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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR L. JUNOD EN QUALITÉ DE RECTEUR POUR LA PÉRIODE DE 1950 A 1952

LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ, LAUSANNE
F. ROUGE & Cie S. A. 1951

DISCOURS DE M. LE PROFESSEUR
LOUIS JUNOD
RECTEUR ENTRANT EN CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat,

A mesure que notre Université grandit, les fonctions de recteur se font plus lourdes, et il devient plus difficile pour les membres du Sénat universitaire de les accepter. La besogne courante s'accroît sans cesse et demande beaucoup de temps; il n'est même pas besoin d'avoir été un mois en charge pour s'en rendre compte. D'autre part, le développement de notre maison pose toute une série de grands problèmes qu'il faudra l'un après l'autre résoudre, et dont chacun demandera de patients efforts, une minutieuse préparation. Les recteurs savent que leur fonction est hautement honorable, mais tout aussi absorbante; en acceptant cet honneur, ils doivent être prêts, sans réserves ni conditions, à servir de toutes leurs forces notre Université, et à sacrifier à ce service leur propre activité scientifique pendant deux ans. Mais ils accepteront cette mission avec confiance, en sachant qu'ils peuvent compter sur vous, sur votre compréhension, sur votre clarté d'esprit, sur votre intérêt soutenu pour notre maison, dont vous avez déjà donné tant de preuves, et sur votre autorité personnelle au sein du gouvernement vaudois aussi bien qu'au Grand Conseil et dans le pays.

Ayant l'avantage d'avoir mon point d'attache dans le bâtiment de votre département, je crois pouvoir être sûr de me voir toujours bien accueilli dans votre bureau, même s'il vous est parfois difficile, au milieu de vos occupations multiples, de trouver un moment

pour recevoir le recteur de l'Université et l'archiviste de l'Etat, qui auront l'un et l'autre souvent recours à vous dans les deux ans qui vont venir.

Monsieur le Prorecteur, Mon cher Collègue,

Les recteurs se suivent et ne se ressemblent pas; mais, tout en différant les uns des autres, ils peuvent tous, à cause même de la diversité de leur formation et de leurs études, à cause aussi de celle de leur tempérament et de leurs préoccupations, servir différemment mais tous utilement notre Université.

Il y a deux ans, en entrant en charge, vous adressiez à votre prédécesseur les félicitations de tout notre Sénat pour la parfaite réussite de son rectorat. Le vôtre, mon cher collègue, n'a pas été moins brillant et moins réussi. Actif, plein d'entrain et de jeunesse d'esprit, bien introduit dans les milieux gouvernementaux de notre canton, soucieux de vous informer et de recueillir les opinions de vos collègues avant de prendre une décision à laquelle vous saviez ensuite vous tenir fermement, vous avez mené notre barque avec autant d'habileté que d'autorité. Dans des circonstances délicates, vous avez su agir vite, avec décision et fermeté. Même ceux qui, parfois, désapprouvaient vos initiatives étaient obligés de rendre hommage au désintéressement et à la sincérité de vos idées. Si ces deux ans ne vous ont pas mis en face de grosses affaires à la fois vitales et difficiles à résoudre, les problèmes, parfois très malaisés, se sont cependant succédé sans interruption, et vous vous en êtes tiré à votre honneur, et à l'honneur de notre maison.

Sachant combien il importe de maintenir des relations étroites entre l'Université et le pays, d'empêcher notre petit monde de spécialistes de se canceler dans une retraite inaccessible, vous avez été présent toutes les fois que vous le jugiez nécessaire, pour nous représenter, avec autorité et élégance, dans le monde des lettres et des arts, comme dans celui de la science, de l'Eglise, de la politique ou des affaires.

