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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

LES ÉTUDES BIBLIQUES D'APRÈS L'ENCYCLIQUE DE S. S. PIE XII «DIVINO AFFLANTE SPIRITU»

DISCOURS RECTORAL
PRONONCÉ LE 15 NOVEMBRE 1946
A L'OCCASION DE L'OUVERTURE SOLENNELLE
DE L'ANNÉE ACADÉMIQUE PAR
F.-M. BRAUN O. P.

Romae, 20 Novembris 1948.

De mandato Reverendissimi Magistri Generalis O. P. attente legimus opusculum cui titulus: Les études bibliques d'après l'enseignement de S. S. Pie XII «Divino afflante Spiritu» a Reverendo adm. Patre Fr.-M. Braun O. P. conscriptum, atque declaramus non solum nihil obstare quominus typis edatur, sed contra ejus editionem multum profuturam esse iis omnibus qui genuinam mentem eiusdem encyclicae intellegere velint.

J. M. VOSTÉ, O. P. G. DUNCKER, O. P.
Imprimi poterit: Imprimatur:
Romae, 20 Novembris 1946. Friburgi, 4 Décembris 1946.
fr. E. SUAREZ, O. P. L. WAEBER
Mag. Gen. Vic. Gen.

Inter arma!

Le monde était en guerre le 30 septembre 1943; et nous avions presque perdu l'espoir de voir revenir la colombe et son rameau d'olivier, le jour où, après tant d'autres messages consacrés aux actualités troublantes, Sa Sainteté le Pape Pie XII envoyait à l'univers sa lettre encyclique Divino afflante Spiritu. A ces premiers mots, la pensée s'élevait au-dessus des préoccupations de l'heure présente; et, certes oui, c'était l'Esprit de paix qui planait dans la profondeur du ciel.

Ce document venait consacrer un anniversaire. 1893-1943! Cinquante ans allaient être révolus depuis que le Pape Léon XIII d'illustre mémoire avait fait paraître l'encyclique Providentissimus Deus pour défendre la Bible contre les attaques dont elle était de toutes parts l'objet, et pour fixer les grandes lignes du programme d'études bibliques qu'il voulait à la fois traditionnel et progressiste. Grande alors était la confusion qui régnait au dehors comme au dedans des écoles catholiques, à ce moment où la critique biblique — la haute critique comme on disait en ceOccasion de l'encyclique.

temps-là — multipliait ses objections contre la vérité des Écritures 1. Dans leur désarroi, plus d'un pensait comme A. Loisy qu'il était devenu nécessaire de jeter du lest 2. C'est ainsi, par exemple, que Mgr d'Hulst, recteur de l'Institut catholique de Paris, venait d'exposer dans un article retentissant du Correspondant 3 la fameuse théorie des obiter dicta, suivant laquelle l'inspiration biblique, maintenue pour les textes dogmatiques et moraux, était supposée absente des passages de moindre importance. Il s'en serait suivi que la Bible ne devait plus être considérée comme à l'abri de toute erreur; on pensait se tirer d'affaire en concentrant

la défense sur les points saillants, où les grandes doctrines étaient en jeu.

En somme, avec des nuances dont nous ne saurions contester l'importance, un même problème dominait tous les débats ayant trait à l'interprétation des Écritures. Il s'agissait de savoir si l'inspiration divine — divino afflante Spiritu — devait être retenue comme facteur, pur et simple suivant les uns, principal ou universel suivant les autres, de la composition des livres saints. Si la Bible n'était inspirée que partiellement, ou dans un sens large, comme les livres poétiques de la littérature profane, les savants seraient autorisés à souscrire aux interprétations nouvelles, imposées croyait-on par les découvertes modernes qui mettaient en cause la véracité des écrits bibliques. Si, au contraire, l'inspiration scripturaire devait être maintenue, dans le sens rigoureux fixé par les conciles de Trente 1 et du Vatican 2, d'après lesquels Dieu est l'auteur

de tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament et de toutes leurs parties, il s'agissait d'expliquer comment l'inerrance divine nécessairement liée au fait de l'inspiration était conciliable avec les difficultés soulevées au nom de la géologie, de l'histoire, et de la critique littéraire qui ne manquait pas de signaler les imperfections, voire les incohérences et les prétendues contradictions du texte sacré.

Ce problème un et multiple enfièvrait les esprits de l'époque. On s'en rendrait compte aisément en se rappelant par exemple les remous causés en 1897, au quatrième congrès catholique tenu à Fribourg, à l'occasion de tel mémoire sur la législation mosaïque présenté par un jeune Dominicain venu de Jérusalem. Ce religieux s'appelait le P. Marie-Joseph Lagrange. La violence avec laquelle il allait être pris à parti donne la mesure des passions qui rendaient pratiquement toute discussion impossible 1.

L'encyclique Providentissimus Deus avait pris position contre la théorie suggérée par Mgr d'Hulst. Elle réaffirmait que l'inspiration s'étend à tous les livres canoniques et à toutes leurs parties; qu'elle exclut toute erreur pour la bonne raison que l'erreur répugne à la véracité divine 2. C'était la doctrine des conciles, à laquelle on ajoutait seulement quelques précisions concernant le rôle des auteurs sacrés. «Par une vertu surnaturelle, lisait-on, l'Esprit Saint les a excités et

poussés à écrire, et il les a assistés pendant qu'ils écrivaient, de telle sorte qu'ils concevaient exactement, voulaient rapporter fidèlement et exprimaient avec une vérité infaillible tout ce que Dieu ordonnait et seulement ce qu'il leur ordonnait d'écrire 1. » C'était dire assez clairement que l'inspiration divine n'est pas la même chose qu'une révélation de vérités toutes faites, déposées en quelque sorte dans l'esprit des hagiographes. Si — suivant un enseignement dont il serait facile de suivre les traces dans la tradition des Pères 2 — Dieu a poussé et excité ces écrivains à écrire et s'il les a assistés pendant qu'ils écrivaient de façon à leur faire dire ce qu'il voulait lui-même nous exprimer, il faut reconnaître qu'il s'est servi d'eux comme d'instruments, en mettant en oeuvre leurs facultés et leurs ressources naturelles. La conséquence de ceci est que la pensée divine nous devient perceptible dans l'Écriture par la lecture de textes humano-divins, soumis aux conditions, sujets aux vicissitudes de tous les textes de l'antiquité. D'où la nécessité, pour retrouver la pensée de Dieu, auteur principal de la Bible, de commencer par scruter ces pages en recourant aux procédés d'investigation en usage pour l'interprétation des documents littéraires du passé. C'est en partant de ce principe que l'encyclique Providentissimus établissait son programme et qu'elle invitait les professeurs d'Écriture

Sainte à s'y conformer, non seulement pour défendre la Bible, mais aussi pour en dégager le sens avec plus d'exactitude.

