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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

ALLOCUTION DU RECTEUR

M. le professeur Georges TIERCY
A LA SÉANCE DU DIES ACADEMICUS
le 9 juin 1949
MESDAMES ET MESSIEURS,

LE rapport du recteur doit donner une image, imparfaite et incomplète, c'est certain, mais tout de même une image de ce que fut la vie universitaire durant l'année qui se termine. Il doit donc parler des changements intervenus dans la composition du corps professoral et dans celle du personnel de la maison, signaler tous les faits de quelque importance, féliciter ceux qui doivent l'être, remercier ceux qui accordent leur attention et leur appui à l'Université et ceux qui l'ont représentée en Suisse et à l'étranger; ce rapport contient donc toutes sortes de choses, les unes essentiellement administratives, d'autres moins, d'autres encore purement scientifiques et intellectuelles.

L'exposé que je vais lire réduira à sa plus simple expression la description des faits administratifs; je renverrai les détails, ainsi que la liste des événements méritant d'être signalés, au rapport administratif, qu'on trouvera clans le fascicule imprimé du Dies Academicus.

1. — Je veux d'abord accorder une pensée reconnaissante aux membres du corps enseignant universitaire qui nous ont quittés pour un monde meilleur, depuis le dernier Dies Academicus; ce sont M. le professeur Eugène Choisy, ancien doyen de la Faculté de théologie, M. Perceval Frutiger et le Dr Edmond Barbey, privat-docents, dont le décès a douloureusement surpris leurs collègues et leurs amis, et dont l'activité sera rappelée dans le rapport du Dies Academicus.

La mort a aussi frappé dans les rangs des étudiants; trois d'entre eux sont décédés; ce sont MM. Jean Stocker (Droit), Martin Branger (Droit), Joseph Cheseaux (Sciences Economiques et Sociales). Est-il besoin de dire que notre sympathie est acquise à leurs familles.

Je rappelle ensuite la retraite de MM. les professeurs Eugène Pittard et Edouard Folliet, le premier à la fin du semestre d'hiver dernier, le second à la fin du présent semestre d'été; ces deux maîtres se retirent, après une remarquable carrière universitaire, emportant l'estime et la considération de leurs collègues et de leurs étudiants.

L'Université, en prenant congé de M. Eugène Pittard, au mois d'avril, lui a décerné la médaille universitaire; il en sera de même à l'égard de M. Edouard Folliet au mois de juillet.

Je signale enfin la démission de M. le professeur Jean Weigle, qui partagera sa vie entre Genève et les Etats-Unis d'Amérique du Nord; nous ne le perdons donc pas entièrement, puisqu'il sera à Genève un semestre sur deux et qu'il continuera à faire partie du Conseil de l'Institut de physique. Les trois collègues dont il vient d'être question ont été nommés professeurs honoraires de l'Université de Genève par le Gouvernement cantonal.

Puisque je parle de l'honorariat, je saisis l'occasion pour dire que trois autres de nos collègues ont été l'objet d'une distinction particulièrement flatteuse; ils ont reçu le titre de docteur honoris causa, qui a été offert:

à M. Albert MALCHE, par l'Université de Strasbourg,

à M. Emile BRINER, par la Sorbonne,

à M. Jean PIAGET par l'Université de Bruxelles.

Qu'ils en soient chaudement félicités.

2. — Je dois maintenant donner la liste des nouveaux professeurs, chargés de cours et privat-docents.

Les nouveaux professeurs à l'Université sont:

M. Paul COLLART, professeur extraordinaire d'histoire ancienne et de sciences auxiliaires;

M. Jacques L'HUILLIER, professeur ordinaire d'économie politique.

M. Richard EXTERMANN, professeur extraordinaire de physique expérimentale.

En outre, M. Denis VAN BERCHEM a été choisi comme professeur suppléant dans la chaire de latin.

A l'occasion du rattachement de l'Institut des sciences de l'éducation à l'Université, ont été nommés professeurs à cet institut

Mlle Bärbel INHELDER (psychologie);

MM. Marc LAMBERCIER (psycho-motricité);

Pedro ROSSELLO (éducation comparée);

André REY (psychologie appliquée).