Si vous avez été digne de vos excellents prédécesseurs, il est une activité dans laquelle vous les avez sans doute tous dépassés, et où vous resterez inoubliable pour tous ceux qui ont bénéficié de votre sollicitude: vos rapports avec nos étudiants. Sans chercher une popularité facile, mais dans un véritable désir d'aider et de rendre service, vous vous êtes prodigué avec Madame Cosandey pour nos étudiants, pour tous nos étudiants, et avant tout pour ceux qui vivent dans les difficultés, vous ingéniant à leur venir en aide d'une manière aussi délicate que variée, vous dépensant sans compter pour que retrouvent parfois un milieu familial ceux qui en sont privés par les circonstances. On peut dire, sans exagération, que vous avez été, Madame Cosandey et vous, des parents pour nombre de nos étudiants, et je suis sûr d'avoir leur approbation en vous disant à tous les deux la reconnaissance de toute l'Université, professeurs et étudiants.

Mesdames et Messieurs,

Deux ans, comme c'est long. Le recteur qui entre en charge croit avoir devant lui beaucoup de temps pour réaliser de nombreuses et grandes choses. Et pourtant, deux ans, comme c'est court. Celui qui termine ses fonctions peut énumérer ce qui s'est fait sur certains points, il mentionnera tout ce qu'il a réussi à mener à bien, mais il retrouve surtout tout un programme qu'il n'a pas pu achever.

L'acquisition du terrain du Cèdre est un de ces gains précieux à mettre à l'actif des deux ans écoulés; elle a permis de réserver l'avenir, de garder à la disposition de l'Etat et de l'Université un terrain irremplaçable, un des derniers terrains vacants pour la construction d'un grand ensemble; cette propriété échappe ainsi au lotissement et à la spéculation, elle permettra d'attendre dans un avenir échelonné l'installation des différents laboratoires et instituts de la Faculté des sciences et de l'Ecole polytechnique. L'Ecole de médecine n'est plus très loin de la réalisation; peutêtre notre rectorat en verra-t-il, sinon l'inauguration, du moins la

mise en chantier. Dans un domaine qui n'est pas uniquement universitaire, mais qui nous touche cependant de très près, la question des nouveaux locaux de la Bibliothèque cantonale et universitaire est devenue d'une urgence presque intolérable; nos étudiants y sont intéressés par la salle de lecture, qui doit leur donner des possibilités de travail en nombre suffisant. Verra-t-on bientôt se réaliser le plan, qui était fort bien étudié, d'un bâtiment commun pour la Bibliothèque cantonale et les Archives de l'Etat?

Mais tous ces projets se heurtent à des obstacles d'ordre financier; ils exigent de l'argent, beaucoup d'argent, et nous attendons patiemment qu'ils puissent être accomplis successivement. Nous faisons confiance au Grand Conseil et au Conseil d'Etat, et particulièrement à notre chef, M. le conseiller Pierre Oguey, pour qu'ils prennent les décisions nécessaires, en tenant compte à la fois des devoirs qu'impose la présence dans cette ville d'une Université, et des possibilités financières de notre petit pays.

Il est d'autres problèmes qui ne s'achoppent pas aux mêmes obstacles et dont la solution dépend en partie au moins de l'Université. Notre règlement général, dont la refonte est à l'étude depuis des années, ne pouvons-nous pas raisonnablement espérer en voir l'aboutissement avant de passer à notre tour la main à notre successeur? Une discussion délicate, celle des relations entre l'Université et l'Ecole polytechnique, est aussi en suspens. Le fait que M. le prorecteur Cosandey avait successivement étudié à l'Ecole d'ingénieurs et à la Faculté des sciences, sa courtoisie et sa diplomatie ont permis de créer une atmosphère favorable, dont nous allons maintenant profiter pour aboutir peut-être à un statut satisfaisant pour les deux parties et profitable à notre maison tout entière. Un problème analogue, celui des relations de l'Alma Mater avec la Bibliothèque cantonale et universitaire, va peut-être trouver une solution aisée grâce au fait que les deux hommes qui les dirigent ont étroitement collaboré pendant neuf ans et qu'ils sont animés du même désir d'aboutir à une entente aussi utile que nécessaire.