L'encyclique Providentissimus de Léon XIII passe à bon droit dans les écoles catholiques pour la charte des études bibliques. Elle leur a donné, c'est incontestable, une impulsion décisive. Sa publication fut un événement mémorable. Après cinquante ans de recherches, de publications scientifiques, d'enseignement dans les séminaires et les universités, la nouvelle encyclique de Sa Sainteté Pie XII rallume la flamme du souvenir: elle rappelle le programme tracé par Léon XIII; et elle en profite pour le confirmer et pour le préciser, en tenant compte à la fois des acquisitions réalisées et des problèmes nouveaux qui se posent aux hommes de notre génération 1. Si l'encyclique Providentissimus fut en son temps la charte officielle des études bibliques, l'encyclique Divino afflante Spiritu sera désormais le document dont les savants catholiques voués aux recherches bibliques veilleront à

appliquer les consignes. J'ai dessein de vous le faire connaître. Et, puisqu'une analyse détaillée de la lettre pontificale 1 ne saurait convenir à ce discours, je prendrai comme point de départ cette règle fondamentale, sur laquelle le Saint-Père nous invite à concentrer notre attention:

«Que, par-dessus tout, les interprètes ne perdent pas de vue qu'ils doivent veiller à discerner et à préciser le sens littéral des paroles de la Bible 2. »

A parler net, le sens littéral est tout bonnement le sens voulu par les écrivains sacrés: ce qu'Isaïe, ce que le Siracide, ce que saint Jean, ce que même l'abréviateur du IIe livre des Macchabées ont voulu dire à leurs lecteurs en écrivant sous la motion du Saint-Esprit. Nous ne cherchons pas autre chose lorsque nous entreprenons l'explication d'un auteur ancien ou moderne. Traitant de cette explication des textes, G. Lanson écrivait naguère: «Il faut partir du sensLe sens littéral

de l'auteur; par ce qu'il a voulu dire se détermine la limite de ce qu'on a le droit de lui faire dire 1. » Il concluait en ces termes: «L'explication des textes est identique en son essence à l'exégèse pratiquée dans les sciences religieuses et dans la philologie grecque et latine 2. » Disons inversement: L'exégèse biblique, dans ses premières démarches tout au moins, est identique à l'explication des textes de la littérature profane. Ceci me paraît clair.

Mais les écrivains inspirés appartiennent à un lointain passé. Saint Jean, le plus jeune d'entre eux, rédigeait son Évangile au tournant du Ier siècle. Les uns se sont exprimés en hébreu, voire en araméen, d'autres dans ce grec populaire de la Koinè, qui était parlé dans tout le bassin de la Méditerranée. Des écrits sortis de leur plume inspirée, nous possédons des versions plus ou moins fidèles. L'une d'elles, la version latine de saint Jérôme, généralement connue sous le nom de Vulgate, a reçu au concile de Trente une attestation officielle. Qu'est-ce à dire? Qu'elle est parfaite, irréformable, oeuvre de l'Esprit, destinée à remplacer les textes originaux? Point du tout. La Vulgate, explique l'encyclique, a été simplement choisie comme version officielle parmi les versions latines qui circulaientÉtude des langues anciennes.

à l'époque; de ce fait, elle a reçu dans l'Église latine un témoignage d'authenticité, non point critique mais juridique 1. Si son usage généralisé pendant des siècles prouve qu'elle est exempte d'erreur en matière de foi et de moeurs, il s'ensuit qu'elle suffit à la rigueur pour nous faire connaître l'essentiel de la Bible. Mais de là à prétendre qu'elle doive ou puisse être substituée aux textes grecs ou hébreux, il y a une marge qu'il nous est interdit de franchir. Si vénérable, si excellente soit-elle, une version n'équivaudra jamais à l'original, surtout si cet original relève d'un génie différent de celui du traducteur, avec ces nuances de sens qu'il est impossible de rendre sinon par approximation. Ainsi, en est-il de toutes les littératures étrangères. Que penser d'un professeur de littérature anglaise, allemande ou russe qui ne serait versé dans la connaissance ni de l'anglais ni de l'allemand ni du russe? D'où ce premier avertissement donné aux interprètes de la Bible: «Ceux qui, en négligeant les langues bibliques, se fermeraient l'accès des textes originaux,

ne sauraient échapper au reproche de légèreté et de nonchalance. Car il est du devoir de l'exégète de chercher à saisir avec le plus grand soin et religieusement les moindres traits sortis de la plume de l'hagiographe sous l'inspiration de l'Esprit divin, afin d'en pénétrer plus profondément et plus pleinement la pensée. Qu'il s'applique donc attentivement à acquérir de jour en jour une plus grande maîtrise des langues bibliques et des autres idiomes orientaux pour étayer son interprétation de tous les secours que fournissent les diverses branches de la science philologique 1. » En suivant ce précepte, on ne ferait qu'imiter l'exemple de saint Jérôme et des grands exégètes du XVIe et du XVIIe siècle 2. Leur méthode sur ce point doit demeurer la nôtre, s'il est vrai que le texte original, qui est l'oeuvre personnelle de l'écrivain sacré «a plus d'autorité et plus de poids que n'importe quelle version ancienne ou moderne, si parfaite soit-elle».

