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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

ALLOCUTION DU RECTEUR

Professeur Georges TIERCY
A LA SÉANCE DU DIES ACADEMICUS
du 7 juin 1950
MESDAMES, MESDEMOISELLES, MESSIEURS,

MES premières paroles seront pour saluer la présence dans cette enceinte de tous ceux qui s'intéressent au sort de l'Université. J'aurais désiré pouvoir m'adresser en premier lieu à M. Albert Picot, Conseiller d'Etat. grand maître de l'Université. Il est malheureusement retenu par une session des Chambres fédérales. Il a bien voulu charger son secrétaire, M. Henri Grandjean, de le représenter auprès de nous. Cette session des Chambres nous prive également de la présence du président du Conseil d'Etat, M. Aymon de Senarclens, et du professeur Albert Malche, ancien chef du Département de l'Instruction publique. Par contre, j'ai le grand plaisir de saluer M. Louis Casaï, Conseiller d'Etat. chargé du Département des Travaux publics, M. David Moriaud, président du Grand Conseil, M. le juge Auguste Bernoud, président de la Cour, MM. les représentants des Eglises: le professeur Auguste Lemaître, délégué du Consistoire, Mgr Henri Petit, vicaire général, M. Alexandre Safran, grand rabbin, M. Paul Collart, président de la Société Académique, M. François Pfaeffli, président de l'Association des anciens étudiants, M. le Dr Charles Waegeli, président du siège de Genève des examens fédéraux de médecine, MM. les directeurs des établissements d'enseignement secondaire, les amis de notre Alma Mater, les étudiantes et les étudiants. Je salue enfin tout particulièrement nos deux collègues confédérés: le professeur Theophil Spoerri, ancien recteur de l'Université de Zurich et le professeur Pierre Kohler, de l'Université de Berne, qui enseigna dans cette maison il y a quelques années.

Mesdames et Messieurs,

Je ne ferai pas de statistique; je me bornerai à rappeler que près de la moitié de nos étudiants sont des étrangers, venant de nombreux pays d'Europe et d'autres continents.

L'allocution du recteur ne peut pas passer sous silence certains faits administratifs importants; j'en réduirai l'exposé le plus possible, renvoyant les détails, ainsi que la liste des événements méritant d'être signalés, au rapport administratif, qu'on trouvera imprimé à la fin du fascicule consacré à cette cérémonie du Dies Academicus.

1. — Je veux tout d'abord exprimer notre reconnaissance aux autorités cantonales, et tout particulièrement à M. Albert Picot, chef du Département de l'Instruction publique, qui a la tâche de défendre et représenter nos intérêts; il s'en acquitte avec une compétence et un dévouement devant lesquels nous nous inclinons. Notre gratitude va aussi à M. Louis Casaï, chef du Département des Travaux publics, dont l'appui et les conseils ne nous font jamais défaut. Elle va enfin à tous les membres du Conseil d'Etat et du Grand Conseil, ainsi qu'aux collaborateurs de M. Albert Picot au Département de l'Instruction publique, en première ligne à M. Henri Grandjean, secrétaire général du Département.

Enfin, puisque je parle des autorités qui nous accordent leur soutien, je dirai notre reconnaissance au Conseil administratif de la Ville de Genève, dont les collections municipales sont mises Ù contribution pour l'édification de nos étudiants.

2. — Je vous propose maintenant d'accorder une pensée émue aux membres du corps enseignant universitaire qui nous ont quittés pour un autre monde, depuis le dernier Dies Academicus; ce sont, dans l'ordre, les professeurs Louis CHAVANNE, professeur honoraire de chimie pharmaceutique, Charles LADAME, professeur honoraire de psychiatrie, et Rolin WAVRE, professeur ordinaire de calcul différentiel et intégral et de mécanique rationnelle. Leur activité universitaire sera rappelée dans le rapport détaillé du Dies Academicus.

Il me sera cependant permis de dire ici que nous avons été particulièrement éprouvés par le départ prématuré de Rolin

Wavre, mort à 54 ans le 9 décembre dernier, en pleine période (le production scientifique.

Nous avons de plus perdu l'un de nos docteurs honoris causa, M. Bertrand NOGARO, Mlle Françoise DUCHOSAL, Dr ès sciences, assistante au laboratoire de botanique générale, et hier encore, M. Adolphe NEUMANN, l'un de nos bienfaiteurs, fondateur du prix universitaire «Judaïca», et du prix «Esthétique et Morale» de la Faculté des lettres. La mort a aussi frappé dans les rangs des étudiants, enlevant à l'amitié de leurs camarades: MM. Asghar KERAVY (sciences), René WILLEMIN (médecine), Constantin TSAXIRAS (sciences économiques et sociales), Jean-Charles NOVERRAZ (sciences économiques et sociales). J'exprime aux familles éprouvées toute la sympathie des membres de l'Université.

Les rangs du personnel administratif de notre Maison n'ont pas été épargnés; nous avons eu à déplorer le décès de deux de nos collaborateurs, M. Alphonse DEBOURGOGNE, préparateur au laboratoire de zoologie, et M. Gustave MICHAUD, notre excellent et dévoué caissier-comptable.

3. — Il y a heureusement des événements plus réconfortants à signaler. J'en retiendrai deux

D'une part, l'invitation adressée par l'Amérique à notre collègue mathématicien, M. Georges DE RHAM, qui a professé à l'Université de Harward durant le semestre d'hiver, et qui enseigne actuellement à celle de Princeton, pour revenir en Suisse en septembre prochain.

D'autre part, l'ensemble des nouvelles nominations de professeurs, chargés de cours et privat-docents, qui ont apporté des forces nouvelles au corps enseignant.

