouleversement moral causé par la guerre ne pouvait pas non plus servir l'Eglise catholique. Les institutions catholiques et les dirigeants du catholicisme étaient partout contraints de prendre position en faveur des aspirations de leur pays et de ses buts de guerre, et ainsi se trouvait diminuée la puissante solidarité internationale qui avait jusqu'alors uni les catholiques.

Les sentiments personnels du Souverain Pontife l'inclinaient à faire tous ses efforts pour mettre un terme à la tuerie; les intérêts supérieurs de l'Eglise et de l'humanité l'y poussaient de façon plus pressante encore. Si le Saint-Siège ne pouvait oublier ni ses préférences naturelles pour l'Autriche-Hongrie, le principal Etat catholique d'Europe, ni l'attitude d'hostilité d'autres Etats, non catholiques ou attachés à une politique anticléricale prononcée, le Saint-Père avait toujours présente à sa conscience la mission éternelle de l'Eglise, qui fait du Vicaire du Christ le Père commun de tous les fidèles. L'intérêt de l'humanité s'accordait pleinement avec celui de la Papauté et de l'Eglise.

Le Saint-Siège est en situation de voir les choses de plus haut que les différents Etats, si grands que

puissent être leurs intérêts et leurs buts nationaux. Pendant la première guerre mondiale, comme à d'autres moments de l'histoire, le Pape savait que tous les belligérants étaient entrés en lice afin de poursuivre la politique que leur dictaient leurs aspirations nationales et leurs traditions historiques. Il n'ignorait pas que les deux parties s'accusaient mutuellement d'être responsables de la guerre, mais, ancien diplomate lui-même, il savait quels trésors d'ingéniosité utilisent les chancelleries pour rejeter la faute sur l'adversaire. Tous les peuples n'ont-ils pas cru, en 1914 comme en tant d'autres occasions, que leur patrie était attaquée par des voisins sans scrupule? L'expérience de la politique, comme la connaissance de l'histoire, lui avaient appris sans doute qu'il ne faut peut-être pas supposer trop d'intentions dans les actes, ni trop d'unité dans les hommes. Peut-être aussi avait-il cru reconnaître que, si personne n'avait délibérément voulu précipiter l'avalanche dévastatrice, tout le monde avait choisi, consciemment ou non, la route qui conduisait à l'abîme 3.

Et comment douter qu'un Pape qui offrait sa vie pour le rétablissement de la paix ait pu vouloir autre chose que le retour de l'ordre chrétien dans la concorde humaine?

Le premier acte public du nouveau Pape, cinq jours après son élection, un mois après l'ouverture des hostilités, fut l'appel Ubi primum du 8 septembre 1914, en la fête de la Nativité de la Vierge, adressé aux catholiques du monde entier 4. «Nous avons été frappé d'une horreur et d'une angoisse inexprimables par le spectacle monstrueux de cette guerre, dans laquelle une si grande partie de l'Europe, ravagée par le fer et le feu, ruisselle de sang chrétien.» Unissant dans un même amour paternel «tous ceux qui sont des agneaux et des brebis» du troupeau à lui confié par le Bon Pasteur, «prêt à donner même Notre vie pour leur salut à tous», le Pontife se disait «fermement •décidé à ne rien négliger de ce qui sera en Notre pouvoir pour hâter la fin d'une si grande calamité». Il invitait et exhortait tout le monde à prier Dieu et sa Mère et conjurait les chefs des peuples

«d'incliner désormais leurs coeurs à l'oubli de leurs différends en vue du salut de la société humaine». C'était déjà le programme de tout le pontificat.

Deux mois après paraissait la première encyclique de Benoît XV, Ad beatissimi Apostolorum Principis cathedram, datée du 1er novembre 1914, en la solennité de la Toussaint, veille du Jour des morts, et promulguée le 16. Nous n'en retiendrons ici que ce qui a trait aux causes profondes de la guerre. Le Pape discernait «quatre chefs de désordre»: «L'absence de bienveillance mutuelle dans les rapports des hommes entre eux, le mépris de l'autorité, les luttes injustes des différentes classes de citoyens, les appétits désordonnés des biens périssables, comme s'il n'y en avait pas d'autres, supérieurs de beaucoup, proposés à l'activité humaine.» Il rappelait l'origine du pouvoir et invitait les gouvernements à considérer «s'il est conforme à une sage politique de vouloir exclure la doctrine de l'Evangile et de l'Eglise du gouvernement et de l'instruction publique de la jeunesse». C'était indiquer la racine même du mal, fauteur de tous les désordres, qui minait la société. Il terminait ainsi: «Donnez, Seigneur, la paix à notre temps 5. »

Quelques semaines plus tard, le Saint-Père élevait de nouveau la voix pour proposer une trêve de Noël. «Chère espérance» qui fut déçue sans qu'il se décourageât

en rien, puisque, le 24 décembre, dans son allocution au Sacré-Collège, il déclarait: «Nous entendons persévérer dans nos efforts pour hâter le terme de cette calamité ou pour en alléger au moins les tristes conséquences.» Le 22 janvier 1915, dans une allocution consistoriale, il déplorait une fois de plus les maux de la guerre et disait l'obligation où il se trouvait de garder l'impartialité la plus absolue. Réponse indirecte à ceux qui, dans les milieux de l'Entente, le déclaraient favorable aux Empires centraux et, dans les cercles austro-allemands, le dépeignaient comme inclinant vers les Alliés. Le 7 février, le Pape présidait à St-Pierre des prières pour la paix. Le 20 mai, il réprouvait l'emploi des moyens contraires aux lois de l'humanité et du droit des gens. Le 28 juillet de la même année, à l'occasion du premier anniversaire de la guerre, c'était une nouvelle et pressante exhortation en faveur de la paix: «Pourquoi ne pas peser dès maintenant avec une confiance sereine les droits et les justes aspirations des peuples? Pourquoi ne pas commencer, avec une volonté sincère, un échange de vues direct ou indirect à l'effet de tenir compte, dans la mesure du possible, de ces droits et de ces aspirations et d'arriver ainsi à la fin de cette horrible lutte, comme il est advenu en d'autres circonstances analogues 6 ? » Mais sa voix resta sans

écho et le massacre continua avec des moyens toujours accrus. L'exhortation fut suivie, le 2 septembre, d'une démarche du cardinal Gibbons auprès de W. Wilson, président des Etats-Unis; elle n'eut point de résultat.

Entre temps, l'Italie s'était jointe (23 mai 1915) aux ennemis des Empires centraux et, le 26 avril, le traité de Londres, qui réglait sa participation à la guerre, avait stipulé à l'article XV: «La France, la Grande-Bretagne et la Russie appuieront l'opposition que l'Italie formera à toute proposition tendant à introduire un représentant du Saint-Siège dans toutes les négociations pour la paix et pour le règlement des questions soulevées par la présente guerre.» Le Quirinal et la Consultà, qui ne voulaient pas qu'on soulevât la «question romaine» lorsqu'on ferait le traité de paix, ne souhaitaient pas davantage que le Vatican s'entremît auparavant en faveur de la paix.

Cependant, non seulement on n'écoutait pas le Pape, mais on défigurait encore sa pensée. Une interview que Benoît XV accorda au début de l'été de 1915 à un journaliste français fut racontée avec tant d'inexactitude dans La Liberté, de Paris, que le Saint-Siège dut remettre les choses au point 7. Ni la rectification du cardinal Gasparri, secrétaire d'Etat, ni les lettres du Souverain Pontife lui-même au cardinal

Amette, archevêque de Paris, aux évêques allemands et au cardinal-vicaire Pompili ne mirent fin à la polémique. L'Osservatore romano publiait en vain des démentis et des mises au point et, au début de l'année 1916, le Pape ne cessait d'être accusé, en France et en Italie surtout, de chercher à obtenir des belligérants une paix blanche, favorable aux Empires centraux. Ce que voulait le Vatican, c'était, à la vérité, une paix de justice et de dignité qui mît fin, comme il l'écrivait le 4 mars au cardinal-vicaire, à cette guerre «qui Nous apparaît comme un suicide de l'Europe civilisée». Dans une allocution consistoriale, le 4 décembre de la même année, à l'occasion de la codification du droit canonique, et le 24 décembre, lors de la réception des cardinaux pour la fête de Noël, il revint sur son désir ardent de paix.

