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LA TOMBE DE SAINT PIERRE EST-ELLE IDENTIFIÉE?

L'apôtre Pierre a-t-il séjourné à Rome? Y est-il mort martyr? Le lieu où il fut inhumé peut-il être déterminé?

Ces questions ont été l'occasion d'une querelle longue et sans gloire entre historiens catholiques et protestants. Quand les protestants se montrent infidèles, à ce propos, à l'objectivité scientifique, ils sont sans excuse: le oui ou le non de leurs réponses n'entraîne, pour eux, aucune conséquence dogmatique. Il en va tout autrement des catholiques. Si l'apôtre Pierre n'est pas venu à Rome, la doctrine fondamentale de l'organisation catholique, celle de la succession apostolique, est ébranlée. Le pape, en effet, n'est chef de l'Eglise, maître infaillible de vérité, vicaire de Jésus-Christ, qu'en qualité de successeur légitime de Pierre, qui présida les premières assemblées chrétiennes. Si Pierre n'a pas séjourné à Rome, alors que certainement il a exercé son apostolat à Jérusalem, à Antioche et à Corinthe, le droit des évêques de Rome de prétendre à sa succession serait singulièrement affaibli.

On comprend donc mal qu'un historien protestant de l'importance de Karl Heussi tranche le problème en affirmant que Pierre n'est jamais allé à Rome, en n'alléguant pour preuves que le silence du livre des Actes et le fait que l'Epître aux Galates qualifie Pierre, Jacques et Jean de colonnes de l'Eglise, mais à l'imparfait: . Pierre est donc mort en 56 et n'a

pu être martyr sous Néron en 64 1. La démonstration paraît vraiment fragile.

On comprend mieux les motifs pour lesquels un historien catholique de la taille de M. Jérôme Carcopino, enthousiasmé par les .résultats des fouilles récentes, ose parler de la découverte certaine de la tombe de saint Pierre 2 et même de ses reliques, confondant sa conviction de catholique avec la certitude historique.

Chose plus grave, le pape lui-même s'est prononcé, sur la foi de ses archéologues; après les fouilles faites sous Saint-Pierre de Rome de 1939 à 1950, Pie XII a déclaré dans un radio-message de Noël 1950:

«A-t-on vraiment retrouvé la tombe de saint Pierre? A cette première question, la conclusion finale des travaux et des études répond clairement par l'affirmative. Oui, la tombe du prince des apôtres a été retrouvée.

...Les reliques du saint ont-elles été retrouvées?

...Il n'est malheureusement pas possible de le prouver avec certitude. Cela laisse cependant intacte la réalité historique de la tombe...» 3

Voilà le noeud gordien tranché par l'épée d'Alexandre. Quatre archéologues ont travaillé à ces fouilles dans le plus grand secret. Avant même que le résultat de leurs explorations ait été soumis à la critique scientifique, la grande voix du pape proclame le bien-fondé de leurs conclusions. Assurément, le pontife ne parlait pas ex cathedra et sa conviction ne passera pas pour infaillible. Tout de même, les savants catholiques hésiteront désormais à démentir leur chef, et les protestants

paraîtront obéir à un préjugé confessionnel s'ils sont d'un avis contraire.

On peut donc regretter et le secret des fouilles pendant dix ans et le jugement prématuré du souverain pontife. Maintenant que les travaux des quatre archéologues sont publiés, la critique historique doit s'emparer du problème et voir si quelque lumière nouvelle y a été projetée.

Le séjour de Pierre à Rome. Son martyre.

Rappelons d'abord quelles en étaient les données avant les fouilles de 1939-1950.

A la première question, celle de la venue à Rome de l'apôtre Pierre, la plupart des historiens répondaient affirmativement 1.

Il est vrai que ni les Actes des apôtres ni les Epîtres de Paul ne font la moindre allusion à un séjour de Pierre à Rome. Le silence de l'Epître aux Romains, en particulier, paraît bien signifier que Pierre ne s'y est pas rendu avant la date de l'Epître; et le silence de l'Epître aux Philippiens, si cette éptîre est écrite de Rome, comme il semble, montre que Paul y aurait précédé Pierre. Mais entre 62, date de la venue de saint Paul à Rome, et 64, date de la persécution de Néron et, selon la tradition, de la mort de Pierre, il. reste assez de temps pour un court séjour de l'apôtre dans la Ville.

Le premier document qui établit la réalité de ce séjour, et d'une manière décisive à notre sens, c'est la première Epître de Pierre 5 : 13: «L'Eglise qui est à Babylone et Marc, mon fils, vous saluent.» Que Babylone soit une manière imagée de désigner Rome est suffisamment établi par l'emploi de la même image

dans Apocalypse 17 : 5-6, et par le fait que deux manuscrits de l'épître remplacent «Babylone» par «Rome». De plus, Papias, au milieu du IIe siècle, comprenait le texte de cette manière, tandis qu'aucun document ne fait allusion à un voyage de Pierre à la Babylone d'Asie. Il n'y a pas de motif suffisant pour refuser à Pierre la paternité de la première épître, et fût-elle inauthentique, elle n'en est pas moins un document du Jer siècle qui affirme la venue de Pierre à Rome.

Ignace d'Antioche, écrivant aux Romains vers 115, confirme la chose en une courte phrase où il leur dit: «Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul» 1.

Ces deux documents, auxquels on ne peut guère opposer que le silence des Actes, des épîtres de Paul et celui d'Hermas et de Justin Martyr, nous obligent à croire que Pierre a séjourné à Rome. Ils sont d'ailleurs corroborés par certaines données relatives à son martyre.

Le martyre paraît être connu et indiqué par l'Evangile de Jean 21 : 18. Ce texte, écrit à la fin du premier siècle, rapporte une parole de Jésus à Pierre: «Quand tu étais jeune, tu te ceignais toi-même et tu allais où tu voulais; mais quand tu seras devenu vieux, tu étendras les mains, un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. Il dit cela, ajoute l'évangéliste, pour indiquer par quelle mort Pierre devait glorifier Dieu.»

