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La recherche de l'unité en Biologie

au

Discours rectoral

Professeur W.H. Schopfer

VERLAG PAUL HAUPT IN BERN 1948

Alle Rechte vorbehalten
Copyright 1948 by Paul Haupt, Berne
Printed in Switzerland
Buchdruckerei Paul Haupt, Bern

La recherche de l'unité en Biologie

Discours rectoral du Professeur W. H. Schopfer

Une coutume ancienne de notre Université veut que le Recteur entrant en charge entretienne ses collègues et les participants au Dies academicus de quelques problèmes généraux ressortissant à la science qu'il représente. Je me soumets volontiers à cet usage qui me donne la possibilité de rendre familiers et compréhensibles à un large public d'amis de l'Université les problèmes à la solution desquels mes collaborateurs et moi, nous travaillons. Je le ferai, non seulement en botaniste, mais en biologiste refusant de fermer les yeux sur ce qui se passe au-delà des limites de sa science et qui, mû par le désir passionné de retrouver l'unité de la vie sous ses manifestations les plus diverses, veut étudier ces dernières dans ce qu'elles ont de plus général. Ce faisant, j'espère rendre évidents, non seulement les buts immédiats poursuivis par l'Université dans le domaine de la recherche scientifique, mais aussi son idéal humain supérieur. Il ne s'agit pas seulement d'un usage purement académique, mais d'une obligation impérieuse à laquelle aucun universitaire conscient de sa mission ne peut se soustraire; ce dernier doit, en des occasions déterminées, quitter le laboratoire, voir au-delà du champ de son microscope, et établir avec un public étendu cet indispensable contact sans lequel l'Université s'isole, méconnait l'un de ses devoirs essentiels et par là risque de perdre une partie de son rayonnement.

Un homme de science est placé devant le réel qui lui est intelligible; il le connaît, trouve une vérité, crée une oeuvre; il enseigne et transmet la vérité qu'il a découverte. L'homme, le réel, la découverte et la transmission de cette découverte sont les quatre colonnes

du temple dans lequel celui qui est en même temps chercheur et professeur passe son existence. C'est à une visite de l'édifice que je vous convie.

Pour un laïque, science signifie puissance, cette dernière étant avant tout représentée par des techniques. L'homme de science connaît le présent, reconstitue le passé et prévoit l'avenir. Posséder des connaissances, signifie agir, intervenir dans le cours des phénomènes naturels, le modifier au profit des hommes.

Pour un homme de science, la notion de science est intimément liée à celle de savoir, à laquelle elle est subordonnée. Le terme science évoque les sciences exactes, les sciences biologiques, les sciences psychologiques. Les hommes de science ne poursuivent qu'un seul but: la découverte de la vérité.

«Le vrai, avant d'être un rapport ou un jugement, est essentiellement un «en soi»: c'est l'être en tant qu'il est intelligible et intelligé... C'est ensuite un jugement exprimant une identité à laquelle l'esprit est contraint de donner son assentiment. Cette identité, c'est l'adequatio rei et intellectus, la conformité de la pensée et de son expression à ce qui est... La réalité, objet du savoir, n'est dite vraie que si elle coïncide exactement avec une autre réalité qui est déjà dans notre pensée.» (cité d'après Colin 1)

La vérité est atteinte lorsque le chercheur parvient à comprendre un phénomène, à la reproduire et à le prévoir. Il ne poursuit pas d'autres buts. II n'est cependant pas inaccessible à la réflexion philosophique et à l'inquiétude métaphysique. Il ne peut s'y soustraire tout en étant parfaitement conscient qu'en poursuivant des recherches, il doit faire preuve d'une indépendance complète à l'égard de la philosophie 1).

Cet antagonisme science-philosophie, auquel certains esprits fanatiques croient encore, est aujourd'hui périmé. Privée de la réflexion philosophique, la science est également privée de son rayonnement. Je pense même que la seule philosophie importante est celle que l'on convient de nommer «philosophie des sciences».

On ne peut s'empêcher d'évoquer ici le vieux conflit science-religion, aigu vers la fin du 19e siècle, à l'époque où le matérialisme scientifique et le positivisme semblaient justifier tous les espoirs. En réalité, il n'y a aucun conflit science-religion. L. Pasteur a porté à ce dernier un coup fatal en nous dévoilant sa pensée intime et en

fixant la position de tout homme de science objectif, mais accessible à l'inquiétude métaphysique.

«Est-ce à dire que dans mon for intérieur et la conduite de ma vie, je ne tienne compte que de la science acquise? je le voudrais que je ne le pourrais pas car il faudrait me dépouiller d'une partie de moi-même. En chacun de nous, il y a deux hommes: le savant, celui qui a fait table rase, qui, par l'observation, l'expérimentation et le raisonnement veut s'élever à la connaissance de la nature, et puis l'homme de sentiment... Les deux domaines sont distincts et malheur à celui qui veut les faire empiéter l'un sur l'autre, dans l'état imparfait de nos connaissances.»

Aucun homme de science loyal n'osera prétendre que les vérités partielles qu'il aura découvertes pourront s'opposer aux certitudes qu'une conviction religieuse peut apporter. Il attend cependant que l'ecclésiastique ne se serve pas de cet aveu pour amoindrir l'importance de la recherche scientifique et pour se rire des efforts des hommes de science cherchant à atteindre, avec les outils qui leur sont propres, ce qu'ils considèrent comme étant le vrai. Il ne peut y avoir conflit qu'entre la religion et le scientisme, ce dernier réclamant de ses adeptes un acte de foi aveugle en leur imposant de croire que la science seule, idéal suprême et unique, est capable de calmer toutes leurs inquiétudes et de répondre définitivement à toutes leurs questions.

Quelle erreur d'agir comme si la vie intérieure et le psychisme étaient compartimentés et, lorsque la raison claire seule opère, de croire que le sens esthétique, le sens poétique, le sens religieux n'interviennent pas. Une telle attitude évoque l'état d'esprit d'un enfant observant une montre et voyant les aiguilles marquer le temps en se déplaçant, s'imagine qu'elles sont les organes essentiels.

De même, il ne saurait y avoir, dans un état normal, conflit entre les données de la recherche scientifique et la raison d'état. On ne peut sans effroi songer aux conséquences d'une intervention impérative de l'état dans les travaux des hommes de science, leur imposant des directives et fixant, par décret souverain, les positions théoriques qu'il convient d'adopter. Un état peut exister sous diverses formes, il peut être régi de diverses manières. La science ne peut être pratiquée que d'une seule façon. S'il y a antagonisme, c'est que la structure de l'état n'est pas compatible avec la recherche scientifique libre et qu'il n'admet pas que «la libre communication

des pensées et des opinions est un des droits les plus précieux de l'homme.»