Au cours de l'année 1915, Erzberger, le véritable chef du parti catholique allemand, le Centre, dont le nom reviendra plus loin, avait entretenu le chancelier Bethmann-Hollweg et le ministre des Affaires étrangères Jagow de l'intention qu'avait le Pape de faire une démarche préparatoire en vue de la paix. Erzberger reçut alors mission d'informer le Vatican que si l'empereur recevait une lettre du Saint-Père, il s'empresserait de répondre que l'Allemagne était prête à négocier. En juin 1916, toujours à en croire Erzberger, il aurait été prié de communiquer officieusement au Saint-Siège que le gouvernement allemand verrait avec plaisir une intervention du Pape en faveur de la paix et lui en

serait reconnaissant; de nouveaux pourparlers eurent lieu en novembre 1916 8.

Il ne faut pas perdre de vue non plus que, depuis l'élection de Benoît XV, le parti catholique allemand, d'accord avec le gouvernement, cherchait à gagner le Saint-Siège à la cause de l'Allemagne, à s'assurer au moins sa neutralité bienveillante; des tentatives avaient été faites pour que, lors du règlement à intervenir entre les belligérants, il fût possible au Pape de poser devant les puissances assemblées la Question romaine et d'en lier la solution à celle des autres problèmes qu'elles auraient à résoudre. Des projets de rétablissement du pouvoir temporel avaient été élaborés; l'un d'eux, très détaillé, était l'oeuvre d'Erzberger et avait obtenu l'agrément tant du gouvernement allemand que de l'Autriche. Erzberger s'était, en outre, ingénié à trouver quelque moyen d'assurer au Pape une certaine participation, à titre de souverain indépendant, au congrès qui mettrait fin aux hostilités 9. Mais le cardinal Gasparri avait alors défini clairement la pensée pontificale: le Pape «attendait le règlement convenable de la situation du Saint-Siège, non pas des armes étrangères, mais du triomphe des sentiments de justice dont il souhaite la diffusion de plus en plus large au sein de la nation italienne 10 ».

A la fin de l'année 1916, les coalitions rivales avaient éprouvé de lourdes déceptions, des difficultés de politique intérieure s'annonçaient, et deux événements diplomatiques s'étaient produits: l'offre de paix des Empires centraux, de la Bulgarie et de la Turquie, du 12 décembre, et la note du Président Wilson du 18 décembre, dans laquelle il demandait aux belligérants d'indiquer leurs buts de guerre et leurs conditions de paix et offrait sa médiation, à laquelle il songeait d'ailleurs depuis l'automne de 1914 11. La première, sur un ton de vainqueurs, semble avoir visé surtout à améliorer la situation morale des Empires centraux à l'égard des neutres et surtout à l'égard du plus grand d'entre eux, les Etats-Unis; elle se gardait d'indiquer un programme précis et fut aussitôt repoussée par l'Entente. La seconde éveilla la méfiance dans les deux camps. L'Allemagne ne se souciait ni d'une médiation américaine, ni d'une conférence internationale;

l'Entente se borna à énumérer les conditions générales de la paix en des formules parfois ambiguës 12.

Le Saint-Siège fut informé de l'offre allemande du 12 décembre par le ministre de Prusse près le Vatican et par la démarche du ministre des Affaires étrangères austro-hongrois, comte Czernin, auprès du nonce à Vienne. Les deux notes, l'allemande et l'autrichienne, exprimaient l'espoir que le Vatican soutiendrait l'action diplomatique des quatre puissances en faveur de la paix. Le Saint-Siège n'entreprit pas de démarches en faveur de l'offre allemande 13. Les Empires centraux

répondirent le 26 décembre à la note Wilson en préconisant la rencontre aussitôt que possible dans une ville neutre de représentants des Etats belligérants. A la fin de non-recevoir de l'Entente, en date du 30 décembre, les Empires centraux répliquèrent, le 11 janvier 1917, en rejetant sur leurs ennemis la responsabilité de la continuation de la guerre 14. Le lendemain, 12 janvier, l'Entente répondait, comme on l'a dit, à la note Wilson.

Pour compléter l'histoire des négociations qui ont précédé la démarche du Saint-Siège, il faut signaler encore les démarches engagées par l'intermédiaire du prince Sixte de Bourbon-Parme, beau-frère de l'empereur Charles, dont l'initiative appartenait à l'Autriche, et le voyage d'Erzberger à Vienne au mois d'avril 1917. Cette démarche et ce voyage avaient pour raison profonde la situation extrêmement grave de l'Autriche-Hongrie. Erzberger, qui voyageait avec l'approbation et peut-être sur l'ordre du gouvernement allemand, conféra à Vienne avec Czernin et fut reçu

en audience par l'empereur Charles qui lui donna connaissance du rapport très alarmant présenté par Czernin quelques jours auparavant.

«Un peu après son voyage à Vienne, Erzberger se rend en Suisse, s'y rencontre à Lucerne avec le prince de Bülow, prend contact à Olten avec les membres dirigeants de l'Union catholique internationale récemment constituée. Tout aussitôt, dans certains journaux catholiques de langue allemande, on commence à parler de la paix; dès le 17 mai, la Bayerische Staatszeitung, organe du comte Hertling, chef du gouvernement bavarois, se prononce pour une paix sans annexions, et, à partir du 1er juin, il est souvent fait allusion dans la presse catholique à une médiation du Pape 15.» Le 29 mai, le nouveau nonce à Munich, Mgr Pacelli — aujourd'hui Sa Sainteté Pie XII — présentait ses lettres de créance au roi de Bavière et prononçait un discours qui peut être considéré comme préparant ses futurs entretiens avec le gouvernement allemand.

Mais, au printemps de 1917, la situation politique s'était modifiée profondément par l'entrée en guerre

des Etats-Unis, conséquence de la guerre sous-marine déclenchée par l'Allemagne; le 2 avril 1917, le Congrès, sur la demande de Wilson, déclarait «l'état de guerre avec l'Allemagne».

C'est à la suite de cet événement, si gros de conséquences pour le développement ultérieur du conflit mondial, que le Saint-Siège entreprit des sondages en vue d'une entremise pour la paix. Il soumit aux puissances de l'Entente un exposé des vues de leurs principaux hommes d'Etat en les priant de les examiner, de les compléter et d'exprimer leur opinion 16. Puis il chargea la nonciature de Munich de se renseigner sur les dispositions de l'Allemagne et de l'amener à ses propres vues 17. Sur l'ordre du nonce, Mgr Aversa, l'auditeur de la nonciature, Mgr Schioppa, pria le député catholique Victor Naumann de rédiger sur la situation un mémoire qui serait transmis à Rome. Le parlementaire accepta d'autant plus volontiers cette mission qu'il tenait pour urgent que le Saint-Siège entreprît au plus tôt une action en faveur de la paix afin d'éviter les plus graves dommages à l'Eglise (avril 1917) 18. Au même moment, le Vatican désigna un nouveau nonce à Munich en la personne de Monseigneur

Eugène Pacelli, jusqu'alors secrétaire de la Congrégation des Affaires ecclésiastiques extraordinaires. Le 29 mai, comme on l'a déjà rappelé, le nouveau nonce remettait ses lettres de créance au roi de Bavière, et, dans un entretien avec Naumann, il lui déclara que le Pape ferait tous ses efforts en faveur de la paix si seulement il connaissait auparavant les voeux du gouvernement impérial 19.

Le Saint-Siège ne tarda pas à pousser plus loin ses démarches. Le 13 juin, il adressa une lettre au gouvernement de Berlin par laquelle il le priait de lui faire connaître ses conditions de paix. Le Vatican y insistait déjà sur l'importance du rétablissement de l'indépendance de la Belgique 20. Le 26 juin, Monseigneur Pacelli eut avec le chancelier Bethmann-Hollweg un entretien fort important. «L'envoyé du Saint-Siège fit ressortir l'intérêt qu'il y aurait à ce que le Pape fût pleinement renseigné sur les intentions de l'Allemagne, afin de pouvoir, le moment venu, agir avec sûreté en vue de la paix. J'eus l'impression, écrit le chancelier (dans ses Betrachtungen zum Weltkriege II, 211-212) ... que le nonce ... s'acquittait auprès de moi d'une mission bien définie...» Dans ses réponses, Bethmann-Hollweg s'attacha à trois points principaux: la limitation des armements, que

l'Allemagne acceptait en principe, pourvu qu'elle fût commune à toutes les puissances; l'indépendance de la Belgique, que l'Allemagne se disait prête à restaurer, pourvu que la Belgique ne tombât pas dans la dépendance politique, militaire et financière de l'Angleterre et de la France; l'Alsace-Lorraine qui ne sera pas un obstacle insurmontable à une entente entre l'Allemagne et la France, moyennant certaines concessions en échange de certaines autres; des rectifications de frontière peuvent être envisagées 21.