Les nouveaux professeurs à l'Université sont:

MM. Pierre FOLLIET, professeur ordinaire de technique commerciale;

Marc-R. SAUTER, professeur extraordinaire d'anthropologie et de paléontologie;

Denis VAN BERCHEM, professeur extraordinaire de langue et littérature latines;

à quoi il faut ajouter que MM. Richard-Charles EXTERMANN et Fernand CHATILLON, jusqu'ici professeurs extraordinaires, ont été nommés professeurs ordinaires, que M. Luigi CAROZZI a

été nommé professeur honoraire, et que M. Ernest COMTE a été désigné en qualité de président du Collège des professeurs de l'Institut de Médecine dentaire pour une période de deux ans.

Les nouveaux chargés de cours sont:

MM. Denys MONNIER, pour la chimie analytique spéciale;

Willy TAPPOLET, pour la musicologie;

Pierre BOUFFARD, pour l'histoire de l'art, à la suite de la démission de M. Louis Hautecoeur.

Les nouveaux privat-docents sont:

dans la Faculté des sciences, M. Guy ROBERTY;

dans celle des lettres, M. Fritz MUTHMANN;

dans celle des sciences économiques et sociales, M. Paul LADAME;

dans celle de droit, M. Georges BROSSET.

Je tiens à dire encore que pour suppléer M. Rolin Wavre dans sa chaire de mathématiques, l'Université a la bonne fortune d'avoir, pour ce semestre, le concours du professeur Joseph KARAMATA, professeur à l'Université de Belgrade, un ami fidèle des mathématiciens suisses, et que le gouvernement Yougoslave a bien voulu autoriser à enseigner ce semestre à l'Université de Genève.

Comme argument réconfortant, je puis aussi compter, comme chaque année, les remerciements que nous devons aux membres du personnel administratif de l'Université, anciens et nouveaux venus; du secrétaire général, M. Hermann Blanc, au plus jeune de ses auxiliaires; les employés de nos bureaux doivent faire face à un travail particulièrement lourd; ils le font avec une bonne volonté touchante et avec un dévouement envers l'Université dont le recteur et les membres du bureau ont chaque jour des preuves.

Nous avons inauguré cette année le nouveau grand auditoire de l'Ecole de Médecine; c'était là le premier des grands travaux de reconstruction et de construction, dont le plan général a été établi dès 1942 sous l'impulsion du recteur Eugène Bujard.

Avec le Club alpin académique de Genève, nous avons, le

12 juin 1949, inauguré la Cabane de Waldkirch, au pied des Aiguilles rouges d'Arolla, en présence du donateur, M. le Dr de Waldkirch et de sa famille.

Nous avons posé, en juillet 1949, la première pierre du futur Institut de Physique, aujourd'hui sous toit; nous avons, en automne dernier, posé celle du nouveau bâtiment des Policliniques, dont le gros oeuvre sera bientôt terminé.

Ces événements nous réjouissent; ils laissent espérer une époque pas trop lointaine, où l'Université de Genève pourra mieux répondre à ce qu'on attend d'elle.

Ce m'est une occasion de remercier encore une fois le Conseil d'Etat et le Grand Conseil pour leurs efforts.

Cependant, pour l'instant, l'Université souffre encore d'un manque évident de locaux: pas suffisamment de salles de cours, pas d'auditoire moyen intermédiaire entre l'Atila Magna et les salles d'enseignement; pas de foyer pour les étudiants; pas encore de local de culture physique, ni de restaurant.

J'appelle de tous mes voeux ces enrichissements en bâtiments et locaux; tout matériels qu'ils soient, ils auront une influence certaine sur la qualité du travail des étudiants, sur le rendement de ce travail, sur les dispositions personnelles des usagers et sur leur bonne volonté; en un mot, ces enrichissements architecturaux seront dans l'intérêt bien entendu, intellectuel et matériel, du Canton et de la Ville.

J'ai prononcé le mot «architectural». Cela m'amène à dire que nous avons continué à vouer tous nos soins au développement de notre Ecole universitaire d'Architecture; l'exposition que celle-ci a organisée au Musée Rath, et qui durera du 9 au 28 juin de cette année, montre assez quelles sont les brillantes possibilités de cette institution; je pense qu'avec la collaboration du directeur, M. Eugène Beaudouin, et l'appui de la commission unanime, nous arrivons, petit à petit, à donner à cette Ecole l'éclat qui doit être le sien et la réputation qu'elle mérite; j'espère que nous avons assuré son avenir.

Comme j'espère aussi que nous avons assuré celui de notre Ecole d'interprètes et de traducteurs, en mettant au point, tout dernièrement et avec l'appui des autorités cantonales, ses programmes, son règlement, son administration.

En ce qui concerne les étudiants, mes relations avec leurs représentants, avec leurs présidents de sociétés, avec l'A.G.E., ont été, dans la plupart des cas, extrêmement agréables; et j'en garderai le meilleur souvenir.

4. — Enfin, parmi les choses qui me paraissent devoir être signalées à cet auditoire, je m'en voudrais d'oublier les dons que l'Université a reçus cette année.

Tout d'abord, et comme chaque année d'ailleurs, nous avons bénéficié des générosités de la Société Académique d'une part, de l'Association des anciens étudiants d'autre part. C'est devenu presque une habitude; mais cela ne dispense pas le représentant de l'Université de dire la gratitude de celle-ci envers ces deux organisations bienfaitrices.

Le laboratoire de chimie technique, théorique et d'électrochimie a reçu une somme de 5000 dollars de la FONDATION ROCKEFELLER, pour enrichir son équipement instrumental.

La famille de Holm WAVRE a tenu à laisser la bibliothèque personnelle de Wavre à la bibliothèque de mathématiques de la Faculté des sciences.