D'autres questions pourront progresser encore: celle des bourses; celle du fonds pour l'impression des thèses, qui existe

maintenant; c'est un modeste début, mais nous pouvons espérer le voir s'accroître bientôt de façon qu'il puisse être réellement utile à nos étudiants. Nous ne les oublierons pas parmi les préoccupations qui devront toujours rester présentes à l'esprit de la nouvelle commission universitaire. Espérons que les événements mondiaux ne viendront pas se jeter à la traverse et faire passer au premier plan des questions autres que le développement de notre Université. Mais nous ne savons pas de quoi demain sera fait, ni pour notre pays, ni pour l'humanité tout entière.

Notre époque va volontiers aux extrêmes. En ce milieu du XXe siècle, la faveur se porte aux solutions extrêmes et aux partis extrémistes. Est-ce heureux et souhaitable? Est-ce inévitable? Nous ne le croyons pas.

La vraie solution extrême, la seule solution définitive, ce serait une bombe atomique des millions de fois plus puissante que celle que l'ingéniosité de la technique humaine a réussi à fabriquer, et qui serait capable de faire voler en éclats notre globe terrestre. Ce serait vraiment le point final.

Cette supposition est absurde? Pas plus que la voie où l'humanité semble s'être engagée sans espoir de retour. Devant les difficultés de l'avenir, on en vient à se demander si le salut de notre civilisation n'est pas une fois de plus dans une sorte de compromis, dans la recherche d'une solution du juste milieu.

Ce juste milieu a rarement joui d'une bonne presse dans l'histoire, sauf peut-être aux époques exceptionnelles et miraculeuses, aux époques heureuses et méprisées par les amateurs de sensations fortes, où les hommes vivaient sans histoire. De telles périodes ont-elles du reste jamais existé ailleurs que dans le lointain mirage d'un âge d'or fabuleux et irréel?

Si nous reprenons les Vies des hommes illustres de Plutarque, dans la vieille traduction si pleine de charme d'Amyot, nous lisons, aux chapitres XXXIII et XXXIV de la Vie de Solon, ce qui suit:

«Au reste, entre les autres lois de Solon, il y en a une, qui lui est particulière, parce que jamais ailleurs n'en fut établie de semblable. C'est celle qui veut qu'en une sédition civile, celui des citoyens

qui ne se range à l'une ou à l'autre partie soit noté d'infamie: par où il semble qu'il ait voulu que les particuliers ne se souciassent pas seulement de mettre leurs propres personnes et leurs privées affaires en sûreté, sans autrement se passionner ou affectionner pour le public, en faisant vertu de ne communiquer point aux malheurs et misères de leur pays, mais que dès le commencement de la sédition ils se joignissent à ceux qui auraient la plus juste cause, pour leur aider et prendre le hasard avec eux, plutôt que d'attendre, sans se mettre en danger, quelle des deux parties demeurerait victorieuse.»

Ce que Solon visait à punir, à frapper d'atimie, c'est l'attitude de ceux qui croient habile de se désintéresser de la chose publique, de laisser, comme on dit, les loups se dévorer entre eux, pour sauvegarder d'autant mieux leurs intérêts égoïstement personnels.

Dans un autre livre que nous a légué cette antiquité gréco-romaine et chrétienne dont est sortie l'Europe, dans l'Apocalypse de saint Jean nous lisons encore ceci:

«Je connais tes oeuvres; tu n'es ni froid ni bouillant. Plût à Dieu que tu fusses froid ou bouillant! Ainsi, parce que tu es tiède, et que tu n'es ni bouillant ni froid, je te vomirai de ma bouche.»

Le rapprochement de ces deux textes est peut-être un peu forcé. Le premier vise une attitude politique, ou plutôt l'absence d'un parti pris politique, alors que le second attaque avec virulence une attitude morale, une indifférence, une amorphie dans le domaine de la foi ou des moeurs. 11 n'empêche que tous les deux condamnent les tièdes, ceux qui ne sont ni pour ni contre, les habiles qui tentent de ruser avec le destin.