Trois jours plus tard, le 29 juin, le nonce eut un entretien à Kreuznach avec Guillaume II; il en ressort que l'empereur désirait fort une intervention du Pape en faveur de la paix. Le nonce remit à l'empereur une lettre du Souverain Pontife qui rappelait les efforts du Saint-Siège en faveur de la paix. L'envoyé du Saint-Siège ajouta que Benoît XV priait instamment l'empereur de mettre fin le plus tôt possible aux horreurs du carnage, même si l'Allemagne devait renoncer pour cela à certains de ses buts de guerre. Guillaume affirma la volonté de paix de son peuple, exprima ses regrets que le Saint-Siège eût gardé le silence sur l'offre de paix allemande de 1916, et insista sur les dangers que présentait, à son avis, l'action du socialisme international en faveur de la paix: allusion au congrès de la IIe Internationale, à Stockholm 22. Le

lendemain, 30 juin, le nonce était reçu en audience à Munich par l'empereur d'Autriche, tout acquis à la paix en raison de la situation très grave de la Double monarchie: le rapport de Czernin à l'empereur Charles, du 12 avril, communiqué au gouvernement allemand, déclarait: «Nous sommes à bout de forces et l'Allemagne n'a plus à compter sur nous à dater de la fin de l'été 23.»

Pour tous les belligérants, d'ailleurs, le printemps et l'été de 1917 furent des dates critiques. De part et d'autre, le sort des armes ne réservait que déceptions et, dans tous les pays, «l'arrière» donnait des signes de lassitude; l'opinion publique commençait à se demander avec une impatience inquiète combien de temps encore durerait l'épreuve; les peuples étaient disposés à prêter l'oreille à ceux qui conseillaient de mettre fin le plus tôt possible à la vaine bataille. L'Entente cherchait une décision militaire: elle échoua. L'Allemagne comptait sur la guerre sous-marine: elle vit cet espoir lui échapper et les Etats-Unis se déclarer

contre elle. Le tsarisme s'était effondré au mois de mars, et le peuple russe, détournant les yeux de la lutte extérieure, était dominé par les préoccupations de sa réorganisation politique intérieure. Après quelques mois de lutte contre les libéraux, les bolchéviks, en novembre, seront maîtres de la situation et songeront tout de suite à la paix. Dès le mois de mai 1917, l'Internationale convoquait à Stockholm une conférence socialiste. En France, chez les travailleurs et dans l'armée, se manifestaient les indices les plus graves d'un fléchissement moral; l'ordre se rétablit lentement. En Angleterre, le mouvement n'affectait que les milieux ouvriers, mais il était grave. En Italie, où l'opinion publique n'avait jamais été unanime à approuver la participation au conflit, la crise était plus grave encore, et de larges milieux, socialistes et catholiques, réclamaient la paix.

L'Allemagne et l'Autriche connaissaient, elles aussi, des heures troubles. Le ravitaillement devenait difficile; le peuple avait faim, des grèves éclataient, les socialistes réclamaient une constitution démocratique. Le chancelier Bethmann-Hollweg essayait d'une politique de compromis et de dilation et, en juin, dans une lettre à Hindenburg, il se prononçait pour une «paix d'entente» 24. Socialistes et catholiques, avec Scheidemann et Erzberger, qui formaient la majorité au Reichstag, s'orientaient vers une formule de paix sans

annexions ni indemnités. Mais le grand quartier général était hostile à ce programme; Hindenburg et Lüdendorff déclaraient que si Bethmann-Hollweg restait en fonctions, ils donneraient leur démission. Le 12 juillet, le chancelier était démissionnaire; le 14, il était remplacé par Michaëlis, avec Kühlmann comme secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères.

Le Dr Michaëlis, haut fonctionnaire, était un protestant piétiste de la plus stricte observance, l'homme de confiance de la Ligue évangélique comme de l'état-major. Il allait s'efforcer d'entraver la politique de paix du Reichstag et l'entremise pontificale 25.

Le nouveau chancelier n'avait rien d'un véritable homme d'Etat. Il était le type de ces hommes sans envergure qu'une coterie hisse au pouvoir pour en faire son instrument. Les événements eussent pris peut-être un autre cours si l'on eût choisi à sa place le comte de Hertling, qui fut son successeur, et qui ne fut pas en état, vu les circonstances, de porter remède à une situation définitivement compromise. Mais les hommes qui avaient jeté leur dévolu sur Michaëlis n'auraient voulu à aucun prix du Chef du Centre comme chancelier.

Le 19 juillet, en effet, le Reichstag votait à une forte majorité —— 212 voix contre 126 et 17 abstentions

— une «résolution de paix» qui affirmait qu'il désirait une «paix d'entente» et que les conquêtes territoriales obtenues par la force, les mesures violentes d'ordre politique, économique et financier étaient incompatibles avec une paix de ce genre 26. Les militaires avaient seulement obtenu que les termes de la résolution fussent atténués; ces derniers n'en restaient pas moins assez vagues pour permettre une interprétation élastique.

Le nouveau chancelier devait prendre position. Il ne cacha pas au Reichstag que la paix future devrait assurer «pour toujours» la sécurité des frontières de l'empire. «Ces buts, ajouta-t-il, me paraissent pouvoir être obtenus dans le cadre de votre résolution telle que je la conçois» (wie ich sie auffasse). La clausule interprétative du chancelier neutralisait la résolution du Reichstag, et il ne paraît pas douteux que telle ait été l'intention du chancelier 27 Quant au Saint-Siège, il n'exerça aucune action sur la décision du Reichstag, et les auteurs de celle-ci ne connaissaient

pas les intentions du Vatican qui se préparait à envoyer aux puissances une note pour la paix 28.

Le nonce se mit aussitôt en rapports avec les nouveaux chancelier et secrétaire d'Etat, et, le 24 juillet, à Berlin, il leur remit une note en sept points, où étaient énumérées les conditions de paix que le Saint-Siège était prêt à suggérer. C'étaient: la liberté des mers; la limitation des armements; l'arbitrage international; la restauration de l'indépendance et de la souveraineté de la Belgique; le règlement à l'amiable des questions économiques; le règlement dans un esprit de justice des questions territoriales débattues entre l'italie et l'Autriche, la France et l'Allemagne; l'examen dans le même esprit des questions de même nature relatives à la Pologne, la Serbie et autres pays. Le nonce souligna l'importance de la démarche pontificale, «premier échange de vues émanant d'une puissance neutre en vue de ramener la paix». Le Saint-Siège, ajoutait-il, avait écarté jusqu'à ce jour l'idée de faire des propositions concrètes, parce qu'il estimait que les conditions de leur succès n'existaient pas. On pouvait admettre aujourd'hui que la Secrétairerie d'Etat était fermement persuadée que sa démarche conduirait à la paix 29.

Les négociations durèrent jusqu'au 26 juillet et le chancelier Michaëlis reconnut la grande importance de la démarche pontificale. Il n'en éleva pas moins des objections contre la limitation des armements; le nonce lui répondit que toute atténuation par le gouvernement allemand des propositions pontificales ne pourrait que faire reculer les perspectives de paix. Le 26 juillet, au soir, le chancelier répondait officiellement que le gouvernement impérial acceptait, en principe, d'examiner les propositions pontificales et y donnerait réponse, après en avoir conféré avec l'empereur et le gouvernement de Vienne.