De plus, l'homme de science n'a pas à se préoccuper des conséquences pratiques ou doctrinales de ses découvertes.

«Les personnes d'une grande médiocrité d'esprit, incapables de sentir le mérite des hommes supérieurs, sont toujours portées à n'estimer dans les sciences que ce qui les rend immédiatement utiles. Ces hommes là ne peuvent comprendre que, sans les hautes régions des sciences, il n'y aurait même pas des sciences utiles. Si de tels hommes étaient puissants, on les verrait négliger les hommes uniquement voués aux sciences spéculatives, pour ne favoriser que ceux qui font naître des richesses. La richesse nationale, mais surtout la. dignité et le caractère d'une nation, seraient perdues, si jamais on venait à préférer les sciences purements d'application aux sciences purement spéculatives» 2).

Il est hors de doute que beaucoup de découvertes scientifiques ont comme conséquence immédiate ou lointaine une amélioration de notre existence. Ce ne sont pourtant pas ces désirs de perfectionnement qui doivent obligatoirement être mis à l'origine de la découverte scientifique. L'homme de science ne peut être tenu pour responsable de l'usage que d'autres feront de ses découvertes N'est-on pas en droit d'affirmer que la science peut avoir des conséquences néfastes précisément parce que les hommes de science n'ont pas le droit de contrôle sur les conséquences de leurs découvertes et l'exploitation de ces dernières?

L'homme de science, dans les étroites limites où il lui est donné de se mouvoir, seul et sans témoin, est un homme libre.

L'Université, envisagée comme expression de la recherche scientifique libre, se reconnaît partie intégrante de l'état, au maintien et à la prospérité duquel elle participe sur un plan supérieur. Elle émane du peuple qui lui fait confiance. Elle ne peut pourtant accomplir sa mission que si l'indépendance spirituelle et matérielle lui est assurée. * * *

Ces quelques remarques, se rapportant à l'homme de science à sa position devant les problèmes, nous conduisent au réel lui-même, objet de la recherche. Quel est-il?

Le physicien et le chimiste opèrent avec une centaine d'éléments chimiques et un millier d'atomes. Avec ces derniers, ils connaissent la matière inanimée dans toutes ses manifestations et la reconstruisent.

Avec cette centaine d'éléments, à une époque impossible à déterminer avec, précision — certainement plus d'un milliard d'années — se sont constitués matière vivante et êtres vivants. On peut admettre qu'il s'est formé tout d'abord un être vivant rudimentaire. Les difficultés que l'on éprouve à expliquer cette naissance ont fait surgir une autre hypothèse, selon laquelle, à une phase déterminée de l'évolution de notre planète, se serait produite tout d'abord une photosynthèse de matière organique, avec apparition d'oxygène dans l'atmosphère, suivie d'une oxydation des matières organiques formées (Dauvillier et Desguin). A partir de cette matière seraient nés les êtres vivants organisés. Cette hypothèse est pour l'instant une vue de l'esprit et ne peut être démontrée.

Les êtres vivants du point de vue de leur composition chimique élémentaire, ne diffèrent en rien du monde inanimé. Mais ces atomes sont assemblés d'une telle sorte qu'ils constituent des structures submicroscopiques et microscopiques dont l'assemblage construit une forme spécifique, caractéristique pour une espèce d'être vivant. Ces espèces, au nombre de centaines de milliers, constituent la biosphère dont le poids atteint près du 1/10000000 de celui de la planète 3).

Cette matière vivante possède des propriétés inconnues dans le monde inanimé. La plus inexplicable réside dans le fait suivant: en relation immédiate avec le substrat inanimé de la géosphère, de l'hydrosphère et de l'atmosphère dont elle est comme une continuation, elle s'accroit, puis se reproduit en restant identique à elle-même jusque dans les plus infimes détails doués de continuité génétique.

La stabilité des formes spécifiques est telle que seuls des agents physiques, rayons ultra-violets, rayons X ainsi que certains agents chimiques, peuvent agir sur le patrimoine héréditaire, sur les gènes, en déterminant l'apparition de caractères nouveaux.

Malgré cette stabilité observable au cours de la période historique, des modifications se sont produites que nous ne pouvons renouveler et sur le mécanisme desquelles nous ne savons que peu de chose, si ce n'est qu'elles ont déterminé cette évolution dont nous voyons les résultats.

Cette forme et ces structures spécifiques sont les caractéristiques visibles de l'être vivant. L'évolution morphologique se résumant à nos yeux par l'échelle des êtres vivants masque une étonnante stabilité, invisible à l'observateur, celle des caractères biochimiques fondamentaux du milieu intérieur. L'évolution morphologique qui s'est effectuée en relation avec les modifications du milieu extérieur, ne semble s'être produite que pour rendre possible la constance du milieu intérieur. Elle s'est effectuée avec une accélération croissante, vers un maximum de complication pour aboutir à l'homme qui connaît et reconstitue la nature. Elle est d'autant plus impressionnante que ces centaines de milliers d'espèces se sont toutes constituées à partir des mêmes éléments chimiques.

La première tâche essentielle du biologiste sera donc de distinguer ces formes, de reconnaître leurs caractéristiques jusque dans l'intimité de leur structure microscopique, de retrouver sous des morphologies différentes ka mêmes fonctions fondamentales, de comprendre comment les caractères se transmettent de génération en génération, de chercher à connaître les mécanismes grâce auxquels s'est effectuée l'évolution et, parvenu à la limite de la science et de la philosophie, de saisir la raison et le but de cette évolution.

Si nous voulons définir un être vivant, il faut faire appel à toutes ses caractéristiques, morphologiques, physiologiques et biochimiques. Ce qui semble caractériser la vie de la manière la plus univoque c'est la manière dont la matière vivante, sans contredire aux lois de la physique, utilise et transforme. l'énergie pour des fins qui lui sont propres. N'infirmant pas les principes de la thermodynamique, mais n'étant en aucun cas comparables à une machine thermique, les êtres vivants transforment directement l'énergie chimique en énergie mécanique. L'être vivant et d'une manière primaire le végétal seul, est capable d'accumuler de l'énergie contre son milieu extérieur. Il lutte contre le nivellement général, l'uniformisation, l'égalisation des potentiels. Tout se passe comme si la vie, et la vie seule, était capable de s'opposer à l'évolution générale de l'univers en luttant contre l'augmentation de l'entropie. Si l'on admet que la définition de l'entropie correspond également à une définition du temps, si ce dernier est indiqué par le sens dans lequel s'effectue l'égalisation des températures, il faut admettre aussi que les êtres vivants peuvent changer révolution du temps.