A la même époque, en 96, Clément de Rome, dans sa lettre aux Corinthiens, fait une allusion célèbre au martyre de Pierre: «Jetons les yeux sur nos excellents apôtres: Pierre, qui, par l'effet d'une injuste jalousie, souffrit, non pas un ou deux, mais de nombreux tourments, et qui, après avoir rendu son témoignage (), s'en est allé ainsi au séjour de gloire

qui lui était dû». Et plus loin: «A ces hommes (Pierre et Paul) dont la vie a été sainte, vint s'adjoindre une grande foule d'élus, qui, par suite de la jalousie, endurèrent beaucoup d'outrages et de tortures, et qui laissèrent parmi nous un magnifique exemple.» 1

Ceux qui connaissent la tradition subséquente selon laquelle Pierre serait mort crucifié lors de la persécution de Néron, en même temps qu'une grande foule, «ingens multitudo», dit Tacite, d'autres martyrs, voient dans le texte de Clément un peu plus qu'il ne dit. En réalité, ni l'Evangile de Jean, ni la lettre de Clément ne nous renseignent sur la forme du martyre de Pierre, ni sur le lieu, ni sur la date. Non sans raison, Karl Heussi s'étonne de ce qu'un Romain de la fin du Ier siècle sache si peu de chose de la mort de Pierre si elle a eu lieu à Rome quelque quarante ans plus tôt 2. Il conclut du vague de Clément que Pierre ne peut avoir été martyr dans sa ville. Il faut pourtant considérer que Clément se propose de montrer les fâcheux effets de la jalousie plutôt que de narrer la mort de Pierre. Celle-ci n'est qu'un exemple parmi beaucoup d'autres et il peut avoir estimé qu'une allusion suffisait.

Quant au lieu, s'il n'est pas expressément nommé, Clément dit, parlant de Pierre et de Paul: «nos excellents apôtres». Tous deux ont exercé leur apostolat à Corinthe et donc aussi à Rome. D'autre part, la grande foule des élus qui a partagé le martyre de Pierre et de Paul, a laissé parmi nous un magnifique exemple. Il semble bien qu'il s'agisse de Rome. Et quant à la date, la mention de «la grande foule d'élus» paraît indiquer la seule grande persécution des temps apostoliques, celle de Néron en 64.

A ces deux textes, on peut joindre II Pierre 1 : 14: «Je sais que la destruction de ma tente est proche, comme Notre Seigneur Jésus-Christ me l'a révélé»,

texte qui peut faire allusion à la prophétie de Jean 21 que nous avons citée. Mais la seconde épître de Pierre date du milieu du IIe siècle et son indication est plus vague encore que les précédentes.

Et aussi l'Ascension d'Esaïe 4 : 2-3, qui mentionne sous le nom de Béliar un personnage qui ne peut guère être que Néron puisqu'il est qualifié de «meurtrier de sa mère». Or, l'auteur affirme «qu'un des XII sera livré entre ses mains». Seulement, la date qu'on assigne à la rédaction de l'Ascension d'Esaïe varie entre 66 et le IIIe siècle 1.

Tels sont les renseignements qu'on peut tirer de la seconde génération chrétienne sur le séjour. de Pierre à Rome et son martyre. Aucune relation d'un témoin oculaire. Aucune indication contemporaine de l'événement. Aucun de ces détails chronologiques ou géographiques qui confèrent parfois à un récit sa marque d'authenticité. Silence des Actes des Apôtres, silence de Paul. Plus tard, entre 140 et 160, silence étonnant des. deux principaux écrivains chrétiens de Rome: Hermas et Justin Martyr. Nous n'avons que quatre ou cinq allusions brèves, dont l'imprécision signifie que les événements relatifs à un séjour à Rome et au martyre de Pierre n'ont laissé qu'un souvenir imprécis.

Tels quels, ces documents suffisent, cependant, à donner une assise historique à la tradition de plus en plus ferme et circonstanciée qui, à partir de 170, développera ses thèmes hagiographiques.

Ce qui infirme les traits conservés par cette tradition, c'est qu'elle se constitue à l'époque même où paraissent un nombre considérable de récits édifiants relatifs aux apôtres, à leur apostolat, à leur martyre, aux miracles fantastiques qu'ils auraient accomplis. Les (Voyages des apôtres), parus sous le pseudonyme de Leucios Charinos, ont, connu au

IIe siècle une faveur extraordinaire. Ils ont été traduits dans toutes les langues chrétiennes, lus avec avidité par la masse des fidèles qui les tenait pour authentiques. Il saute pourtant. aux yeux du lecteur averti que ce sont là des oeuvres d'imagination, des romans destinés à l'édification. La preuve eu est donnée dans le cas de l'auteur des Actes de Paul, un prêtre d'Asie Mineure qui avoua les1 avoir inventés, pour l'amour de Paul.

Or la tradition catholique relative à saint Pierre paraît tirée des données de sources de ce genre. Vers 170, Denys de Corinthe, le premier qui mentionne le genre de mort que subit Pierre, écrit aux Romains: «Vous avez uni Rome et Corinthe, ces deux plantations que nous devons: à. Pierre et à Paul. Car tous deux, ont planté dans notre Corinthe et nous ont instruits semblablement; de même aussi,. après avoir enseigné ensemble en Italie, ils ont souffert le martyre en même temps.»

Et ailleurs:

«On raconte que, sous son règne (de Néron), Paul fut décapité et Pierre crucifié à Rome, et ce récit est confirmé par le fait que les cimetières de cette ville, jusqu'à ce temps, portent le nom de Pierre et de Paul.» 1

Quelques années plus tard, Irénée de Lyon fait de Pierre et Paul les fondateurs de l'Eglise de Rome, ce qui est certainement faux de Paul et très invraisemblable de Pierre 2.

