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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR M. BRIDEL EN QUALITÉ DE RECTEUR POUR LA PÉRIODE DE 1952 A 1954

LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ, LAUSANNE
F. ROUGE & Cie S. A. 1953

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR LOUIS JUNOD
RECTEUR SORTANT DE CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat,

Il y a deux ans, dans une cérémonie semblable à celle d'aujourd'hui, comme vous le rappeliez vous-même tout à l'heure, vous souhaitiez à l'Université de Lausanne une période utile, paisible et heureuse de son histoire pendant les deux années du rectorat qui s'ouvrait alors.

Aujourd'hui, nous pouvons dire avec vous que vos voeux se sont réalisés, et que les deux ans qui viennent de s'écouler ont été paisibles et heureux pour notre maison, et je pense que c'est vous qu'il convient d'en remercier en tout premier lieu. Votre intérêt pour l'Université de Lausanne ne s'est pas démenti un instant, vous l'avez prouvé par les mesures que vous avez obtenues en sa faveur du Conseil d'Etat et du Grand Conseil, auxquels nous vous prions ici de transmettre notre reconnaissance. S'il ne s'est pas posé de très graves problèmes dans les relations entre l'Etat et l'Université, parfois leurs points de vue étaient différents; mais chaque fois, vous nous avez permis de vous exposer en toute franchise l'avis et l'opinion de l'Université, qui n'étaient pas nécessairement les vôtres; tantôt nous nous sommes rangés à vos conseils et à votre manière de voir, dont nous avons reconnu le bien-fondé; tantôt, au contraire, l'Université est restée sur ses positions et c'est vous qui, après un nouvel examen de la question,

nous avez accordé ce que nous vous demandions. Chaque fois l'échange d'opinion a pu se faire en toute franchise et en toute courtoisie, dans un sentiment d'estime que nous espérons avoir été mutuelle, et nous vous en sommes profondément reconnaissants. Cette collaboration confiante est indispensable; pour qu'elle puisse se réaliser, il convient que les hommes qui représentent l'Etat comme ceux qui représentent l'Université soient persuadés de la loyauté et de la bonne volonté de leurs partenaires; c'est un gage d'entente et de travail en commun fructueux et utile, pour le plus grand bien de l'Université et du pays. Tel a été le cas dans les deux ans qui viennent de s'écouler; puissent les années à venir maintenir une semblable bonne entente entre les organes de l'Etat et ceux de l'Université.

Il est équitable de reporter aussi le mérite du travail paisible et fécond qui s'est fait pendant ce rectorat sur les collaborateurs précieux sur lesquels nous avons pu nous appuyer: une commission universitaire expéditive et pleine de compréhension pour les problèmes les plus divers, qui avait pris sa tâche à coeur, et qui n'a jamais ménagé son appui à celui qui devait parler et agir en son nom. Cette période rectorale était la première durant laquelle le secrétaire général ait été en fonctions du premier au dernier jour; il nous est très agréable de rendre hommage à la compétence, au zèle, à la discrétion, au dévouement constant de M. Jean-Paul Chatelanat, sur qui nous avons pu en toute occasion nous reposer sans jamais avoir à nous en repentir; sous sa direction ferme et courtoise, le personnel de l'administration universitaire a bien travaillé et a droit également à nos remerciements et à notre reconnaissance.

Mesdames et Messieurs,

Pendant de nombreuses années, M. le conseiller d'Etat Paul Perret a, tous les deux ans, exposé d'une façon magistrale l'histoire de notre maison pendant la période qui venait de s'écouler; il le faisait avec un art et une finesse inimitables. Depuis qu'il a quitté

la tête du Département de l'instruction publique, des changements sont survenus, dont le plus important est la création du rapport annuel de l'Université, qui parut pour la première fois pour l'année académique 1948-1949. Il n'y a donc plus lieu, ni pour le chef du Département ni pour le recteur sortant de charge, d'exposer longuement en cette salle la chronique minutieuse et détaillée de ce qui s'est fait pendant ces deux ans; les historiens de l'avenir comme les amis d'aujourd'hui de notre maison trouveront tous les renseignements qu'ils peuvent désirer dans la série de ces rapports annuels, qui sont si utiles et si commodes que l'on se demande comment l'on a pu s'en passer pendant tant d'années.