Le gouvernement allemand ne mit pas moins de quinze jours pour rédiger cette réponse. Au début, Mgr Pacelli, qui était rentré à Munich très satisfait de son entrevue avec le chancelier impérial, l'attendit avec sérénité, tous les points énumérés dans la note ayant été élucidés avec le gouvernement allemand; mais, le silence se prolongeant, il finit par s'inquiéter. Il est fort plausible qu'il ait attribué le retard, «non sans fondement, à l'influence du quartier général; aussi finit-il par conseiller au Saint-Siège d'envoyer aux Etats belligérants la lettre pontificale qui avait été préparée, sans plus attendre la réponse officieuse des ministres allemands, de crainte que celle-ci ne plaçât le Vatican devant des prétentions militaires qui paralyseraient son action» 30. L'affaire traîna si

bien que cette réponse ne fut remise au nonce que le 11 août et n'était pas encore aux mains du Pape lorsque ce dernier se décida, le 9 août, à envoyer aux belligérants sa note datée du 1er août. Entre temps, une conférence d'hommes d'Etat de l'Entente avait eu lieu à Londres, le 7 août. Elle s'ajourna sans avoir donné de résultats en raison du silence prolongé de la chancellerie allemande, dont l'Entente ignorait les intentions à l'égard des propositions soumises par le nonce 31.

C'est alors que, sans se laisser détourner de la voie qu'il avait choisie, Benoît XV fit parvenir, du 14 au 18 août, son exhortation à la paix, en français, «aux chefs des Etats belligérants» 32. Ce document est bref et substantiel. Le Saint-Père commençait par rappeler qu'il s'était toujours efforcé de «garder une parfaite impartialité à l'égard de tous les belligérants, comme il convient à celui qui est le Père commun et qui aime tous ses enfants d'une égale affection» et «d'amener les peuples et leurs chefs à des résolutions plus modérées, aux délibérations sereines de la paix, d'une paix juste et durable». Et plus loin: «Vers la fin de la première année de guerre, Nous

adressions aux nations en lutte les plus vives exhortations, et, de plus, Nous indiquions la voie à suivre pour arriver à une paix stable et honorable pour tous. Malheureusement, Notre appel ne fut pas entendu»: c'était une allusion à la démarche pontificale du 28 juillet 1915. Le Pape ajoutait: «Le monde civilisé devra-t-il donc n'être plus qu'un champ de mort? Et l'Europe, si glorieuse et si florissante, va-t-elle donc, comme entraînée dans une folie universelle, courir à l'abîme et prêter la main à son propre suicide?» Il continuait en ces termes: «Dans une situation si angoissante, en présence d'une menace aussi grave, Nous qui n'avons aucune visée politique particulière, qui n'écoutons les suggestions ou les intérêts d'aucune des parties belligérantes, mais uniquement poussé par le sentiment de Notre devoir suprême de Père commun des fidèles, par les sollicitations de Nos enfants qui implorent Notre intervention et Notre parole pacificatrice, par la voix même de l'humanité et de la raison... Nous voulons maintenant descendre à des propositions plus concrètes et pratiques, et inviter les gouvernements des peuples belligérants à se mettre d'accord sur les points suivants, qui semblent devoir être les bases d'une paix juste et durable, leur laissant le soin de les préciser et de les compléter 33. »

Quelles étaient les bases de cette paix «juste et durable»? «Tout d'abord, écrivait Benoît XV, le point fondamental doit être qu'à la force matérielle des armes soit substituée la force morale du droit: d'où un juste accord de tous pour la diminution simultanée et réciproque des armements, selon des règles et des garanties à établir, dans la mesure nécessaire et suffisante au maintien de l'ordre public en chaque Etat; puis, en substitution des armées, l'institution de l'arbitrage, avec sa haute fonction pacificatrice, selon des normes à déterminer contre l'Etat qui refuserait soit de soumettre les questions internationales à l'arbitrage, soit d'en accepter les décisions.»

Venait ensuite la question de la liberté des mers: il faudrait assurer e la vraie liberté et communauté des mers, ce qui, d'une part, éliminerait de multiples causes de conflit, et, d'autre part, ouvrirait à tous de nouvelles sources de prospérité et de progrès».

«Quant aux dommages à réparer, continuait la note, et aux frais de guerre, Nous ne voyons d'autre moyen de résoudre la question, qu'en posant, comme principe général, une condonation entière et réciproque, justifiée du reste par les bienfaits immenses

à retirer du désarmement; d'autant plus qu'on ne comprendrait pas la continuation d'un pareil carnage uniquement pour des raisons d'ordre économique.»

Le Pape abordait enfin les questions territoriales. «Mais ces accords pacifiques.. ne sont pas possibles sans la restitution réciproque des territoires actuellement occupés. Par conséquent, du côté de l'Allemagne, évacuation totale de la Belgique, avec garantie de sa pleine indépendance politique, militaire et économique, vis-à-vis de n'importe quelle puissance; évacuation également du territoire français; du côté des autres parties belligérantes, semblable restitution des colonies allemandes.»

«Pour ce qui regarde les questions territoriales, ajoutait la note, comme par exemple celles qui sont débattues entre l'Italie et l'Autriche, entre l'Allemagne et la France, il y a lieu d'espérer qu'en considération des avantages immenses d'une paix durable avec désarmement, les parties en conflit voudront les examiner avec des dispositions conciliantes, tenant compte, dans la mesure du juste et du possible, ainsi que Nous l'avons dit autrefois, des aspirations des peuples, et à l'occasion coordonnant les intérêts particuliers au bien général de la grande société humaine.» «Le même esprit d'équité et de justice, écrivait l'auguste médiateur, devra diriger l'examen des autres questions territoriales et politiques, et notamment celles qui sont relatives à l'Arménie, aux Etats balkaniques et aux territoires faisant partie de l'ancien royaume

de Pologne, auquel en particulier ses nobles traditions historiques et les souffrances endurées, spécialement pendant la guerre actuelle, doivent justement concilier les sympathies des nations.» La note pontificale pour la paix se terminait par un appel au sentiment de la responsabilité des chefs d'Etat, adressé «au nom du divin Rédempteur, Prince de la Paix».

La note fut envoyée par la voie diplomatique pour autant que les destinataires entretenaient des relations diplomatiques avec le Saint-Siège. C'est ainsi que le roi d'Angleterre et le Premier anglais, Lloyd George, reçurent, avec leurs exemplaires, remis au comte de Salis, ministre de Sa Majesté Britannique près le Vatican, trois autres destinés à la France, à l'Italie et aux Etats-Unis, et douze autres encore pour leurs alliés. L'empereur d'Autriche la reçut également, ainsi que Guillaume II, qui en eut trois, dont une était destinée au sultan et une au roi de Bulgarie. La Bavière, la Prusse, la Belgique, la Russie et le Brésil la reçurent aussi, de même que les Etats neutres, mais les exemplaires destinés à ces derniers étaient des imprimés non signés du Pape.

L'exhortation pontificale déclencha aussitôt une campagne de presse dans les différents pays. En Italie, où le traité secret de Londres du 26 avril 1915 avait exclu d'avance le Saint-Siège des négociations de paix, l'accueil fut hostile dans les journaux inspirés par le gouvernement ou par les milieux anticléricaux. Tandis que des journaux français et anglais reprochaient au

Saint-Siège de favoriser les Empires centraux, des feuilles nationalistes, libérales et protestantes allemandes — ces dernières suivant le mot d'ordre de la Ligue évangélique — repoussaient l'idée d'une pacification émanant du Vatican, dont elles redoutaient un accroissement de prestige. Il y eut même en Allemagne des catholiques pour trouver déshonorantes les propositions pontificales. Mais la suite des événements semble bien prouver que l'action décisive vint du chancelier Michaëlis, que ses convictions religieuses rendaient méfiant à l'égard du Saint-Siège et qui subissait l'influence de gens décidés à ne pas renoncer à l'annexion de la Belgique pour des motifs économiques et stratégiques.

Il ressort de la note pontificale qu'elle réservait une place de choix à la question de l'indépendance et de la souveraineté de la Belgique, et que la restitution des colonies allemandes devenait la condition du rétablissement de l'intégrité belge, et réciproquement. Dans les questions territoriales qui divisaient la France et l'Allemagne, l'Italie et l'Autriche, le Saint-Siège se bornait, il est vrai, à poser en principe que ce règlement devrait s'opérer dans un esprit de conciliation et en ayant égard au voeu des populations. Mais le voeu des populations n'ouvrait pas des perspectives très favorables à l'Allemagne en ce qui concernait l'Alsace-Lorraine. Il n'est toutefois pas surprenant que, à première vue, l'initiative pontificale ait été considérée, dans les milieux de l'Entente, comme inspirée par les Empires centraux. Nous avons déjà

établi qu'elle n'avait pas été concertée avec ces derniers.