Le P. Lagrange exposait des idées semblables dans la Revue biblique d'avril 1900 3. Il insistait sur la nécessité de recourir aux textes dans leur langue originale, afin de les étudier en eux-mêmes et pour eux-mêmes. 1

Que de préjugés n'eut-il pas à surmonter! Nous en avons la preuve dans le soin qu'il prend de se justifier. Si la Vulgate demeure le livre de base des commentateurs « les textes primitifs, écrivait-il, ne seront pas connus comme ils doivent l'être, dans leur réalité concrète, dans les nuances de leur vocabulaire et de leurs tournures propres, dans le génie de leur langue, dans le secret de leur composition littéraire, et pourtant c'est sous cette forme et non sous une autre que s'est produite la Parole de Dieu, de sorte que si vraiment on l'estime comme telle, on ne saurait apporter trop de soin à la comprendre telle qu'elle est 1». Ces remarques, il y a cinquante ans, risquaient de passer pour quelque peu révolutionnaires. Elles étaient simplement l'expression d'une élémentaire évidence, qui devra désormais demeurer en dehors de toute discussion.

Étudier la Bible par un recours direct aux textes originaux serait chose relativement facile si ces textes eux-mêmes nous étaient conservés dans leur état primitif. Comment le seraient-ils du moment où ils partagent, l'erreur exceptée, la condition des livres humains? Tout passe, et les textes anciens ne résistent guère à l'usure du temps. Si les tablettes cunéiformes de la Babylonie et les papyrus d'Égypte reviennent au jour à la faveur des découvertes, c'est là un sort exceptionnel dont les premiers manuscrits des livresLa critique textuelle.

de la Bible n'ont point hélas! bénéficié. Leur sort est celui de la masse des documents de la littérature profane: nous n'en possédons que des copies plus ou moins correctes; comme toutes les copies de ce genre, elles portent les traces de l'humaine faiblesse. Les fautes, auxquelles elles n'ont échappé que dans une mesure relative sont, les unes de simple inadvertance (lacunes, répétitions, altérations), les autres intentionnelles, provenant de copistes assez peu scrupuleux pour modifier les textes qu'ils étaient chargés de retranscrire. La critique textuelle a pour mission de découvrir ces erreurs afin de rétablir le texte sacré dans un état aussi parfait que possible 1. C'est une tâche austère. Elle suppose de la part de ceux qui l'assument un grand esprit d'objectivité, une patience à toute épreuve, et, oserais-je le dire, un certain flair qui n'est pas le fait du premier venu. Ces qualités ne dispensent pas de la connaissance approfondie, à la fois théorique et pratique, des règles dans lesquelles se condense l'expérience des humanistes pour discerner dans la masse des manuscrits ceux qui se recommandent par leur

souci habituel de probité, et de toute façon pour y relever les marques de corruption. Si pareil travail est obscur, il n'en est pas moins de première nécessité. Et si la division du travail s'impose, il faut admettre que des équipes de savants puissent limiter leur activité scientifique à cette part modeste des études bibliques. Tel est l'exemple que nous donnent aujourd'hui les moines bénédictins chargés de reviser la Vulgate de saint Jérôme. D'autres travaux du même genre mériteraient un aussi généreux effort. Nul ne songerait à remplacer l'édition critique de la Bible hébraïque établie par R. Kittel 1, ni les admirables volumes du Nouveau Testament publiés à Oxford 2. Mais quelle reconnaissance mériterait de la part des exégètes le savant qui nous offrirait une édition manuelle des versions latines préhieronymiennes, dont la consultation aujourd'hui serait aussi nécessaire qu'elle est devenue malaisée.

Nous ne sommes encore qu'à pied d'oeuvre. La philologie nous apprend la signification des mots et la valeur de leurs rapports dans la construction grammaticale de la phrase. La critique textuelle reconstitue jusqu'à un certain point, et certes de mieux en mieux, avec un instrument sans cesse perfectionné, la matérialité des textes. Mais, à supposer que tout

ceci fût réalisé à la perfection, l'oeuvre principale de l'exégète ne serait pas encore commencée: il resterait à comprendre ce que les auteurs inspirés ont voulu dire.

Et voici le vaste domaine de la critique littéraire ouvert aux interprètes de la Bible. On ne saurait y pénétrer autrement que dans la compagnie des écrivains sacrés eux-mêmes; eux seuls nous livreront leurs secrets. C'est dire qu'il faut commencer par s'intéresser à tout ce qui concerne leur personnalité. A quoi bon, objectait un étudiant? Les Écritures ne sont-elles pas l'oeuvre de l'Esprit-Saint? Pourquoi dès lors nous enquérir, par de fastidieuses digressions, des questions de dates et d'authenticité? Que m'importe Amos ou Nahum, et même Pierre ou Paul? Le véritable auteur, nous le connaissons, il est de tous les temps, ou plutôt il est au-dessus des temps; c'est Dieu lui-même, dont il doit nous suffire d'entendre la Parole.

Certes oui, Dieu est l'auteur de l'Ancien et du Nouveau Testament dans leur ensemble comme dans chacune de leurs parties. Il en est même l'auteur principal. Mais, si pour s'adresser aux hommes Dieu a voulu se servir comme d'instruments d'Amos, de Nahum, de Pierre, de Paul — tout écrit étant nécessairement dépendant de son contexte historique — j'estime de la plus grande importance de savoir qu'Amos était un berger de Juda, que Nahum écrivait avant la chuteLa personnalité des auteurs.

de Ninive, que Pierre était le prince des Apôtres et Paul le persécuteur des chrétiens. Toujours est-il que l'encyclique ne laisse pas de place à l'hésitation. «L'exégète, lisons-nous, doit s'efforcer avec le plus grand soin, en tenant compte des éclaircissements fournis par les recherches récentes, de discerner quels furent le caractère particulier de l'écrivain sacré et ses conditions de vie, à quelle époque il a vécu, à quelles sources écrites ou orales il a puisé, quelles formes de langage il a employées. C'est ainsi qu'il pourra savoir plus exactement qui a été l'hagiographe et ce qu'il a voulu exprimer par ses écrits 1. » Ces règles, nous les trouvons déjà formulées par saint Athanase, dans ce passage du Contra Arianos 2, que je vous demande la permission de reproduire: «Comme dans tous les autres endroits de l'Écriture, il faut observer ici à quelle occasion l'Apôtre a parlé, à qui et pour quel motif il a écrit; il faut y apporter une scrupuleuse et loyale attention, de peur qu'en ignorant ces circonstances ou en les comprenant mal on ne s'écarte du véritable sens.»

