reden.arpa-docs.ch
Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR L. JUNOD EN QUALITÉ DE RECTEUR POUR LA PÉRIODE DE 1950 A 1952

LIBRAIRiE DE L'UNIVERSITÉ, LAUSANNE
F. ROUGE & Cie S. A. 1951

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR FLORIAN COSANDEY
RECTEUR SORTANT DE CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat,

Répondant aux voeux que vous m'adressiez, il y a deux ans, je vous disais que ma tâche serait facilitée par votre connaissance des affaires et des besoins de notre Université, et par les sentiments que vous avez toujours nourris à son égard.

Aujourd'hui, ma mission achevée, je vous remercie de la bienveillance que vous m'avez témoignée. S'il est d'usage qu'un recteur sortant de charge s'exprime en ces termes à votre adresse, je tiens à en souligner la sincérité, car j'ai particulièrement éprouvé votre haute conception de l'enseignement supérieur et du rôle de l'Université dans notre pays, et l'amitié généreuse que vous gardez à ceux qui furent naguère vos collègues.

Vous détenez au gouvernement une des plus lourdes responsabilités, celle de l'instruction et des Cultes. Vous avez le souci d'adapter nos enseignements aux progrès de la science et à l'évolution des méthodes pédagogiques, mais avec l'impérieux devoir de ne pas aller au-delà de nos possibilités financières. Et lorsque vous opposez un refus à telle ou telle de nos requêtes, ce qui est rare, je dois le dire, nous savons que votre décision est objective et conforme à la sagesse et au sens des responsabilités qu'on aime à reconnaître à un homme d'Etat. En vous adressant ce compliment, j'exprime publiquement l'estime qu'a pour vous notre Université.

Vous me permettrez d'associer à vous dans notre gratitude M. Auguste Guignard, chef du Service de l'enseignement supérieur, et ses collaborateurs, auprès desquels j'ai toujours reçu le meilleur accueil.

Je garderai aussi un souvenir ému de la confiance dont mes collègues m'ont entouré, et des conseils précieux et bienveillants de MM. les professeurs Henri Meylan, mon prédécesseur, et Georges Bonnard, notre dernier chancelier.

Je veux rendre hommage, enfin, au labeur quotidien de notre secrétaire général et de tout le personnel de notre administration. La tâche du recteur est agréable quand il peut compter sur le travail, le dévouement et l'affection de ceux qui l'entourent.

Mesdames, Messieurs,

Retracer la vie de notre Université durant deux années exigerait un long rapport. Il faudrait suivre l'activité d'une centaine de professeurs dans leurs auditoires, leurs laboratoires, leurs séminaires, dans nos cliniques et nos bibliothèques. Il faudrait résumer leurs travaux, surprendre leurs discussions. Il faudrait parler aussi de nos étudiants, de leurs joies et de leurs difficultés, observer pendant quelques heures l'animation de nos secrétariats, de celui de Rumine tout spécialement, nous asseoir durant une journée aux côtés du recteur, dans son bureau, assister à quelques séances de la Commission universitaire, où doyens et directeurs sont appelés, presque chaque quinzaine, à se pencher sur les nombreux problèmes qui intéressent notre Alma Mater. De tout cela, nous ne citerons que les faits essentiels.

Relevons d'abord un important changement de structure de notre administration. Depuis longtemps, la charge de chancelier s'avérait trop lourde, et c'est bien au dévouement de son dernier titulaire que l'Université doit d'avoir pu garder, jusqu'au début de cette année, à la tête de notre service administratif, un professeur chargé parallèlement de son enseignement. M. le professeur Georges Bonnard, en déposant sa charge, fut le premier à proposer de substituer au chancelier un secrétaire général consacrant tout son temps à ses fonctions. Le choix de l'Université, sanctionné par l'Etat, s'est porté sur un de nos diplômés, M. Jean-Paul Chatelanat, qui a débuté le 3 janvier de cette année, et a pris

rapidement en mains, avec intelligence, autorité et délicatesse, la direction de notre administration.