Les nouveaux chargés de cours sont, à la Faculté des sciences:

MM. Henri POISAT (enseignement théorique et pratique d'électricité industrielle);

Henri LAGOTALA (géologie du pétrole);

à la Faculté des Lettres:

Mlle Esther BRIQUET (langue et littérature latines);

à la Faculté des Sciences économiques et sociales:

MM. Louis COMISETTI (économie publique);

Pierre FOLLIET (législation fiscale suisse);

Laurent L'HUILLIER (droit des obligations);

à la Faculté de médecine:

M. le Dr Pierre DUCHOSAL (cardiologie);

à l'Institut des sciences de l'éducation;

Mme Marguerite LOOSLI-USTERI;

M. Samuel ROLLER;

Mile Germaine DUPARC;

M. le Dr Lucien BOVET;

à l'Institut universitaire d'administration maritime:

MM. Auguste Raynald WERNER (droit et assurances maritimes);

Olivier DE FERRON (technique maritime);

Jean LACOUR (droit des transports).

Les nouveaux privat-docents admis sont,

à la Faculté des sciences

MM. Daniel BOVET;

Clément FLEURY;

à la Faculté des sciences économiques et sociales:

MM. Gérald MENTHA;

Frédéric ROUILLIER;

à la Faculté de médecine;

MM. les Drs Adolphe PERROT;

Jean BABEL;

Mlle Dr Vera BISCHLER.

Enfin, M. Albert CINGRIA a été nommé chef d'atelier d'architecture à l'Ecole d'architecture rattachée à l'Université.

En ce qui concerne le personnel administratif de notre maison, je rappelle le décès de M. Raymond LAcRoIx, appariteur, et la démission de M. François LACHENAL, secrétaire des doyens.

M. René GUILLAUME a été nommé en qualité de nouvel appariteur, et M. Victor JACCARD, licencié es sciences sociales, a été désigné pour remplacer M. François Lachenal.

Enfin, Mlle Lily GROSSELIN a été nommée au poste de commis.

Qu'il me soit permis de saisir cette occasion pour remercier, une fois de plus, tous les membres du personnel administratif de l'Université; étant donné le nombre réjouissant des étudiant inscrits dans nos facultés et instituts, les employés de nos bureaux doivent accomplir un travail particulièrement lourd; ils le font tous avec une bonne volonté et un entrain dont le recteur et ses collègues se rendent fort bien compte.

3. — Je voudrais dire ici quelques mots d'un sujet d'une grande importance pour l'avenir de notre Maison, et auquel les autorités cantonales et municipales accordent, je n'en doute pas, une attention très grande. Il s'agit des bâtiments et locaux que l'Université et ses divers services peuvent occuper.

Je rappelle, pour mémoire, que le Conseil d'Etat, avec l'accord du Grand Conseil, a décidé des travaux de grande envergure intéressant particulièrement la Faculté de médecine; je veux parler de la réfection du grand auditoire de l'Ecole de médecine et de la construction des nouvelles policliniques. Les travaux sont commencés; il n'y a plus qu'à suivre leur développement.

Par contre, je désire faire allusion à deux réalisations qui ont, elles aussi, une grande importance, et pour l'Université, et pour les étudiants.

Il s'agit de l'Institut de physique et du Restaurant universitaire.

L'Institut de physique sera bientôt construit; les plans en ont été adoptés par l'Etat; et je sais bien que les membres du

Conseil d'Etat, et particulièrement MM. les conseillers d'Etat Albert Picot et Louis Casaï, en ont décidé l'édification aussi vite que possible; la première pierre sera probablement posée le mois prochain, et l'on peut espérer que l'inauguration de cet institut pourra se faire dans deux ans. Je voudrais me permettre d'insister sur l'urgence de cette construction; d'elle dépend la libération de toute une série de locaux dans une des ailes du bâtiment actuel de l'Université, locaux qui font besoin à d'autres enseignements et à d'autres services, et qui seront les bienvenus de la part des professeurs et des étudiants.

Ces derniers manquent de place; ils ne savent pas où aller travailler lorsqu'ils ont des heures libres entre les cours; ils envahissent alors la grande salle de la Bibliothèque publique et universitaire, qui n'est pas faite pour cela; et il en résulte parfois un certain malaise.

Il y a donc nécessité de trouver des locaux de cours et de travail. La construction rapide de l'Institut de physique est un premier moyen de libérer des locaux précieux; elle dépend de l'Etat qui a rencontré, pour cette tâche, l'appui financier d'un groupe d'industries. J'adresse à tous ceux qui se sont intéressés à cette réalisation, Conseil d'Etat, Grand Conseil, Société académique et personnalités privées, l'expression de notre plus vive gratitude.