De la personne des auteurs, l'intérêt passe insensiblement à leur milieu culturel et aux procédés de composition dont ils se sont servis. Nous abordons ainsi la fameuse question des genres littéraires. Ce n'est pas un problème nouveau. Il y a beau temps queLes genres littéraires.

l'étude des genres littéraires passe à bon droit pour une des lumières les plus éclairantes de l'exégèse 1. Mais la place de choix qui lui est assignée dans l'encyclique, la recommandation instante dont elle est l'objet, l'ordre formel enfin qui nous est donné de ne pas la négliger : tout cela est nouveau 2.

C'est que les recherches ont fait du chemin. Conduites ces dernières dizaines d'années, à la faveur de découvertes heureuses, avec une exactitude remarquable, elles ont mis en plus vive lumière les formes du langage employées au cours de l'antiquité dans les compositions poétiques comme dans l'énoncé des lois morales ou dans le récit des événements 1. La Bible en sort grandie. Aucun livre du passé ne l'égale par l'exactitude historique. Du point de vue spirituel et religieux, elle est purement hors de pair. Il n'en est pas moins vrai que les écrivains sacrés ont été tributaires des procédés de narration et d'exposition adoptés de leur temps. De là, une certaine façon de schématiser les choses, de se contenter d'approximations, d'employer volontiers des expressions hyperboliques sinon paradoxales 2, de recourir même à des récits entièrement figurés d'apparence historique. A tout ceci, rien d'étonnant; nul n'est en droit de s'en montrer surpris. La Sainte Écriture est un cas d'incarnation. «De même, explique l'encyclique, que le Verbe substantiel de Dieu s'est rendu semblable aux hommes en tout,

sauf le péché, ainsi les paroles de Dieu exprimées en langage humain, s'y sont assimilées en tout, l'erreur exceptée 1.»

On saisit, dès lors, dans quelle direction il s'agit de chercher la solution de maintes difficultés soulevées contre la véracité de la Bible. Car il n'est pas rare, lorsque d'aucuns reprochent aux auteurs sacrés d'avoir commis des erreurs, qu'il s'agisse simplement de ces manières de parler et de raconter que les hommes du temps avaient l'habitude d'employer et dont l'usage était autorisé par la coutume générale 2. Sans doute, la prudence est-elle toujours requise. Ce que furent les manières de parler adoptées par les auteurs de la Bible, on ne peut l'établir à priori. Sous cette réserve, l'exégète se doit — c'est un ordre, encore un coup, qui lui est maintenant donné — de mettre tout en oeuvre pour rechercher comment la forme du langage ou le genre littéraire peuvent conduire à une interprétation exacte et vraie.

Pour mener à bien ce travail de recherches, il faudrait tenir le plus grand compte de toutes les découvertes dont notre siècle est redevable à l'archéologie, à l'histoire des institutions et des littératures anciennes: vaste chantier qu'il n'est pas donné à un seul homme de pouvoir explorer. L'exégète heureusement n'est pas seul. Nous l'avons déjà dit, le travail auquel il est consacré est un travail d'équipe. Et dans cette équipe une place de choix est laissée aux laïques. «Que ceux-ci le sachent, fait remarquer l'encyclique, non seulement ils se rendent utiles à la science profane, mais ils rendent aussi un service signalé à la cause chrétienne, lorsque avec toute l'application et tout le zèle possibles, ils se livrent à l'exploration et à la recherche des oeuvres de l'antiquité ou lorsqu'ils s'appliquent du mieux qu'ils peuvent à éclaircir les questions de ce genre moins clairement connues 1. » En relevant cet encouragement du Saint-Père, appelé à susciter quelques belles vocations scientifiques en esprit d'étroite collaboration avec les interprètes attitrés des Saintes Écritures, il m'est agréable de signaler une étude récemment parue sous les auspices de notre séminaire de droit 2, qui me paraît répondre d'une manière très heureuse au voeu du Saint-Père. Son auteur, M. Ramon Sugranyes de Franch, y traite avec une rare maîtrise un point de droit palestinienCollaboration des laïques.

à l'époque évangélique. Mis en éveil par quelques allusions à la prison pour dettes, dans la parabole du serviteur impitoyable 1, M. Sugranyes entreprit une vaste enquête dans le recueil touffu des papyrus juridiques de l'époque ptolémaïque. Plus d'une fois, j'avais eu le plaisir de le rencontrer dans notre séminaire de Nouveau Testament. Le principe qui préside à l'organisation des séminaires universitaires est celui des vases communiquants. Chacun forme un tout distinct, mais les portes de communication sont largement ouvertes et un niveau moyen est atteint grâce aux échanges des uns et des autres. Il arrivait donc à M. Sugranyes de s'installer au milieu de nos répertoires et de nos dictionnaires pour préparer la dissertation qu'il comptait présenter à la Faculté de droit. L'exégèse néotestamentaire n'eut bientôt plus guère de secret pour lui. Mais il promenait sur les textes un regard de juriste, attentif aux particularités qui avaient échappé à la plupart des commentateurs. Plus d'un soutenait que les paraboles évangéliques, la parabole du serviteur impitoyable comme les autres, étaient de petites histoires inventées de toutes pièces 2. En comparant les 1

textes évangéliques avec les papyrus hellénistiques, il eut le mérite de découvrir d'abord et de montrer ensuite que l'exécution sur la personne du débiteur signalée en passant dans l'Évangile était un moyen de procédure généralisé à l'époque du Christ dans l'Orient romanisé. Il concluait que la scène dont Jésus se sert pour illustrer sa doctrine du pardon présentait de solides garanties d'historicité, et que la parabole méritait d'être considérée comme un véritable document d'histoire institutionnelle 1. Cette acquisition méritera d'être retenue. Pour ma part, j'y vois une application de ce passage de la lettre pontificale: «Toute connaissance humaine, même profane, possède une dignité, une excellence pour ainsi dire innée, puisqu'elle est comme une participation finie de la connaissance infinie de Dieu, mais elle acquiert une dignité plus haute et une sorte de consécration, quand elle est employée à répandre sur les choses divines une plus vive lumière 2.»