Ces tièdes et ces habiles ne sont-ils pourtant pas des hommes que l'on puisse revêtir du beau nom de tolérants? Dans un lumineux essai, intitulé Tolérance et Vérité, qu'il avait rédigé en 1937 comme introduction à l'un des Entretiens d'Oron, et qu'il a remanié et complété pour le publier l'année dernière, notre ancien collègue, Henri-Louis Miéville, a longuement médité sur le problème de la tolérance, et il a solidement établi les bases philosophiques de cette attitude spirituelle. Mais il a entendu faire de la tolérance une vertu, et une vertu des forts; c'est pourquoi il a

commencé par écarter ce qu'il appelle la tolérance par indifférence, la tolérance facile de ceux qui se désintéressent du problème et qui sont prêts à admettre n'importe quoi, à ne s'opposer à rien, par paresse et par lâcheté. Il est une tout autre tolérance, celle de celui qui est anxieusement en quête de la vérité, mais qui sait que celle-ci ne peut jamais être pleinement atteinte par l'esprit humain, qu'elle est toujours sujette à une approximation plus poussée, et qu'il est bon pour cela d'étudier sereinement, en toute objectivité, la pensée de ceux qui disent et croient autrement que nous, pour que nous puissions profiter de leurs objections, les réfuter pour fortifier notre propre point de vue, ou les admettre pour corriger nos erreurs. La tolérance est une vertu lorsqu'elle s'oppose au dogmatisme qui condamne sans examen tout ce qui n'est pas la croyance, la foi imposée par une autorité non justiciable de la raison humaine.

Cette tolérance, si solidement fondée par Henri Miéville dans le domaine de la pensée, de la connaissance et de la foi, peut avoir son équivalent dans celui des choses humaines, dans celui de la politique, au sens le plus large et le plus haut de ce mot trop souvent galvaudé par la faute de ceux qui n'en font que le souci d'intérêts matériels et bas.

Si l'on examine d'un peu haut l'histoire de l'Europe dans la première moitié du XIXe siècle, l'on doit reconnaître que, après la chute de Napoléon, le problème qui s'est imposé aux peuples de notre continent, ce fut de les faire tous, peu à peu, bénéficier de tout ce qu'il y avait de positif dans la Révolution française, de faire passer dans le domaine commun de l'homme européen, lentement, mais sûrement, ce que les armées de la Révolution et de l'Empire avaient trop brusquement voulu donner à tous les peuples de l'Europe, de Cadix à Koenigsberg, et des bouches de l'Escaut aux extrémités de l'Italie. Lorsque ce problème sera à peu près résolu, après 1848, d'autres tâches s'imposeront aux hommes d'Etat et aux nations, avec l'évolution et le développement du machinisme et de l'industrialisation, qui vont modifier profondément les conditions de la vie dans toute l'Europe, et bientôt, par la colonisation gagnant de proche en proche, dans le monde entier.

Si aujourd'hui, de même, l'esprit, sollicité par ce qui frappe immédiatement la vue, parvient, dans un difficile effort, à se détacher des contingences immédiates, des problèmes apparents, pour pénétrer au fond de la réalité des choses, il découvrira le problème, le seul problème qui devra être résolu dans le demi-siècle au seuil duquel nous nous trouvons arrivés au lendemain de la seconde guerre mondiale.

L'humanité, sous peine de courir les dangers les plus terribles auxquels elle ait été exposée depuis des milliers d'années d'histoire, l'humanité devra réussir la construction d'un monde nouveau basé sur la synthèse de deux éléments nullement inconciliables, mais que la politique a logés dans deux camps si violemment opposés qu'il semble que l'on ne puisse adopter l'un sans se déclarer par là même contre l'autre. il s'agira d'unir en un tout harmonieux deux biens auxquels l'homme tient également, mais dont l'un est mis au premier rang par les uns, et l'autre par les autres, alors qu'ils doivent, à égalité, contribuer à former la société de demain: la justice et l'équité sociale d'une part, ce qui représente un admirable effort, une lutte titanesque contre la faim, la misère, la maladie et la guerre; la liberté et la dignité humaine d'autre part, une acquisition précieuse et fragile, qu'il a fallu des siècles de souffrances pour établir, et qui court aujourd'hui le risque d'être remise brutalement en question et supprimée au profit du monstre anonyme et sans entrailles qu'est la collectivité ou l'Etat.