Il y a un second moyen de trouver des locaux, mais qui dépend, lui, des dispositions des autorités municipales; il s'agit de la construction d'un nouveau muséum d'histoire naturelle. Si ce projet se réalisait, le bâtiment actuel du Muséum, mis à l'usage de l'Université, permettrait de résoudre bien des problèmes de locaux. Mais c'est là une autre histoire.

Il est cependant indiqué de dire nettement que le Muséum d'histoire naturelle, en restant dans son abri actuel, gêne considérablement l'Université, dont Ja population se maintient au nombre de 2750 étudiants et auditeurs.

Il est un autre bâtiment, dont l'édification est de première nécessité pour les étudiants. C'est le restaurant universitaire. Nous en reparlerons pius loin; il intéresse l'activité sociale de l'Association Générale des Etudiants.

Il faut, en outre, constater que les locaux manquent. pour les sports universitaires.

4. —Puisque j'ai parlé du nombre des étudiants et auditeurs, je veux insister sur l'intérêt qui en résulte pour la collectivité

genevoise. Sur ces 2750 étudiants, 750 environ vivent dans leur famille à Genève; les 2000 autres, confédérés et étrangers, vivent en pension, les uns plus modestement, les autres plus richement, de l'argent qui leur est envoyé par leurs parents ou leurs pays respectifs. On peut compter qu'en moyenne ils dépensent chacun 6000 francs par an. Cela représente une somme globale de 12 millions de francs, qui entre ainsi, venant du dehors, dans la circulation monétaire genevoise, et particulièrement celle de la ville.

Voilà le fait qu'il importe de proclamer. On fait volontiers état de l'intérêt qu'il y a, pour le commerce genevois, à organiser soit une fête de nuit, soit une course de motocyclettes, parce que cela provoque un apport d'argent venant de l'extérieur. Comment se fait-il qu'on ne prête pas plis d'attention aux 12 millions de francs qu'apportent les étudiants dans notre circulation monétaire?

On se borne, dans les discussions, entre gens du commerce ou même entre députés au Grand Conseil, à constater que l'Université coûte cher à l'Etat. Il est vrai que sur les 11 millions qui représentent le budget du Département de l'Instruction publique l'Université est inscrite pour trois millions, mais en laissant de côté les recettes qu'elle apporte à l'Etat. En regard de ces trois millions, elle en attire douze!

Il semble qu'on devrait mieux tenir compte de cet élément dans les discussions. Il me paraît certain que la présence de nombreux étudiants dans notre ville est de toute première importance pour celle-ci, non seulement û cause de leur travail intelligent et de l'avenir qu'ils préparent, mais aussi du point de vue purement matériel et monétaire. On voit ainsi que les autorités municipales ont autant de bonnes raisons de s'intéresser à la vie des étudiants que les autorités cantonales.

J'ai parlé du travail intelligent des étudiants et de l'avenir qu'ils préparent; cet effort est toujours à l'honneur de ceux qui le font, qu'il soit couronné de succès personnel ou non; il est parfois aussi tout à l'honneur de la collectivité. Je veux en donner ici un exemple: le premier candidat admis à l'Institut suisse de Rome, nouvellement ouvert, a été M. Jean-Pierre Cottier, étudiant à l'Ecole d'Architecture de notre Université.

5. — Je laisserai de côté, dès maintenant, la partie purement administrative de l'exercice qui vient de s'écouler.

Je veux par contre faire allusion à quelques faits particuliers

de la vie universitaire, à quelques événements de cette année finissante, qui me paraissent dignes d'être relevés et qui peuvent suggérer quelques réflexions salutaires.

Après tout, ce sera bien là une sorte de rapport.

Nous l'introduirons en nous demandant quelles sont les questions qui sont à la portée des étudiants, à la mesure de leurs possibilités, et leur permettent d'agir dès maintenant? Sont-ce les grands problèmes fondamentaux que pose la considération de l'Univers? Sont-ce les préoccupations de la politique mondiale? Ou bien les questions d'ordre social et d'application immédiate'?

Rappelons tout d'abord que, pour examiner ces problèmes, tant les uns que les autres, nous réclamons une complète liberté d'opinion. La chose a déjà été dite, ici-même: il est nécessaire que le chercheur puisse laisser évoluer sa pensée sans aucune entrave, quelle qu'elle soit.

6. — La structure et l'évolution de l'Univers, les notions de matière et d'énergie, la constatation de la force de gravitation, l'apparition de la vie, le jeu du cerveau humain et de cette conscience qui donne tout son prix à la vie, ce sont là les grandes questions essentielles qui posent à l'esprit du chercheur les plus redoutables énigmes 1; l'homme de science ne peut éviter de s'y arrêter, pas plus que le philosophe ou le psychologue.