Tout dernièrement encore, un ancien industriel et commerçant genevois de l'horlogerie, M. Henry FRANKFELD, a laissé au Fonds général de l'Université, par testament, la moitié de sa fortune, avec l'indication que les intérêts de cette somme (laquelle s'élève à 300.000 francs environ) doivent aller à la Faculté de médecine et y servir à faciliter les recherches.

L'Université ne peut qu'accorder une pensée reconnaissante à ce généreux citoyen.

Il n'apparaîtra pas déplacé de signaler ici la naissance d'une nouvelle fondation, qui échappe il est vrai au contrôle de l'Université, mais dont les bienfaits pourront de temps à autre combler les désirs d'étudiants avancés et particulièrement qualifiés; il s'agit de la «Fondation Docteur Charles PERRIER», due à la générosité d'un patient reconnaissant, et destinée à aider des chercheurs de biologie et de médecine.

5. — Il me reste, pour clore ce court aperçu des choses de l'administration, à annoncer ici la décision particulièrement heureuse qu'a prise l'Assemblée des professeurs ordinaires, le 25 mai dernier, en appelant le professeur Eugène Bujard à la charge de recteur pour la période 1950-1952.

C'est avec une profonde satisfaction et avec une entière confiance, Mesdames et Messieurs, qu'en votre nom à tous, je salue aujourd'hui cette nomination.

Sans doute M. Bujard aurait-il pu penser qu'ayant occupé la charge de recteur une première fois de 1942 à 1944, ii avait suffisamment administré la preuve de son attachement à notre

Université, et qu'il pouvait honnêtement demander à rester dans son laboratoire. Il ne l'a pas fait; et il s'est incliné très simplement devant le désir unanime de ses collègues. Nous lui exprimons ici, pour cette nouvelle preuve de dévouement, notre plus profonde gratitude.

Il est très heureux pour l'Université que M. Bujard reprenne demain le gouvernail de notre barque, à un moment où il est nécessaire d'agir avec constance et fermeté, et où les grands travaux de reconstruction et de transformation de nos instituts sont largement commencés; l'auditoire de l'Ecole de Médecine est terminé, l'Institut de Physique a pris corps, le bâtiment des policliniques en est à son deuxième étage; ensuite viendra le tour de la clinique infantile, puis celui de la clinique d'ophtalmologie et de l'Institut d'Hygiène. C'est là un plan considérable de travaux, dont M. Bujard a dirigé l'étude lors de son premier rectorat; nul n'était plus qualifié que lui pour en surveiller et assurer demain l'exécution, au moins partielle. Il mettra à cette tâche toute l'énergie dont nous le savons capable. Tous ses collègues souhaitent le succès complet de son second rectorat.

Dans le bureau du Sénat, qui est le Conseil de l'Université, il aura le concours de M. Antony Babel, désigné comme vice-recteur, et la collaboration des doyens Paul Wenger, Henri de Ziégler, Claudius Terrier, W.-Amédée Liebeskind et Jaques Courvoisier, qui restent tous à leur poste, ainsi que M. Walter Yung, secrétaire du Sénat. Seul le doyen de la Faculté de Médecine, M. François NAVILLE, souffrant, renonce à la charge du décanat; il sera remplacé dans ces fonctions par M. Fernand CHATILLON.

Il me sera permis d'exprimer ma gratitude personnelle à tous mes collègues du bureau de 1948-1950 pour l'appui désintéressé et constant qu'ils m'ont accordé. C'est certainement aussi celle de l'Université tout entière; tous les membres de celle-ci, professeurs et étudiants, ont en effet mesuré le travail considérable dont le bureau est chargé et qu'il effectue fidèlement.

Notre gratitude va encore à M. P.-E. MARTIN, président de la Commission administrative de l'Université, et à M. Antony BABEL, président du Conseil de Fondation du Fonds Général, dont le dévouement est une des constantes de l'Université.

Je laisserai dès maintenant de côté la partie administrative de l'exercice qui se termine.

Et je vais aborder la partie de ce rapport qui concerne la

vie universitaire elle-même, avec ses multiples préoccupations; celles-ci m'amèneront à vous faire part de quelques réflexions sur la liberté et les devoirs dans une société organisée, sur la fantaisie et la vérité.

6. — La vie universitaire ne se borne évidemment pas aux faits heureux ou malheureux du genre de ceux que je viens de rappeler. Elle se compose d'une foule d'événements de toute espèce, d'une somme d'efforts individuels et collectifs vers des buts nombreux et divers, d'un essai lui aussi individuel et collectif de défense de la liberté d'opinion, d'un élan parfois timide, parfois trop enthousiaste vers la fantaisie, d'un désir général de marcher vers la vérité.

Tout cela provoque des actions, suggère des entreprises, détermine des états d'esprit, crée en un mot la vie de notre Maison.

Que dire de cette dépense d'énergie tant physique qu'intellectuelle et spirituelle? Je voudrais vous livrer à ce sujet quelques réflexions. Il est entendu qu'elles sont d'un homme de science; je pense cependant qu'elles peuvent avoir une importance générale.

Qu'on me permette de faire allusion tout d'abord à la situation matérielle des étudiants. C'est là un fait social de toute première importance, auquel on commence à accorder un peu plus d'attention qu'autrefois, mais que la plupart des gens connaissent mal.

Il est entendu qu'une grande partie des étudiants suisses et étrangers ont suffisamment d'argent pour vivre convenablement; ce n'est pas eux que concerne ces premières remarques. Leur présence parmi nous est la bienvenue; elle est désirable; elle est utile à tous, y compris l'Etat et la Ville; mais justement pour cette raison, ils ne nous donnent pas de souci quant à leur possibilité de vivre normalement.

A côté d'eux, il y a quelques centaines d'étudiants qui font leurs études dans des conditions plus difficiles. Ils disposent d'une petite somme d'argent mensuelle, suffisante à première vue, mais qui en réalité, après paiement du loyer de leur chambre et des taxes de cours et de laboratoires, ne leur permet pas de se nourrir convenablement.