Cette synthèse est-elle souhaitable? La réponse paraît si évidente, que chaque homme la trouve dans son coeur, traduite par l'aspiration générale et profonde de tous les peuples, quels qu'ils soient, à la paix et à la sécurité.

Mais cette synthèse est-elle possible? Est-ce autre chose qu'une simple vue de l'esprit, qu'une utopie d'intellectuels chimériques, qui n'ont pas le moindre contact avec la réalité des choses? Certes, l'historien auquel l'étude du passé montre comme est lente l'évolution morale de l'humanité, n'ignore pas combien de siècles il a fallu pour abolir l'esclavage et pour le condamner comme dégradant, quels que soient la race, la couleur, la foi ou le mode de vivre des peuples qui en étaient les victimes; il n'ignore pas non plus

combien certaines conquêtes peuvent être précaires et facilement remises en question, et comment, par exemple, l'Eglise, qui avait réussi au cours du moyen âge dans cette difficile tâche de libérer le chrétien européen, prenait facilement aux XVe et XVIe siècles son parti de la renaissance de l'esclavage s'il s'agissait d'âmes rouges, jaunes ou noires. L'historien ne se fait donc pas d'illusions sur les difficultés de la synthèse proposée à l'humanité de demain. Mais il sait aussi, par l'exemple du passé, que ni la guerre, ni la révolution, ni l'écrasement de la révolution n'ont jamais réussi à résoudre un problème de fond, et que les moyens violents vont parfois à fin contraire. il y a des évolutions qui se font dans le sens du temps; elles peuvent être accélérées ou freinées par les événements extérieurs, elles ne peuvent pas être totalement supprimées ou arrêtées; elles poursuivent leur marche, leur aboutissement est simplement une question d'années ou de siècles.

On entend dire parfois que dans cinquante ans le monde entier sera communiste; oui, si on le comprend comme la traduction de cet espoir magnifique, né peu à peu au coeur de l'homme, que les merveilleux progrès obtenus dans le domaine de la production agricole et industrielle comme dans celui des transports finiront par être mis au service de tous les peuples, les plus arriérés, les plus affamés et les plus misérables, comme les plus industrialisés et les plus riches. Mais cette première conviction doit s'accompagner d'une seconde, et il faut compléter ce tableau de l'avenir en disant que dans cinquante ans, dans le monde entier, l'individu sera libre et à l'abri de la puissance oppressive de la collectivité, et que la force énorme de l'Etat servira partout à la sauvegarde de la dignité humaine.

Comment se fera ce compromis si difficile qu'aujourd'hui il paraît presque irréalisable? Il ne nous appartient pas de le dire. Nous pouvons seulement souhaiter, du plus profond de notre coeur, de toute l'ardeur de notre volonté, que ce soit par la paix et par la collaboration.

Il y en a d'ailleurs des présages nombreux. Il y a cent ans et plus, dans le monde d'airain du capitalisme, avant les lois sur le travail dans les fabriques, la situation de l'ouvrier, homme, femme

et enfant, était vraiment effroyable. Mais on n'a pas attendu un exemple encore à naître pour y engager la lutte contre la misère, la faim, le chômage, la maladie, en dépit des égoïsmes qui défendaient pied à pied des positions durement acquises et âprement conservées; si aujourd'hui l'Europe occidentale n'est pas en tête pour toutes les réalisations sociales, elle continue sa marche dans une direction qui est celle même où l'a devancée sa rivale. Et dans l'autre camp ne voit-on pas, au delà des violences d'une époque brutalement révolutionnaire, où il a fallu à la fois se défendre et construire tout en partant de rien ou presque, ne voit-on pas, au moins comme but lointain, même si ce n'est que dans une seconde étape qu'on cherchera à l'atteindre, le respect de la dignité humaine, l'épanouissement harmonieux de toutes les facultés chez tous les individus?