Au début du IIIe siècle, Tertullien mentionne la passion des deux apôtres et ajoute un trait apocryphe: l'apôtre Jean aurait été plongé à Rome dans l'huile bouillante sans en éprouver aucun, mal, avant d'être relégué dans une île 3.

Enfin Origène précise le mode d'exécution de Pierre; il aurait été crucifié la tête en bas, sur sa demande 1.

Voilà enfin des détails. Ils manquent, malheureusement, de consistance historique. «On raconte», dit Denys de Corinthe, et il éprouve le besoin de confirmer ces racontars par un fait avéré: l'existence de cimetières à Rome qui portent le nom de Pierre et de Paul. Les auteurs subséquents connaissent les mêmes données mais les rapportent en y mêlant des traits douteux, fantastiques ou nettement faux. C'est assez dire que la méfiance est ici de rigueur. Mais les ecclésiastiques des IIe et IIIe siècles ne poussaient pas très loin leur critique des sources. De 170 à 250, la légende de Pierre et Paul, fondateurs de l'Eglise romaine, martyrs sous Néron, s'est fermement établie. On en a le gage dans un médaillon de bronze du milieu du IIIe siècle représentant les profils affrontés des deux apôtres 2.

Les traditions sur la sépulture de Pierre.

Denys de Corinthe est le premier auteur qui fasse allusion, non pas à une tombe mais à des cimetières qui portent le nom des apôtres. Le fait peut être tenu pour certain puisqu'il l'allègue aux Romains eux-mêmes; mais il ne dit pas de quels cimetières il s'agit et il est à peu près impossible de les identifier. Les seuls cimetières du IIe siècle qui contiennent des tombes chrétiennes, l'hypogée des Flaviens et le cimetière de Domitille, ne sont désignés dans aucun document sous le nom des apôtres. Le premier cimetière qui ait été réservé à la sépulture des seuls chrétiens, celui de Callixte, date du IIIe siècle. Et avant 200, il n'est fait

mention d'aucune tombe de martyr à Rome, ni de celle des apôtres, ni de celles d'Ignace ou de Justin 1.

Un calendrier romain publié beaucoup plus tard, en 354, par Filocalus pourrait jeter quelque clarté sur les lieux où Pierre et Paul sont honorés. Il contient, en effet, une Depositio martyrum, liste des fêtes des martyrs, qui indique deux dates où l'on fête Pierre. L'une au 22 février: «VIII cal. Martias natale Petri de cathedra». Le natale, c'est le jour où le martyr a quitté ce monde pour entrer dans la vie véritable des cieux. La cathedra, c'est le siège réservé au défunt dans les réunions où l'on banquette en son honneur. Malheureusement, aucune indication de lieu n'accompagne la mention de cette fête, laquelle était célébrée, dans la règle, sur la tombe des défunts.

L'autre fête de Pierre est indiquée au 29 juin:

«III cal. jul. Petri in Catacumbas et Pauli Ostense Tusco et Basso consulibus». In Catacumbas, c'est un lieu bien connu de la banlieue de Rome, sur la voie appienne, où saint Sébastien, selon sa Passio, fut inhumé sous Dioclétien «juxta vestigia apostolorum», près des restes des apôtres. Ostense, c'est la route d'Ostie, c'est là qu'on célèbre la mémoire de saint Paul. Tusco et Basso consulibus désigne l'année 258.

In Catacumbas, la basilique vouée à saint Sébastien s'appelait originairement basilique des apôtres. Selon le Liber pontificalis (du VIe siècle), le pape Damase (366-84) aurait fait apposer sur le mur de la basilique une plaque de marbre portant l'inscription:

«Hic habitasse prius sanctos cognoscere debes Nomina quisque Petri pariter Paulique requins», c'est-à-dire:, «Toi qui recherches les noms de Pierre et de Paul, qui que tu sois, tu dois savoir que les saints ont autrefois habité ici». -

Des fouilles pratiquées à Saint-Sébastien, de 1915 à 1922, ont fait découvrir une salle d'agapes, un refrigerium, dont les murs sont couverts de graffiti implorant le secours de Pierre et Paul et dont l'un dit: «Hic domus Petri», c'est ici la maison de Pierre. Seulement, cette salle est certainement postérieure aux mausolées sur lesquels elle est construite et dont l'un contient le nom de Gordien III qui fut pape de 238 à 244 1. Mais elle n'a pas été construite là sans raison. Avant qu'un culte ait été institué, la tradition pouvait désigner ad Catacumbas comme l'emplacement des tombes de Pierre et Paul. C'est pourquoi, au moment où le culte des martyrs se développait à Rome, on aurait édifié ce refrigerium, ce qui donnerait un sens à la date de 258 que mentionne la Depositio martyrum.

En ne suivant que la veine traditionnelle dont. je viens de rendre compte, on serait tenté de voir dans les catacombes de la Voie appienne les cimetières qui portent les noms de Pierre et de Paul, selon la notice de Denys de Corinthe. Vers 300, en tous cas, il existait dans ces cimetières qu'étaient les catacombes un lieu de culte consacré à la mémoire des deux grands apôtres et le peuple des fidèles pensait que Pierre était enterré là. Paul était, de plus, honoré en particulier sur la voie d'Ostie, dans un cimetière aussi. Si les cultes n'ont été institués officiellement que plus tard, en 258 probablement, ils devaient l'être aux endroits qu'une tradition, qui remonte au IIe siècle et que Denys connaît, désignait comme les cimetières de Pierre et de Paul.

Mais la tradition n'est pas simple.