Mais, en une journée comme celle-ci, nous ne pouvons cependant passer sous silence les événements heureux ou sombres qui ont atteint notre maison dans son corps professoral et dans la famille de ses étudiants.

Pendant les deux ans qui viennent de s'écouler, l'Université de Lausanne a été frappée plusieurs fois dans la personne de professeurs et d'étudiants. Nous avons eu le chagrin de perdre trois professeurs honoraires: notre doyen, M. Adrien Taverney, M. Henri Preisig et M. Jean Bolomey. Le corps enseignant en fonctions a aussi été touché; nous avons été privés du concours de M. Léon Bolle, et nous avons été, avec tout le pays, consternés par la mort tragique du docteur Lucien Bovet et de Mme Bovet. Des accidents ou la maladie nous ont enlevé des étudiants: MM. Pierre-Maria Looser, Louis Berney, Jacques-Henri Steiner, José-Pedro de Sampaio et Gilbert Sahy, et Mlle Marguerite Nagy. Au nom de l'Université, j'exprime encore une fois aux familles de nos collègues et de nos étudiants notre profonde sympathie; le souvenir des disparus demeurera parmi nous.

Sept professeurs ont été promus à l'ordinariat: MM. Charles Rathgeb, Louis Meylan, Bernardo Streiff, Jacques Freymond, Charles Haenny, Louis Hegg et Jean Tschumi.

Plusieurs de nos collègues, qui avaient atteint la limite d'âge fixée par la loi, ont dû cesser leur enseignement: ce sont MM. les professeurs Adrien Bovy, Paul Chapuis, Fritz Hübner, Nicolas Oulianoff, Charles Perret et Nicolas Popoff; M. le doyen

Otto Riese a dû répondre à un appel de son gouvernement qui voulait faire de lui le président d'une des cours du Tribunal suprême allemand; nous en avons été à la fois fiers et désolés. A ces anciens collègues, en témoignage de reconnaissance pour leurs fidèles services, le Conseil d'Etat a décerné le titre de professeurs honoraires; il en a fait de même pour deux autres encore, qui nous avaient quittés il y a quelques années pour embrasser une autre carrière, MM. Jean Fleury et Denis van Berchem; il a enfin accordé le titre de professeur honoraire à un modeste, qui a rendu de grands services à notre pays dans le domaine de l'enseignement et de l'astronomie, M. Samuel May.

Trois de nos collègues encore nous ont quittés le 15 octobre dernier, MM. les professeurs Henri Favez et Antoine Dumas, et M. le Dr René Burnand, chargé de cours. A tous ces collègues, qui ont donné le meilleur d'eux-mêmes à leur tâche, l'Université garde une profonde reconnaissance.

Il en est résulté de nombreux changements dans le corps enseignant des différentes facultés et écoles.

A la Faculté de théologie, l'enseignement de la théologie pratique a été confié à M. le pasteur Henri Germond, professeur ordinaire. A la Faculté de droit, M. Riese a été remplacé pour l'enseignement du droit allemand par M. le professeur Bernhard Aubin, professeur extraordinaire; l'enseignement de l'histoire du droit, assuré pendant plusieurs années par M. Wolfgang Liebeskind, de l'Université de Genève, est repris en entier dès cet hiver par M. François Gilliard, nommé professeur extraordinaire; M. Gilliard donnera en outre, dès l'an prochain, l'enseignement du droit civil comparé, qui était assuré par M. Riese. A l'Ecole des sciences sociales et politiques, l'enseignement de la sociologie, dont M. le professeur Jean Piaget a demandé à être déchargé, a été confié par le Conseil d'Etat à M. Pierre Jaccard, nommé professeur extraordinaire; M. Jacques Bourquin a été autorisé à enseigner à cette école en qualité de privat docent.