Une interprétation rationnelle de la Bible est la seule voie à suivre pour résoudre les difficultés que l'on fait d'ordinaire à l'historicité de la Bible. Une juste et prudente application du principe des genres littéraires suffit dans la plupart des cas à les dissiper commeDifficultés à résoudre.

par enchantement. Il en reste; peut-être même en restera-t-il toujours, car l'exégèse comme les autres sciences peut avoir ses secrets impénétrables 1. Et, cependant, l'histoire de la critique biblique au cours de ces cinquante dernières années nous promet un progrès constant, pourvu que nous demeurions fidèles au travail qui nous est imposé 2.

Aussi le Saint-Père ne manque-t-il pas de saisir l'occasion pour encourager les spécialistes des études bibliques à s'attaquer hardiment «aux questions difficiles restées jusqu'à présent sans solution, moins pour réfuter les objections, que pour s'efforcer de découvrir une explication sérieuse qui concorde fidèlement avec la doctrine de l'Église, en particulier avec l'enseignement traditionnel concernant l'infaillibilité de la Sainte Écriture et qui corresponde dûment aux conclusions certaines des sciences profanes 3 ».

Tel n'est pas le langage du conservatisme exagéré que nous avons entendu naguère, aux heures graves de la crise moderniste 4. Il n'était pas rare alors que

les pionniers des études bibliques eussent à souffrir de suspicions injustes. Aux yeux de certains, toute nouveauté de méthode appliquée à la Bible paraissait imprudente, sinon téméraire ou impie. Ceux qui les proposaient étaient considérés comme des aventuriers, comme des loups affublés de peaux de moutons, dont les intentions étaient pour le moins sujettes à caution 1. Que nous ayons parfois donné lieu à ces réactions peu intelligentes, c'est possible. Avec nos appareils critiques et toutes nos discussions, nous donnions l'impression que l'étude de l'Écriture ne faisait qu'un avec ces travaux d'approche. On voyait bien l'enchevêtrement des échafaudages, mais la construction demeurait cachée et l'on avait vite fait de perdre patience. Sans doute, si je désire faire une lecture pieuse ou une méditation de la Bible, je préférerai toujours le livre qui m'ouvre au plus vite les arcanes du texte sacré. C'est ce que l'on exigeait aussi des commentaires scientifiques, sans se douter que tout était à construire de la base au faîte. Pour que l'édifice fût solide, ne fallait-il pas sérier les tâches, creuser les fondations, assurer les armatures : le reste viendrait ensuite. Il est venu. C'est une grâce de notre temps de

nous l'avoir montré en des ouvrages excellents, à la portée de tous.

Toutefois, dans l'ordre des recherches strictement scientifiques, beaucoup reste encore à faire. L'encyclique nous parle de questions difficiles demeurées jusqu'à présent sans solution. Elle nous dit aussi que, s'il s'agit de doctrine concernant la foi et les moeurs, rares sont les textes définis par l'autorité de l'Église et qu'il y a encore beaucoup de choses sur lesquelles peut et doit s'appliquer la sagacité des interprètes 1. Ces ouvriers sont invités à travailler en pleine liberté d'esprit, fidèles aux enseignements de l'Église, mais prêts également à accueillir toujours avec gratitude comme un bienfait de Dieu et à mettre à profit les apports de la science profane. Pour que cette liberté ne souffre point de contrainte, le Saint-Père avertit solennellement tous les fidèles du devoir qui leur est fait de juger non seulement avec équité mais aussi avec charité le travail des savants; il les met en garde contre «ce zèle intempestif qui estime que tout ce qui est nouveau doit être par là-même combattu ou tenu pour suspect 2 ». Le travailleur intellectuel, qui poursuit son rude labeur dans la solitude d'une chambre close, n'est pas pour autant un séparé. S'il est animé par un souci 1

d'apostolat, il entend le monde tout entier bourdonner autour de lui. La sympathie de ses frères est un soutien dont il peut avoir besoin. Est-ce trop demander que de faire confiance à ceux qui ont assumé dans l'Église la lourde mission de défendre leur foi et de l'éclairer?

Le programme que nous venons de résumer à grands traits vise évidemment, nous le disions en commençant, la découverte du sens littéral. Nous ne craignons pas de nous tromper en affirmant qu'il est dirigé contre une certaine réaction, menée de ci de là avec grand enthousiasme en faveur du sens figuré ou mystique. On peut en voir l'indice dans tel passage de l'encyclique où il est question de ceux «qui, prétendant ne trouver qu'à peine dans les commentaires de la Bible de quoi élever leur pensée vers Dieu, affirment à l'envi qu'il faut entrer dans la voie des interprétations mystiques 1 ».

Entre cette exégèse mystique, toute en figures,Abus du sens mystique.

en symboles, en allégories et l'exégèse littérale qui s'attache à déterminer aussi exactement que possible le sens voulu par l'auteur, comment fixer notre choix? C'est une question que l'on ne saurait éluder ni par les boutades décochées à l'adresse des «maigres mamelles du sens littéral» ni par une fin de nonrecevoir d'un littéralisme obstiné.

Nul ne songe, tout d'abord, à mettre en doute soit la possibilité, soit l'existence d'un sens figuratif à certains endroits de l'Écriture 1. Les paroles et les

faits de l'Ancien Testament ont été disposés par Dieu en vue de ce qui devait s'accomplir sous le régime de la Nouvelle Loi. Lorsqu'il institue l'Eucharistie, Jésus présente son corps sous les espèces du pain comme la nouvelle Pâque, et son sang comme le sang de la Nouvelle Alliance, destiné à remplacer celui des victimes qui scellèrent au pied du Sinaï le pacte de Jahvé avec Israël. En droit, l'existence d'un sens typique, appelé aussi suivant saint Paul «spirituel», est donc établi 1. La pâque juive annonçait la Cène eucharistique et le sang de l'alliance sinaïtique préfigurait l'immolation sanglante du Calvaire.