Et peut-être que tous se rallieront à l'idée religieuse fondamentale de l'existence d'un Dieu créateur.

Mais la liberté de réflexion que nous réclamons nous oblige à poser une ultime question, effrayante celle-ci, insolente peut-être, et donnant le vertige davantage encore que celles touchant à l'énergie, à la vie et à la conscience:

Ce Dieu créateur, d'où vient-il lui-même? S'il préexistait, peut-on continuer à dire qu'il est tout puissant et créateur? Il semble y avoir là quelque dangereuse contradiction.

Et s'il ne préexistait pas, où est le principe créateur? On voit dans quel trou risque de sombrer la pensée.

Ce sont là des questions non résolues, à jamais irrésolubles, qui se dressent depuis toujours et se dresseront jusqu'à la fin des siècles devant l'esprit humain; ce sont les grandes énigmes

capitales. Qu'on y aboutisse par la voie de la science ou par une autre voie, peu importe; personne ne peut les éviter, et personne ne peut les résoudre.

Sont-ce là des questions à la portée immédiate des étudiants? Je ne le pense pas; elles dépassent les possibilités de la plupart d'entre eux; elles exigent une longue préparation, des connaissances étendues dans tous les domaines scientifiques, une maturité d'esprit qu'on ne possède généralement pas à l'époque du début des études. Il n'y a là rien d'étonnant ou d'extraordinaire. Les étudiants aborderont d'eux-mêmes, par la suite, ce genre de problèmes; ils y arriveront lorsqu'ils seront et se sentiront suffisamment préparés. Jusque là, il serait imprudent de leur part de se lancer à la poursuite de solutions mystérieuses et troublantes, même pour les chercheurs les mieux armés, et auxquelles ils ne peuvent pas encore apporter une contribution personnelle.

7. — Les étudiants vont-ils donc porter leur attention sur les problèmes de la politique, locale ou mondiale?

Peut-être un certain nombre d'entre eux se sentent-ils attirés par ces questions, par celles surtout qui touchent à la politique internationale. Qui donc, parmi nous, n'a jamais songé à la «Paix mondiale», par exemple? Il est bien compréhensible que cette paix, appelée par tout le monde et constamment fuyante, fasse l'objet des réflexions des étudiants. Mais ceux-ci sont-ils bien qualifiés pour intervenir activement et publiquement dans le débat? Je ne le pense pas.

Là encore, et comme pour les grandes questions qui concernent l'architecture et l'économie de l'Univers, il leur manque presque tous les outils pour travailler utilement; je veux dire que leur préparation est encore totalement insuffisante, tant en politique qu'en ce qui touche à l'économie ou à la diplomatie.

Et leur manque d'expérience fait que les imprudents qui se lancent dès maintenant dans cette direction se laissent trop facilement entraîner vers des solutions extrêmes et détestables. Il est heureux, pour les causes mêmes dont il s'agit, que soient très peu nombreux les étudiants qui se figurent être à même de les aborder et d'agir avec quelque chance de succès. Non, vraiment, les problèmes de la grande politique mondiale ne sont pas à l'échelle (les possibilités des étudiants.

Faut-il alors, pour eux, se rabattre sur la politique locale? Je ne le pense pas non plus. Je pense qu'au contraire, il feront

bien de s'isoler, aussi longtemps qu'ils le pourront, de cette vie publique politique, pour laquelle ils ne sont pas préparés davantage que pour la grande politique internationale.

Je pense donc qu'il est préférable pour eux de rester complètement en marge de la vie politique locale, tout en l'étudiant attentivement, jusqu'à ce qu'ils aient pu se former une idée claire et objective de ce que pourra être leur rôle d'hommes dans la cité. Qu'ils ne tombent pas dans le piège de ce qu'on appelle pompeusement les parlements de jeunes, où l'on traite de tout sans rien connaître.

La politique, nationale ou internationale, demande de l'expérience. Il n'est pas question de pouvoir y jouer un rôle actif, même un rôle parlé, sans préparation convenable. Cette préparation, les étudiants les mieux intentionnés ne l'ont pas encore, pas davantage que dans les autres domaines, ceux dans lesquels ils espèrent se faire une situation sociale.

Lorsqu'un étudiant en droit a terminé ses études à la Faculté, il n'est pas encore avocat; on lui demande en plus de faire un stage expérimental de deux ans et de subir des examens pratiques.