Que ce soit au niveau élevé du physicien, à celui du biologiste, ou encore à celui de notre être propre, la conception est identique: la vie n'existe qu'en s'opposant. Elle est synonyme de lutte, d'édification et de reconstruction continuelles. Tout se passe comme si une volonté de vivre se manifestait au travers des innombrables générations nées, puis disparues après avoir transmis elles-mêmes la vie. Cette opposition est basée initialement sur un seul fait, la captation d'une petite quantité d'énergie lumineuse par la plante verte, sa transformation en énergie chimique avec biosynthèse de matières organiques endothermiques; la libération d'oxygène qui l'accompagne permet elle-même l'entretien de la vie'. Ce phénomène seul suffit à caractériser la vie d'une manière univoque. Il représente l'alpha et l'oméga de la vie. Il faut, bien entendu, se souvenir que cette captation d'énergie étrangère à la biosphère s'effectue par l'intermédiaire d'un substrat organisé et structuré dont elle permet l'édification et le maintien. Forme et structure spécifiques douées du pouvoir de capter l'énergie, énergie assurant la permanence de cette forme, telles sont les manifestations de la vie: anneau dans lequel aucun commencement ne peut être trouvé, tant que nous ne saurons pas créer volontairement la vie!

Le second problème fondamental à la solution duquel le biologiste s'attaque est donc le suivant: reconnaître jusque dans ses plus infimes détails la structure spécifique de la matière vivante, en poursuivre l'étude jusqu'à cette limite à partir de laquelle la matière vivante désintégrée ne nous livre plus que les atomes du monde inanimé, saisir l'étape ultime à partir de laquelle les caractères de la vie s'évanouissent. Ainsi, en opérant dans la direction opposée, il espère comprendre comment de la matière inanimée sont jaillies les caractéristiques de la vie et, lointaine chimère, il espère lui-même parvenir une fois à créer la vie, après avoir dû se contenter de la voir naître d'un autre être vivant.

En dernière analyse, tous les travaux et toutes les recherches tendent à la solution de ces deux problèmes fondamentaux: origine et évolution des espèces, origine et nature de la matière vivante.

Revenant à l'homme, placé devant la nature, nous nous demandons quels sont les mobiles profonds qui le poussent à se créer des

problèmes, à se poser des questions, à tout tenter pour donner à ces dernières des réponses capables de le satisfaire. L'attrait du mystère, la curiosité immédiate, la joie de connaître, la certitude que les problèmes relatifs à la vie le concernent directement m'apparaissent comme ses mobiles immédiats. La certitude qu'une unité et des plans se cachent sous l'hétérogénéité des formes, et la diversité des phénomènes, que les manifestations de la vie concourent à un but général, que le hasard paraissant régner en maître couvre des intentions qui nous échappent, m'apparaissent comme ses mobiles plus profonds. Il suffit de songer au finalisme d'Aristote pour se persuader qu'alors déjà, les problèmes philosophiques auxquels aucun naturaliste ne peut échapper, étaient déjà posés.

Point n'est besoin de remonter si haut. La fréquentation des savants croyants du 18e siècle nous permet de constater qu'un plan général était admis, mais de nature divine, impossible à connaître, et dont on étudie avec humilité les manifestations qui en sont accessibles. La philosophie de A. von Haller, de Ch. Bonnet, de J. Senebier nous rend compréhensible cette attitude de l'esprit et de l'âme grâce à laquelle aucun antagonisme ne pouvait se manifester entre la religion et la science la plus scrupuleuse et la plus objective.

L'oeuvre considérable de N. Grew (1641-1712), l'un des grands micrographes du 17e siècle témoigne du même esprit. D'une grande piété, il était persuadé que le même plan divin devait se manifester dans le monde végétal et le monde animal. Il veut trouver des similitudes jusque dans les structures les plus fines des plantes et des animaux et crée dans ce but l'anatomie végétale. Son grand ouvrage Anatomy of Plants (1682) contient de splendides dessins, fort bien gravés, de coupes de tiges et de racines, prouvant qu'il avait, l'un des premiers, vu la structure cellulaire. Les théologiens pourront invoquer le cas de N. Grew en affirmant que théologie et religion non seulement ne nuisent pas au développement de la science mais peuvent au contraire y contribuer.

Le cas de N. Grew est exceptionnel. La science moderne du 19e siècle n'a pu prendre son essor que du moment où les chercheurs ont cessé de se laisser diriger par des considérations méthaphysiques et se sont libérés de la tutelle de l'église en tant qu'autorité suprême. L'incrédulité et l'impiété de la fin du 18e siècle n'ont certes pas contribué à l'amélioration des hommes mais elles ont tout de même

permis cette libération de l'esprit qui, dès lors, va s'appliquer uniquement à l'étude de problèmes dont il croit la solution possible. Le plan cesse d'être divin mais il devient accessible. Mieux, sa découverte devient la préoccupation essentielle, le but suprême des chercheurs qui, grisés par leur propre pouvoir et persuadés de la toute puissance de la science veulent atteindre des vérités absolues. C'est l'époque où Auguste Comte, dans son cours de philosophie positive (1830) écrivait:

«Je crois avoir découvert une loi évolutrice fondamentale, des connaissances humaines... Cette loi consiste en ce que chacune de nos conceptions principales, chaque branche de nos connaissances passe successivement par trois états différents: l'état théologique ou fictif, l'état méthaphysique ou abstrait, l'état scientifique ou positif... De là trois sortes de philosophies 4). »

A quoi, C. Bernard répondit: «L'homme commence toujours par vouloir trouver la cause première des choses et naturellement, celà le porte immédiatement dans le domaine théologique. Mais à mesure que l'homme étudie il comprend que celà ne le conduit à rien d'effectif et il arrive à concevoir les faits en les ramenant à une nature, à une force ou à une loi... La science n'est pas naturelle à l'homme, en ce sens qu'il est obligé d'apprendre à contraindre les esprits pour renoncer à la recherche des causes premières ou finales... Mais l'état positif ne détruira pas l'état théologique comme le pense Comte: ils seront séparés voilà tout. Mais toutes les fois qu'on voudra remonter aux causes premières, il faut entrer dans l'état théologique. Or, je ne pense pas que l'on puisse supprimer cette tendance de la tête de l'homme, par celà seul qu'il y aura toujours de l'inconnu. On n'amènera jamais l'humanité à renoncer à ces idées qui sont celles qui la mènent au fond. Ce n'est pas la tête, c'est le coeur, c'est à dire le vague, l'inconnu qui mènent le monde! 5) »

Combien proche de nous paraît Claude Bernard! Et pourtant le progrès n'a été possible que grâce au positivisme, à cette foi en la valeur absolue de la science.