Le vrai problème dont nous avons à nous occuper est donc de savoir non si l'Ancien et le Nouveau Testament contiennent des sens figuratifs, mais si dans les cas particuliers tel ou tel passage peut être interprété typiquement. On sent bien que la plus grande discrétion ici est de rigueur. Du sens figuratif voulu par Dieu, l'encyclique nous dit «que les exégètes catholiques

doivent le mettre en lumière avec toute la diligence que réclame la dignité de la Parole de Dieu 1 ». Et c'est bien, en effet, une question de dignité pour l'exégèse. A tourner toutes choses en figures, sans règles sûres, sans critères, on risquerait de ne plus prendre l'Écriture très au sérieux: les analogies superficielles de mots, de choses, de situations remplaceraient l'examen diligent des textes; l'exégèse serait livrée aux caprices de l'imagination. Il ne suffit donc pas de s'abandonner devant un texte de la Bible au libre jeu des associations verbales. Les seuls moyens dont nous disposions pour découvrir les sens spirituels véritables sont, ou bien les organes de la Révélation 2 s'il s'agit du sens typique proprement dit, ou bien l'étude approfondie du sens littéral lui-même s'il s'agit du sens spirituel largement entendu pour signifier ce qui se trouve implicitement contenu dans le texte inspiré.

Rien ne défend assurément de suggérer aussi à propos d'un texte les accommodations qui viennent à l'esprit. Les Pères, surtout à Alexandrie, recouraient volontiers à ce procédé comme l'avaient fait les philosophes grecs à propos des fables du paganisme, et les Juifs hellénisés, parmi lesquels Philon occupe la première

place, à propos de l'Ancien Testament. On ne peut toutefois perdre de vue que ces accommodations sont extrinsèques à l'Écriture; et qu'elles risquent d'être dangereuses, maintenant que les fidèles de notre temps, plus particulièrement ceux auxquels la Bible pose des problèmes troublants, se préoccupent de savoir «ce que Dieu lui-même nous révèle dans les Saints Livres plutôt que ce qu'un orateur ou un écrivain éloquent nous disent, en se servant avec habileté des paroles de la Bible 1 ».

Ces remarques sont capitales; le devoir de l'exégète, comme celui du prêtre chargé de répandre le bienfait de la parole de Dieu parmi les fidèles, est donc nettement tranché. Ils proposeront le sens spirituel ou figuratif si d'une façon ou de l'autre, celui-ci peut s'autoriser de la Révélation 2. En dehors de ces cas, dûment établis, ils ne se laisseront pas trop séduire par l'exemple de l'abbé Tardif de Moidrey 3, en cédant à l'entraînement des

accommodations gratuites, qui deviendraient facilement, ce sont les termes mêmes de l'encyclique, un abus de la Parole divine 1.

Ne sommes-nous pas en passe de restreindre notre horizon? Je sais que les critiques littéraires profanes se mettent plus au large. Les textes, nous disent-ils, ont une vie; leur développement n'est jamais achevé. Après avoir cherché minutieusement ce qu'un texte signifiait pour son auteur, ils estiment convenable de se demander ce qu'il signifie aussi pour nous. Qui songerait à condamner l'activité du lecteur qui prend le texte comme tremplin pour s'élever plus haut? On voudrait qu'une même licence fût accordée aux simples fidèles, qui, n'ayant pas reçu de mission doctrinale, ne risquent pas comme les clercs d'engager l'autorité de l'Église. Au demeurant, la poésie a aussi ses droits; si elle cherche ses thèmes dans l'oeuvre de la création, pourquoi lui refuser l'accès du monde invisible qu'il nous est donné d'apercevoir dans la transparence des deux Testaments 2? Sur tous ces points, nous sommes d'accord puisque, en dépit des réserves précédentes, le «sens accommodatice», dont les Pères ont fait usage, est

autorisé par l'Église. Mais, est-ce trop exiger, demanderons-nous à notre tour, de ne pas confondre ce qui relève du génie poétique en travail de création avec ce qui est le seul fait de l'Inspiration divine? Une erreur n'est jamais permise. C'en serait une de ne pas distinguer ces deux plans ou de placer l'inspiration privée d'essence poétique au niveau de l'Inspiration scripturaire, qui elle est d'essence charismatique, purement surnaturelle.

Il faudrait surtout ne pas croire que, pour demeurer fidèle à ce que cette inspiration a de meilleur, il faille quitter le terrain du réel pour s'élever dans le ciel de la fantaisie. Le sens littéral nous offre mieux qu'une piste de départ. Il se présente lui-même, sous les apparences les plus humbles, les plus humaines aussi, avec ses abîmes de mystère, que nous sommes invités à approfondir lentement. C'est de ce contenu substantiel que nous devons prendre conscience, non en l'abandonnant pour le survoler, mais en nous y attachant par un effort de pénétration.

Approfondir un texte, c'est aller toujours plus avant dans la pensée d'un auteur afin d'arriver à cette pleine intériorité qui se réalise par la communion au génie opérant 1. Quand il s'agit de la Bible,Vers une théologie biblique.

communier au génie opérant de l'auteur n'est pas autre chose, en fin d'analyse, que communier intensément à la pensée de Dieu lui-même. De simplement littéraire, l'exégèse devient alors théologique; et elle trouve ainsi son dernier achèvement.

L'encyclique se fait pressante pour inviter les exégètes à poursuivre ce terme: «Qu'ils s'appliquent, exhorte-t-elle, d'une manière toute spéciale à ne pas exposer uniquement ce qui regarde l'histoire, l'archéologie, la philologie et d'autres matières semblables; mais, tout en donnant ces notions dans la mesure où elles peuvent concourir à l'explication des textes, qu'ils mettent surtout en évidence, dans chaque livre ou dans chaque texte, la doctrine théologique concernant la foi et les moeurs. Ceci étant, leurs interprétations, non seulement aideront les professeurs de théologie à proposer et à confirmer les dogmes de la

foi, mais elles serviront aussi aux prêtres pour expliquer la doctrine chrétienne devant le peuple et à tous les fidèles enfin pour mener une vie sainte et digne d'un chrétien 1. »

Pareil travail ne peut être poursuivi que dans la lumière de la foi, c'est-à-dire aussi dans la lumière de l'Église, gardienne de cette foi, non en ordre dispersé, chacun pour soi essayant les textes à sa façon sur son esprit ou sur son coeur, mais dans la plus étroite union avec le magistère apostolique, qui a reçu du Christ la promesse de l'Esprit-Saint pour le conduire jusqu'au bout de la vérité 2 et la mission d'annoncer la Parole de Dieu en tous temps et en tous lieux.