Vers 200, un prêtre de Rome nommé Caïus, polémisant contre un Asiate, Proclus, qui vantait l'antiquité des églises d'Asie, lesquelles possèdent les

tombeaux du diacre Philippe et de ses quatre filles prophétesses, Caïus s'écriait:

«Et moi, ce sont les trophées des apôtres que je peux montrer; car si tu vas au Vatican ou sur la route d'Ostie, tu y trouveras les trophées des fondateurs de cette église.» 1

Aux tombeaux () que possède l'Asie et qui prouvent l'apostolicité de ses Eglises, Rome n'oppose pas d'autres mais des trophées (). Un n'est pas un tombeau 2, c'est un monument élevé sur l'emplacement d'une victoire. Il y a là plus qu'une nuance, il y a l'aveu que, vers 200, Rome ne possède pas les tombeaux des apôtres. Car, pour Caïus, alléguer des trophées quand l'adversaire parle de tombeaux, c'est se mettre en état d'infériorité; s'il avait pu montrer des tombeaux, il l'aurait fait.

Denys de Corinthe, en 170, parle, non pas des tombeaux des apôtres mais de cimetières qui portent leur nom. Trente ans plus tard, Caïus connaît, non pas les tombeaux des apôtres, mais des trophées élevés en leur honneur sur le lieu de leur exécution, soit au Vatican et sur la route d'Ostie. A ces deux endroits, il existe, dès le IIe siècle, des nécropoles païennes contenant quelques tombes chrétiennes. Dès lors, on peut se demander si Denys de Corinthe ne fait pas allusion à ces deux cimetières du Vatican et de la route d'Ostie plutôt qu'au cimetière chrétien qui se trouve ad Catacumbas.

Le fait est que le Vatican est tellement lié au souvenir et au nom de Pierre, que c'est à cet endroit, et non ad Catacumbas, que l'empereur Constantin fait construire une basilique magnifique en l'honneur de l'apôtre. Cette construction rend nécessaire des travaux herculéens, on bâtit des murs de soutènement, on déplace une quantité énorme de matériaux, on bouleverse même le cimetière du Vatican pour aplanir le sol en pente des anciens jardins de Néron. Certes, pour que Constantin choisît un tel emplacement, il fallait que le souvenir de saint Pierre y fût bien enraciné.

La basilique constantinienne fut construite de 333 à 354 1. Assez naturellement, elle devint de plus en plus le centre du souvenir consacré à saint Pierre. Le refrigerium d'ad Catacumbas fut désaffecté, une basilique consacrée à saint Sébastien y remplaça le lieu de culte consacré aux apôtres. On ne devait pas tarder à penser et à dire que Constantin avait élevé l'église du Vatican sur la tombe même de Pierre.

Saint Jérôme, en 392, dans son De vins illustribus, en témoigne le premier: «Couronné par le martyre sur la croix, les pieds en haut, le bienheureux Pierre a été inhumé au Vatican, à côté de la Voie triomphale, où sa fête est célébrée par le monde entier.»

Une collection liturgique du Ve siècle, le Martyrologe hieronymien, corrige la notice de la Depositio martyrum, relative à Pierre: son martyre est célébré au Vatican, celui de Paul à la route d'Ostie, celui de tous deux aux Catacombes, dès 258.

Au reste, l'incertitude est grande sur l'emplacement des tombes. Toute la tradition postérieure est convaincue qu'elles sont à Rome. Mais où? Personne ne le sait au juste. Prudence, au Ve siècle, les place dans les marais du Tibre. Les Actes du pseudo Linus, au VIe siècle, dans la Naumachie. La biographie du pape Corneille, dans le Liber pontificalis, affirme que les corps des apôtres étaient dans les Catacombes mais qu'au IIIe siècle, une femme les a pris pour inhumer Pierre aù Vatican, Paul sur la route d'Ostie 1.

C'est pourtant le Vatican et sa basilique qui devaient l'emporter. C'est là que les pèlerins se rendent, persuadés qu'ils prient sur la tombe de Pierre. Grégoire de Tours en témoigne au VIe siècle de manière pittoresque:

«Saint Pierre est inhumé dans une église appelée depuis longtemps le Vatican. Son tombeau est placé sous l'autel et il est très rare qu'on y pénètre. Si quelqu'un désire y prier, on lui ouvre les portes qui défendent l'entrée, et il arrive au-dessus du tombeau. Là, il ouvré une petite fenêtre et peut accomplir ses dévotions et exposer sa requête. Si celle-ci est juste, le résultat ne se fait guère attendre. S'il désire remporter avec lui quelque souvenir bénit, il jette sur la tombe un petit mouchoir qui, auparavant, a été soigneusement pesé; et alors, priant et jeûnant, il demande à l'apôtre d'exaucer son voeu. Chose merveilleuse, si la foi du suppliant est ferme, le mouchoir enlevé de dessus la tombe est si bien rempli d'une vertu divine qu'il pèse plus qu'auparavant. Plusieurs pèlerins font aussi fabriquer des clefs d'argent ouvrant

les portes du tombeau et ils emportent les anciennes comme un précieux trésor.» 1

Ce qu'on peut glaner dans la tradition au sujet de la tombe de Pierre se réduit donc à peu de chose.

Jusqu'à la seconde moitié du IIIe siècle, aucune mention n'en est faite. Des graffiti de cette époque témoignent de l'existence d'une croyance populaire à la présence des corps des apôtres ad Catacumbas, où un culte leur est rendu. Ce culte n'est certainement pas antérieur au IIIe siècle, car il n'y a pas trace d'un culte des martyrs à Rome dans les deux siècles précédents. Le calendrier de Filocalus paraît faire remonter ce culte à l'année 258.

La présence des tombes ad Catacumbas est encore affirmée par le pape Damase, entre 366 et 384: Pierre et Paul ont habité ici jadis, dit-il.

La première mention d'une tombe de Pierre au Vatican est très tardive; elle est due à saint Jérôme en 392. Jusque là, on parlait de trophée, monument commémoratif du martyre qu'on situait dans les jardins de Néron au Vatican. C'est le lieu même qu'assigne Tacite au martyre d'un grand nombre de chrétiens lors de la persécution de 64; il est donc plausible.