La question du rétablissement intégral de la souveraineté belge intéressait au plus haut degré l'Angleterre et il est superflu de rappeler ici l'importance que la question belge a toujours eue pour la politique britannique. Aussi paraît-il indiqué de signaler l'échange de vues sur la note pontificale, entre le gouvernement de la Grande-Bretagne et son représentant auprès du Saint-Siège, le comte de Salis, avant d'examiner l'accueil fait par l'Allemagne à cette note. Il était d'ailleurs naturel que le point de vue des puissances de l'Entente fût celui que le Saint-Siège était le plus impatient de connaître en raison même des circonstances où l'appel de Benoît XV avait été adressé aux belligérants 34.

Le 9 août, le comte de Salis transmit au Foreign Office, en même temps que la note pontificale, une lettre d'envoi du cardinal Gasparri au roi George, dans laquelle, nous l'avons dit, le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté demandait à Sa Majesté Britannique de vouloir bien communiquer la note au président

de la République française, au roi d'Italie, au président des Etats-Unis, ainsi qu'à d'autres chefs d'Etats alliés. L'envoi du comte de Salis parvint le 13 au Foreign Office.

Deux jours auparavant, le 11, à sa réception diplomatique, le cardinal Gasparri avait demandé au ministre d'Angleterre son impression sur le document pontifical. Salis répondit qu'il eût préféré que le cardinal la lui demandât avant de le mettre en face du fait accompli. Le secrétaire d'Etat de Sa Sainteté aurait dit alors que les points de vue anglais et allemand sur les fins de la guerre avaient paru au Pape s'être rapprochés en ces derniers temps. A propos de la «liberté des mers», le cardinal aurait répondu que le Saint-Père avait pris cette expression dans les notes de Wilson et dans le discours de M. W. Churchill. Salis aurait objecté qu'il ne se souvenait pas que cc dernier eût parlé d'une telle condition de paix. Le cardinal aurait insisté sur le fait que la restauration intégrale de l'indépendance belge donnerait satisfaction à l'intérêt essentiel de l'Angleterre. Et il aurait conclu en disant que l'initiative du Pape permettrait de voir si l'Allemagne était sincère et il aurait posé la question: «Que feront les Alliés? 35 »

Le 21 août, M. Balfour adressait au comte de Salis un télégramme qui disait en substance: le gouvernement de Sa Majesté n'a pas encore été en mesure de consulter ses alliés au sujet de la note de Sa Sainteté et nous ne sommes pas à même de nous prononcer sur une réponse à donner aux propositions de Sa Sainteté quant aux conditions pouvant assurer une paix durable. A notre avis, aucun acheminement vers ce but n'est possible tant que les puissances centrales et leurs alliés n'auront pas déclaré officiellement leurs buts de guerre, ainsi que les restaurations et réparations qu'ils sont prêts à faire, et les moyens qui pourraient garantir désormais le monde contre le renouvellement des horreurs dont il souffre actuellement. Même en ce qui concerne la Belgique, nous n'avons jamais eu connaissance d'une déclaration précise de leurs intentions de rétablir sa complète indépendance et de réparer les dommages qu'elles lui ont fait subir. Le cardinal secrétaire d'Etat se souvient sans doute des déclarations faites par les Alliés en réponse à la note du président des Etats-Unis. Ni de l'Autriche, ni de l'Allemagne, il n'y a jamais eu de déclaration équivalente. Un essai de mettre d'accord les belligérants paraîtrait inutile jusqu'à ce que nous connaissions clairement leurs points de divergence. Le 23 août, le comte de Salis communiqua ce télégramme

sous forme de note au cardinal Gasparri qui répliqua, en invoquant la résolution de paix du Reichstag du 19 juillet, que l'Allemagne avait déjà annoncé son intention de restaurer l'intégrité territoriale et l'indépendance de la Belgique. Le ministre d'Angleterre répondit que le Reichstag ne gouvernait pas l'Allemagne et que «nous ne possédons aucun texte authentique de la résolution en question 36 ».

La France, cependant, ne pouvait évidemment pas se désintéresser des conversations qui s'engageaient entre le Saint-Siège et le gouvernement britannique. Dès le 16 août, le président du Conseil, Ribot, faisait demander à Londres, Rome et Washington s'il était dans leur intention de répondre autrement que par un accusé de réception diplomatique à la note du Pape. Si l'on décidait d'aborder le fond de la note, il serait nécessaire de se mettre d'accord sur les termes de la réponse. Ayant eu connaissance par son ambassadeur près le Quirinal, Barrère, des instructions données au comte de Salis, Ribot enjoignit au chargé d'affaires de France à Londres, M. de Fleuriau, d'exprimer au gouvernement britannique le regret qu'éprouvait le gouvernement de la République de n'avoir pas été consulté avant l'envoi de ces instructions. Il ajouta que le gouvernement français désirait s'associer à la démarche faite auprès du Saint-Siège par le représentant de la Grande-Bretagne. Londres donna donc

à ce dernier pour mission d'informer le cardinal Gasparri que la France désirait être associée aux vues contenues dans le télégramme du Foreign Office du 21 août. Aussi, le 24, le comte de Salis eut-il avec le cardinal un nouvel entretien où il lui fit part du désir manifesté par la France. Le secrétaire d'Etat pria le ministre d'Angleterre d'assurer son gouvernement que le Vatican se réservait de lui répondre après avoir reçu du gouvernement allemand la déclaration officielle demandée concernant la Belgique. Le comte de Salis faisait suivre ce message d'un commentaire où il expliquait son attitude: «Je désirais éviter toute déclaration qui aurait pu être prise comme un encouragement donné à une discussion, de quelque sorte qu'elle fût, avec le gouvernement allemand, et cependant je ne pensais pas pouvoir opposer d'objection directe à ce mode d'action; c'est pourquoi, comme le cardinal me demandait ce que j'en pensais, je répondis qu'une déclaration relative à la Belgique paraissait désirable. Toutefois Son Eminence devait se rappeler que ce n'était qu'un des nombreux points en litige entre les puissances belligérantes, un point qui avait assurément pour nous, Anglais, une importance toute spéciale 37. »

Le gouvernement français, mis en garde par les communications de ses ambassadeurs à Rome et à Berne, donna mission à son chargé d'affaires à Londres de déclarer au Foreign Office s qu'il ne saurait se

laisser conduire dans la voie où le Vatican paraît vouloir l'entraîner». La France estimait que la démarche du comte de Salis risquait de la mener «plus loin que nous ne le voudrions». La démarche que fit aussitôt M. de Fleuriau auprès de Lord Robert Cecil eut pour résultat que ce dernier télégraphia le 26 août au comte de Salis pour lui recommander la plus grande prudence dans ses rapports avec la Secrétairerie d'Etat 38.

En Allemagne, l'accueil à la note pontificale fut influencé par les commentaires de l'Evangelischer Bund, comme aussi par l'emprise du parti annexionniste et de certains milieux militaires qui ne voulaient pas renoncer à la Belgique. Le cardinal Gasparri et Monseigneur Pacelli avaient exposé, dans leurs lettres d'envoi qui accompagnaient le document, que le Pape souhaitait simplement qu'on dît si son offre serait acceptée comme base de conversations ultérieures. Michaëlis discuta alors avec les chefs de partis du Reichstag et avec la commission gouvernementale de cette assemblée (Hauptausschuß) de la réponse à faire à la note pontificale. On convint qu'elle serait présentée comme émanant de l'initiative spontanée du

Saint-Père et agréée avec sympathie comme un témoignage des efforts pacifiques du Vatican. La note ferait l'objet d'un échange de vues avec les alliés de l'Allemagne et avec la commission du Reichstag.