C'est la période des grandes découvertes. Toutes celles qui ont marqué un jalon important ont mis en évidence des plans communs entre les êtres vivants, entre des phénomènes dissemblables. Toutes ont tenté de retrouver une unité sous des phénomènes complexes 6).

Lavoisier, en 1794, a entrevu d'une manière géniale les rapports entre les êtres vivants et la matière inanimée lorsqu'il écrivait «Les végétaux puisent dans l'air, l'eau et le règne minéral, les matériaux nécessaires à leur organisation. Les animaux se nourrissent de végétaux et d'autres animaux qui, eux-mêmes se sont nourris de végétaux et d'autres animaux; enfin la fermentation, la putréfaction et la combustion rendent continuellement à l'atmosphère et au règne

minéral les principes que les végétaux et les animaux leur ont empruntés.» La totalité des phénomènes dont les êtres vivants sont le siège sont enclos dans ce vaste cycle. Toutes les recherches du siècle à venir y sont contenues.

Cl. Bernard publie ses célèbres «Recherches sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux plantes» (1878). Geoffroy St. Hilaire, en étroite communauté de vues avec Goethe, crée l'anatomie comparée et sa théorie des analogues; il rend évident le fait que des animaux plus ou moins différents sont construits sur le même plan général. Les efforts conjugués de M. Schleiden et de Th. Schwann et de Mirbel conduisent à l'avènement de la théorie cellulaire (1839), la cellule étant reconnue comme unité commune de tous les êtres vivants. W. Hofmeister découvre la généralité de l'alternance des générations chez les plantes, cette dernière permettant d'interprèter le développement de tous les types végétaux selon un plan commun, O. Hertwig, Ed. van Beneden, Th. Boveri, Ed. Strasburger mettent le point final à une longue série de travaux en découvrant le mécanisme de la fécondation et de la réduction chromatique, communes à tous les êtres vivants. La génétique, née des découvertes de Mendel, deviendra la plate-forme commune de toutes les sciences biologiques. La biochimie enfin, dans le stade où elle se trouve actuellement, veut avant tout reconnaître les phénomènes du métabolisme communs aux êtres vivants, en attendant de pouvoir définir les spécificités biochimiques.

Le problème des vitamines, tel que nous l'étudions, illustre d'une manière frappante le succès récompensant les recherches entreprises sur cette base.

Pendant très longtemps, on a cru à une subordination de la plante à l'animal, la première étant avant tout destinée à permettre l'existence du second. Cl. Bernard voyait juste lorsqu'il écrivait en 1878 «La loi de finalité physiologique est dans chaque être en particulier et non hors de lui; l'organisme vivant est fait pour lui-même, il a ses lois propres, intrinsèques. Il travaillé pour lui et non pour d'autres. Il n'y a rien dans la loi de l'herbe qui implique qu'elle doit être broutée par l'herbivore.., rien dans la loi de végétation de la canne qui annonce que son sucre devra sucrer le café de l'homme. Le sucre formé dans la betterave n'est pas destiné non plus à entretenir la combustion respiratoire des animaux qui s'en nourrissent;

il est destiné à être consommé par la betterave elle-même dans la seconde année de sa végétation, lors de sa floraison et de sa fructification... Toutes ces finalités utilitaires à notre usage sont des oeuvres qui nous appartiennent et qui n'existent point dans la nature hors de nous, La loi physiologique ne condamne pas d'avance les êtres vivants à être mangés par d'autres; l'animal et le végétal sont créés pour la vie 7). » Emouvante réhabilitation de la botanique par l'un des maîtres de la physiologie humaine. Pour la première fois le principe de la finalité biochimique est exprimé clairement. Lorsqu'une substance est trouvée dans un tissu, dans une cellule, c'est à l'endroit où elle se forme d'une manière primaire que doit être recherchée sa fonction primaire. Appliqué inconsidérément, ce principe peut conduire à des interprétations erronées. Utilisé avec prudence, il peut conduire à des découvertes importantes et à une interprétation nouvelle de phénomènes auparavant incompréhensibles. Le problème des vitamines illustre cette conception et montre les lacunes persistant dans la science lorsque ce principe de finalité n'est pas pris en considération.

Une vitamine est une substance particulière, différente des autres constituants du régime alimentaire, fournie uniquement par les plantes et indispensable au développement des animaux et de l'homme. Son absence détermine un état de carence; il se manifeste une avitaminose s'exprimant par des troubles variés de la morphologie et de la physiologie de l'animal, polynévrite, scorbut, etc. Le scorbut est certainement la plus ancienne avitaminose connue. C'est pourtant la polynévrite aviaire et le béri-béri qui furent les premières avitaminoses étudiées à fond et qui conduisirent à la notion moderne de vitamine (début du 20e siècle, Eijkman, Griyns); Dès lors, le nombre de vitamines découvertes n'a cessé de croître, de A. à P; la vitamine antinévritique, B, fut la première à être isolée à l'état pur, à partir de produits naturels, Elle fut aussi la première à être synthétisée par l'industrie chimique. La vitaminologie humaine et animale est un des chapitres les plus importants de la physiologie de la nutrition. Elle a ses spécialistes, elle est presque une discipline indépendante.

Très tôt on a reconnu que seules les plantes supérieures sont capables de synthétiser ces précieuses substances à partir des éléments ou de constituants simples. Il semble tout naturel qu'elles les livrent

à l'animal. La nature paraît les avoir prévues dans ce but. Doit-on admettre qu'elles sont inutiles au végétal qui les fabrique et dont elles expriment l'intense pouvoir de synthèse? Doit-on admettre que tout ce qu'elles produisent, acides aminés, hormones, vitamines, alcaloïdes, glucosides, hydrates de carbone, graisses n'est fabriqué qu'à notre bénéfice? Au sujet des vitamines, la réponse sera donnée de la manière la plus inattendue par les représentants d'une tout autre discipline, fort éloignée de la physiologie humaine et animale, la microbiologie 8).