Dans ces conditions, c'était une entreprise presque désespérée de partir à la recherche de la tombe de Pierre. S'il est à peu près certain que l'apôtre a fait à Rome un court séjour, terminé probablement par le martyre, il est clair que tout ce qui nous est rapporté au sujet de sa tombe porte les marques de l'inauthenticité: silence des textes anciens, naissance d'une tradition populaire cent cinquante ans après l'événement, indications contradictoires des auteurs tardifs, cultes rendus à divers endroits, on ne peut rien tirer de ces indications qui ait valeur d'histoire.

Ce qui est sûr, c'est qu'en 170, des cimetières romains portaient les noms de Pierre et de Paul, que des

trophées existaient vers 200, l'un au Vatican, l'autre sur la route d'Ostie. Que l'empereur Constantin, voulant bâtir une basilique en l'honneur de Pierre en 333, choisit l'emplacement du trophée, c'est-à-dire du lieu où Pierre passait pour avoir été exécuté.

Dix ans de fouilles par les archéologues pontificaux.

Tel était l'état de la question en 1939, au moment où le pape Pie XII entreprit des fouilles dans le sous-sol de l'église Saint-Pierre de Rome actuelle. Ces fouilles, tenues secrètes, devaient durer dix ans et aboutir, en 1950, à la déclaration pontificale que l'on connaît: la tombe de saint Pierre a été identifiée. II nous reste à examiner la consistance historique de cette affirmation retentissante. -

Les quatre archéologues pontificaux, descendus à 11m50 au-dessous du niveau actuel de l'église de Saint-Pierre, ont découvert les restes d'une voie romaine. Cette route longe la colline du Vatican à l'extérieur des murailles construites au IIIe siècle par l'empereur Aurélien. Nous sommes donc hors de la ville, sur la pente de la colline du Vatican, pente assez abrupte du nord au sud et plus douce de l'ouest à l'est.

Le long de cette route, des mausolées ont été construits. Ceux qui sont au sud le furent au IIe siècle, de 130 à 200; ceux du nord sont postérieurs. Cette nécropole est païenne à l'origine; ce n'est qu'à la fin du IIIe siècle que des tombes chrétiennes apparaissent et que les mausolées païens sont décorés de symboles chrétiens.

Avant l'érection -de ces riches mausolées, la pente du Vatican servait déjà dé cimetière, comme d'ailleurs tous les faubourgs de Rome, car le respect qu'on avait des tombes assurait leur longue conservation et les terrains libres étaient rares.

Au haut de la colline du Vatican, Néron avait construit son palais, entouré de jardins qui descendaient vers l'est jusqu'au cirque de Caligula et Néron dont il est difficile de déterminer l'emplacement exact. D'après Tacite 1, c'est dans ces jardins et dans le cirque impérial que les chrétiens furent suppliciés en 64. Si, comme le dit la tradition, Pierre fut crucifié au cours de cette persécution, il est possible que ses restes aient été inhumés dans ce cimetière tout proche, si l'on suppose que, dans ces jours de terreur, quelque chrétien ait eu le courage de les réclamer. Sinon, l'usage était de jeter les cadavres des suppliciés pêlemêle, dans un trou.

Les archéologues ont donc retrouvé les restes d'une nécropole païenne du IIe et IIIe siècles dont les constructions s'élevaient jadis à l'air libre sur les pentes du Vatican. Ce cimetière en pente a été entièrement bousculé et en partie détruit par les immenses travaux que l'empereur Constantin entreprit en 333 lorsqu'il voulut aplanir la pente pour y construire la magnifique basilique qu'il dédia à saint Pierre. Il excava la colline au nord pour combler la partie méridionale et, naturellement, la partie médiane qui est dans l'axe de la basilique fut la moins endommagée. On conserva les murs des mausolées pour retenir les déblais et affermir les fondations.

Si l'empereur avait eu connaissance d'une tombe de saint Pierre sise en cet endroit, il est évident qu'il l'aurait protégée. C'est ce que le Liber pontificalis (document du VIe siècle et malheureusement peu sûr) nous assure qu'il a fait: «L'auguste empereur Constantin a élevé une basilique à saint Pierre. Il a remis en place la sépulture et le corps de l'apôtre de la manière suivante: sur tous les côtés, il a enfermé la sépulture elle-même dans du bronze de Chypre qu'on ne saurait en détacher. Cette enveloppe d'airain

mesure, du côté de la tête, cinq pieds; du côté des pieds, cinq pieds; sur le flanc droit, cinq pieds; sur le flanc gauche, cinq pieds; au-dessous, cinq pieds; au-dessus, cinq pieds. C'est ainsi que Constantin a remis en place et enfermé le corps de saint Pierre apôtre.» 1

L'emplacement le plus probable de cette tombe aurait dû être sous l'autel de la basilique constantinienne. C'est bien là que les archéologues ont dirigé leurs investigations les plus minutieuses. Ils ont trouvé tout autre chose que ce qu'on pouvait attendre.

Aucune trace d'un sarcophage de bronze ni de la place qu'il aurait pu occuper. A cet endroit, la nécropole comprend un espace vide entre les mausolées, formant un quadrilatère de 4 m sur 7 m environ. Cet espace, jadis en pente et à ciel ouvert, était borné, dès la fin du IIe siècle par les murs des mausolées adjacents, à l'ouest, au sud et jusqu'à la moitié de sa limite orientale. Le sol a été aplani et couvert de mosaïques sous Constantin probablement 2.

Ce quadrilatère est un fragment de l'ancien cimetière antérieur à la construction des mausolées. On y a découvert un certain nombre de tombes dont deux pourraient dater du Ier siècle de notre ère. La plus ancienne, du moins la plus profonde, est païenne puisqu'elle comporte un tube à libations. La seconde, au milieu du quadrilatère, est couverte de briques qui portent le poinçon de Vespasien; elle est donc en tous cas postérieure à l'an 70.