Le recteur a bien vite été soulagé de multiples besognes et pourra désormais réserver son effort et son temps à des tâches plus conformes à la dignité de son titre.

Sur la demande du Conseil d'Etat, M. Henri Meylan, alors recteur, avait mis à l'étude, au sein des Facultés et Ecoles, un «plan d'ensemble des besoins de l'Université». Ce long travail a été terminé l'année passée, et une délégation de la Commission universitaire a été reçue par le Conseil d'Etat pour lui remettre ce mémoire qui n'est pas un cahier de revendications, mais une mise au point de l'état actuel de nos moyens d'enseignement et de recherche, et des lacunes qu'il conviendrait de combler sans tarder. La science moderne exige un matériel moderne, et notre Université ne doit pas perdre son prestige dont bénéficient incontestablement Lausanne, notre canton et le pays tout entier.

L'achat par l'Etat de la propriété du Cèdre était une affaire vitale pour le développement de notre Université. Les pourparlers furent longs et difficiles, mais la volonté et l'effort inlassable de M. le conseiller d'Etat Oguey ont permis de franchir cette étape heureuse vers la réalisation d'aménagements nécessaires à l'avenir de notre Haute Ecole. Le Conseil d'Etat et le Grand Conseil méritent d'être félicités et remerciés pour leur compréhension des exigences de l'enseignement universitaire.

Dans le cadre de la revision du statut des fonctions publiques. nous avons enregistré avec satisfaction la place faite, enfin, à nos chefs de travaux. Ce titre méritait d'être reconnu à son juste prix. Il désigne, dans nos instituts et laboratoires, de jeunes savants, collaborateurs directs des professeurs, qui renoncent à une situation dans l'industrie ou dans l'enseignement secondaire pour se livrer à la recherche pure et désintéressée. Il était équitable de leur assurer un traitement suffisant pour obtenir leur collaboration qui contribue à la réputation de l'Université et les prépare à la carrière universitaire.

Des deuils ont frappé notre maison. Eue Gagnebin et Alfred Rosselet ont été enlevés, en pleine activité, ainsi que Paul Murisier

que la maladie empêcha, il y a vingt ans, d'occuper la chaire de zoologie à laquelle il avait été appelé. Nous gardons un lumineux souvenir de ces collègues dont la riche personnalité rayonnait tant au sein qu'au-dehors de l'Université.

Notre jeunesse a été, elle aussi, éprouvée par la mort de Robert Ganshof, Jean-Pierre Suter, Marc Stueckelberg, Ernest Schlegel, Dany Ramseier, Alexandre Pâquier et Mary Mason.

Au nom de l'Université, j'exprime, une fois encore, notre sympathie aux familles de nos collègues et aux parents de ces malheureux jeunes gens.

MM. les professeurs Jacob Strebel, François Guisan, Eber Landau, Louis Michaud, Pierre Gilliard, Paolo Arcari, Jean Bolomey et Adrien Paris ont cessé leur enseignement. Nous savons qu'ils restent attachés par le coeur à notre Université qu'ils ont servie avec dévouement et qui leur adresse ses voeux pour qu'ils jouissent d'une longue et heureuse retraite.

Huit professeurs ont été élevés à l'ordinariat, ce sont MM. Otto Riese, Jules Chuard, William Boven, Louis Junod, Arthur Maillefer, Charles Blanc, Léon Boue et Fritz Hübner.

Au début du semestre d'hiver 1948-1949, M. le professeur Georges Pidoux a repris son enseignement à la Faculté de théologie, après un séjour d'études de quinze mois à Copenhague.

La Faculté de droit n'a pas encore découvert un successeur au professeur Fleury pour le cours d'histoire du droit que M. Liebeskind, de l'Université de Genève, continue aimablement de donner à titre intérimaire. M. Guy Flattet, qui enseignait en qualité de chargé de cours, a été nommé professeur extraordinaire de droit civil français. A la suite du départ de M. François Guisan, l'enseignement du droit civil et celui d'introduction aux études juridiques ont été confiés à M. le professeur Pierre Cavin, dont M. le professeur Charles Rathgeb a repris les cours de droit pénal et de procédure pénale.