A l'époque de Pasteur et de Liebig déjà, on cherchait à cultiver des microorganismes, Levures, Bactéries, sur un milieu de culture synthétique, ne contenant que des substances aussi rigoureusement pures que possible. Parfois, on y parvenait; dans d'autres cas, le microorganisme refusait de se développer. Pour assurer la croissance de ces organismes rebelles, il fallait ajouter au milieu de culture en très petite quantité, des substances inconnues, présentes dans certains produits naturels, et différentes des autres constituants du milieu. Elles furent appelées facteurs de croissance. Peu à peu l'idée se fit jour que ces substances ressemblent singulièrement aux vitamines alors non isolées et de constitution chimique inconnue. Les facteurs de croissance furent purifiés, on constata que, comme les vitamines, ils agissaient à très faible dose. Certains de leurs caractères généraux sont effectivement ceux des vitamines.

Dès 1929 nous nous sommes occupé de ce problème. Nous nous sommes efforcé de définir exactement les conditions permettant la culture en milieu synthétique d'un microorganisme dont le nom a été fréquemment prononcé depuis (Phycomyces Blakesleeanus, Champignon inférieur). II fallait, en effet, à ce dernier un produit inconnu, très actif, obtenu à un haut degré de purification, fonctionnant comme un facteur de croissance 9). En 1932, date capitale de l'histoire de la physiologie, Windaus et ses collaborateurs à Göttingen, isolent pour la première fois, à l'état pur, cristallisé, la vitamine B 1, antinévritique, et reconnaissent sa constitution chimique 10). Ils refont en la précisant la découverte effectuée par Jansen et Donath à Batavia et nous pouvons disposer d'une petite quantité de cette précieuse substance 11). L'inattendu se réalise, la vitamine B 1 protégeant du béri-béri, vitamine typiquement animale est également le facteur de croissance sans lequel le microorganisme ne peut croître

en milieu synthétique 12). Il ne s'agit pas d'un hasard, car nous avons pu vérifier le fait avec de nombreux autres organismes. Il est donc clairement démontré, pour la première fois, en 1934, que le facteur de croissance pour un microorganisme est identique à une vitamine dite «animale». En d'autres termes, un microorganisme peut également souffrir d'une avitaminose, au même titre que l'animal. Cependant, ce dernier est un être vivant hautement différencié du point de vue morphologique et physiologique. Son état de carence s'exprimera d'une manière compliquée et s'extériorisera d'une façon très complexe. Le microorganisme, constitué d'une seule cellule, ne peut exprimer son avitaminose que d'une seule manière, en arrêtant sa croissance! Mais le phénomène fondamental de l'avitaminose, celui qui se manifeste d'une manière primaire dans les cellules de l'animal, et celle du microorganisme, est identique; il est constitué par la même perturbation d'un acte essentiel du métabolisme. Dans le cas de la vitamine B 1 il s'agit en tous les cas d'une perturbation de la décarboxylation de l'acide pyruvique. Celui-ci ne pouvant plus être transformé en l'absence de la vitamine B 1 s'accumule dans le sang de l'animal et dans le milieu de culture du microorganisme.

De nombreux biologistes ont étendu à d'autres vitamines les découvertes effectuées dans le domaine de la vitamine B 1. Actuellement on peut affirmer que les principales vitamines requises par l'animal et l'homme sont également des facteurs de croissance pour les microorganismes, Bactéries, Champignons, Flagellés, Protozoaires. Mieux encore, on constate que certaines vitamines ont tout d'abord été découvertes comme facteurs de croissance; c'est le cas pour la biotine, l'acide pantothénique, l'acide p-aminobenzoïque, plus tard on s'est aperçu que ces facteurs de croissance étaient également des vitamines importantes pour l'animal. On ne peut souhaiter une démonstration plus complète, plus exacte de cette idée que les vitamines sont des biocatalyseurs dont la répartition est, en principe, universelle, et le besoin absolument général.

Ces observations apportent à la science des faits nouveaux et importants mais, et ceci me semble essentiel, elles nous obligent à modifier notre manière de penser.

On disait autrefois, et on l'écrit encore dans certains traités modernes de physiologie animale et humaine: «une vitamine est une

substance exogène par rapport à l'animal et que ce dernier ne pouvant fabriquer doit recevoir de la plante. Une hormone est une substance endogène, synthétisée par l'animal et utilisée directement par celui-ci.» Une telle définition n'a plus qu'une valeur historique et ne correspond pas à la réalité des faits. Il faut dire: «le métabolisme essentiel de la matière vivante est, dans ses grands traits, identique, chez tous les êtres vivants. Ce métabolisme requiert, entre-autres, des biocatalyseurs fonctionnant comme des co-ferments ou des fragments de co-ferments. La faculté de synthétiser ces substances essentielles est présente chez les organismes autotrophes, elle a été perdue chez les organismes hétérotrophes, c'est à dire la totalité des animaux et un certain nombre des microorganismes. Dans ce cas, il faut offrir à ces derniers la molécule qu'ils ne sont plus en état de fabriquer. Dans les deux cas, le besoin est identique la seule différence réside dans la manière d'obtenir ces biocatalyseurs: en les synthétisant (plantes supérieures), ou en les recevant préformés (animaux et organismes auxo-hétérotrophes)13).

Relativement aux hormones, il faut introduire également une modification importante. On trouve chez les plantes des hormones oestrogènes, dont l'action est identique à celle des oestrogènes animaux. Doit-on admettre que la plante les fabrique à l'intention des animaux? c'est fort peu propable et nous sommes porté à croire que ces hormones sont, d'une manière primaire, nécessaires à la plante qui les synthétise. Il n'est pas impossible qu'elles interviennent au cours de la floraison.

Une hormone dite «animale» est produite par la plante. L'inverse est vrai également; le développement de la plante se fait à l'aide des hormones dites «végétales», les auxines et les hétéroauxines. N'est-il pas singulier que la source d'hétéroauxine le plus riche soit constituée par l'urine humaine et animale! J'attends avec impatience une découverte qui s'impose, celle qui nous démontrera que les hormones dites «végétales» sont nécessaires à l'animal qui les fabrique pour lui-même. De même qu'au sujet des vitamines, un nouveau pont sera établi. Ceci fait, il faudra décidément songer à modifier les définitions des traités classiques et renoncer à distinguer les vitamines et les hormones en invoquant le critère «exogène» ou «endogène» par rapport à l'animaL Une vitamine est un biocatalyseur dont la fonction est d'intervenir dans un acte de métabolisme

intermédiaire. Elle n'agit qu'indirectement sur la morphogenèse de l'être vivant. Une hormone est un biocatalyseur dont la fonction essentielle est d'intervenir dans la morphogenèse de. l'être vivant, par l'intermédiaire du métabolisme celà va sans dire. A vrai dire, étant donné l'état de la question, et la direction que prennent les recherches, on peut se demander, si, à l'avenir, une distinction restera possible ou simplement nécessaire! Si elle peut être supprimée, on pourra sans exagération affirmer que l'unité aura été retrouvée.