Cinq autres tombes paraissent dater du IIe siècle. L'une est au-dessus de la tombe du centre, légèrement plus au sud, les quatre autres sont adossées aux murs des mausolées, leur sont donc postérieures. Enfin,

cinq tombes peu profondes sont postconstantiniennes. L'une d'elles est flanquée au sud d'une pierre sépulcrale empruntée à une tombe voisine et portant une inscription païenne. Aucune autre inscription, aucune décoration symbolique n'indique que l'une ou l'autre de ces tombes ait été chrétienne. Les seuls indices religieux qui aient été relevés: le tube à libations et l'inscription, sont païens 1. Il faut remarquer, cependant, que toutes ces tombes ont servi à l'inhumation des défunts, alors que l'usage de la crémation est courant à Rome, parmi les païens, jusqu'au début du IIe siècle. Dès. lors, au cours du. siècle, l'inhumation devient la règle. On ne saurait pourtant . conclure de ce fait que les tombes du quadrilatère soient chrétiennes car, dès le Ier siècle, on enterre à Rome des Juifs et d'autres orientaux sans les brûler. Rien ne permet donc d'identifier ces tombes ni d'attribuer l'une ou l'autre à l'apôtre.

Mais l'attention des archéologues allait être sollicitée à l'extrême par le mur qui borne à l'ouest le quadrilatère. Ce mur fait partie intégrante des mausolées occidentaux. Sur sa face ouest, il soutient un escalier sous lequel passe un canal' d'écoulement des eaux, et ce canal est couvert de briques qui portent le poinçon de Marc-Aurèle et de sa femme Faustine. Cette construction ne saurait donc être antérieure à 150, mais on peut admettre qu'elle date de la seconde moitié du IIe siècle, vers 175.

Or, sur sa face orientale, celle qui borne le quadrilatère, ce mur a été peint en rouge vif. Bien plus, en son milieu et dans toute sa hauteur, il a été entaillé au ciseau de manière à former trois niches superposées.

La niche inférieure est souterraine, taillée dans les fondations et les briques du mur rouge, de manière

à former un carré de 75 à 80 cm de côté. Elle est comblée de terre de report sur cinq mètres de profondeur; dans cette terre, on a trouvé des monnaies de tous les temps, d'Auguste au moyen âge, dont la plus grande partie sont postérieures à l'an 300, et aussi quelques fragments d'ossements humains, ce qui n'est pas surprenant dans un cimetière. La. niche est couverte de deux dalles de marbre laissant entre elles un espace carré, vide, dé 80 cm de côté et de 8 cm 5 de hauteur. La dalle inférieure porte une inscription funéraire païenne qui rappelle le souvenir d'un certain Isidore. Les deux dalles ont été percées d'un trou quadrangulaire fait assez grossièrement au ciseau.

La niche médiane, remplie aujourd'hui de maçonnerie, n'a pas pu être entièrement dégagée. Assez cependant pour constater qu'elle est de forme semicylindrique d'un diamètre de 72 cm. Elle s'élevait du niveau du sol à 1 m 34, terminée à cette hauteur par une dalle de travertin insérée dans le mur rouge et soutenue à l'est par deux colonnettes dont on a retrouvé des fragments..

Enfin, la niche supérieure,, également semi-cylindrique, est plus large: 1 m 12 de diamètre. Elle est percée en son fond d'une petite fenêtre, maintenant murée, et qui correspondait, à hauteur d'homme, à l'escalier qui descend à l'ouest du mur rouge.

Complétons cette description par la mention de deux murs, longs de 90 cm, qui enclosent au nord et au sud le monument. Le mur nord a été construit pour étayer le mur rouge qui présente une faille à cet endroit. Ce mur de soutien est disposé en oblique, de sorte qu'il empiète sur le monument qu'on a dû tailler pour lui faire place et qu'il en rompt la symétrie. Dans ce mur une petite niche a été aménagée, dont les parois sont revêtues de marbre; elle ne contient que de la terre et des débris indéfinissables. La paroi nord de ce mur est couverte de graffiti; le chrisme constantinien y est fréquent, les invocations pieuses: vivas

in Deo, vivas in Christo, ne s'adressent jamais à Pierre, alors qu'aux Catacombes, les graffiti invoquent le secours de l'apôtre, en grec assez souvent, tandis qu'au Vatican, toutes les inscriptions sont latines.

Voilà tout l'essentiel de ce qu'on a trouvé sous la Confession de saint Pierre, au cours de dix ans de fouilles. Peut-on en tirer quelque conclusion relative à la sépulture de l'apôtre?

Discussion des résultats.

Nous sommes dans un cimetière païen, qui fut à ciel ouvert jusqu'au temps où Constantin construisit la basilique de Saint-Pierre (333). Aucune des tombes anciennes du quadrilatère situé sur la Confession ne présente de signe qui la fasse reconnaître pour chrétienne. Les seules dates très approximatives sont fournies par le poinçon de Vespasien sur les briques de couverture d'une tombe et par le poinçon de Marc-Aurèle sur celles du canal d'écoulement qui fait corps avec le mur rouge. Elles permettent de dire que le cimetière existait dès la lin du premier siècle et que le mur rouge date de la fin du IIe siècle.

Les deux seules inscriptions antérieures à Constantin sont les dalles funéraires d'Isidore et d'Herma, qui sont païennes.

Le monument adossé au centre du mur rouge ne peut être antérieur à la fin du 11e siècle. Tel qu'on a pu le reconstituer, il a des analogues dans le cimetière païen de la voie d'Ostie. S'il n'y en avait là qu'un seul, on penserait immédiatement au trophée de saint Paul faisant à Ostie le pendant du trophée de saint Pierre au Vatican. Mais il s'en trouve plusieurs à Ostie, et ailleurs encore 1. Au Vatican même, les mausolées païens [T. et U.] ont des niches superposées dont le dessin général rappelle en quelque mesure celui de


Restauration hypothétique du monument adossé au mur rouge. Reproduction autorisée de la fig. 96 des «Esplorazioni sotto la Confessions di San Pietro in Vaticano».