Nous souhaitons que le cours de philosophie du droit, si remarquablement conçu et donné par M. François Guisan, ne reste pas trop longtemps absent de nos programmes.

M. Jean Golay, chargé de cours jusqu'en 1949, a été promu professeur extraordinaire à l'Ecole des Hautes Etudes commerciales.

En annexe à l'Ecole des Sciences sociales et politiques, un Institut de science politique a été créé, pour constituer un centre de documentation sur la politique suisse, en liaison avec l'Association internationale de science politique, fondée à Paris en 1949, à l'instigation de l'UNESCO. M. le professeur Marcel Bridel est vice-président de son comité provisoire.

La Faculté de médecine a choisi comme successeur de notre regretté collègue Alfred Rosselet, à la chaire de radiologie, M. le Dr Léon Babaïantz, de Genève, et M. le Dr Otto Bucher a quitté Zurich pour venir remplacer M. Eber Landau en qualité de professeur ordinaire d'histologie. M. le professeur Vannotti a succédé à M. Louis Michaud pour la clinique médicale, tandis que M. le Dr Jéquier-Doge a été nommé professeur de policlinique médicale. MM. les Drs Etienne de Meuron et Lucien Bovet ont reçu le titre de chargé de cours, et l'autorisation d'enseigner en qualité de privat-docent a été accordée à MM. Jean-David Buffat, Pierre Dubuis, René Dufour, Jean Posternak et Jean Tripod.

A la Faculté des lettres, M. Constantin Regamey, attaché depuis plusieurs semestres à notre maison, comme chargé de cours, a reçu le titre de professeur extraordinaire de sanscrit, de russe et des littératures et civilisations slaves et orientales. Pour remplacer M. Paolo Arcari, qui a pris sa retraite, le Conseil d'Etat a pris l'heureuse initiative, ce dont nous le remercions, de créer une chaire de langue et de littérature italiennes, pour laquelle il a fait appel à M. Fredi Chiappelli, en qualité de professeur extraordinaire. M. le professeur Gilbert Guisan a remplacé M. Pierre Gilliard à la direction de l'Ecole de français moderne, et M. Ernest Giddey, maître au Collège scientifique, a été désigné comme lecteur. Signalons enfin que M. Jacques Freymond a obtenu un congé d'une année pour un séjour d'études aux Etats-Unis.

En Faculté des sciences, c'est un élève du professeur Lugeon, M. Héli Badoux, qui a été appelé à succéder à notre regretté Elie Gagnebin à la chaire de géologie. M. Arthur Maillefer ayant atteint

la limite d'âge conserve un enseignement de quelques heures durant le semestre actuel, et le cours principal de botanique systématique a été confié provisoirement à M. Charles Baehni, professeur à l'Université de Genève. MM. Alcide Guénin et Rodolphe Trümpy ont été autorisés à enseigner en qualité de privat-docent.

L'Ecole de pharmacie a chargé M. Roger Benoît, directeur des Abattoirs, d'un cours de Principes de pharmacie vétérinaire, tandis que des Chapitres choisis de pharmacie galénique sont maintenant exposés par M. Roger Freudweiler.

Notre Ecole polytechnique, avec son demi-millier d'étudiants et ses laboratoires d'enseignement et de recherche, mériterait une longue chronique particulière. Celle-ci sera résumée dans le compte rendu de la gestion du Conseil d'Etat. Nous nous limiterons donc aux principales mutations intervenues durant ces deux dernières années. M. Henri Mayr, ingénieur, a remplacé M. Henri Détraz à la présidence du Conseil général de l'Ecole polytechnique. La succession de M. le professeur Oguey a été définitivement réglée et l'enseignement de l'hydraulique est maintenant assuré par MM. Daniel Gaden et Théodore Bovet, professeurs extraordinaires. Pour le béton armé, MM. les professeurs François Panchaud et Alexandre Sarrasin ont remplacé M. Adrien Paris, qui a pris sa retraite. Quant à la succession de M. Jean Bolomey, elle a été répartie entre M. Henri Matti, chef du 1er arrondissement des C. F. F., pour la construction et l'entretien des routes et des chemins de fer, et M. Jean-Pierre Daxelhofer, pour la technologie des matériaux pierreux. Signalons enfin la retraite de M. Paul Chavan, chargé du cours d'Economie rurale.