La plante inférieure, le microorganisme nous permettent en outre d'étudier aisément, mieux qu'avec l'animal, la manière dont la vitamine intervient dans le métabolisme. En effet, c'est à l'aide d'un microorganisme, la Levure, que l'une des fonctions de la vitamine fut découverte pour la première fois.

Sur le problème des vitamines, se greffe celui des antivitamines, substances qui paralysent l'organisme en s'opposant à l'action nécessaire des vitamines; ce sont les sulfamidés, cibazol, etc. C'est encore avec des microorganismes que le mode d'action du sulfamidé fut entrevu conduisant même à la découverte d'une vitamine nouvelle la p-amino-benzoïque. Le sulfamidé, en déplaçant une vitamine de son support, détermine par la suite des perturbations profondes dans le métabolisme de l'organisme, particulièrement dans celui des acides nucléiques, si important à tous les égards.

Les pertes de pouvoir de synthèse sont apparues dans la nature très probablement par voie de mutation. On sait aujourd'hui créer, par irradiation des microorganismes avec des rayons X ou ultraviolets, des mutante caractérisés par la déficience en l'une des vitamines connues. Ces mutants, produits à partir d'un organisme doué du pouvoir de synthétiser ses vitamines, sont identiques en tous pointa aux organismes déficients naturellement en une vitamine quelconque. Ils se sont produits par le fait que les rayons X ou UV ont agi sur un ou plusieurs gènes, ceux qui contrôlent la production de la vitamine en question. Nous sommes ainsi capables de comprendre les premières étapes de la chaîne de réactions chimiques conduisant du gène au ferment et à la vitamine. L'étude des microorganismes déficients en vitamines a rendu possible un progrès aussi important qu'inattendu dans le domaine de la génétique. -

On se rend nettement compte que l'intervention du microbiologiste et du physiologiste des plantes dans l'étude du problème des

vitamines a modifié complètement l'orientation de ce dernier. La découverte de l'identité «facteur de croissance =vitamine» a déclanché une série d'autres découvertes dont l'effet s'est marqué jusque dans les domaines de la génétique, de la pharmacologie et de la thérapeutique. --

Le problème des vitamines est né d'observations purement médicales; il a de plus en plus été absorbé par la biochimie et par la chimie organique qui nous ont fait assister à la synthèse de la plupart des vitamines; il a passé à la microbiologie et à la botanique où il a trouvé son fondement; il a permis à l'enzymologue de reconnaître la part que prennent les vitamines à la constitution des ferments; il a retenu l'intérêt du pharmacologue et du thérapeute et, complété et approfondi, il est revenu à l'homme, pour le plus grand bienfait de ce dernier. -

Ce problème reste essentiel pour la physiologie des plantes, ces dernières étant seules capables de synthétiser les vitamines. J'ose dire que le botaniste peut, à lui seul, envisager la question dans toute son ampleur. Les plantes supérieures, autotrophes, lui apprendront de quelle manière les facteurs de croissance sont synthétisés à partir des éléments ou de corps très simples. Les plantes inférieures, déficientes, lui offrent la possibilité d'étudier les manifestations fondamentales des diverses avitaminoses. Il n'aura besoin du médecin que s'il souffre lui-même d'une avitaminose. -

Parti de quelques observations triviales, né du désir de cultiver un microorganisme en milieu synthétique, le problème tel que nous l'envisageons, est devenu un carrefour où se réunissent les sciences les plus diverses. Il démontre la nécessité absolue d'introduire dans l'étude de telles questions les principes directeurs de la physiologie générale. Il montre d'une manière frappante la position centrale que doit occuper la botanique et avant tout la physiologie végétale dans les recherches comme dans l'enseignement. Elle permet d'asseoir les problèmes de physiologie sur une hase solide et d'établir des ponts entre les diverses disciplines; en d'autres termes, elle nous donne la possibilité de retrouver, invisible parmi tant de phénomènes disparates, l'unité dont nous avons tant besoin.

J'ai adopté le point de vue de l'homme de laboratoire pour démontrer que la recherche dè l'unité était l'un des buts fondamentaux de la recherche scientifique. Je dois maintenant adopter celui du professeur et me demander si, dans son enseignement, l'Université fait tout son devoir et parvient à mettre en valeur ce qui doit être son idéal véritable et à montrer aux jeunes vers quel but supérieur tendent les. études et les recherches scientifiques.

Il n'est pas excessif d'affirmer qu'elle n'y parvient qu'imparfaitement, sans pourtant qu'elle puisse être tenue pour responsable unique de cette situation.

Le premier devoir de l'Université est de préparer l'étudiant à l'exercice d'une profession. Elle doit l'armer, le préparer techniquement, sans tenir compte d'aucune considération de classe, elle forme l'élite future en permettant à chacun d'exercer avec dignité la profession grâce à laquelle il servira le pays. Elle remplit ce devoir au plus près de sa conscience.

Il n'est pourtant pas excessif d'affirmer qu'elle ne parvient qu'imparfaitement à réaliser son idéal humain supérieur. Tout s'y oppose: la durée des études, longue d'une manière absolue, mais à peine suffisante pour préparer l'étudiant à sa carrière aussi bien que l'excessive spécialisation à laquelle ce dernier doit se soumettre. On s'est suffisamment lamenté à cet égard. Un botaniste ne peut plus dominer sa propre science; il est systématicien, cytologiste, morphologiste ou physiologiste. Dans chacune de ces disciplines il se spécialise à nouveau dans l'étude d'un problème particulier. Le cytologiste consacrera son existence à l'étude du noyau, voir même à l'étude des chromosomes ou de quelques chromosomes spéciaux. II deviendra le spécialiste le plus célèbre du monde dans ce domaine.