Est-ce vouloir à tout prix concilier les inconciliables? Ne serait-il pas plus juste de dire que c'est simplement la peur, de part et d'autre, qui crispe les deux camps opposés dans une attitude de lutte et de refus de ce qui. chez l'autre, devrait être approuvé et imité?

Dans ce passage difficile, qui s'ouvre comme un trou noir devant l'humanité inquiète et hésitante, il se peut que les petits Etats aient à jouer, par l'exemple, un rôle particulier; il est bon de ne pas oublier les paroles prophétiques du grand Bâlois Jakob Burckhardt dans ses Weltgeschichtliche Betrachtungen, sur leur rôle et leur mission. Notre petit pays peut, en cette occurrence, lui aussi servir d'exemple; il montre à quoi l'on peut atteindre, par l'évolution, dans le domaine du bien-être et du progrès social. Mais il doit se garder d'oublier ce qu'il y a de plus positif, de plus précieux, dans le régime sous lequel nous vivons. Ceux qui luttent pour la défense de la dignité humaine doivent veiller avant tout à ne pas «prendre le visage de leur adversaire», comme le disait un journaliste de cette ville, au début de la campagne si nette et si courageuse qu'il entreprenait pour protester contre des instructions maladroites et inopportunes, tendant à créer le délit d'opinion dans le pays même qui, depuis plus d'un siècle, a mis sa raison d'être dans une lutte pour bannir à jamais le délit d'opinion.

L'attitude désirable, l'attitude utile et favorable à la préparation de cette synthèse salvatrice, c'est donc, d'un côté comme de l'autre, de tenir ferme à la conservation de l'un des deux éléments qui seront demain le patrimoine commun de toute l'humanité, tout en cherchant à faciliter l'acquisition du second, de celui qui est, en simplifiant les choses, l'apanage de l'autre parti. Cette attitude est préférable, parce qu'elle est positive et non pas négative, parce qu'elle demande que l'homme soit pour, et non pas contre.

Attitude difficile, qui semble un refus de s'engager, alors que l'époque exige que l'on s'engage, dans un camp ou dans l'autre. Attitude inconfortable, qui prête aisément à la critique, et qui sera en butte à l'hostilité des extrémistes. Attitude angoissante aussi, par la sensation d'isolement, de solitude qu'elle fait naître. Attitude douloureuse parfois parce qu'elle peut blesser des hommes que l'on aime, que l'on estime, mais qui ne peuvent admettre cette distance gardée devant les passions du jour, ce désir de reconnaître en chacun ce qu'il apporte de positif et de valable. Attitude virile et forte, parce qu'elle procède, comme dit Henri Miéville, «de cet amour qui veut que d'autres esprits soient et qui se soucie non de les conformer à soi, mais de les confirmer dans leur être propre, en les incitant à une collaboration d'égal à égal dans la recherche confiante et droite de la pleine clarté».

Les hommes tolérants de cette façon sont aujourd'hui plus que jamais indispensables, dans nos pays de l'Occident, parce que, dans leur quête de la vérité, ils la cherchent partout où elle se trouve, sans dogmatisme ni aveuglement, sans haine ni exclusive, avec une seule passion, la vérité, avec une seule attitude, la tolérance active.

L'humanité n'en est pas à la vingt-cinquième heure ainsi que le voudrait certain; il est tard, certes, mais il n'est pas trop tard; il n'est jamais trop tard, tant qu'il reste des hommes capables d'écouter ces fortes paroles d'Henri Miéville et de les mettre en pratique quoi qu'il advienne: «On ne fait une société saine et forte qu'avec des hommes capables de s'élever s'il le faut contre les autorités constituées, de leur résister, quand les droits de la vérité et de la

justice ou ceux de l'art sont en cause, c'est-à-dire finalement les droits de la personne libre, le respect dû aux valeurs que la personne spirituelle est appelée à servir selon la mesure de ses lumières et de ses forces.» Ce sont ces hommes qui prépareront l'avenir aujourd'hui lointain encore et presque chimérique que nous venons d'évoquer, et auquel nous devons nous attacher de tout notre espoir.

Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants,

C'est à vous que je m'adresse pour terminer, à vous dont nous aimons l'ardeur au travail et la recherche questionneuse, à vous dont nous partageons les difficultés et les peines, les soucis et les joies.

A l'âge où l'on aborde les études universitaires, certains problèmes surgissent devant vous pour la première fois, qui ont surgi de même pour vos devanciers, mais que, par un effet naturel d'optique, vous croyez parfois être les premiers à découvrir.

Parmi les questions que vous vous posez, que nos temps difficiles vous obligent à vous poser, il en est une que je voudrais mentionner ici.

Convient-il ou ne convient-il pas que les étudiants s'intéressent à la politique? L'un de vous, après bien d'autres, se l'est demandé récemment dans un numéro de votre journal, les Voix universitaires. Il y a répondu avec clarté, posant bien le problème et suggérant une solution raisonnable. 11 a bien fait de distinguer aussi nettement entre les questions politiques qui touchent les étudiants en tant que tels, et devant lesquelles ils peuvent prendre position comme corps d'étudiants, et celles qui les concernent comme tous les autres citoyens, comme tous les autres hommes, et devant lesquelles il est normal qu'ils réagissent individuellement, comme citoyens, comme hommes.

Il convient que vous vous intéressiez à la politique, qui est a chose de chacun de nous, Mesdemoiselles les étudiantes et

Messieurs les étudiants. Nous pouvons vouloir ignorer la politique, mais celle-ci ne nous ignorera pas. Il faut que ceux qui ont le privilège d'acquérir une formation supérieure s'intéressent à la chose publique et fassent bénéficier l'étude des problèmes publics de la culture universitaire qu'ils acquièrent chez nous. L'esprit dans lequel nous souhaitons vous voir aborder des questions parfois brûlantes, c'est l'objectivité, la recherche de la vérité, c'est la tolérance active dont je parlais il y a un instant; et c'est pourquoi je voudrais clore ce trop long discours en vous lisant encore un passage de cet ancien professeur de notre maison, de ce gêneur salutaire, comme nous l'avons appelé quelque part, et vous donner à emporter, dans votre vie d'étudiant, et dans toute votre vie, ces quelques lignes, salutaires et toniques:

«Le droit de manifester ses convictions dérive d'un devoir, car on ne possède pas la vérité pour soi tout seul; on la possède pour la communiquer. Tout régime qui étouffe la critique et l'opposition, qu'il soit de droite ou de gauche, commet l'insigne erreur de se priver du concours de ceux qui, ayant à souffrir de l'ordre établi, ne sont pas nécessairement des égoïstes ou des imbéciles, mais se trouvent mieux placés que les autres pour en signaler les déficits...

«La tolérance active est une vertu, non pas seulement parce qu'elle est difficile, nous pouvons ajouter: parce qu'elle est une condition du progrès intellectuel et spirituel et parce qu'elle est une oeuvre de l'amour. La raison et le coeur s'accordent pour l'approuver, pour la réclamer.

»Loin de cesser le combat ou de ne pas l'entreprendre, parce qu'elle se désintéresserait de la vérité ou de la justice, la tolérance active s'efforcera, même au fort de la bataille, de maintenir vivante au coeur de celui qui l'exerce une ardente volonté de conciliation. Je paraphrase un mot admirable de Gottfried Keller: Selbst während dem hitzigsten Kampfe die Versöhnung im Herzen tragen. Ne dites pas: la chose est impossible; il faudrait être un saint! Si nous ne visons pas plus haut que nous ne pourrons atteindre, nous nous condamnons à déchoir. Telle est la loi de notre être spirituel; elle vaut pour les peuples comme pour les individus.»