C'est avec plaisir que nous rappelons maintenant les appels flatteurs dont plusieurs de nos collègues ont été l'objet. M. Théodore Posternak, chargé de cours et chef de travaux, a été nommé professeur ordinaire de chimie pharmaceutique et directeur de l'Institut de pharmacie de l'Université de Bâle. M. Gustave Joyet, privat-docent, a été appelé à Zurich, en qualité de physicien de l'institut Röntgen. MM. Etienne Grandjean et Paul Bovey, privat-docents, ont également pris le chemin de Zurich, nommés tous deux professeurs à l'Ecole polytechnique fédérale, le premier pour

l'hygiène et la médecine du travail, le second pour l'enseignement de l'entomologie.

M. le professeur Piaget a été attaché à l'UNESCO comme membre du Conseil exécutif et président de la commission des programmes, et M. le Dr Lucien Bovet a été chargé par l'Organisation mondiale de la santé de préparer un rapport sur l'aspect psychiatrique de la prévention et du traitement de la délinquance juvénile.

Une invitation qui honore ceux qui l'ont reçue a permis à M. le professeur Georges de Rham de séjourner un an aux Etats-Unis, à Harvard et à Princeton, et à M. le professeur René Bray de passer quatre mois à Toronto.

Le temps nous manque pour énumérer les nombreuses distinctions dont plusieurs de nos professeurs ont été honorés, ce que l'Université enregistre toujours avec joie. Nous rappellerons cependant que M. Alfred Rosselet avait reçu le grade de chevalier de l'Ordre de la Légion d'honneur, et que le parchemin de docteur honoris causa a été remis à MM. les professeurs François Guisan, par l'Université de Genève, Arnold Reymond, par celle de Grenoble, Henri Meylan par l'Université de Caen, Jean Piaget par l'Université libre de Bruxelles, et Maurice Lugeon par les Universités de Lyon et de Toulouse.

De notre côté, nous avons eu le privilège de nous attacher MM. Maurice Goguel, de la Faculté protestante de Paris, Jean Pommier, du Collège de France, Paul Häberlin, de Bâle, Gavin Rylands de Beer, du British Museum, et notre vénéré Dr Eugène Olivier, en leur décernant notre plus haute distinction académique, le doctorat honoris causa.

L'Université, beaucoup peut-être l'ignorent, édite deux séries de publications. L'une, qui réunit des «Etudes et documents pour servir à l'histoire de l'Université», s'est enrichie, au cours de ces deux ans, d'un sixième fascicule consacré à Melegari à l'Académie de Lausanne, par Giovanni Ferretti. Dans sa seconde série, ont paru les fascicules III à VII, où sont publiés les conférences faites par nos professeurs, sur Léon Walras, Adam Mickiewicz, sur la Constitution fédérale de 1848, et les discours prononcés lors de

l'installation du recteur en 1948, et des professeurs ordinaires, en 1949.

L'Ecole polytechnique, de son côté, publie des travaux de ses maîtres, dans une collection qui en est à son treizième fascicule.

Parmi les manifestations qui ont marqué notre vie universitaire, nous distinguerons l'inauguration de la nouvelle clinique chirurgicale, et une charmante réception au Sanatorium universitaire de Leysin, pour marquer l'installation d'un petit laboratoire de chimie. L'initiative en est due à la Société d'étudiants Helvetia qui a voulu marquer son centième anniversaire par un don en faveur des étudiants malades à Leysin, pour leur permettre de continuer leurs études tout en suivant leur traitement.