Coupe verticale du monument et de ses alentours. Les lettres grecques désignent tombes; N', N2, N3, les trois niches superposées du monument. Reproduction autorisée de la tav. G. des «Esplorazioni sotto la Confessione di San Pietro in Vaticano».

notre monument 1. Ces niches étaient destinées à recevoir des urnes funéraires ou des cendres.

Bref, si le quadrilatère et le monument n'étaient pas situés sous la Confession de saint Pierre, à l'endroit même où, selon une tradition postérieure à Constantin, on pouvait s'attendre à trouver sa tombe, aucun indice n'aurait mis le monument et les tombes en rapport avec le souvenir de l'apôtre.

Cette carence de preuves matérielles n'a pas empêché les archéologues pontificaux d'affirmer avec intrépidité que le monument adossé au mur rouge est le trophée de saint Pierre dont parle Calus et que la niche inférieure est ce qui reste de sa tombe, le reste ayant été détruit lors de la construction du mur rouge 2.

Quels arguments font-ils valoir pour étayer une thèse aussi hardie?

Ces messieurs font état de ce que l'excavation carrée et souterraine qui forme la niche inférieure du monument aurait été toujours «le centre de la vénération et du culte de saint Pierre» 3.

A quoi s'oppose le fait relevé par Lietzmann 4 : «Le calendrier filocalien prouve que la communauté romaine ne célébrait aucune fête de martyrs avant 220 environ. Il ne connaît que les martyrs du IIIe siècle.»

Le premier auteur qui parle d'un culte rendu à saint Pierre, c'est saint Jérôme, en 392, c'est-à-dire un demi-siècle après l'érection de la basilique de Constantin: «Couronné par le martyre sur la croix, les pieds en l'air, le bienheureux Pierre a été inhumé au Vatican, à côté de la Voie triomphale, où sa fête est célébrée par la vénération du monde entier.» 5

Puis, nous l'avons dit, lorsque Caïus, vers 200, oppose aux tombeaux apostoliques (), que les églises d'Asie montrent pour preuve de leur apostolicité, le trophée () de saint Pierre au Vatican, il reconnaît que les Romains n'ont pas de tombeau apostolique à montrer.

Enfin, le premier emplacement du culte rendu à saint Pierre, ce n'est pas le Vatican mais ad Catacumbas. Ce culte est attesté par le calendrier de Filocalus avec la date de son institution: 258, indication confirmée par la découverte à la Via Appia d'un refrigerium et de graffiti du IIIe siècle invoquant Pierre et Paul.

Cette dernière objection n'arrête pas nos savants. Ils adoptent une hypothèse de Lietzmann selon laquelle les restes de l'apôtre auraient été transférés du Vatican ad Catacumbas au temps de la persécution de Valérien (258) et auraient fait retour au Vatican sous Constantin. Cette hypothèse ne repose sur aucun texte, elle est toute gratuite.

Leur second argument est tiré de la disposition semi-circulaire des tombes autour de ce centre qu'est le monument. Ce monument étant devenu l'axe autour duquel tout est organisé, «nous devons logiquement supposer la présence d'une tombe, cause initiale de tout le monument» 1.

A voir les choses de près, la preuve manque de force. Il y a peu de tombes préconstantiniennes dans le quadrilatère. M. A. Ferrua, un des archéologues, en compte six 2; M. Carcopino va jusqu'à neuf 3; le compte rendu officiel s'en tient à sept 4.

De ces sept tombes, celle qui ferme le demi-cercle au sud est païenne, elle n'a donc pas été placée là en raison de la proximité de celle de Pierre; une autre est creusée tout contre le mur est, aussi loin que possible du monument; les trois tombes superposées qui sont au nord, sont adossées au mur rouge et c'est cette protection qu'on paraît avoir souhaitée plutôt que le voisinage de Pierre. Une autre est orientée d'ouest en est au milieu du terrain; la dernière seule fait se rejoindre le groupe nord et la tombe païenne. Il est clair que, dans un terrain de 7 m sur 4 m, la présence de sept tombes occupe à peu près tout l'espace; et la disposition est telle que la suppression d'une seule de ces tombes, celle qui relie au sud le groupe du nord, suffirait à ôter au monument son caractère de centre. Au surplus, rien ne nous assure que ces tombes soient chrétiennes.

Mais, disent les archéologues, remarquez le soin qu'on a pris de cet emplacement sacré. On a construit des murs pour protéger la niche inférieure contre l'élévation du terrain, on a construit un monument qu'on a revêtu de marbre. Tout indique la vénération respectueuse dont on entourait la tombe de l'apôtre 1.

A quoi l'on peut répondre qu'il y a bien là un monument qu'on a voulu beau et riche, mais point de tombe. La niche inférieure n'est qu'une excavation carrée de 75 cm de côté qui ne pouvait être la tombe d'un crucifié. Il faut excéder dangereusement le domaine des faits pour voir dans cette niche pratiquée après 175 les restes d'une tombe du premier siècle. Puis, si l'àn voulait honorer la mémoire de Pierre, il semble qu'on aurait pu orner le monument d'une inscription ou d'une peinture représentant le pêcheur qu'il fut, ou les poissons qu'il prit, ces symboles si fréquents, dès le IIIe siècle, dans les nécropoles chrétiennes.