Le Saint-Siège était en droit d'estimer qu'il se trouvait en possession d'une note exprimant plus ou moins complètement la manière de voir du gouvernement anglais sur les conditions auxquelles l'Entente pourrait entrer en pourparlers avec les puissances centrales, et il pouvait se dire que la manière de voir de l'Angleterre était aussi celle de la France. Le Vatican se hâta donc et poussa l'affaire; ainsi s'explique la lettre adressée le 30 août par le nonce à Munich au chancelier Michaëlis. Le représentant du Saint-Siège transmettait la note anglaise du 23 août et ajoutait que le cardinal secrétaire d'Etat l'avait chargé d'attirer tout particulièrement l'attention du gouvernement allemand «sur le point qui a trait à la Belgique, et d'obtenir: 1° une déclaration précise sur les desseins du gouvernement impérial touchant la pleine indépendance de la Belgique et l'indemnité destinée à compenser les maux qu'elle a soufferts; 2° une indication également précise sur les garanties d'indépendance politique, économique et militaire que demande l'Allemagne. Si cette déclaration est satisfaisante, Son Eminence est d'avis qu'un pas important aura été fait en vue d'un développement ultérieur des négociations». La lettre ajoutait que le comte de Salis avait averti son gouvernement que «le

Saint-Siège répondra aux communications contenues dans le télégramme ci-joint (la copie de la note remise au Vatican, le 23 août, par Salis) sitôt qu'il aura reçu par mon intermédiaire la réponse du gouvernement impérial» 39.

La copie de la note anglaise et la lettre de Mgr Pacelli, adressée personnellement au chancelier Michaëlis, parvinrent à Berlin le lendemain, 31 août. Le chancelier en eut connaissance le 3 septembre, à son retour d'un voyage au front occidental; il prit sur lui de considérer la lettre comme un message privé et la passa sous silence 40. Le chancelier s'entretint de la note anglaise avec Kühlmann et le résultat de l'entretien fut «qu'il fallait avant tout se renseigner par l'intermédiaire d'un neutre autre que le Saint-Siège sur les dispositions réelles du gouvernement britannique». Le ministre d'Espagne à Bruxelles, le marquis de Villalobar, servit de truchement et l'ambassadeur de Grande-Bretagne à Madrid apprit un jour du ministre espagnol des Affaires étrangères qu'une «très haute personnalité de Berlin avait exprimé le désir d'engager avec l'Angleterre des négociations en vue de la paix». Le cabinet anglais, mis au courant, avertit les représentants à Londres des grandes puissances alliées et répondit: «Le gouvernement de

Sa Majesté est disposé à accueillir toute communication qui lui serait faite par le gouvernement allemand et à la discuter avec ses alliés.» Quand cet avis parvint au chancelier Michaëlis (probablement dans le courant d'octobre), la réponse officielle du gouvernement allemand à la note du Pape et la réponse du chancelier à la lettre particulière du nonce Pacelli étaient déjà expédiées depuis quelque temps : l'offre de médiation avait échoué 41.

La diplomatie allemande pouvait considérer l'entremise pontificale et la réponse anglaise comme une ouverture de paix. Allait-elle saisir l'occasion? Si elle donnait, sans équivoque, une promesse de restaurer la pleine indépendance de la Belgique, l'Allemagne devait espérer soit qu'elle ouvrirait la voie à la paix générale, soit qu'elle romprait la solidarité des puissances de l'Entente. La note anglaise donnait de la consistance à la proposition pontificale, et le délibéré de la réponse à faire allait s'en ressentir. Seulement son effet sur les esprits allemands devait être le contraire de ce que le Saint-Siège en attendait. Puisque l'Angleterre, s'imaginait-on à Berlin, se montrait disposée

à négocier, les Allemands en concluaient qu'elle était prête à fléchir et qu'ils étaient fondés à augmenter leurs exigences. C'est ainsi que le gouvernement impérial, qui, jusque-là, dans ses conversations avec Mgr Pacelli, avait toujours fait mention de la Belgique, se refusa dès lors à la nommer. Les militaires s'opposèrent, comme on va voir, à toute déclaration à son sujet, et Kühlmann lui-même reconnut qu'il était préférable de ne pas découvrir son jeu 42. Ainsi donc le gouvernement allemand ne méconnaissait pas l'importance des perspectives qui s'offraient à lui, mais il hésitait à abandonner la Belgique, que la majorité de l'opinion publique considérait encore comme vouée à l'annexion pure et simple ou déguisée. Kühlmann, sans partager ces illusions, considérait la Belgique comme un «gage» dont il fallait se servir pour obtenir par ailleurs des conditions de paix favorables. La meilleure tactique lui paraissait consister à éluder toute promesse.

C'était aussi l'avis de Michaëlis qui partageait le point de vue du grand quartier général. Il voulait, avec les militaires, ou du moins avec les plus importants d'entre eux, que la Belgique restât liée à l'Allemagne.

Il était convaincu que la tentative du Pape était vouée à l'échec, mais il désirait, conformément à son attitude antérieure, «conduire l'affaire d'une façon assez dilatoire» pour essayer de faire retomber sur les adversaires la responsabilité de cet échec. A Vienne, en revanche, où le désir de paix était plus impérieux qu'à Berlin en raison de la situation très difficile de la Double monarchie, Czernin exprimait la crainte que, en insistant sur la nécessité pour l'Allemagne d'obtenir des garanties contre un assujettissement de la Belgique à l'Angleterre ou à la France, on ne rendît les négociations impossibles. Mais l'Autriche était fort peu écoutée de son alliée.

Les choses en étaient là lorsque commencèrent les échanges de vue entre le gouvernement allemand et les représentants de la nation, sept membres du Reichstag et sept du Bundesrat. Ce comité avait pour mission d'écouter les explications données par le chancelier Michaëlis et le ministre des Affaires étrangères von Kühlmann, et de donner son avis sur la réponse à faire au Pape. A part Scheidemann, socialiste, qui déclara sans ambiguïté qu'il fallait se déclarer prêt à évacuer la Belgique, personne ne demanda au gouvernement de remettre au Saint-Siège une déclaration précise. Dans un entretien confidentiel avec Scheidemann, Kühlmann déclara que «ce serait vraiment de la simplicité» de découvrir son jeu en disant au Pape « de quoi nous voulons nous entretenir. Il n'y aurait plus de terrain de discussion, notre réponse

ayant rendu tout débat superflu» 43. Et, le 10 septembre, Michaëlis affirmait, lui aussi, à la commission du Reichstag, qu'il ne s'engagerait à rien envers le Vatican au sujet de la Belgique.

Le ministre des Affaires étrangères, cependant, se rendait compte qu'il lui serait bien difficile d'offrir quelque chose, comme monnaie d'échange, si le grand quartier général maintenait toutes ses prétentions. Pour obtenir un «blanc-seing», il demanda la réunion d'un Conseil de la couronne. II eut lieu le 11 septembre au château de Bellevue (Berlin), et l'empereur, assisté du Kronprinz, ouvrit la délibération qui devait fixer la politique allemande à l'égard des suggestions pontificales. Le résultat n'en est pas clair, et il faut observer, en premier lieu, qu'aucun procès-verbal n'a été dressé et que l'historien en est réduit aux récits des assistants, à celui de Michaëlis surtout dans Für Staat und Volk. Il existe toutefois une note, rédigée par Michaëlis et contre-signée de Guillaume II, qui reproduit le résumé de la discussion, fait par l'empereur à

la fin de la séance 44. Les décisions prises à Bellevue furent un compromis mal équilibré entre la politique annexionniste de l'état-major — bien que Ludendorff ait nié que le haut commandement eût «saboté la paix qui s'offrait en 1917» — et celle des partis de gauche, opposée à toute annexion, même déguisée, sur la frontière occidentale. Sans doute, pour la première fois, le gouvernement allemand se montrait apparemment disposé à restaurer l'indépendance belge, si ce devait être un moyen d'arriver à une paix rapide. Mais l'empereur, qui avait tergiversé comme à l'ordinaire, avait fait des réserves. Tout en reconnaissant que l'annexion serait «une opération risquée, contraire peut-être aux vrais intérêts de l'Allemagne» et que la diplomatie allemande pouvait donc promettre «la restauration» de la Belgique, elle ne devait pas renoncer cependant à obtenir des «précautions», par exemple «un arrangement concernant Liége»; mais c'étaient là, d'après l'empereur, des «questions purement germano-belges» dont une conférence de la paix n'aurait pas à se mêler.