Une semaine universitaire, organisée en 1949 par le pasteur Mauris, aumônier de nos étudiants, a remporté un beau succès, dû à des exposés de MM. Jacques Ricoeur, de Strasbourg, Gabriel Marcel, de Paris, et Ferdinand Gonseth, de Zurich.

Lors de la Conférence européenne de la culture, tenue à Lausanne du 8 au 12 décembre 1949, l'Université a organisé une réception en l'honneur de M. Salvador de Madariaga, son président, de M. Sarrailh, recteur de l'Université de Paris, et des délégués à la Conférence, dont beaucoup appartiennent au monde universitaire.

Le Noël universitaire est devenu une de nos belles traditions. L'année dernière, après un culte de M. le pasteur Mauris, le Choeur de nos étudiants a brillamment exécuté l'Oratorio de Noël, de J.-S. Bach, sous la direction de Carlo Hemmerling. Nous sommes très heureux de la création de ce choeur qui a fait une excellente impression dans un second concert, cet été, au temple de Saint-François, en interprétant la Passion selon saint Jean, de Bach, avec le concours de solistes et de musiciens de l'Orchestre de chambre de Lausanne.

La Société académique vaudoise, les sociétés savantes qui gravitent autour de l'Université, et plusieurs associations suisses d'étudiants se sont unies pour nous offrir une masse en argent, symbole de l'autorité du recteur et de la tradition universitaire. L'Université a reçu avec gratitude ce cadeau, oeuvre de l'orfèvre Boulgaris, qui resserre les liens entre ces sociétés et notre Alma

Mater, et marque le désir d'associer à notre maison les forces vives du pays. C'est en effet par les publications de ces sociétés que nos professeurs diffusent volontiers leurs travaux, mais c'est à l'Université qu'elles doivent, le plus souvent, leur origine, leur vitalité et leur réputation.

L'année dernière, en avril, un groupe de professeurs et d'étudiants est allé à Montpellier, en joyeuse caravane, rendre aux Escholiers du Languedoc la visite qu'ils nous avaient faite l'année précédente. Reçus avec amitié et généreusement, nos professeurs ont présenté des leçons devant leurs collègues français, et nos étudiants ont joué le Mystère d'Abraham, de Chavannes, avec la participation du Choeur universitaire.

Signalons enfin que notre Université a eu l'honneur de présider, pendant l'année 1949, la Conférence des recteurs suisses.

Le rappel de ces événements ne doit pas faire oublier le travail quotidien de nos maîtres et de leurs élèves. Ce travail ne se résume pas, c'est l'Ecole, l'entraînement à la recherche, et la recherche elle-même.

Nos étudiants, nous l'avons constaté avec satisfaction, travaillent courageusement et sainement. S'ils se livrent, comme c'est leur droit à leur âge, à la pratique des sports, à des jeux et à des manifestations d'une bonne tradition estudiantine, ils ont conscience des difficultés qui les attendent dans leur future profession, et de la nécessité d'un effort soutenu et discipliné pour acquérir une somme toujours plus grande de connaissances pour remplir dignement leur mission d'élite de demain. L'Association générale des étudiants n'est pas un groupement théorique, silencieux et inerte. Des discussions parfois passionnées se déroulent au sein de ses assemblées ou dans les comités des Facultés et Ecoles. Notre jeunesse n'est pas indifférente aux remous politiques et sociaux et, s'il est normal, souhaitable même, que nos étudiants s'intéressent aux grands problèmes du monde actuel, l'Université doit veiller à ce que la liberté de pensée, qu'elle défendra toujours, ne soit pas un moyen d'abuser de l'enthousiasme des jeunes pour les enrégimenter avant qu'ils aient acquis une maturité leur permettant de juger sainement des hommes et des choses.

Par contre, nous avons salué avec sympathie des initiatives généreuses témoignant d'une vitalité juvénile tout à l'honneur de nos étudiants, et nous conserverons un excellent souvenir de nos entretiens avec les deux derniers présidents de l'Association générale des étudiants, MM. Claude Ramel et Jean-Pierre Othenin-Girard.