LE RESTAURANT

C'est pour eux, en première ligne, que nous demandons la construction d'un restaurant universitaire où ils pourront obtenir des repas à bas prix, comme cela se fait en Angleterre, en Irlande, en Amérique, à Paris, à Grenoble, à Montpellier, à Zurich, ailleurs encore, comme en cette petite ville de Poitiers qui vient de construire une cité universitaire pourvue d'un restaurant modèle, nous donnant ainsi une sévère leçon.

A ce titre-là, la Suisse romande, et Genève en particulier, est très en retard. Il est grand temps que l'on pense à ces étudiants qui seront peut-être demain les conducteurs de l'Etat; et c'est à l'Etat à résoudre ce problème.

Au courant des six dernières années, de nombreux effort ont échoué en raison d'oppositions venues des milieux et des autorités les plus divers. Il y a quelques mois encore, l'Etat nous a proposé d'adopter une solution provisoire, dont il avait fait établir les plans; il s'agissait d'une construction en matériau léger, à placer devant le laboratoire de zoologie, au Sud-Est; le professeur E. Guyénot avait accepté d'en supporter les inconvénients pour son laboratoire, dans l'idée de rendre service à l'Université; il en était de même de la Faculté des sciences économiques et sociales, intéressée aussi par ce voisinage; malheureusement, il a surgi une opposition de la part de la Bibliothèque publique et universitaire, et ce projet a été mis de côté. C'est sauf erreur, le cinquième ou le sixième qui subit ce sort. Mais personne n'a abandonné la lutte; je crois pouvoir dire que le Conseil d'Etat examine actuellement d'autres solutions, et que dans les cercles officiels on a un vif espoir d'aboutir bientôt à un résultat acceptable.

Ne vous étonnez pas, Mesdames et Messieurs, que j'aie traité cette question matérielle en première place. Elle m'a constamment préoccupé, comme elle a préoccupé les représentants de l'A.G.E.; elle n'est d'ailleurs pas que matérielle; elle a une résonnance immédiate sur la qualité du travail des intéressés, sur leurs idées, sur l'image qu'ils se font de la liberté et des devoirs qui l'accompagnent, sur le bon aloi de leur fantaisie personnelle, sur leur loyauté et leur constance dans la recherche de la vérité. Vraiment, ce problème du restaurant est, à tout point de vue, une question essentielle. Et je voudrais exprimer ici au Conseil d'Etat, et particulièrement aux Conseillers d'Etat MM. Albert Picot et Louis Casaï, toute la gratitude des autorités

universitaires et celle des membres de l'A.G.E. pour l'attention qu'ils portent à ce problème et les démarches qu'ils font pour mettre sur pied une solution valable. Je souhaite ardemment que le succès récompense bientôt leur persévérance, comme on nous l'a laissé espérer tout récemment.

Mais si cet espoir devait être déçu, si la solution dont on nous a parlé devait û son tour être abandonnée, alors je demanderais instamment que la question soit examinée sans tarder par l'intergroupe du Grand Conseil; je demanderais qu'on fasse cesser les combinaisons sournoises qui tuent les projets; je demanderais que les petits intérêts qui s'attachent à ces combinaisons s'effacent devant les intérêts majeurs de l'Université, qui sont ceux de Genève; je demanderais qu'on ait la loyauté et le courage de reconnaître que le rayonnement de Genève vient en première ligne de notre Université; je supplierais les autorités de ne pas décevoir les étudiants; ce serait trop grave pour Genève; nous faisons déjà trop piètre figure à ce sujet.

Mais j'espère encore dans les promesses qui nous ont été faites.

LIBERTÉ, PROGRÈS

Ces étudiants à qui vont toutes nos pensées, à qui nous consacrons tous nos efforts, quelle que soit leur situation sociale, ces étudiants seront les chefs de la Cité dans quelques années.

Il importe donc qu'ils apprennent et qu'ils s'entraînent à penser librement. Il est bien entendu que chacun d'entre nous a le droit d'user de cette liberté d'opinion, mais à la condition d'observer la règle du jeu et de respecter l'opinion des autres. Cette liberté n'exclut pas la discussion, bien au contraire; mais la discussion doit rester loyale; et il ne saurait être question de laisser la liberté dégénérer en licence, et de permettre à celle-ci de supprimer la liberté d'autrui.

Au nom de la liberté, ne donnons pas naïvement des armes à ceux qui voudraient l'assassiner.

Il faut donc protéger la liberté dont disposent chez nous les universitaires dans les opérations qu'ils peuvent être amenés à conduire; il y a là une question de mesure et d'estime envers les autres.

Cette attitude ne plaît pas à tout le monde. Ma foi, tant pis!

Les tenants de certains régimes de force et de servitude prétendent qu'elle entraîne, comme ils disent, l'éclipse ou le déclin de la liberté. Pour nous, c'en est la sauvegarde. Il n'y

aurait danger pour la liberté universitaire, telle que nous la chérissons, que si l'Université y consentait; nous n'y consentons pas; nous n'y consentirons pas. Nous disons catégoriquement «non» aux commis-voyageurs chargés de répandre à l'Université certains produits nocifs dangereux pour nos libertés. Et nous agirons en conséquence.

Quelle que soit la discipline dans laquelle s'exerce la liberté académique, celle-ci doit pouvoir se déployer sans avoir à se préoccuper de dogmes arbitraires; elle doit faire fi de la magie des systèmes figés et des formules surannées. L'essentiel, au sein d'une université, n'est pas une certaine somme de doctrines imposées plus ou moins artificielles, scientifiques ou autres, mais une disposition fervente des créatures à la recherche de la vérité dans tous les domaines. Cette recherche et notre enseignement ne doivent jamais perdre de vue le réel, tout le réel, le progrès résultant des expériences personnelles librement conduites, quel qu'en soit le domaine.