Un ingénieur frais émoulu n'est pas mis au gouvernail d'une entreprise industrielle; il est engagé comme collaborateur à traitement très modeste; et ce n'est que beaucoup plus tard que, l'expérience acquise, il prendra des responsabilités dans la maison qui l'emploie.

Il en est ainsi partout où il y a des responsabilités à assumer; les paroles ne suffisent pas; elles sont inutiles, et peuvent même être nuisibles à la cause que l'on prétend soutenir.

La politique ne fait pas exception à la règle; et c'est une imprudence un peu ridicule de la part de quelques trop jeunes éléments, dont je ne cherche pas à nier les qualités, que de prétendre entrer dès maintenant dans le débat pratique et public; ils y seraient influencés facilement par les vues étroites et les dispositions souvent mesquines des partis.

Je pense qu'en conseillant aux étudiants d'attendre encore pour tenter d'exercer une action utile dans ce domaine de la politique, je leur rends un service.

Je me hâte d'ajouter que je ne considère pas comme activité politique, pour des étudiants, le fait de protester dignement et fermement, dans leurs organes de presse ou dans leurs réunions de groupes, contre les entraves apportées à la liberté académique, i u là, quel que soit le lieu ou le pays où sont commis

ces abus de force; je comprends que les étudiants expriment leur indignation devant les événements de Prague, qui ont chassé de leur Université, l'an dernier, des milliers d'étudiants, pour la simple raison qu'ils n'approuvaient pas avec assez de conviction les actes gouvernementaux; je comprends aussi que les étudiants disent leur stupéfaction en constatant qu'en Espagne et ailleurs encore la liberté d'opinion et de confession n'existe pas. J'approuve ces protestations; je les ai moi-même présentées dans un des fascicules du Bulletin universitaire suisse. Mais il suffit de les dire; et il n'appartient pas aux étudiants (le notre Université d'engager là une action politique proprement dite.

Par contre, ils pourront intervenir utilement, nous y reviendrons tout à l'heure, dans la question de I'entr'aide nationale et internationale envers les étudiants malheureux.

Si les étudiants ont la sagesse d'attendre pour intervenir d'avoir pris la mesure des événements, ils seront, par la suite, plus capables de jouer un rôle bienfaisant, et de remplir leur devoir dans les cadres de la société. Il y faut faire preuve de doigté, de compréhension, de finesse, de générosité, de dévouement, de bonté; c'est difficile, mais ils seront alors prêts à assumer ces responsabilités.

On remarquera peut-être que ce n'est pas toujours ce que l'on voit dans la vie publique. C'est hélas vrai. Mais c'est une raison de plus pour compter sur le concours des hommes avertis, réfléchis et bons que deviendront les étudiants, s'ils savent éviter de devenir trop tôt les prisonniers des partis et s'ils s'appliquent à observer la vie.

8. — Que reste-t-il donc comme champ d'activité, où la générosité naturelle des étudiants puisse s'épanouir, où leur enthousiasme puisse éclater et porter des fruits savoureux?

Il reste les questions d'intérêt social. L'application en est immédiate; et les fruits ne se font pas toujours attendre. L'expérience est là pour nous le montrer; les étudiants de partout l'ont faite; les nôtres aussi.

La plupart des membres de l'A.G.E. ont bien vu l'inutilité de ces assemblées d'étudiants, où l'on parle avec abondance de quelques grands et généreux principes, comme la paix et la justice. L'intention des organisateurs de ces assemblées est probablement bonne, c'est entendu; du moins, nous admettrons qu'il n'y a pas d'arrière-pensée politique chez eux.

Mais, pour s'établir et pour durer, la «Paix», la paix que le monde entier appelle de tous ses voeux, exige autre chose que des déclarations platoniques, des discours enflammés, des paroles inutiles.

A quoi servent ces belles proclamations? A rien; du moins si ces amateurs de parlotes sont sincères et ne sont pas des marionnettes manoeuvrées par des politiciens. De la part des membres de l'A.G.E., il y a mieux à faire.

Il y a tous les efforts de l'entr'aide estudiantine, les échanges inter-universitaires de tout genre, les visites de groupes cultivant les arts ou les sports; il y a les dévouements personnels.

Qu'est-ce que toutes ces activités effectives des membres de l'A.G.E., sillon l'établissement de la paix sociale parmi les étudiants?