Dans cette Église du Sauveur, les Pères et les Docteurs occupent une place spéciale. De quelles ressources ne nous priverions-nous pas si nous en venions à négliger les oeuvres scripturaires d'un Augustin, d'un Cyrille d'Alexandrie, d'un Chrysostome, d'un Thomas d'Aquin 3. Le goût dont ils témoignent dans une proportion fort inégale pour les accommodations 1

dont nous avons parlé un peu plus haut, ils le devaient au milieu culturel dans lequel ils baignaient. Tous n'avaient pas l'érudition de saint Jérôme, bien que la plupart, dont le grec était la langue maternelle, aient été mieux préparés que nous ne le sommes habituellement à comprendre les moindres nuances du style des Évangiles ou des Épîtres. Appartenant à une époque pas très éloignée du Nouveau Testament, ils sont témoins des idées et des moeurs qu'on y découvre. Et même, s'il ne s'agit que de l'Ancien Testament, leur importance reste de premier ordre, puisque beaucoup d'entre eux vivaient dans cet Ancien Orient dont la connaissance aide si puissamment à comprendre la Bible. Toutefois, ils sont surtout nos maîtres à un titre plus élevé; nous voulons dire, en reprenant les termes de l'encyclique: «par la suave intuition qu'ils avaient des choses célestes, et par cette merveilleuse pénétration d'esprit, grâce à quoi ils entraient jusque dans les profondeurs les plus intimes des paroles divines 1. » Cette connaissance en quelque sorte intuitive que connaissent si bien les mystiques, cette aisance quasi connaturelle avec laquelle leur esprit se portait d'un seul élan au centre du message biblique, les Pères le devaient à leur sainteté. Elles étaient le fruit du don d'intelligence (intus legere) qui vient de l'Esprit Saint et qui confère à celui qui le reçoit l'acuité de regard nécessaire pour pénétrer par delà

les mots jusqu'à la chose dite, en plein coeur de la vérité 1.

Toujours prêt à nous conduire sur le chemin de cette vérité, l'Esprit divin assiste l'Église enseignante pour l'aider à accomplir son ministère, et l'Église enseignée pour en recevoir les fruits. L'exégète catholique, chargé de faire connaître le sens de l'Écriture, pourrait-il s'en passer? Pour comprendre la Bible inspirée de Dieu et s'accorder suivant les analogies de la foi au dépôt des vérités transmises par les Apôtres, lui suffirait-il de recourir à ses seules lumières naturelles comme s'il était chargé d'expliquer un passage d'Horace ou d'Homère? Et, à trop miser sur les moyens d'investigation naturels, n'en viendrait-il pas à cette étroitesse d'esprit qui, en se concentrant sur des points accessoires, lui ferait perdre de vue le principal? «Nous avons presque cessé de parler, écrivait récemment un de nos meilleurs maîtres 2, comme les Pères faisaient couramment et comme les commentateurs l'ont encore fait après eux, des lumières nécessaires pour comprendre les mystères de Dieu, ces mystères que scrute dans leur profondeur l'Esprit de Dieu que nous possédons dans l'Église.» Il poursuivait: «La lumière de foi et les charismes de l'Esprit-Saint nous procurent la pénétration de la Parole divine... Pénétrer,

voir les choses sous les plissements de la couche superficielle, mais qu'un regard ordinaire privé de la force de pénétration divine ne découvrirait point aisément.»

Chacune à son rang, faut-il le redire, les sciences philologique, critique, historique sont nécessaires à l'intelligence des Écritures, mais elles ne suffisent pas. Aussi, après s'y être consacré de toutes ses forces, l'exemple nous vient de haut, l'exégète digne de sa vocation saura se recueillir devant «le Maître intérieur», pour recevoir le supplément de lumières qui ne se trouvent pas dans les livres. Loin de le détourner du sens littéral qu'il voulut inspirer, l'Esprit-Saint lui donnera, à Son heure, de le mieux saisir, tant en lui-même que par rapport aux autres passages des Livres Saints, dans cette vue d'ensemble qui sera non une construction artificielle mais une contemplation sereine de la doctrine en laquelle toutes les parties se tiennent.

La théologie biblique est le fruit de ce travail de pénétration et de systématisation des données scripturaires à la lumière de la foi. C'est la part de choix de l'interprète catholique. Ajoutons-le, celle aussi vers laquelle s'orientent de plus en plus les travaux protestants à l'heure actuelle 1. Si, entre les uns et

les autres, nous constatons avec joie une sorte d'entente spirituelle dans l'effort tenté pour dégager les valeurs de vie contenues sous la lettre inspirée, nous le devons en grande partie aux grands et modestes savants qui ont commencé par prendre sur eux les défrichements les plus arides. Ce serait mal reconnaître leurs mérites exceptionnels que de renoncer, contrairement à leurs voeux, à pousser plus loin la pointe de nos recherches. Les problèmes qu'ils ont résolus, les réponses qu'ils ont données aux difficultés, les éclaircissements dont ils nous ont fait bénéficier nous laissent la liberté nécessaire pour nous appliquer à cette théologie constructive, qu'un P. Lagrange par exemple ne cessa de considérer de loin comme le couronnement promis à ses travaux 1. Le résultat sera, si la chose est encore nécessaire — malheureusement je crains qu'elle ne le soit — de dissiper cette impression fausse et injuste,

que l'exégèse est une discipline desséchante pour le coeur, décevante pour l'esprit. Comme toute science, comme tout art manuel, elle requiert naturellement une initiation laborieuse, mais elle tend vers la joie la plus délectable d'entrer en contact vivant avec la Parole de Dieu, de capter la Révélation à sa source dans son premier jaillissement, d'entrer en contact spirituel avec les amis de Dieu favorisés dans les deux Testaments de la communication des plus hauts mystères. «Vivre dans cette ambiance, méditer ces vérités, ne rien connaître, ne rien chercher d'autre, ne vous semble-t-il pas, écrit le Saint-Père, suivant les paroles de saint Jérôme, que c'est dès ici-bas habiter le royaume céleste 1 ? »