Parallèlement à leurs études, nos étudiants ont montré une louable curiosité pour les arts en organisant des concerts et une délicieuse exposition d'oeuvres d'étudiants suisses. Ils ont ouvert leur coeur, et leur bourse, pourtant bien modeste en général, en faveur de leurs camarades étrangers victimes de la guerre ou réfugiés chez nous sans ressources. Ils sont montés à Leysin, la veille de Noël, apporter leurs voeux, leurs chansons, et d'abondants cadeaux aux malades du Sanatorium universitaire. Une telle attitude rend nos étudiants sympathiques et légitime les actions de secours entreprises en leur faveur, sous forme de bourses d'études, de dispenses des finances de cours, de subsides pour l'impression des thèses, et même de bons de repas. Nous exprimons notre vive reconnaissance à tous ceux qui soutiennent l'Université et nos étudiants, et notamment à la Gazette de Lausanne dont la générosité s'est manifestée récemment par la création d'une bourse annuelle pour un étudiant. Nous souhaitons de pouvoir ouvrir bientôt un foyer universitaire car la générosité du pays envers nos étudiants est un devoir plutôt qu'un geste de charité.

Le dernier acte du recteur sortant de charge est d'introduire son successeur. Ce devoir nous paraît superflu puisque M. le conseiller d'Etat Oguey l'a déjà rempli, il y a juste un an, lors de l'élévation à l'ordinariat de M. le professeur Louis Junod. Nous devons toutefois à notre collègue de le présenter à nouveau en cette cérémonie de son installation comme recteur.

Bourgeois de Sainte-Croix où il est né en 1906, porteur d'un double baccalauréat comportant à la fois la mention latin-grec et celle des mathématiques spéciales, licencié et docteur ès lettres de notre Université, M. Louis Junod a fait des séjours d'études à Berlin, Munich et Londres, à la Sorbonne et à l'Ecole des chartes. Sa connaissance des langues anciennes et modernes, sa collaboration

durant deux ans au Thesaurus linguae latinae, une excellente thèse sur les Mémoires de Pierrefleur, des travaux sur la Réforme en Suisse romande, sur l'histoire de la Révolution vaudoise de 1798, sur les croisades, les voyages au moyen âge, et une quantité d'études présentées devant la Société vaudoise d'histoire et d'archéologie, tout cela désignait M. Louis Junod à la direction de nos archives cantonales et à la succession de Charles Gilliard, à l'une de nos chaires d'histoire.

Rompu à la critique des faits et des hommes, excellent pédagogue, modeste, dévoué et maître de lui-même, notre nouveau recteur est entré en fonctions avec l'estime de l'Etat et la confiance de l'Université.

Je vous souhaite, mon cher collègue, un rectorat fécond en réalisations, et l'enrichissement que donnent le contact avec toutes nos Facultés et Ecoles, et les multiples occasions d'être mêlé à la vie du pays sous tous ses aspects. Puissiez-vous dans deux ans exprimer, à votre tour, les mêmes sentiments de reconnaissance que j'éprouve aujourd'hui envers notre grande famille universitaire.

Mesdames, Messieurs,

Parmi les projets dont M. le recteur Junod verra, nous l'espérons, la réalisation, nous voulons, en terminant, citer celui dont dépend peut-être l'avenir de nos universités suisses, la création d'un Fonds national de la recherche.

Les sciences, chacun s'en rend compte, montrent actuellement un développement exceptionnel, et exigent des équipes de savants disposant de centres de recherche et de moyens toujours plus perfectionnés. Dans tous les pays, d'immenses capitaux sont mis au service de la recherche, et des Fonds nationaux existent en France, Italie, Belgique, Hollande, Suède, Danemark et Grande-Bretagne, pour ne parler que de l'Europe.

La Suisse, il faut bien l'avouer, est en retard et en état d'infériorité dans le domaine des recherches scientifiques. Nos savants manquent de crédits, de laboratoires, de collaborateurs. Ils sont,

pour la plupart, chargés d'enseignements et d'obligations administratives. Le public et beaucoup de nos hommes d'Etat n'ont pas encore conscience de la valeur de la recherche pure.