C'est en effet dans les familles, dans les petits groupes d'individus, dans les «tribus», dans les sociétés d'étudiants en particulier, dans les cités, que la paix doit tout d'abord régner. Parler de l'imposer au monde avant de l'assurer autour de soi est un non-sens, à moins que ce ne soit une manoeuvre politique.

La plupart des étudiants de l'A.G.E. l'ont compris; et je les en félicite. Ils ont entrepris de faire des choses utiles, utiles à leur prochain, c'est-à-dire à d'autres étudiants, qu'ils cherchent à connaître et à aider.

Les étudiants que l'on rencontre chaque jour ont parfois besoin d'un appui, et pas seulement dans leur existence matérielle. Il y a là beaucoup à faire; et je suis heureux de constater que l'A.G.E. s'engage de plus en plus dans cette voie; c'est la bonne.

Là, les résultats sont encourageants et visibles; si l'on ne rencontre pas toujours un succès immédiat, on travaille cependant sur la terre ferme; et cette terre ferme permet aux étudiants de développer les germes de générosité qui sont en eux.

Je voudrais relever ici quelques-unes des actions de l'A.G.E., dans l'ordre social, au cours de cette année universitaire.

9. — En toute première ligne, il convient de citer les efforts de l'A.G.E., c'est-à-dire de tous les étudiants, en faveur de l'office d'entr'aide.

Ces efforts ne sont pas une nouveauté, il est vrai; depuis longtemps déjà, chaque étudiant versait 2 francs par semestre pour cet office; et la somme réunie permettait d'aider des

laboratoires, comme les professeurs le proposaient, les étudiants secourus par l'Office d'entr'aide.

On mesure déjà, par cet exposé rapide, l'importance de l'action entreprise par l'A.G.E. dans le domaine social.

Mais ce n'est pas tout. Il y a dans le vestibule de l'Université, un petit local où sera bientôt installé le bar universitaire, «l'Unibar», et où l'on fait actuellement les transformations et les travaux que chacun peut suivre.

C'est encore à l'A.G.E. que l'on doit l'initiative qui a conduit à ces travaux. L'Association a constaté que, dans ce domaine-là comme dans la question du restaurant, l'Université de Genève est en retard de plusieurs décennies; et la décision a été prise de demander l'autorisation d'organiser un bar sans alcool, dont le bénéfice sera versé à l'Office d'entr'aide, ce qui permettra de diminuer l'augmentation (le la cotisation semestrielle dont nous avons parlé plus haut. L'A.G.E. a fait établir des plans, qu'elle a soumis à l'examen des services du Département des travaux publics; elle a obtenu non seulement l'approbation dc ces plans, mais encore l'appui financier du Département des travaux publics, pour une partie appréciable de la dépense. C'est là un succès pour l'A.G.E.; et le recteur, qui n'a pas marchandé son appui à celle-ci dans cette affaire, est heureux de la féliciter encore une fois.

Il voudrait bien pouvoir en faire autant en ce qui concerne le restaurant universitaire, dont le besoin est évident, mais à propos duquel l'A.G.E. et les autorités universitaires n'ont jusqu'ici pas enregistré grand succès pratique.

Le recteur regrette cet état de choses; car l'Université de Genève est une (les rares universités de Suisse et de l'étranger, où l'on peut déplorer cette carence.

Les étudiants ont pourtant déjà fait quelques efforts dans cette direction, abstraction faite des démarches qu'ils ont entreprises eu commun avec les autorités de l'Université. Ils ont, depuis quelques années, fait des économies et mis en réserve un petit capital destiné à permettre la décoration de la salle principale du restaurant.

A ce sujet, qui ne se souvient de la vente organisée dans le vestibule de notre maison, il y a quelques mois, par l'équipe de jeunes filles venant du «Smith College», et figurant au nombre de nos étudiants? Ces jeunes collaboratrices enthousiastes préparaient elles-mêmes, sur des réchauds de fortune

étudiants momentanément gênés. L'A.G.E. a voulu faire plus et mieux; elle a décidé, cette année, avec l'approbation du bureau du Sénat et du Conseil d'Etat, de porter, provisoirement tout au moins, la cotisation semestrielle de 2 francs à 5 francs; la somme supplémentaire ainsi obtenue étant destinée à créer quelques modestes bourses pour des étudiants étrangers méritants, ayant presque terminé leurs études, et qui seraient obligés, sans cet appui financier, de les abandonner au moment même où ils s'apprêtent à toucher au but.

