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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR EDOUARD MAURIS

EN QUALITÉ DE
RECTEUR
POUR LA PÉRIODE DE 1966 A 1968
LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1966

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR EDOUARD MAURIS
RECTEUR ENTRANT EN CHARGE

En une circonstance semblable à celle qui nous rassemble aujourd'hui, l'un de mes prédécesseurs s'est appliqué à définir le statut de l'intellectuel voué à l'enseignement; dans chaque professeur il discernait un homme de science qui n'est jamais satisfait intégralement et qui ne peut pas l'être en vertu du caractère spécifique de son activité, et il concluait en ces termes: «Si vous prenez le corps professoral dans son entier, le désir de développement collectif y tient de l'âpreté.»

Monsieur le Conseiller d'Etat,

Vous avez dirigé durant plusieurs années un important établissement scolaire de notre canton, etje pense ne point me tromper en supposant qu'une bonne partie de votre passé est liée à des projets, des requêtes, des insistances, des obstinations dont le dénominateur commun est précisément l'âpreté que je viens d'évoquer. A la longue elle vous est devenue familière, puisque vraisemblablement vous y aviez prêté la main comme professeur, et il ne vous sera pas difficile de comparer le style de l'école secondaire à celui qui est pratiqué à l'étage au-dessus.

Puis-je me permettre alors de recourir à une thèse capitale de la théologie biblique, et la contredire en me servant comme d'une image, pour souhaiter que dans votre personne, le vieil homme ne soit pas anéanti par l'homme nouveau, et que s'instaure entre l'ancien directeur et le magistrat, non la guerre cruelle qui arracha au poète déchiré de si pathétiques accents, mais un armistice, débouchant sur une co-existence pacifique dont nous serions les heureux bénéficiaires.

A vrai dire, ce voeu est partiellement réalisé déjà, car à peine entré en charge, vous avez arrêté des dispositions qui révèlent votre volonté de travailler efficacement à l'expansion de l'Université et à son transfert dans le site de Dorigny, et d'accorder aux problèmes majeurs qui la concernent une attention clairvoyante. En soulignant combien ces démarches initiales nous ont encouragés, nous attestons ici que la confiance et le respect de l'Université vous sont offerts, et que nous désirons voir se créer avec vous, et s'affermir, des relations aussi courtoises et constructives que celles qui ont été entretenues pendant dix-huit ans avec M. Pierre Oguey, auquel nous attache durablement un souvenir inspiré par la reconnaissance.

Monsieur le Prorecteur,

Les séances de la Commission universitaire m'ont conduit très rapidement à découvrir, et à admirer, l'aisance avec laquelle vous mîtes en oeuvre des qualités harmonieusement variées, qui vous ont permis de rester maître du jeu en évitant les sortilèges de la dispersion. Vous avez continué à assumer vos obligations professionnelles, poursuivi vos travaux de recherche, accompli votre mandat de recteur sans donner jamais l'impression de l'accablement. Grâce à votre perspicacité intuitive, à votre rapidité de jugement, à une enviable égalité d'humeur, vous avez agi avec discrétion, à la suite de décisions justement nuancées; vous vous êtes montré expéditif sans rien bâcler, distinguant avec à propos l'essentiel de l'accessoire. Vos rapports avec vos collègues ont été

inspirés par une disponibilité et une amabilité irréprochables. Je puis certifier que j'énonce sans effort une de mes rares idées non conventionnelles lorsque j'affirme que vous quittez le rectorat en conservant l'estime et la gratitude de l'Université unanime.

Et je voudrais, rendant hommage à ceux qui ont contribué à ma formation, rappeler le nom de deux d'entre eux; d'abord celui d'André Kohler, maître de classe au Collège du Valentin, dont l'autorité naturelle s'exerçait avec bienveillance et fermeté sur des discipuli entraînés à obéir et à prendre leur travail au sérieux; et celui d'Arnold Reymond, qui a vécu la philosophie comme une sagesse accueillante et généreuse, et assuré le rayonnement de son oeuvre en la fondant sur une synthèse lucide entre les exigences de la réflexion critique et les aspirations du spiritualisme chrétien.

Monsieur le Président de l'Union des étudiants lausannois,

En accédant à votre poste, vous avez défini avec bonheur la ligne de conduite que vous allez suivre: «Comment les autorités pourraient-elles considérer les représentants de l'AGE comme des interlocuteurs valables, alors que, l'année suivante, les représentants de cette même AGE développeront une position sinon diamétralement opposée, du moins fort différente? Si elle veut vivre — et non survivre —l'AGE doit éviter de modifier constamment ses options fondamentales...»