Les «petits moyens» que nous affectionnons volontiers ne suffisent plus à assurer le rendement du génie suisse, qui existe, et se renouvelle, heureusement.

Si nous avions compris, au bon moment, l'intérêt des recherches électroniques, si nous leur avions consenti des hommes et des laboratoires, nous eussions créé et développé plus d'une industrie convenant parfaitement au tempérament et aux qualités de notre race. D'autres, la Maison Philips aux Pays-Bas, par exemple, ont été plus clairvoyants et plus audacieux que nous.

Si, dans nos grandes industries, des spécialistes sont chargés de perfectionner telle ou telle fabrication, de chercher de nouveaux produits, il faut remarquer que la recherche scientifique est avant tout localisée dans nos universités. C'est d'ailleurs sa place légitime, car elle doit aussi animer l'enseignement supérieur. Il faut alors relever que c'est aux sept cantons universitaires seulement qu'incombe actuellement la charge de la recherche. Les autres cantons ne contribuent pas à ces dépenses, mais bénéficient, avec le pays tout entier, des acquisitions et des profits matériels qui peuvent en résulter.

La Société helvétique des sciences naturelles finance des travaux à l'aide d'une subvention annuelle de la Confédération de 250000 fr.

Le Plan Zipfel a aidé certaines recherches en vue d'occasions de travail. L'Académie des sciences médicales dispose de fonds privés pour un certain nombre de chercheurs. Mais tout cela est insuffisant, et il faut ajouter que les sciences morales n'ont aucune ressource pour leurs travaux!

Il n'est plus possible à la recherche suisse de se maintenir à un niveau comparable à celui des autres pays. Cette infériorité n'est pas directement ressentie par le gros public, mais elle n'échappe pas à ceux qui suivent de près l'évolution du monde actuel. Il faut nous décider à voir plus grand et plus loin, à coordonner et financer nos travaux de recherche pour nous libérer, autant que possible,

de notre dépendance des autres nations dans le vaste domaine de la science.

La Belgique consacre annuellement 10 à 12 millions de francs suisses à ses recherches scientifiques, pour l'équipement de laboratoires, pour des traitements et des subsides versés aux savants et à leurs collaborateurs. En Angleterre, les universités ont reçu, en 1947 et 1948, 7 millions de livres pour la recherche pure.

La France a un important centre national de la recherche qui encourage des savants et une sélection de jeunes chercheurs. C'est ainsi qu'en 1946-1947, 1357 personnes étaient attachées directement à des travaux de recherche, avec un budget atteignant 254 millions de francs pour une année. Les Pays-Bas ont accordé, en 1948, 10 millions de florins pour des recherches techniques, 1 million pour la recherche pure et 1 million pour des voyages d'études à l'étranger de savants et même d'étudiants. En Suède, enfin, l'Etat a institué cinq conseils de recherche, pour la technique, la médecine, l'agriculture, les sciences naturelles et les sciences sociales, avec un budget total dépassant 4 millions de couronnes auquel il faut ajouter 10 millions pour des bourses d'études et de voyages, et pour la publication de travaux.

En réclamant un Fonds national pour la recherche en Suisse, nous ne faisons qu'imiter les autres nations qui ont compris l'importance d'une telle institution.

Nous n'entrerons pas dans les détails du projet de ce Fonds, organisé en Fondation de droit privé, avec une contribution nationale de 4 millions de francs par an. Ce projet tient compte de la diversité du pays et de la dispersion de ses forces vives. Il est conçu de manière à soutenir aussi bien les petits que les grands centres scientifiques, le savant isolé comme les équipes de chercheurs, les sciences morales autant que les sciences naturelles et techniques.

C'est un devoir national de soutenir cette création, et de la faire admettre par les autorités et le public, pour que l'oeuvre de nos savants puisse porter tous ses fruits et contribuer, plus qu'on ne le pense généralement, à sauvegarder l'indépendance économique, politique et spirituelle de notre pays.