A la Faculté de médecine, le Conseil d'Etat a appelé, comme professeur extraordinaire, M. Georges Winckler à enseigner l'anatomie, et M. le Dr Eugène Urech, également comme professeur

extraordinaire, à une chaire de chirurgie générale. Il a chargé M. le Dr Fernand Cardis de reprendre l'enseignement de la phtisiologie comme successeur de M. le Dr René Burnand. Il a autorisé à enseigner en qualité de privat docents MM. les docteurs Théodore Ott, Claude Verdan et Pierre Francioli.

A la Faculté des lettres, l'enseignement de l'histoire de l'art, que donnait M. Adrien Bovy, est assuré par M. Jean Leymarie, conservateur du Musée de Grenoble, avec le titre de chargé de cours. A la Faculté des sciences, M. Edouard Poldini, professeur extraordinaire, reprend l'enseignement de la géophysique. MM. Arnold Bersier, Georges Brunisholz, Alcide Guénin et Mlle Marie-Madeleine Kraft, privat docents, ont été nommés chargés de cours; ont encore été chargés de cours MM. Pierre Villaret, Roland Jaunin et Pierre Mercier. MM. Charles Terrier, Paul-Emile Pilet et Jerzy Gallera ont été autorisés à enseigner en qualité de privat docents, ainsi que M. Pierre-Victor Piguet, à l'Ecole de pharmacie.

A l'Ecole polytechnique, plusieurs nouveaux professeurs extraordinaires ont été nommés: M. Maurice Derron, pour l'enseignement de la résistance des matériaux, avec M. Léon Marguerat comme chargé de cours; M. Maurice Cosandey a repris l'enseignement des constructions métalliques et des constructions en bois; MM. Paul Fourmarier et Roger Dessoulavy reprennent l'enseignement de l'électrotechnique dédoublé par la création d'un enseignement de la technique des courants faibles; enfin M. Jacques Paschoud succède à M. Antoine Dumas dans l'enseignement de la résistance des matériaux, section des métaux. M. Jean Pelet a été chargé du cours de législation industrielle à la place de M. Charles Rathgeb; et M. Rodolphe Trümpy a été chargé du cours de géologie technique.

Relevons encore que M. Adrien Tschumy a remplacé M. Henri Mayr au Conseil général de l'Ecole polytechnique.

Nous nous sommes réjouis d'apprendre que plusieurs de nos collègues avaient été honorés par l'étranger: trois d'entre eux ont reçu en France le grade de docteur honoris causa: M. Roger Secrétan, à Montpellier, M. Maurice Lugeon, à Bordeaux, M. Henri Meylan, à Strasbourg.

Notre Université, de son côté, a voulu témoigner sa haute estime et sa reconnaissance à plusieurs savants suisses et étrangers en leur conférant le grade de docteur honoris causa: M. le professeur Rudolf Kaulla, à Lausanne, ancien professeur d'économie à l'Ecole polytechnique de Stuttgart; M. François Olivier-Martin, professeur d'histoire du droit à l'Université de Paris, que nous avons eu le profond chagrin de perdre peu après; M. le professeur Georges Sauser-Hall, à Genève, qui a pendant plusieurs années enseigné le droit civil comparé à notre Faculté de droit; M. le professeur Alexandre de Murait, à Berne, l'initiateur et le promoteur du Fonds national de la recherche scientifique; M. le professeur Emile Becqué, doyen de la Faculté de droit de l'Université de Montpellier.

D'autres de nos collègues ont été honorés d'autre manière par l'étranger: M. le professeur René Bray a été nommé commandeur de la Légion d'honneur, MM. les professeurs Albert Perrier et Jean Tschumi, et M. le privat docent Robert Feissly, chevaliers.