Je vois bien ce que deviennent la science, qui progresse, les techniques toujours plus raffinées, le technicien toujours plus habile. Je perds complètement de vue ce que devient l'homme dans cette affaire. Cet état déplorable ne peut être rendu réversible et à moins d'une révolution complète de notre système d'enseignement, ne peut plus être rendu réversible. Il ne peut qu'empirer et il représente l'aspect négatif de notre si étonnante culture scientifique moderne. Il n'est même plus possible de lire complètement les périodiques dans lesquels paraissent dé courts comptes-rendus des travaux publiés ailleurs.

L'Université, sans faillir à ses autres obligations et si elle ne veut devenir une école technique, a le devoir de réagir et d'indiquer des remèdes. J'en vois plusieurs, facilement applicables.

Un étudiant terminant ses études dans une faculté sans jamais avoir entendu un cours général dans une autre faculté me semble un phénomène digne d'être étudié. Nous devons inciter le biologiste à ne pas s'éloigner de la philosophie; nous devons recommander au juriste de se rendre compte de ce qui se passe dans la faculté de théologie; le linguiste, dont les méthodes de travail s'apparentent de si près à celles du naturaliste s'enrichit en prêtant attention à ce qu'enseigne le biologiste. L'historien qui s'intéresse à l'évolution des idées ne peut négliger l'histoire des sciences. Les cloisons étanches si soigneusement construites seront ébranlées; L'étudiant apprendra à porter ses regards au-delà des limites définies de sa propre discipline. On protestera en invoquant ce dilettantisme fatal, objet d'horreur de tant de spécialistes. Je répondrai simplement, avec Pascal... «Puisqu'on ne peut être universel en sachant tout ce qui se peut savoir sur tout, il faut savoir peu de tout. Car il est bien plus beau de savoir quelque chose de tout que de savoir tout d'une chose, cette universalité est la plus belle. Si on pouvait avoir les deux, encore mieux; mais s'il faut choisir, il faut choisir celle-là et le monde le sent et le fait, car le monde est un bon juge souvent.»

Le dilettantisme, qui conduit à rechercher le contact avec les concepts fondamentaux d'autres disciplines, est le fait d'un aristocrate de l'esprit.

L'Université de Berne peut se féliciter d'avoir depuis des années organisé des conférences de culture générale, destinées aux étudiants de toutes les facultés. Leur succès témoigne de leur nécessité. Je verrais fort bien que dans chaque faculté, quelques cours de philosophie ou à tendance philosophique soient régulièrement donnés: philosophie du droit, du langage, des sciences, de l'histoire 14). Ils rendraient compréhensibles aux spécialistes les concepts fondamentaux de leur discipline, ils leur apprendraient à analyser le mécanisme de leur pensée, les démarches de leur esprit; ces hommes ne connaîtraient plus leur discipline seulement par le canal d'une pratique routinière, mais ils la vivraient et sauraient comment se sont développés les concepts avec lesquels ils opérent. A ces hommes serait

réservée une révélation, celle de comprendre qu'à un certain niveau, toutes les disciplines sont solidaires. Ils retrouveraient l'unité de l'esprit. Mais ceci n'est possible qu'à une condition: avant de franchir le seuil de l'Université, le jeune homme doit être préparé dans ce but. Il faut qu'il sache penser, qu'il comprenne en les appliquant les principes de la logique; l'histoire de la philosophie, des idées ne doit pas être chose morte pour lui; il doit connaître les principales étapes par lesquelles l'esprit humain a passé avant de conquérir ses positions modernes, qui ne seront pas les dernières. Cette mission incombe au gymnase, qui doit intervenir au moment où l'esprit du jeune homme, frais et neuf, est prêt à réaliser, ou tout au moins à pressentir ces grandes vérités fondamentales, à im moment ou tout sera révélation pour lui. L'enrichissement qui en résultera pour lui, au prix de quelques connaissances techniques dont il peut se passer, sera d'une valeur inestimable.

Gymnase et Université... La dissemblance des moyens utilisés par ces deux institutions fait oublier la communauté du but. Si l'on pouvait s'entendre sur ce but et le comprendre: former un homme qui sache penser, comprenne le mécanisme de sa pensée, perçoive les limites de l'intelligence, se rende compte qu'il n'y a pas de vérité définitive et absolue, un grand pas serait fait.

Dans le domaine de la biologie, je ne cesserai de réclamer qu'en toutes occasions, les points de vue de la physiologie générale soient considérés non pas seulement du bout des lèvres, dans le but de faire de faciles comparaisons mais avec sincérité et pour comprendre réellement les phénomènes de la vie commune aux animaux et aux plantes. Cette attitude de l'esprit n'est pas sans comporter des dangers. En devenant spécialiste des généralités, on négligé les particularités, les détails dont la science est faite. Cette réserve est exacte. Toute étude scientifique commence par une recherche de détails qui doivent être minutieusement étudiés. J'exprimerai le mieux ma pensée en empruntant le canal de celle de Goethe qui, malgré son puissant esprit de synthèse; a parfaitement réalisé ce que signifie la recherche scientifique. «In physischen sowohl als andern Erfahrungswissenschaften kann der Mensch nicht unterlassen, ins Minutiose zu gehen, teils weil es etwas Reizendes hat, ein Phänomen ins unendlich Kleine zu verfolgen, teils weil wir im Praktischen, wenn einmal etwas geleistet ist, das Vollkommnere zu suchen immer aufgefordert

werden.» La science doit tout d'abord être celà mais autre chose ensuite.

Enfin, je crois à' l'influence salvatrice de l'histoire des sciences. Cette discipline, qui occupe aujourd'hui une position de premier plan dans le système des sciences, est parfois encore l'objet de jugements singuliers. On considère l'historien des sciences comme un collectionneur, un amateur d'éditions anciennes, l'esprit farci d'anecdotes intéressantes; l'histoire des sciences est un divertissement propre à occuper les loisirs d'un savant à la retraite, toutes passions appaisées. -

Elle est bien autre chose... C'est non seulement l'histoire du document ou la biographie d'un savant, mais réellement l'histoire de la pensée et de la création scientifiques. Elle nous permet de comprendre la psychologie du chercheur, de retrouver la manière dont il a opéré, elle nous donne l'occasion de reconnaître les influences qu'il a subies et celles que son oeuvre aura exercées. En un mot c'est l'étude d'une phylogénie des découvertes scientifiques qui nous aidera à comprendre notre propre acte de création. L'histoire de la pensée scientifique est devenue un instrument indispensable de la philosophie des sciences et de la théorie de la connaissance. Surtout, en nous révélant la lenteur avec laquelle les progrès s'effectuent et en nous montrant au travers de quel tissu d'erreur la vérité progresse, elle nous rend humbles...