Cette exégèse pratiquée dans les Facultés de théologie et dans les Séminaires ne saurait, bien entendu, se laisser enfermer dans l'enceinte d'un petit cénacle. La Parole de Dieu, dont elle cherche à retrouver le sens, tout le sens et rien que lui, est à la vérité destinée au monde entier. Vertu de Dieu pour le salut de tous les croyants, disait saint Paul 2. Comme à l'origine, elle est appelée à poursuivre sa course 3 par la prédication: fides ex auditu 4. L'objectif qui se pose à la conscience des professeurs d'Écriture Sainte est donc, 1Préparation à la prédication.

ne disons pas pratique, mais apostolique. D'où cette prescription à laquelle ils seront tenus de s'arrêter: «Les professeurs d'Écriture Sainte donneront tout l'enseignement biblique dans les Séminaires de manière à pourvoir les jeunes gens que l'on doit former au sacerdoce et au ministère de la prédication de cette connaissance des Écritures et à leur inspirer pour elles cet amour sans lesquels l'apostolat est incapable de produire des fruits nombreux 1. »

C'est ainsi que, rayonnant des Universités et des Séminaires, l'exégèse biblique répondra aux besoins des âmes modernes, lesquels, quoi qu'on pense, sont à la fois d'ordre critique et d'ordre théologique. D'ordre critique, car on veut savoir au juste ce qu'il faut penser de la Bible et ce que la Bible signifie; d'ordre théologique pour répondre à l'immense aspiration du monde vers un règne de vérité et d'amour. La connaissance de l'Écriture et la connaissance du Christ vont de pair. Travailler à mieux faire connaître l'Écriture, c'est travailler à. ramener les hommes au Sauveur qui est venu fonder ce règne Par conséquent, nous dit le Saint-Père, c'est «ouvrir pour le genre humain désuni et agité les sources de cette grâce divine, que les peuples et leurs gouvernements ne peuvent sous-estimer ni dédaigner sans se rendre incapables de faire naître et de consolider la tranquillité et la concorde 2 ». * * *

Dans le tableau que je viens de retracer en grandes lignes d'après l'encyclique pontificale, je me suis attaché moins au détail des éléments qu'à l'unité de l'ensemble. De l'étude des langues orientales à la préparation au ministère de la prédication, une finalité commune leur imprime la même orientation. Par là, elle rejoint les autres disciplines théologiques: la théologie dogmatique et morale, l'apologétique, la pastorale, auxquelles elle est appelée à fournir un apport sans cesse enrichissant. Dans les Écoles du moyen âge, la Bible était le livre du maître. Saint Thomas la commentait à l'Université de Paris. On ne concevait pas une théologie qui ne fût continuellement vivifiée par la présence de cette source jaillissante.

Depuis lors, la spécialisation a séparé ce qui à l'origine était si profondément uni. Est-ce un progrès ? Au point de vue de la méthode, de la division des traités, de la répartition des cours, de la clarté des idées, il faut le penser. Mais ces avantages seraient chèrement payés si une étroite collaboration cessait d'exister entre les professeurs chargés des cours d'exégèse et les titulaires des autres chaires de théologie. On pourrait souhaiter de la voir se resserrer par un ajustement de nos programmes. Mais enfin, l'accord existe, puisqu'on ne conçoit plus aujourd'hui un professeur de théologie spéculative ou pratique qui ne puise ses références dans les commentaires les mieux élaborés. La théologie biblique, à laquelle le Saint-Père attache une si grande importance, sur laquelle il revient avec

tant d'insistance à diverses reprises, me paraît néanmoins appelée à favoriser un rapprochement plus étroit encore, en unifiant à la base les autres branches du savoir théologique appelées à se ramifier dans toutes les directions.

D'autres que les théologiens, au sein de l'Université, ne seraient-ils pas sensibles au langage que leur tiendrait la Bible? Entre l'arrêt du soleil dans le récit de Josué et la prison pour dettes à l'époque évangélique, que d'autres sujets capables de retenir l'attention des spécialistes du Droit, des Sciences, des Lettres! Aussi envisagerait-on volontiers des rencontres, dont les Écritures feraient les frais, à ce plan supérieur où toutes les disciplines se rejoignent dans leur commune référence à la Parole de Dieu.

Ce projet, déjà réalisé à l'Université catholique de Louvain, nous fournirait sans doute, s'il pouvait être exécuté également à Fribourg, un terrain où nous serions de plain-pied avec nos collègues des autres Universités suisses. La paix religieuse est une belle chose. On sait de quel coeur Mgr Besson, dont j'aime à évoquer ici la mémoire vénérée, voulut s'y consacrer jusqu'à la fin de sa vie. Un fossé profond continuera, malgré tout, à séparer longtemps encore catholiques et réformés. Sur l'idée que nous nous faisons de l'Église, du magistère et de la succession apostolique, nos positions de part et d'autre sont en ce moment irréductibles. Mais, des deux côtés de ce fossé, des rapprochements sont possibles. Je

pense qu'un grand pas serait fait si, également attachés à la Parole de Dieu contenue dans les Saintes Écritures, nous y cherchions les motifs de nous rencontrer dans la connaissance et dans l'amour de Dieu.

Etudiée comme elle mérite de l'être, la Bible reprendrait alors la place qui lui était réservée aux grandes époques de la chrétienté, lorsque tous les chrétiens se nourrissaient de ses leçons, et considéraient toutes choses à sa lumière. Après la coupure de la Réforme, la raison prétendument éclairée s'est efforcée de nous en détourner. Pour que la Bible, en face des justes requêtes de l'intelligence, ne cesse point de nous instruire, il fallait que nos méthodes fussent revisées. C'est chose faite. Le programme qui vient de nous être proposé dans l'encyclique Divino afflante Spiritu montre à l'évidence comment dans l'étude de la Bible, la confiance en la Parole de Dieu qui s'adresse à nous et la confiance en l'intelligence qui est invitée à l'accueillir sont intimement liées. On peut donc espérer qu'après les crises du rationalisme et le désarroi du modernisme, entretenus par des découvertes à vrai dire étourdissantes, les Saintes Écritures, trop longtemps placées sous le boisseau, éclaireront d'un plus bel éclat notre maison terrestre. Il n'est pas téméraire d'espérer que, suivant les mystérieux desseins de la Providence, elles réuniront un jour au même festin tous les enfants de notre Père.