Parmi les cérémonies qui ont marqué pendant ces deux ans, il faut mentionner au moins l'inauguration du buste d'Elie Gagnebin, par Jean Clerc; la remise à l'Université de l'observatoire d'astronomie des Grandes-Roches, et la réception à Lausanne des professeurs de la Faculté de droit de Montpellier.

L'Université de Lausanne a été représentée à Calcutta au 25e anniversaire du Congrès philosophique indien; à Montpellier, aux journées juridiques et économiques franco-suisses; à Glasgow, au 500e anniversaire de l'Université; à Bologne, au huitième centenaire du décret de Gratien.

Au seuil des deux ans qui viennent de s'écouler, plusieurs questions étaient encore en suspens, quelques-unes d'entre elles peuvent disparaître de la liste des affaires que nous transmettons à notre successeur; d'autres font encore l'objet de nos préoccupations, mais nous espérons que dans deux ans M. le recteur Bridel pourra à son tour les annoncer comme résolues.

Le Fonds national de la recherche scientifique est aujourd'hui une réalité, et une réalité encourageante pour les savants de toute la Suisse, et pour notre Université en particulier. Plusieurs de nos collègues ont pris une part déterminante à la création de cet

instrument destiné à favoriser le travail scientifique et la recherche; notre Université a constitué sa propre commission de recherche, elle est normalement représentée au Conseil de fondation, et nous avons l'honneur d'avoir au Conseil national de la recherche notre collègue Robert Matthey comme membre titulaire, et notre collègue Paul Collart comme suppléant. La machine est créée, elle n'a plus qu'à fonctionner et qu'à rendre les services que nous sommes en droit d'en attendre. L'Université de Lausanne, avec les autres universités et les sociétés savantes fondatrices, tient à exprimer sa très vive reconnaissance au Conseil fédéral, qui a bien accueilli cette initiative, et aux Chambres fédérales, qui en ont fait une réalité, assise sur des bases solides.

L'Université populaire de Lausanne est aujourd'hui une autre réalité, dont on peut espérer beaucoup. Un grand nombre de nos collègues ont marqué le plus vif intérêt pour cette belle oeuvre, en participant aux séances de discussion et d'organisation, et surtout en acceptant d'y enseigner, mettant leur temps et leur science à la disposition de la culture populaire, dans le meilleur sens du terme; nous sommes heureux et fiers de penser que c'est dans la période rectorale 1950-1952 que cette idée, qui préoccupait plusieurs d'entre nous depuis longtemps, a pu devenir une réalité.

Le Sanatorium universitaire international a fait un pas décisif vers sa réalisation, par la création d'une Fondation suisse du Sanatorium universitaire international; nos voeux les plus chauds vont à la réalisation de cette oeuvre magnifique, et au succès des efforts de son initiateur, le Dr Louis Vauthier.

La question de la revision du règlement général de l'Université était à l'étude depuis de longues années, et assoupie depuis presque autant d'années. Il y a deux ans, nous espérions que cette revision serait menée à chef avant la fin de la période universitaire 1950-1952; ce n'est pas tout à fait le cas, mais le travail a été repris, il est en bonne voie, et une commission, qui a commencé à s'en occuper, poursuivra son travail, de façon que la nouvelle commission universitaire puisse soumettre le règlement nouveau au Sénat, puis à l'Etat, au cours de la présente année universitaire.

Un problème enfin, quoique non encore résolu, a fait de sérieux progrès, celui du foyer-restaurant des étudiants. Une solution est apparue comme possible, réalisable, et les moyens de la réaliser sont près d'être trouvés, semble-t-il. C'est, nous l'espérons, à notre successeur que reviendra l'honneur d'inaugurer ce restaurant universitaire, dont on parle depuis si longtemps, et dont nous voulons espérer qu'il rencontrera l'adhésion de nos étudiants, car c'est d'eux qu'il dépendra d'en faire une réussite.