Cette oeuvre de généreuse solidarité entre étudiants n'a pas manqué de retenir l'attention du gouvernement genevois; celui-ci a décidé de créer, de son côté, quatre petites bourses pour étudiants étrangers avancés. Deux de ces bourses ont été attribuées à des étudiants tchécoslovaques préparant leurs examens de médecine et qui avaient dû quitter l'Université et la ville de Prague dans les conditions que l'on sait, avec des milliers de camarades.

Les deux autres bourses créées par l'Etat genevois seront attribuées à des étudiants français, en contrepartie des bourses que le Gouvernement français accorde à deux étudiants de l'Université de Genève.

Les bourses dues à l'initiative de l'A.G.E., et qui sont utilisables dès le présent semestre, serviront donc à aider quelques nouveaux étudiants étrangers dans la détresse, parmi lesquels figureront sans doute encore quelques étudiants tchécoslovaques de valeur reconnue.

Il faut dire ici que les étudiants tchécoslovaques qui habitaient déjà Genève avant les déplorables événements de Prague de 1948 ont, de leur côté, appuyés par leurs amis, fait montre d'une activité de bon aloi et d'un louable esprit de solidarité envers leurs camarades dans le besoin. Les étudiantes du «Smith College» de Northampton (Massachussets) ont aussi généreusement coopéré à cette oeuvre d'entr'aide par l'octroi d'une importante somme d'argent.

Le recteur est heureux de saisir cette occasion pour remercier et pour féliciter toutes les étudiantes et tous les étudiants qui consacrent une partie de leur temps à ces diverses oeuvres d'entr'aide. Ils peuvent avoir la satisfaction de constater qu'ils obtiennent là, sans tarder beaucoup, d'appréciables résultats.

J'ajoute, à propos de l'attribution des nouvelles bourses créées par l'A.G.E., que l'Etat genevois a décidé de compléter cette aide matérielle en exemptant des taxes de cours et de

installés dans le petit local qui deviendra bientôt celui du bar universitaire et dont nous avons parlé tout à l'heure, d'appétissants «hot dogs», qu'elles offraient à leurs clients; le bénéfice de la vente étant destiné au restaurant.

Il va sans dire que nous avons tous l'espoir de voir cette idée réalisée sans que nous ayons à attendre par trop longtemps; des suggestions nous ont été faites, qu'il convient d'étudier attentivement. Cependant, il semble bien que le seul projet actuel répondant aux voeux des étudiants et aux nécessités évidentes est le projet étudié par les architectes qui nous ont prêté leur concours, MM. Gagnebin et Eugène Martin; aucun autre projet ne peut actuellement lui être comparé.

Pour l'instant, félicitons-nous (c'est une fiche de consolation) du succès obtenu par le cortège de démonstration du 24 mai dernier; tout s'est passé correctement; j'en remercie les étudiants. Je profite de l'occasion pour remercier aussi le comité de la Société des restaurateurs de Genève pour sa compréhension et sa sympathie; il ne s'est pas contenté de nous dire qu'il n'était pas hostile à l'idée du restaurant universitaire; il nous a offert ses conseils pour l'établissement de la cuisine.

Si le succès n'a pas encore récompensé les efforts de ceux qui pensent à l'organisation d'un restaurant universitaire, il a couronné par contre l'action de l'A.G.E. dans un tout autre domaine, capital lui aussi. Je veux parler de la fête de Noël au S.U.; les étudiants bien portants de l'A.G.E. ont en effet songé à éclairer un peu la fête de Noël pour ceux de leurs camarades qui sont là-haut. Je crois pouvoir leur dire qu'ils ont pleinement réussi, et qu'ils ont rempli de joie des coeurs qui, sans eux, auraient peut-être été bien gros.

10. — Les actions dont je viens de parler sont des actions d'ensemble de l'A.G.E.

Il faut ajouter à ce tableau les actions de détail; je veux dire celles des groupes à activité spéciale: musique, théâtre, sports, alpinisme, ouvroir, etc.

Si l'an dernier l'orchestre universitaire de notre Office d'Art et Culture était reçu par les étudiants de l'Université de Grenoble, l'A.G.E. de Genève accueillait, ce printemps même, le groupe choral des étudiants grenoblois, dont les productions furent, pour nous tous, un étonnement joyeux et un enchantement.