Je ne citerai qu'un exemple. Lorsqu'un biologiste a prononcé le mot gène, —particule matérielle déterminant l'hérédité d'un caractère —il affirme par là même qu'il s'occupe de l'une des questions les plus modernes et les plus passionnantes de la Biologie. Qui se souvient que Buffon (1752) eut le premier l'idée d'atomiser la matière vivante en formulant sa théorie des molécules organiques, création fantastique d'un esprit à l'imagination puissante? Ces molécules circulent dans le monde entier et, au cours de leur circulation déterminent la formation des êtres vivants et des organes. Qui se souvient qu'un siècle plus tard Darwin a retrouvé exactement la même théorie; cette fois ce sont des gemmules, mais qui circulent à l'intérieur des êtres vivants seulement et que de Vries, en 1899 a créé ses pangènes qu'il est embarrassé de faire circuler et voudrait presque immobiles et que Johansen enfin, le botaniste danois, créa en 1913 la notion théorique de gène en rendant ce dernier complètement immobile

et en le localisant dans le gamète. Que sait-on aujourd'hui de la nature du gène? Très peu de chose. Du mécanisme de son action? encore moins... L'esprit de ce biologiste sera enrichi s'il connaît cette longue histoire qui ne le gênera en rien dans sa propre création scientifique.

Tels sont les voeux qu'un Recteur pour qui la recherche scientifique compte autant que l'enseignement peut exprimer à l'occasion du Dies Academicus. Ces voeux ne sont pas platoniques et ils sont déjà réalisés en partie. Ils ne nécessitent pas de laboratoire nouveau, mais simplement la compréhension du rôle supérieur de l'Université, qui ne veut pas uniquement former des diplômés mais des hommes. Ainsi, ces derniers, même s'ils ne peuvent dominer le tout et parvenir eux-mêmes à l'unité, se rendront compte qu'ils existent. Le sens de l'universel leur sera restitué.

«Immer strebe zum Ganzen, und kannst du selber kein Ganzes werden, als dienendes Glied schließ an ein Ganzes dich an» —avec, constamment présente à l'esprit, la pensée de Pascal, «l'homme est fait pour la recherche de la vérité et non pour sa possession».

Remarques

1) R. Colin, Le Message social du Savant, Paris, 1941, A. Michel. Ouvrage essentiel, définissant avec lucidité la position de l'homme de science dans la société et, comme le dit l'auteur lui-même, «remettant en pleine lumière le visage de la Science désintéressée».

2) C. V. de Bonstetten, Pensées sur divers objets de bien public, Genève, 1815, Manget et Cherbuliez

3) W. Vernadsky, La Géochimie, Paris. 1924. Alcan.

4) A. Comte Cours de Philosophie positive, Paris, 1830. - -

5) Cl. Bernard. Philosophie. Manuscrit inédit. Paris, 1937, Boivin. Les remarques de Cl. Bernard, relatives aux affirmations d'A. Comte, ont été retrouvées dans un manuscrit inédit, publié et présenté par J. Chevalier. R. Colin (1) a reproduit les unes et les autres sous forme d'un «Dialogue d'un vivant et d'un mort» (p. 108). Voir également, A. D. Sertillanges O. P, La Philosophie de Cl. Bernard, Paris, 1943, Aubier.

6) Ch. Singer, Histoire de la Biologie, Paris, 1934, Payot. -

7) Cl. Bernard, Recherches sur les phénomènes de la vie communs aux Animaux et aux Plantes, Paris, 1878.

8) C. Funk, Die Vitamine, München, 1924, Bergmann. Cet ouvrage contient un excellent exposé historique au sujet des facteurs de croissance et de leur action sur les microorganismes et les plantes supérieures. C. Funk a, le premier, compris toute l'importance du problème en indiquant que le pouvoir de synthétiser les vitamines variait selon les organismes et les organes (p. 31). «Schon in den Anfängen der Vitaminforschung war es klar, dass die Bedeutung dieser Substanzen über das Tierreich hinausragt und dass ihnen eine allgemeine biologische Bedeutung zukommt. Zu dieser Zeit nahm man an, dass dem tierischen Organismus die Fähigkeit abgeht, sie synthetisch herzustellen und dass er darauf angewiesen ist, in dieser Hinsicht vom Pflanzenreich in direkter oder indirekter Weise abhängig zu sein. Wir müssen aber die Frage aufwerfen, welche Pflanzen überhaupt, und welche Pflanzenteile die Fähigkeit besitzen, die Vitamine aus einfacheren Verbindungen aufzubauen. Ferner wollen wir wissen, welche Rolle diesen Substanzen in der Pflanzenphysiologie zukommt. Wir können hier gleich betonen, obwohl sich die Forschung auf diesem Gebiete erst im Anfangsstadium befindet, dass scheinbar nicht alle Pflanzen die Vitamine (dies gilt vielleicht nicht für alle Vitamine) zu bereiten vermögen.» Ce texte est à certains égards prophétique. Avant que les vitamines soient connues chimiquement, le problème est déjà envisagé du point de vue de la physiologie générale.

9) W. H. Schopfer, Bull. Soc. bot. suisse, 1931, 40, 87.

10) A. Windaus, R. Tschesche, H. Ruhkopf, F. Laquer und F. Schultz, Hoppe. Seyler Z. f. physiol. Chemie, 1932, 204, 123.

11) B. C. P. Jansen und W. Donath, Proc. Koninkl. Akad. Wetensch., 1926, 29, 130.

12) W. H. Schopfer, Arch. f. Mikrobiologie, 1934, 51, 511 (Démonstration de l'action d'une vitamine cristallisée sur un microorganisme).

13) Les idées évoquées ici sont développées dans les ouvrages suivants: W. H. Schopfer, Vitamine und Wachstumsfaktoren bei den Mikroorganismen, Erg. der Biologie, 1939, 16, 1-172; — La question des vitamines considérée comme problème de physiologie générale. Mitt. Naturforsch. Ges. Bern, 1942, 73-103; — Plants and Vitamins, Chronica botanica, A New Serie of Plant Science Books, vol. 11, 1943, 300 pp.

14) Nous rejoignons ici les idées exprimées par le Professeur W. Näf, dans son discours rectoral de 1947, «Universitas litterarum», Bern, P. Haupt, 1947. Le rapport inédit du Professeur A. Mercier sur le Congrès de philosophie d'Amsterdam (1948) indique nettement les tendances qui se font jour; chaque discipline recherche sa propre philosophie: philosophie du langage, de l'histoire, du droit.