Mentionnons encore des modifications au règlement de la caisse d'assurance-maladies des étudiants; l'une, qui tenait particulièrement à coeur à la commission des assurances et à l'ancienne commission universitaire, permettra à nos successeurs et nous a déjà permis d'intervenir dans une mesure moins chiche en faveur de certains de nos étudiants pour lesquels un long séjour à Leysin représente une catastrophe financière non moins qu'une dure épreuve.

Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants,

Durant ces deux ans, nous avons suivi de près, avec un intérêt constant, votre activité à l'A.G.E., au choeur et à l'orchestre universitaires, dans les sociétés et groupements, dans les soirées théâtrales et les bals, dans vos manifestations sportives; si nous n'avons pu aller partout où nous l'aurions voulu, ce n'est pas par manque d'intérêt, mais par manque de temps. Ce contact avec vous est bienfaisant, et il convient de signaler particulièrement vos soirées d'entr'aide au Foyer du théâtre, en hiver, votre porto de l'entr'aide à l'Innovation au semestre d'été. En arrivant au bout de ces deux ans, où nous avons tant acquis à votre contact, nous tenons à vous assurer que nous continuerons à suivre vos initiatives avec intérêt, même si nous ne sommes pas à chaque fois présent à toutes les manifestations organisées par vous.

Nous tenons à cette place à remercier tous les représentants des étudiants avec qui nous avons été appelés à collaborer, en particulier les présidents de l'A. G. E., MM. Michel Sarrasin et René Martin, les présidents du Turnus, MM. Gilbert Stocker et

Daniel Tappy; et les responsables de l'entr'aide, Mlle Maryse Paschoud et M. Claude Cherpillod.

Si nous sommes dorénavant un peu moins pris par la vie générale de l'Université, ce sera pour pouvoir mieux nous consacrer à nos étudiants de la Faculté des lettres; au cours de ce rectorat, une chose m'a pesé parfois, de ne pouvoir donner à mon enseignement, à mes cours, tout le temps que je jugeais nécessaire; je ne sais si mes étudiants de la Faculté des lettres s'en sont aperçus, s'ils ont senti que quelquefois nous n'avions pas pu mettre à notre préparation tout le temps que nous aurions voulu pouvoir y consacrer. Au regret de nous retirer un peu de la vie générale de tous les étudiants vient se substituer la joie de pouvoir, de nouveau, tâcher de donner à nos étudiants tout ce que nous estimons leur devoir, avec le temps nécessaire retrouvé.

En ce jour de fête, il convient d'adresser une pensée d'amitié et de sympathie à ceux de nos étudiants qui sont retenus loin d'ici par la maladie, et en particulier à ceux qui sont à Leysin. Les étudiants du Sanatorium universitaire ont eu toute notre sollicitude, même si nous n'avons pas pu leur faire autant de visites que nous l'aurions voulu; nous leur dirons seulement que nous les remercions de leur bel exemple de vaillance, et que nous continuerons, une fois les charges du rectorat déposées, à aller souvent leur faire des visites dont nous tirons le plus grand profit humain. A eux notre sympathie en ces jours où ils viennent d'être à deux reprises frappés par le départ de deux de leurs camarades auxquels ils étaient particulièrement attachés.

Nous avons eu souvent à nous occuper d'étudiants réfugiés; leur nombre se maintient, à peu près constant, et il augmenterait si nous pouvions ouvrir nos portes à tous ceux qui ont besoin de notre aide, si nous avions les moyens de faire davantage que nous le permettent nos modestes ressources.