Le dernier argument des archéologues — c'est aussi, d'ailleurs, le premier et le principal — c'est le fait que Constantin a construit la basilique de Saint-Pierre sur la pente du Vatican de manière que le maître-autel fût placé immédiatement au-dessus du monument désormais souterrain. Le choix de cet emplacement est invraisemblable. Pour aplanir la colline, il fallut élever des murs de 9 à 11 m de hauteur, arraser le nord pour combler le sud, et ce faisant, bousculer des tombes nombreuses, ce à quoi répugnaient la loi et le sentiment des Romains. Ce ne peut être sans raisons que Constantin entreprit ces travaux: il savait que la tombe de l'apôtre était là 1.

Il est un peu hasardeux de décider au XXe siècle de ce que Constantin savait ou ne savait pas; mais il est évident qu'il a dû avoir des motifs sérieux de choisir un emplacement aussi mal adapté. Il est sûr aussi que, dès le début du IIIe siècle, le Vatican est un des lieux de Rome où l'on honore la mémoire de l'apôtre.

L'empereur avait à choisir entre le Vatican et les Catacombes. Avec Tacite, la tradition faisait du Vatican le lieu du martyre des persécutés de 64, donc. de la crucifixion de saint Pierre. Dès le début du IIIe siècle, un trophée y avait été élevé, mais aucune mention d'un culte au Vatican n'est faite avant l'érection de la basilique. Aux Catacombes, l'opinion générale situait la tombe de saint Pierre; «hic domus Petri», disent les graffiti. On ne l'identifiait pas, on n'aurait pu la montrer, mais elle était là, quelque part. Aussi avait-on édifié un refrigerium, une salle d'agapes où l'on célébrait deux fêtes mentionnées dans la Depositio martyrum du calendrier de Filocalus. Cette tradition, très vivante dans la seconde moitié du IIIe siècle, peut remonter jusqu'à Denys de Corinthe

en 170. Elle laissera des traces dans le Liber pontificalis et les sacramentaires du VIe siècle 1.

L'emplacement des catacombes était aussi impropre à la construction d'une basilique que celui du Vatican. De plus, les catacombes sont dans une gorge étroite qui débouche dans des bas-fonds. Constantin choisit le Vatican et ce choix paraît naturel. En l'absence d'une tombe identifiée et en présence de deux lieux consacrés, la colline l'emporte sur le marais.

Conclusion.

Nous ne voyons donc aucune raison valable d'affirmer que la tombe de saint Pierre a été découverte. Aucune des tombes du Vatican, ni des catacombes, ne peut être attribuée avec quelque vraisemblance à l'apôtre. L'excavation carrée du Vatican, de 75 cm de côté, n'est pas un tombeau et rien ne permet d'affirmer que ce soit là ce qui reste d'un ancien tombeau. Après les fouilles comme avant, personne au monde ne sait où saint Pierre fut enseveli, ni même s'il le fut.

Au reste, il est assez piquant de constater que l'un des archéologues pontificaux, M. Ferrua, de la Société de Jésus, après avoir remercié dévotement saint Pierre d'avoir permis à ses collègues et à lui de découvrir sa tombe 2, reconnaît, dans une étude qu'il est seul à signer, que cette tombe n'existe plus. Si cette tombe se trouvait au Vatican, dit-il, elle serait sous le monument,

mais au niveau des tombes les plus anciennes, c'est-à-dire à 1 m 40 sous la niche. Ce devait être le niveau du sol dans la seconde moitié du Ier siècle. Or, là précisément, il n'y a pas trace de tombe. Elle fut donc entièrement détruite 1.

Si le monument découvert n'est ni un sépulcre, ni même un cénotaphe, ne serait-il pas le trophée dont parle Caïus?

La plupart des savants qui ont étudié le compte rendu des fouilles accordent ce point aux explorateurs 2. La position du monument, au point d'intersection du transept et du choeur de la basilique, sous l'autel, indique la volonté de Constantin de bâtir en fonction de ce monument. La seule raison qu'il eût d'agir ainsi, c'est qu'il le tenait pour le trophée élevé à l'endroit même où Pierre subit le martyre.

Le raisonnement se tient, mais ce n'est qu'un raisonnement. La moindre inscription ferait mieux notre affaire.

Si le monument était le trophée de Pierre, il est surprenant que Constantin en ait fait recouvrir la niche inférieure avec une dalle portant une inscription païenne: Dis Manibus Sacrum; surprenant aussi qu'il en ait démoli le haut et qu'il ait fait murer la petite fenêtre. On est étonné que ce lieu saint, qui fut dès Constantin un lieu de pèlerinage, ce qu'attestent les monnaies recueillies et le témoignage de Grégoire. de Tours, ait perdu au cours du moyen âge toute notoriété, s'il était authentique. L'intérêt doctrinal qu'avait la Rome de Caïus à montrer le trophée de saint Pierre au Vatican demeure le même au travers des siècles.

Il serait étrange qu'on ait oublié ce monument, seule preuve matérielle de la venue de Pierre à Rome, jusqu'aujourd'hui.

Le trophée existait vers l'an 200. Dès lors, des persécutions atroces se sont abattues sur l'Eglise. Le trophée qui faisait l'orgueil des évêques de Rome a-t-il subsisté? On peut en douter. Mais quand Constantin établit les plans de sa basilique, le monument du mur rouge existait. Authentique ou non, il fut admis que c'était là le trophée de Pierre, ou du moins l'emplacement approximatif où il avait été élevé jadis.

Concluons:

La tombe de saint Pierre n'a pas été retrouvée. Bien plus, il apparaît qu'il est vain de la chercher. Les premières générations chrétiennes ont ignoré son emplacement, qui ne porte donc aucun signe distinctif qui puisse le faire reconnaître.

Le monument mis à jour sous l'autel de Saint-Pierre est-il le trophée qui existait au temps de Caïus? Sa place est très approximativement celle de l'exécution probable de l'apôtre, mais, en l'absence de toute inscription, on ne peut que rester dans le doute. Car, en histoire, affirmer plus qu'on ne sait n'est pas hardiesse mais témérité.