Dernièrement, c'était le groupe de basket de la S.S.U. qui organisait un tournoi international, auquel participaient, à côté des équipes suisses de Lausanne, Zurich et Genève, deux remarquables équipes de Gand et de Trieste; les étudiants de ces deux dernières équipes, qui jouèrent la finale, nous firent assister à une partie de très rare qualité, où la finesse, l'adresse et la rapidité le disputèrent à Ja courtoisie et à la correction la plus parfaite. Je suis heureux (le dire à ces étudiants qu'ils ont donné là une très belle leçon, qui eût été bien profitable à plus d'une équipe de grand club.

Je voudrais saisir l'occasion de ce rappel pour adresser une remarque à quelques membres de l'équipe de Genève; cette équipe a été battue le samedi; elle devait jouer encore une partie le dimanche matin. L'entraîneur a dû constater avec chagrin que certains membres ne s'étaient pas dérangés, l'équipe n'ayant plus aucune chance de gagner le tournoi. Cette abstention était la preuve d'une curieuse conception du jeu; et cela n'a pas manqué de nous étonner de la part d'étudiants sportifs venant d'un pays où les sports sont en grand honneur.

Le 2 juin, c'était le groupe théâtral universitaire de l'Office d'Art et Culture qui donnait, dans la propriété de Saussure à Genthod, au profit du fonds du restaurant, et avec le concours de leurs amis les musiciens, un bien joli spectacle comprenant notamment une petite comédie de Marivaux: «Arlequin poli par Amour». Que le groupe théâtral en soit remercié, ainsi que M. et Mme André Firmenich, qui ont si gentiment prêté leur campagne pour ce charmant essai.

Le 24 juin, le même groupe théâtral nous offrira, sur la scène de la Cour Saint-Pierre, et encore au profit du restaurant universitaire, un festival Courteline.

Et puisque je parle de théâtre, il me sera bien permis de signaler aussi, dans cette chronique, le succès remporté par les acteurs de Belles-Lettres jouant, le mois dernier, à l'occasion du 125me anniversaire de la fondation de la société, «la Tour de Nesles» avec un brio et une fantaisie remarquables.

Dans trois jours, nous inaugurerons, au-dessus d'Arolla, la cabane du Club alpin académique de Genève, due à la générosité d'un ancien étudiant de notre université, M. le Dr Henri von Waldkirch et de sa femme, en souvenir de leur fils Hans-Ulrich, qui était lui aussi notre étudiant, et qui, alpiniste fervent, est tombé à la montagne le 19 juillet 1947. Le club alpin académique a voué tous ses soins à cette construction, dont les plans

ont été faits par l'architecte de l'Unibar; cette activité sportive, loyale et amicale, souvent faite de dévouement envers ceux de l'équipe, est à encourager. Et je suis heureux de voir de jeunes étudiants étrangers participer avec entrain aux cours d'entraînement de «varappe» organisés chaque jeudi dans les parois du Salève par les dirigeants du Club alpin académique.

11. — Je pourrais signaler bien d'autres choses, sans doute. Mais ce que j'ai exposé suffit amplement pour montrer la variété des activités au sein de l'A.G.E.

Tout cela est réconfortant; et l'on voit bien que ces activités de type social (qu'elles soient économiques, artistiques, sportives, coopératives, ou autres encore) conduisent à un résultat tangible non négligeable.

Le caractère dominant de ces activités est l'entr'aide sous toutes ses formes; et là est le bénéfice moral que peuvent retirer les étudiants. Ce caractère n'exclut pas, bien au contraire, la liberté d'opinion, cette liberté à laquelle nous faisions allusion au début de cet exposé; mais il doit être bien entendu que cette liberté ne doit pas tourner à la licence; elle ne doit pas conduire à brimer ses semblables, à priver ceux-ci de leur propre liberté, comme il est arrivé dans un certain nombre de pays. L'entr'aide appelle ]a tolérance, la véritable tolérance, qui n'est viable que si les hommes qui la pratiquent agissent contre toute intolérance.

Il ne faut pas admettre qu'au nom de la tolérance, on abandonne la liberté aux mains de ses pires ennemis et de ses bourreaux.

Il y a toutes sortes de libertés précieuses auxquelles nous tenons jalousement, et qu'il importe, à notre époque troublée, de protéger.

Je pense que l'entr'aide véritablement tolérante est bien propre à sauvegarder les libertés auxquelles nous sommes attachés. Et c'est pourquoi je suis profondément heureux de voir les divers groupements de l'A.G.E. pratiquer l'entr'aide.

Celle-ci ouvre le chemin à l'amour, au pardon, à l'union, à l'espérance, à la lumière et à la joie. Je souhaite que tous les étudiants suivent ce chemin; il ne conduit pas dans les nuages, il conduit au bonheur.