La présence de ces étudiants réfugiés à notre Université est bienfaisante pour ceux de nos étudiants qui sont appelés à s'occuper de leurs camarades, à prendre contact avec leurs difficultés. Nous tâchons d'aider ces réfugiés, de les mener à la fin de leurs études, de leur faciliter l'émigration. Nous ne pouvons pas faire grand-chose

de plus. Et pourtant, il reste encore tant à faire. Quelle sera l'existence de ceux que nous avons munis d'un équipement solide pour la vie (du moins nous l'espérons) et que nous abandonnons ensuite à leur sort. Parfois, ils arrivent à se faire une situation, à se créer une existence normale, à retrouver un foyer et une patrie dans leur nouveau pays. Mais est-ce le cas pour tous? Non, nous ne le savons que trop. Le protectionnisme n'est pas que douanier et économique, il est aussi, hélas, professionnel; les diplômes que nous délivrons n'ouvriront pas les portes qui ont été solidement verrouillées par la mauvaise volonté des hommes; nous connaissons de ces jeunes médecins qui avaient très bien terminé leurs études chez nous et qui, dans le pays qui a consenti à les accueillir, se voient imposer, et comme une grâce exceptionnelle encore, de refaire plusieurs semestres d'études: non pas une obligation d'examens, ce qui pourrait à la rigueur se justifier, mais une obligation de semestres d'études. Et cela dans des contrées qui manquent de médecins. N'y a-t-il pas là une preuve patente du déséquilibre de notre époque, de l'absurdité de notre système; il faut que cela change, mais là seulement où le changement est vraiment efficace, dans le coeur de l'homme, qui doit désapprendre l'égoïsme et la dureté pour s'ouvrir à la charité et à la bonne volonté, à l'amour et au sacrifice personnel, à l'humanité et au respect d'autrui.

Monsieur le Recteur et cher collègue,

C'est à vous que je m'adresse en terminant, non pas pour vous présenter à un auditoire qui vous connaît aussi bien que moi, mais pour rappeler cependant un peu qui vous êtes.

Né en 1898, vous êtes l'un des nombreux membres de cette belle famille Bridel si typiquement vaudoise. Venue de Combremont à Moudon, puis à Lausanne, la famille Bridel, à la solide ascendance paysanne, a fourni depuis plus de quatre siècles à notre pays des ecclésiastiques nombreux, curés autrefois, et pasteurs depuis la Réforme; elle a donné aussi des notaires et des juristes, des médecins et des magistrats, sans compter une belle série d'imprimeurs.

Sixième de sept enfants, vous avez fait vos études secondaires à Montreux et à Lausanne, votre droit à Lausanne, Berne et Paris. Docteur en droit depuis 1927, vous avez fonctionné comme secrétaire extraordinaire au Tribunal fédéral des assurances dès 1922, comme expert juriste au Bureau fédéral des assurances à Berne dès 1925, comme secrétaire de la direction de la compagnie d'assurances «La Suisse» dès 1928, et comme secrétaire au Tribunal fédéral dès 1930. Privat docent à la Faculté de droit depuis 1929, vous avez été nommé professeur extraordinaire de droit constitutionnel général et de droit des assurances en 1936, et professeur ordinaire en 1943. Nous ne rappellerons pas vos publications, ni votre activité de vice-président du Bureau de l'association internationale de science politique. Mais vos quatre années de décanat à la Faculté de droit, votre intérêt bien connu pour nos étudiants, votre courtoisie, votre facilité de parole, tout vous désignait au choix de vos collègues; nous sommes certains de ne pouvoir remettre en de meilleures mains la responsabilité de notre maison.

Vous vous êtes à l'avance fait du souci pour ce rectorat, et cette appréhension est compréhensible. Mais sachez que vous retirerez un grand enrichissement de ces deux années, si vous les prenez comme elles doivent l'être: une fonction, lourde certes, mais hautement honorable, une fonction à la tête de notre maison, au service de toute notre maison, étudiants et professeurs; vous y goûterez des satisfactions profondes dans la mesure où vous vous consacrerez à votre tâche; plus l'on donne généreusement, sans compter, de son temps et du meilleur de soi, et plus l'on s'enrichit intérieurement; c'est le dernier mot de mon expérience au bout de ces deux ans; c'est l'expérience que je vous souhaite de faire, à votre tour, au cours de la magnifique tranche de vie qui s'ouvre aujourd'hui devant vous.