Il ne faut pas se faire d'illusions: le réel est terriblement complexe; et nulle part il n'a livré son secret; le penseur marche tout de même de progrès en progrès, à condition de toujours faire retour au réel, qui le guidera; la théorie est une chose fort belle, certainement; mais elle devient vite inopérante et malfaisante, si elle prétend se passer du secours de l'expérience Le réel et le rationnel doivent constamment s'épauler mutuellement; c'est la condition première du progrès, dans tous les domaines; elle entraîne la nécessité impérieuse de jouir d'une liberté complète.

C'est ainsi que les universitaires peuvent s'opposer à l'action nocive des préjugés et faire éclore d'utiles réformes. Car il faudra toujours réformer, dans toutes les disciplines, sans exception.

Il ne faut pas ignorer ou mépriser l'expérience du passé; mais il faut bien voir qu'elle est dépassée partout, et il faut éviter la sclérose; les problèmes d'aujourd'hui demandent des solutions nouvelles, comme ceux de demain exigeront de nouveaux efforts. C'est aux universitaires à faire ces efforts et à préparer ces solutions. C'est en vue de cette tâche capitale qu'ils doivent disposer d'une entière liberté d'opinion, de pensée, d'exposition, bien entendu dans le respect de l'opinion d'autrui.

Je sais bien qu'il est difficile de conserver cette attitude; il faut essayer de la maintenir et d'éloigner l'esprit totalitaire, qu'on trouve d'ailleurs répandu dans tous les milieux.

Il est si facile de critiquer brutalement et de faire preuve d'intransigeance dans la volonté de faire triompher une intuition prétendue géniale et originale! En son nom, sans rien examiner ou peser, on condamne sans appel les autres points de vue. Un peu de bruit, un peu de battage sans vergogne autour de cette opération ; et le tour est joué, les naïfs sont roulés, le public marche comme un troupeau! C'est le triomphe de l'intransigeance et de l'esprit totalitaire.

Qu'on ne dise pas que j'exagère. Les cas sont nombreux de ces victoires de clans bruyants sachant bien manier les ressources de la réclame. On les trouve dans tous les domaines, en littérature, en peinture, en musique, dans les questions sociales, même en science.

Est-il nécessaire de citer des exemples? Je les choisirai dans les compartiments des sciences; j'en prendrai deux, l'un en biologie, l'autre en physique. La biologie et la génétique ne sont pas mon affaire; mais j'y vois cependant assez clair pour discerner, à côté de la science mondiale de l'hérédité, où tout est contrôle et précaution, une certaine école moderne qui s'arroge le droit de le prendre de très haut, avec une insolence qui n'a d'égale que son incompétence, qui fait foin des méthodes statistiques, nie l'existence des races pures, dédaigne les expériences-témoins, et prétend ébranler l'hérédité par de simples affirmations tapageuses. Notre collègue M. E. Guyénot rappelait, il y a quelques semaines de cela, que l'un des pontifes de cette école imprudente s'était écrié, dans une conférence: «Les sciences telles que la physique et la chimie se sont débarrassées du hasard... Nous devons comprendre une fois pour toutes que la science est l'ennemi du hasard!» Ainsi, le biologiste Lyssenko, ne comprenant rien à ce que les mathématiciens entendent par le mot hasard, rejette l'appui de la méthode statistique et de la théorie des probabilités, à l'époque même où il éclate aux yeux de tous que les lois de la physique et de la physico-chimie reposent essentiellement sur les lois statistiques et les méthodes probabilistes.

Mais il suffit dans certains cercles de proclamer: «les autres n'y ont rien vu décidément», pour entraîner les applaudissements des victimes de l'esprit totalitaire.

Et voici maintenant un second exemple.

Il concerne les discussions passionnées qui surgirent vers 1920 à propos de l'interprétation relativiste einsteinienne.

L'un des tenants de cette interprétation était l'éminent

physicien Paul Langevin, dont les apports à la physique de ce premier demi-siècle sont loin d'être négligeables. A l'époque en question, les résultats déconcertants tirés de la théorie dont il s'agit, et que certains prétendaient imposer tyranniquement comme la seule admissible faisaient l'objet des conversations de salon; ce fut là une raison de succès. Langevin prit part à ces discussions avec une vivacité parfois désobligeante pour les contradicteurs qui souhaitaient voir plus clairement les choses; il fit souvent preuve à ce sujet d'un esprit totalitaire assez déplaisant. Parmi les problèmes qui faisaient la joie de ces séances de salon figurait celui imaginé par Langevin lui-même, le problème du voyageur de l'obus. Il s'agit d'une créature qu'on enferme dans un obus lancé avec une vitesse un peu inférieure à celle de la lumière; cet homme va faire un long voyage en ligne droite dans l'espace intersidéral, pour revenir finalement à son point de départ. Par une application imprudente des formules de Lorentz, Langevin trouvait un résultat ahurissant: le voyageur de l'obus, à son retour n'avait vieilli que de deux ans, alors que les observateurs terrestres avaient avancé en âge de cent ans. On imagine aisément qu'une telle affirmation déchaîna des bavardages sans limites; Langevin la défendait férocement en maniant une ironie facile, tentant de ridiculiser ses contradicteurs. C'étaient cependant ces derniers qui avaient raison; les formules de Lorentz avaient été mal appliquées; Langevin avait oublié de tenir compte du choc du départ, des accélérations au point de rebroussement et du choc d'arrivée.

On pourrait donner d'autres exemples; cela suffit; dans les deux cas cités, le biologique et le physique, c'est l'insolence de l'intransigeance et de l'autoritarisme sectaire.