Les tendances annexionnistes continuaient donc à s'affirmer, et le ministre des Affaires étrangères n'ayant pas obtenu l'autorisation qu'il souhaitait, «la Wilhelmstrasse jugea nécessaire de préparer le Saint-Siège à la déconvenue qui l'attendait» 45. Ce fut, à en croire la même source, l'objet d'une démarche auprès de Monseigneur

Pacelli, où Kühlmann lui avait expliqué que le gouvernement allemand avait l'intention de répondre à la lettre pontificale du 1er août par deux notes distinctes: l'une, d'adhésion de principe aux maximes générales suggérées par le Saint-Siège, l'autre, qui suivrait à court intervalle, portant sur les détails de la négociation et notamment sur la Belgique. Le nonce n'aurait rien objecté à la division de la réponse, mais aurait demandé que les deux notes fussent envoyées en même temps, la question belge restant pour lui le pivot de la négociation.

L'affaire prit, en fait, une autre tournure. Le 14 septembre, un projet de réponse à la note pontificale, approuvé par l'empereur, fut communiqué à Mgr Pacelli, qui le fit parvenir au cardinal Gasparri: il ne contenait rien qui concernât la Belgique. Le secrétaire d'Etat et le nonce firent aussitôt savoir au chancelier que le texte ne leur donnait pas satisfaction et ils insistèrent pour que la réponse renfermât une déclaration nette sur la Belgique. Le gouvernement allemand ne modifia néanmoins pas son texte primitif et l'adressa tel quel, le 19 septembre, comme réponse officielle, au cardinal secrétaire d'Etat 46.

Cette réponse ne contenait rien de ce qu'avait espéré le cardinal Gasparri, rien de ce qu'avait demandé Scheidemann. OEuvre de Kühlmann, signée par Michaëlis, elle

rappelait l'amour de la paix dont Guillaume II avait donné les preuves pendant tout son règne, les efforts qu'il avait faits jusqu'au dernier moment pour empêcher la guerre d'éclater, le désir de mettre fin au conflit, manifesté en offrant, le premier, d'accord avec ses alliés, d'engager des négociations. Ces dispositions de l'empereur étaient d'ailleurs celles de tout le peuple allemand, qui ne demande qu'à développer en paix, dans les limites de ses frontières, ses richesses spirituelles et matérielles, et ne prétend au dehors qu'à la place que son travail et ses aptitudes lui permettent d'occuper, sans faire violence à personne. Le texte rappelle ensuite la résolution de paix du Reichstag, du 19 juillet, résolution qui, affirme-t-il, s'accorde avec les désirs exprimés par le Pape dans sa note, et où l'on pourrait trouver les bases d'une paix juste et durable. Suivait un éloge des mesures que proposait Sa Sainteté pour empêcher le renouvellement des horreurs présentes: limitation des armements, recours à l'arbitrage, d'une manière générale substitution d'un pouvoir moral, du droit, à la force des armes; nul peuple, plus que l'allemand, ne désire qu'un esprit fraternel règne entre les nations. De la Belgique, des territoires occupés en France, en Serbie, en Roumanie, pas un mot. Les annexionnistes de toutes nuances pouvaient être pleinement satisfaits.

Le lendemain, 20 septembre, l'empereur d'Autriche adressait, lui aussi, une réponse au Saint-Siège où il louait la noble initiative pontificale; le 26, Ferdinand

de Bulgarie, et le 30, le sultan, faisaient de même, et le 2 octobre, Czernin, dans un discours prononcé à Budapest, saluait dans la démarche de Benoît XV les prémices d'une nouvelle organisation du monde 47.

Ni le Souverain Pontife, ni le secrétaire d'Etat, ni le nonce ne furent dupes de ces belles paroles. Ils ne cachèrent pas leur douloureuse déception et manifestèrent leur crainte que la réponse allemande ne constituât une fin de non-recevoir. La diplomatie pontificale insista une fois de plus sur la nécessité de faire une déclaration formelle sur les questions des dommages, frais de guerre et restitution des territoires, questions explicitement formulées dans la note pontificale. Le Saint-Siège offrait au gouvernement allemand de garder le secret sur sa réponse afin de lui donner le temps de la modifier. A cette nouvelle preuve de la longanimité pontificale, Berlin répondit, le 22 septembre, en publiant sa réponse du 19, et l'Osservatore romano la publia le même jour.

La réponse de Michaëlis à la lettre que le nonce lui avait écrite le 30 août fut peut-être encore moins satisfaisante. Datée du 24 septembre — le chancelier avait pris son temps! — cette réponse se borna, en substance, à dire que le motif du silence allemand sur la Belgique n'est pas «que le gouvernement impérial soit, en principe, opposé à une déclaration de cette sorte, ou qu'il ignore l'importance qu'elle aurait

pour la conclusion de la paix, ou encore que ses desseins, et les garanties jugées par lui indispensables, lui paraissent constituer un obstacle infranchissable, c'est simplement parce que certaines conditions préalables qu'implique à ses yeux cette déclaration ne lui semblent pas encore remplies» 48. Etait-ce une allusion aux désaccords qui séparaient les dirigeants allemands? Ou aux précisions sur les dispositions de l'Angleterre qu'ils attendaient de Madrid? On n'est pas encore fixé sur ce point, comme on ignore aussi quelles suggestions l'Espagne a pu transmettre à Londres.

Si minimes que fussent les chances de paix, après les notes allemandes des 19 et 24 septembre, le Saint-Siège tenta néanmoins de pallier leur effet en faisant transmettre, le 28 septembre, les réponses de Berlin et de Vienne au gouvernement anglais par l'intermédiaire du ministre britannique auprès du Vatican. Le cardinal Gasparri y joignait une lettre d'envoi où il s'efforçait d'en atténuer le caractère négatif 49. Les

réponses et la lettre d'envoi parvinrent à Londres le 4 octobre. Le 13, le Foreign Office en accusait purement et simplement réception au comte de Salis et mettait ainsi le point final à cet échange de vues dans lequel le Saint-Siège avait placé tant d'espérances 50.

Mais, entre temps, le gouvernement des Etats-Unis avait envoyé sa réponse, le 27 août, à la note pontificale 51 et, le 30 août, le gouvernement britannique la publiait et faisait savoir en même temps à ses représentants auprès des puissances de l'Entente que, vu l'attitude prise par le président Wilson, il n'y avait pas lieu de faire une réponse, quelle qu'elle fût, au Vatican 52.

La lettre américaine, oeuvre du président Wilson et signée du secrétaire d'Etat, Lansing, commençait par rendre un hommage émouvant à la noble inspiration qui avait dicté la démarche de Benoît XV. Elle rappelait les principes posés par Sa Sainteté pour l'établissement d'une paix juste et durable et déclarait que les Etats-Unis étaient, eux aussi, désireux de fonder solidement une telle paix. Mais elle leur paraissait impossible à établir tant que l'on n'aurait pas délivré «les peuples libres» de la menace d'un Etat qui ne recherche que la domination mondiale au moyen d'une puissance militaire, instrument d'un gouvernement irresponsable, insoucieux des principes sacrés qui règlent les rapports des Etats: «The object of this war is to deliver free peoples of the world from the menace and the actual power of a vast military establishment controlled by an irresponsible government which, having secretly planned to dominate the world, proceeded to carry the plan out without regard either to the sacred obligations of treaty or the long-established pratices and long-cherished principles of international action and honor.»

Le document faisait une distinction entre le gouvernement et le peuple allemand: «This power is not the German people. It is the ruthless master of the German people.» On ne peut donc pas attendre la paix d'un accord avec ce gouvernement; tout serait toujours à recommencer. Les Américains, qui ne recherchent aucun avantage matériel de cette guerre,

veulent fonder une paix respectueuse du droit des peuples, y compris celui du peuple allemand, et non pas du droit des gouvernements. Mais la parole du gouvernement actuel de l'Allemagne ne saurait constituer une garantie quelconque pour une paix qui doit être fondée sur la justice et sur les droits de l'humanité. Les Etats-Unis n'entendent pas exiger des indemnités de caractère punitif, ni le démembrement d'Etats, mesures qui leur paraissent plus nuisibles qu'utiles, et qui iraient à fin contraire, seulement il leur paraît impossible de se fier à la parole des dirigeants allemands dont ils ont éprouvé eux-mêmes tant de maux. Dieu veuille rétablir bientôt la confiance et la bonne foi entre les peuples, seuls fondements possibles d'une paix honorable!

Il semble bien que le Souverain Pontife se soit attendu à une réponse fort différente, s'étant inspiré dans sa note des idées mêmes du président Wilson. Le Vatican, à en croire les renseignements provenant du gouvernement italien, aurait été «dépité d'être ainsi chapitré par un chef d'Etat qui, sur le terrain moral, met son autorité en balance avec celle du chef de la catholicité universelle». Cet état d'esprit aurait contrasté avec l'optimisme qui régnait dans les palais apostoliques au moment de l'intervention de la diplomatie britannique auprès du Saint-Siège 53.

La réponse du gouvernement de Washington dispensait les Alliés, aux yeux de l'Angleterre — on l'a dit —, de toute autre réponse. On doit voir, semble-t-il, une preuve que la Grande-Bretagne et ses alliés ne voulaient pas continuer la conversation dans le fait que Londres publia la réponse américaine avant de l'avoir fait parvenir au Saint-Siège. Le Pape, qui ne reçut pas de réponse officielle de l'Entente, n'avait plus qu'à attendre celle des Empires centraux on sait ce qu'il en advint 54.

L'attitude du gouvernement italien fut, comme on pouvait s'y attendre, hostile à l'entremise pontificale. Le 25 octobre, Sonnino, ministre des Affaires étrangères, déclara à la Chambre des députés qu'elle n'était qu'une manoeuvre allemande, destinée à promouvoir une paix favorable aux Empires centraux. Des députés catholiques et socialistes, et l'évêque de Crémone, protestèrent en vain contre cette interprétation, injurieuse à l'égard du Saint-Siège qui n'avait eu en vue, à leurs yeux, que le bien de l'Italie et le salut de la civilisation européenne 55.

A Paris, Clémenceau et Pichon, et de nombreux journaux à leur suite, donnèrent la même note que la Consultà: la paix proposée par le Pape n'était qu'une paix allemande, dirigée contre la France et l'Entente, qui n'aurait servi qu'à raffermir la position des ennemis du droit et à passer l'éponge sur leurs crimes. Les critiques furent si vives que des évêques de France se firent même au Vatican l'écho de ces protestations. Le cardinal Gasparri, dans une lettre du 10 septembre à Mgr de Gibergues, évêque de Valence, s'appliqua à justifier l'attitude du Pape. «Si, dans la lettre pontificale, écrivait-il, il y a une nation favorisée d'une manière spéciale, c'est la Belgique et la France.» Il ajoutait que l'appel du Pape n'empêchait en aucune manière la réparation des dommages de guerre, ni une solution équitable de la question d'Alsace-Lorraine. «En vérité, disait-il, on ne comprend pas comment ces voeux pourraient choquer le patriotisme français ; au contraire, si cette question... pouvait se résoudre d'une manière pacifique et satisfaisante pour les deux parties (et personne ne dira cette solution impossible), ne serait-ce pas mieux, non seulement pour l'Allemagne et la France, mais pour l'humanité entière?»

Le cardinal secrétaire d'Etat revint sur les mêmes arguments, le 7 octobre, dans une lettre à l'archevêque de Sens. Le Saint-Père, déclarait-il, ne pouvait pas se prononcer sur la question de savoir qui, des belligérants, avait tort ou raison. Il n'avait fait qu'exposer quelques

points sur lesquels les hommes d'Etat des deux parties étaient, au fond, d'accord. Ses vues préconisaient les principes de désarmement, d'arbitrage et de sanctions contre les récalcitrants, qui étaient chers aux Anglo-Saxons.

La polémique n'en continua pas moins sur un ton si acerbe que, en 1918, l'évêque d'Orléans, Mgr Touchet, revenant de Rome, crut devoir publier un commentaire chaleureux de la note pontificale et rapporta la conversation qu'il avait eue avec le cardinal Gasparri sur le désarmement. «La suppression de la conscription est la clef de voûte. Dira-t-on qu'elle ne peut être abolie? De grands peuples ont vécu sans elle... Mais c'est le Pape qui a dit cette chose si simple, large, humaine, considérable; on affecte l'indifférence, l'incompréhension, le murmure. Il n'y a pas lieu.»

L'entremise pontificale pour la paix n'en avait pas moins échoué. Le Saint-Père le reconnut avec tristesse dans son allocution de Noël aux cardinaux, le 24 décembre 1917. Tandis que les uns, disait-il, n'avaient pas daigné lui répondre, d'autres avaient émis d'injustes soupçons, voire des calomnies. Il en était d'autant plus attristé qu'il n'avait pas recherché la justification de ses vues propres, mais uniquement la paix et la liberté des peuples. Il trouvait toutefois une consolation à la pensée que le grain semé doit mourir avant de faire lever la moisson. Mais en constatant la fureur destructrice déchaînée sur l'Europe, véritable suicide, il se demandait quand la tragédie prendrait fin. Le

retour du monde à Dieu lui paraissait le seul moyen capable de ramener une paix durable.

Dès ce moment, le Pape n'adressa plus d'appel aux peuples belligérants, ni à leurs chefs. «Pendant trois ans, il avait été l'interprète de la conscience et de la raison humaines, en même temps que de la foi chrétienne... Ayant accompli son devoir d'homme et de Pape, Benoît XV attendit silencieusement, douloureusement, la fin du carnage 56.» Il eut du moins la satisfaction intime de constater que l'une des voix les plus autorisées des catholiques américains, celle du cardinal Gibbons, archevêque de Baltimore, avait relevé en termes empreints de piété filiale la charité, le sens diplomatique et l'impartialité du Vicaire du Christ 57. Vers le même moment, le Saint-Père vit aussi la justesse de ses vues corroborée par les fameux «quatorze points» du président Wilson, formulés dans un message au Congrès, le 8 janvier 1918, et dans l'accueil qu'on leur fit, notamment dans les milieux dirigeants anglais.

On est en droit de se demander, à la fin de cet exposé, dont l'auteur est le dernier à se dissimuler l'imperfection, à qui remonte la responsabilité principale de l'échec de

l'entremise pontificale du 1er août 1917. L'historien qui a écrit l'ouvrage le plus complet sur la question, Friedrich von Lama, n'hésite pas à déclarer — et tout son livre tend à le prouver — que c'est le chancelier Michaëlis. A l'aide de nombreux documents — il faudrait le citer en entier — il dit, en substance, que le chancelier a sacrifié la paix, et mené finalement son pays à l'abîme, par sa méfiance à l'égard du Vatican. Elle lui aurait été dictée par ses préjugés antiromains, et il aurait cherché à rejeter la responsabilité de l'échec sur les adversaires de sa patrie. Rome, à entendre Michaëlis, ne donnait pas des garanties suffisantes d'impartialité pour qu'on pût s'y fier, et la démarche anglaise manquait, au fond, de loyauté.

Pour Lama, la responsabilité ne saurait être imputée ni au grand quartier général, ni à l'empereur. L'Angleterre, prête à causer, aurait finalement amené ses alliés à ses vues, si seulement l'Allemagne avait fait une déclaration sans ambages sur l'indépendance de la Belgique.

L'accueil fait par l'Entente à la proposition pontificale nous paraît moins encourageant — il n'est, semble-t-il, que de lire Ribot — que ne le suppose l'historien catholique allemand. Les puissances occidentales, en dépit de la défection russe déjà fort avancée, ne paraissent guère avoir été disposées à s'engager dans la voie que semblait indiquer la démarche anglaise. Et la réponse américaine, venant quelques jours après celle de l'Allemagne qui était tout à fait

décevante, ne fut suivie d'aucune autre démarche des alliés des Etats-Unis. L'état actuel de la documentation ne semble pas permettre de se faire une idée précise des courants favorables à la paix qui existaient en France et en Angleterre, ni de l'action qu'ils pouvaient exercer sur l'opinion publique et sur les gouvernements.

Le récit que nous avons tenté de faire aidera peut-être le lecteur à se faire une opinion. Mais il reste que le Pontife qui, par deux fois au moins, au début de son règne et à la veille de sa mort, le 21 janvier 1922, avait offert sa vie pour la paix du monde, fut le Père accablé d'une humanité meurtrie, que son court pontificat fut comme «le rayonnement d'une grande souffrance», et que son appel à la paix, pensée constante de toute sa vie, fut davantage qu'un acte chrétien de politique contingente, mais un document impérissable de politique chrétienne constructive. Il était digne, cet appel, de l'immortelle tradition de la Papauté, gardienne jamais en défaut de la Paix du Christ Pacem, Dei munus pulcherrimum, comme il s'exprimait dans son encyclique du 23 mai 1920 — seul fondement inébranlable de la civilisation.