Dans le déploiement de cet esprit totalitaire, dans cette mise à l'index de la critique sincère et courtoise, on distingue un tissu de déformations et d'abus de confiance; et cela, quel qu'en soit le domaine, littéraire, artistique, social, scientifique ou théologique.

Il convient donc que les universitaires fassent tous leurs efforts en faveur d'une critique indépendante, évitant ainsi de se laisser enfermer dans une cage étroite par les à priori d'une orthodoxie ou d'une autre. Il y a là une question de probité intellectuelle.

On peut ajouter que c'est le seul moyen d'établir le règne de la compréhension entre les hommes; pour se comprendre, ceux-ci doivent se connaître; ils n'y arriveront que par le chemin

de la liberté de pensée et de la critique loyale. Avec la compréhension mutuelle, ils établiront et défendront la paix entre eux.

Que les étudiants n'oublient pas que la liberté académique est à la fois la résultante et la gardienne de la liberté tout court.

C'est d'ailleurs là, aussi, le chemin qui mène à la vérité.

Les hommes sous l'empire d'un esprit totalitaire, quel qu'en soit le caractère particulier, passent à côté de ce chemin ; et du même coup, ils deviennent un danger constant pour la paix; on voit cette aventure tragique au sein des cercles scientifiques, littéraires, artistiques, philosophiques, et, cela crève les yeux, dans le domaine de la politique nationale ou internationale.

Les tenants d'un esprit totalitaire quelconque créent inévitablement une atmosphère malsaine; qu'il s'agisse de science, de théologie ou de politique, ils créent par leur attitude et leur activité une agitation inutile, barrant la route à la paix sociale, et grâce à laquelle ils espèrent arriver à imposer leur manière de voir.

Sans doute, la liberté universitaire, celle que nous chérissons, cette liberté respectueuse de l'opinion des autres, n'est-elle pas honorée partout; il y a des pays où un étudiant national ne saurait se permettre d'entretenir des relations avec un Anglais ou un Américain, à supposer que des citoyens d'Angleterre ou des Etats-Unis aient l'autorisation de séjourner dans ces paradis; il y en a d'autres même à l'Ouest, où les étudiants peuvent être mis a l'écart pour leurs opinions religieuses, comme on le voit par la persécution infligée au protestantisme espagnol.

Mais ce n'est pas là une raison pour que nous abandonnions la partie. Nous devons à notre Maison de maintenir nos idées de liberté, de paix et de vérité.

Quand je parle ici de vérité, j'entends toute vérité, celle vers laquelle tend la recherche scientifique loyale d'abord, mais aussi celle qui s'attache à tous les petits faits journaliers. Il faut éviter de troubler nos relations avec autrui par l'énoncé de contre-vérités malveillantes, comme on en trouve dans certains articles écrits par des journalistes de tendances diverses.

N'a-t-on pas lu récemment, dans une feuille d'information dont le désir est sans doute d'être utile, que l'un des membres du comité de l'A.G.E., étranger considéré comme communiste, était «chargé de la répartition des bourses aux étudiants»; «ce qui est un comble» ajoutait l'article. On est consterné à la lecture d'une telle affirmation étalant tant d'ignorance des choses de l'Université.

Si c'est pour dire des contre-vérités de ce calibre que certains auteurs écrivent, il vaudrait mieux qu'ils s'en abstiennent. Car ils font certainement plus de mal que de bien.

La vie universitaire est pleine d'imprévu, c'est entendu; il y a parfois des incidents regrettables, comme on l'a vu récemment. Mais que l'on ne vienne pas dire que notre Maison est un lieu d'agitation malsaine, surtout politique! C'est de la folie de parler ainsi. Les petits incidents dont il s'agit ont été réglés rapidement au sein même de l'Université, par les propres moyens de celle-ci. Je vous assure que le recteur n'a que faire d'avis comme celui qu'on lisait encore dans la feuille dont je parlais tout à l'heure, et dans le même article, qui contenait cette phrase insolente et déplacée: «il faut que nos autorités universitaires se montrent fermes et impitoyablement décidées à sévir contre les fauteurs de désordre». Sans doute les autorités universitaires désirent-elles voir les étudiants travailler avec entrain, loyalement et en paix. Mais, pour assurer celle-ci le mieux possible, elles n'ont pas besoin de ces donneurs de conseils, dont le moins qu'on puisse dire est qu'ils ne connaissent pas l'Université d'aujourd'hui.

Il nous faut en effet marcher avec notre temps. Tout évolue. Le travail des étudiants est tout aussi actif et productif qu'autrefois; mais il ne se fait pas de la même manière. Il est moins livresque; il est plus en contact avec la nature, dans tous les domaines; et cela est heureux, car c'est là justement la seule manière d'éviter les doctrines totalitaires dont nous parlions au début de ces remarques. Les spéculations scientifiques ou autres ne sont valables que dans la mesure où elles sont défendues et soutenues par ce contact. Et cela est vrai partout.

Il est entendu que cette attitude ne va pas sans entraîner un certain non-conformisme. Mais c'est tant mieux, puisqu'on peut espérer redresser ainsi des erreurs.

Il est juste d'ajouter que ce non-conformisme doit rester courtois; la liberté d'opinion qui l'accompagne doit respecter l'avis des autres et accepter la discussion franche et loyale, celle qui cherche, non pas à vaincre à tout prix le contradicteur et par tous les moyens, mais à peser les arguments pour trouver le chemin de la vérité. C'est la liberté académique que nous souhaitons voir régner dans ces murs. . .

Cette liberté et ce non-conformisme entraînent peut-être une certaine fantaisie. Mon Dieu, pourquoi pas?

La fantaisie n'a, que je sache, jamais perdu tous ses droits dans cette Maison. Et c'est heureux, pourvu qu'elles reste aussi, comme la liberté dans une société, dans des limites aimables.

Elle n'est d'ailleurs pas forcément de la partie; on peut être adversaire des orthodoxies tyranniques sans avoir pour cela beaucoup de fantaisie; je pense que celle-ci s'attache plutôt aux formes de présentation et d'exploitation; c'est un habit, qui donne aux idées un attrait imprévu et parfois enchanteur; mais l'habit n'est pas forcément là. Pourtant, la fantaisie accompagne en général, plus ou moins marquée, les manifestations des nonconformistes; elle rend celles-ci plaisantes; elle empêche le coeur de l'homme de se dessécher. C'est pourquoi il convient de la souhaiter partout. Je ne veux pas dire par là qu'il soit bon de dire n'importe quoi, il faut au contraire manier des idées assises sur l'observation des faits; mais il faut les manier avec légèreté, sans attacher d'importance aux slogans doctrinaires et aux lieux communs; c'est aux dépens de ceux-ci que s'exercera la fantaisie. Elle donne des ailes aux raisonnements; le cerveau, grâce à elle, travaille mieux et plus vite.

Mais ne confondons pas la fantaisie avec l'insolence, le manque de tenue, les mauvaises manières. La fantaisie est une force individuelle; c'est un des meilleurs atouts dans le jeu de la recherche personnelle, quel que soit l'objet de celle-ci, même appartenant au domaine scientifique.

Je voudrais rompre ici une lance en faveur de la recherche scientifique moderne, de la recherche libre partout, celle qui fait fi des réponses données d'avance et acceptées d'avance.

On a dit parfois que la priorité de l'esprit était aujourd'hui menacée; il semble bien qu'en disant cela on pensait surtout à la science et à la technique.

Le critique Gabriel Marcel a écrit 1:

«Nous voyons bien que l'extraordinaire perfectionnement des techniques est lié à un appauvrissement maximum de la vie intérieure.»

Qui vise-t-on par de telles phrases? Les hommes de science? Alors, c'est radicalement faux. Il n'y a peut-être pas de créature plus profondément religieuse que l'homme de science qui se voue à la recherche libre.

Il se pourrait qu'il soit plus près de la vérité religieuse que le critique imprudent ou le philosophe, peut-être même que certains théologiens réactionnaires d'aujourd'hui.

Accuser cet homme d'être appauvri au maximum dans sa vie intérieure, c'est n'avoir rien saisi du mouvement scientifique moderne.

L'homme de laboratoire, le chercheur qui ne perd pas le contact avec, la nature sait bien qu'il n'a atteint nulle part la raison première des choses, que les problèmes scientifiques fondamentaux ne sont pas résolus, qu'aucune discipline ne peut prétendre pouvoir donner la clé des énigmes qui se présentent à chaque pas, et que le seul résultat établi a été de découvrir des relations numériques, d'ailleurs infiniment précieuses, entre les faits constatés. Il se méfie des théories, toujours plus ou moins arbitraires, et qui en réalité n'expliquent rien.

Au fond, il n'y a pas d'homme plus modeste que l'homme de science qui écoute la nature, et qui cherche en toute liberté à la comprendre.

Cet homme fuit les systèmes figés, les formules usées, les explications artificielles imposées; sa vie intérieure est peut-être bien plus riche que celle des doctrinaires de tout poil.

N'oublions pas que l'idée de Dieu ne peut que s'affirmer et grandir par la constatation de notre impuissance à saisir la raison première des faits.

Proclamer pompeusement que la religion de la science désunit les hommes, c'est certainement prouver qu'on ne comprend rien à la science d'aujourd'hui; celle-ci est orientée vers en haut, sur la pente montante, vers les réalités spirituelles enveloppées de mystère.

C'est un non-sens de vitupérer sans cesse la spécialisation à l'Université, alors qu'emporté par cette critique, on ne voit pas la coopération qui s'établit simultanément de plus en plus entre les multiples domaines.

Adresser à la science d'aujourd'hui cette critique aveugle, c'est, de la part des philosophes, faire preuve d'ignorance et étaler un esprit totalitaire inutile.

Il est bien certain que si l'idée de vérité, qu'elle soit envisagée par la voie scientifique ou par la voie religieuse, est présentée à coups de décrets et de dogmes, il faut abandonner tout espoir de faire régner la concorde.

La vérité que nous pouvons connaître est partout relative;

elle nous engage à tenir humblement compte des faits, dont la cause première nous échappe.

Si nous comprenons la leçon de cette vérité relative, nous serons amenés à cultiver la tolérance.

Mais, pour cela, il faut écarter l'orgueil doctrinal que l'on voit aujourd'hui s'étaler partout, et bannir la conception dogmatique de la vérité.

Il nous faut donc avoir le culte ardent de la vérité dans la pleine liberté des opérations de l'esprit, dans toutes les directions, sans aucune exception. C'est à cette condition que nous pourrons espérer pouvoir établir un jour, avec la tolérance, la paix autour de nous.

L'intellectualisme et la raison raisonnante changeront alors d'aspect; ils apparaîtront plus aimables, débarrassés qu'ils seront de toute orthodoxie desséchante et irritante, et ils gagneront en puissance émotionnelle et en force d'accord et d'harmonie.

Est-il indécent de souhaiter que les efforts auxquels j'ai fait allusion, et qui sont tout naturellement ceux d'une université comme la nôtre, bénéficient d'une propagande convenablement adaptée et agréablement fantaisiste, comme cela se voit parfois pour les entreprises du commerce et de l'industrie?

L'industrie des choses de l'esprit et le commerce des richesses du coeur valent bien, n'est-il pas vrai, l'industrie des automobiles ou celle des boîtes de conserve et le commerce des cacahuètes.

Je vois bien que l'on fait un peu de publicité en faveur des facultés et des instituts universitaires. Ce n'est pas à cela que je fais allusion. Je voudrais que les grands problèmes de l'esprit et de la conscience, les problèmes fondamentaux de la science, des arts et de la religion, disposent de moyens de propagande autres que ceux d'aujourd'hui, qui sont tous de conception trop étroite, parce qu'ils sont pour la plupart gonflés de préoccupations de type totalitaire; nous l'avons bien vu tout à l'heure. Il faudrait au contraire bannir tout sectarisme et s'unir dans l'effort; seule la coopération aimable conduit à des solutions harmonieuses.

Y a-t-il, en faveur de cet idéal, une propagande convenable, variée, inspirée par cette fantaisie dont nous parlions plus haut? Espérons qu'on la découvrira.

ENTR'AIDE

Il est en tout cas un domaine universitaire où la coopération a fait merveille; et je m'en voudrais de ne pas le relever ici. C'est celui de l'entr'aide.

Je me bornerai à rappeler les résultats obtenus par l'oeuvre du Sanatorium universitaire de Leysin, par le travail de l'Office d'entr'aide des étudiants, par les efforts de l'Office du travail rémunéré de l'A.G.E., ou d'autres offices encore de cette association. Dans ce champ immense de l'entr'aide, les étudiants ont obtenu des résultats magnifiques; et je suis heureux de les en féliciter.

Ils abordent là des problèmes dont la solution demande autre chose que des bavardages inutiles; il y faut travailler obscurément et modestement et payer de sa personne. La réussite est là. Il faut continuer. C'est la bonne voie.

Il va sans dire qu'il faut ouvrir l'oeil pour éviter les abus; les essais ne sont pas si rares que cela; toutes les oeuvres d'entr'aide sociale sont obligées de se défendre contre eux.

Récemment, j'ai pris connaissance d'un cas typique de tentative d'abus; un couple d'étudiants, dont chacun des deux conjoints avait reçu une bourse annuelle d'environ 6000 francs de la part de leurs autorités nationales, a tenté d'obtenir un appui financier de l'Office d'entr'aide. Il va sans dire que l'enquête a permis d'écarter cette demande abusive, qui dénonçait un certain sans-gêne chez ses auteurs.

Ce sont là de petits incidents qui ne doivent pas nous détourner de la voie ouverte aux efforts sociaux de l'A.G.E.

Puisque j'ai parlé de bourses d'entr'aide, j'en profite pour signaler que des efforts sont faits, sur le plan suisse et grâce à l'initiative de l'Union nationale des Etudiants de Suisse (U.N.E.S.) pour augmenter les possibilités d'attribution de bourses, en obtenant, non seulement la participation financière des étudiants (celle-ci est acquise), mais aussi celle des cantons, et notamment celles des cantons non universitaires.

Ce problème présente de grandes difficultés; mais il vaut la peine d'être étudié avec soin et persévérance.

AUTRES ACTIVITÉS DE L'A.G.E.

Il y a d'ailleurs d'autres domaines que l'entr'aide où l'A.G.E. atteint des résultats favorables; je veux signaler notamment

les efforts de l'Office «Art et Culture», de la «Société sportive universitaire» (S.S.U.), et de ces «Communautés de travail» récemment organisées et qui ont rencontré la faveur de nombreux étudiants.

Dans chacun des groupements que je viens de citer, les membres se mettent au service de l'ensemble; et la coopération apporte tout naturellement les fruits qu'on attendait d'elle. Si l'Office «Art et Culture» pouvait disposer d'une salle de concert et de spectacle, si la «Société sportive universitaire» avait une salle de culture physique et de jeux bien à elle, si les «Communautés de travail» pouvaient occuper de plus nombreux locaux pour y tenir leurs entretiens, tout irait beaucoup mieux encore. Cela leur sera-t-il donné un jour? Je le souhaite vivement.

UNIBAL

Mesdames et Messieurs, la présente cérémonie sera suivie, dans trois jours, d'un second acte, sous la forme d'un bal universitaire dans ce bâtiment même. Ce sera l'acte joyeux de notre Dies Academicus; je le considère avec sympathie; je l'envisage comme une partie toute naturelle de notre fête académique, et je forme des voeux pour qu'il soit brillamment réussi. Je voudrais ajouter que ce bal, pour garder toute sa saveur, doit rester parfaitement digne et de bonne tenue; ce qui n'empêchera personne de s'amuser; car, n'est-il pas vrai, la joie peut s'accompagner des manières de la bonne société; la fantaisie universitaire, ici comme ailleurs, n'exclut pas l'élégance et la distinction; elle exclut plutôt la grossièreté.

Je compte donc sur tous les étudiants pour donner à leur bai l'allure d'une manifestation de gens bien élevés; j'ajoute que le domaine en est limité aux locaux de ce bâtiment et à la promenade des Bastions.

CONCLUSION

Si, Mesdemoiselles les étudiantes et Messieurs les étudiants, vous suivez ces conseils de modération, si d'autre part, vous respectez les opinions et les convictions d'autrui, faisant ainsi preuve de compréhension et de tolérance, vous agirez pour le plus grand bien de cette Maison, qui est la vôtre puisqu'elle a été construite pour que vous puissiez y travailler et vous

développer, mais qui demande que la fantaisie des uns respecte la liberté des autres, et qui veut la recherche objective de la vérité.

Songez, avec les citoyens de cette ville, que Genève ne serait qu'une petite bourgade sans importance sans son Université; c'est à celle-ci, et à elle seule, qu'elle doit son rayonnement, et d'avoir été choisie comme siège de tant d'organisations de portée internationale. Cela mérite, de la part de tous, magistrats, citoyens, habitants, étudiants, quelque attention et quelques égards.