Vos intentions sont louables, et si vous les maintenez au cours des rencontres que nous aurons à intervalles réguliers, je puis vous assurer que je ne faillirai pas à l'esprit de collaboration. Je n'ai pas d'engagements à prendre en cet instant devant vous, mais je me réjouis à la perspective d'aborder avec vos camarades et vous-même l'examen des questions qui nous sont communes, espérant aboutir à des solutions pondérées, qui auront le défaut de ne point apaiser certaines exaltations de type lyrico-spéculatif, mais qui présenteront en revanche l'avantage d'être réalisables.

On entend dire que les étudiants sont des brasseurs d'idées qui perdent pied dès qu'il s'agit d'aborder concrètement les hommes et les choses. Une longue fréquentation de vos représentants à la Commission paritaire d'entraide et au Fonds cantonal des études supérieures, la succession des réussites de la Journée de l'entraide et du Bal de l'entraide, m'autorisent à relever que ce jugement est déplorablement superficiel. Combien nombreux, en effet, sont les étudiants dont le bon sens, la maturité intellectuelle, la finesse, la capacité de dévouement se combinent et s'épanouissent en une présence humaine ou leurs ainés puisent réconfort et enrichissement, et découvrent avec joie les promesses de la relève.

Mesdames, Messieurs,

«Il n'y a plus des problèmes résolus et d'autres qui ne le sont pas; il y a seulement des problèmes plus ou moins résolus.»

Cette parole d'Henri Poincaré, extraite d'un ouvrage consacré à la philosophie des sciences, s'applique sans retouche à la communauté dans laquelle nous vivons. A toute université digue de ce nom elle s'impose comme une évidence quotidienne, car le labeur qui s'y accomplit est le lieu d'un renouvellement continu, qui interdit d'envisager comme définitifs les conclusions les mieux étayées ou les ajustements les plus équilibrés.

La situation présente me paraît caractérisée par une incroyable prolifération de données objectives, qui doivent être traitées par l'esprit, soit pour entrer dans les systèmes de la description, au niveau du discours scientifique, soit pour passer dans le monde des valeurs, seul capable de leur conférer une signification par l'emploi d'une axiologie philosophique, esthétique, ou religieuse. Dans les deux domaines de la connaissance désintéressée et des applications pratiques, les découvertes et les mutations se succèdent précipitamment; elles constituent autant d'appels à des adaptations dont le bien-fondé, les limites et les conséquences sont extrêmement difficiles à déterminer, en raison même de l'accroissement des

informations que nous recevons d'antennes constamment perfectionnées. Au milieu de cette avalanche, l'Université doit tenir bon, sur les deux fronts simultanément; ce ne devrait pas être un paradoxe de souligner que plus les problèmes scientifiques l'accaparent, plus persistante doit être, corrélativement, sa préoccupation de garder le contact avec le monde d'alentour. On dira que c'est lui demander beaucoup, mais n'aurait-elle pas beaucoup à perdre aussi en s'enferrant dans une attitude confinée? S'il est incontestable qu'elle ne saurait, dans la quête sereine de la vérité, se laisser distraire par les phantasmes de l'éphémère, il est également certain qu'elle vilipende son crédit moral lorsqu'elle se tient à l'écart de la vie du pays, et que s'assoupit en elle la perception de la solidarité qui l'unit aux autres corps de la nation. Exposée aux faiblesses d'un institutionnalisme qu'on a tort d'identifier au respect de la tradition, elle doit lutter sans répit contre une pesanteur, une tendance à la passivité d'autant plus fâcheuses qu'elles sont empiriques et irréfléchies.

Il y a là un péril dont tous mes devanciers ont reconnu la permanence et la gravité. Plusieurs en ont parlé avec le surcroît de sagacité que donne l'expérience; c'est en me référant à la haute conscience avec laquelle il a exercé sa charge que je cite l'un d'entre eux, Roger Secrétan, recteur de 1942 à 1944:

«Mais s'il règne malheureusement bien des idées étranges sur le caractère, le but et les tendances des études supérieures, ne serait-ce pas que nous aurions vécu trop repliés sur nous-mêmes? Nous avons ainsi négligé d'entrer en contact avec des cercles étendus de personnes qui nous eussent — nous l'espérons, du moins — jugés autrement si elles nous avaient mieux connus.» Et aussi: «...On sera d'accord pour dire qu'actuellement plus que jamais l'Université doit éviter de se replier sur elle-même. Il faut saisir toutes les occasions d'intéresser le public à ce qui se passe ici... de montrer tout ce qu'on y pourrait entreprendre de beau et de grand si l'on était soutenu et stimulé. L'Université doit être présente, pour se faire connaître, et, par là, désarmer la méfiance.»

La création du Conseil académique, dont il vient d'être question, a prouvé que l'Université ne sous-estimait pas les inconvénients

d'une discrétion excessive, qu'elle était capable d'inventer de nouveaux cheminements pour aller à la rencontre de ceux qui ne demandent pas mieux que de lui témoigner leur intérêt, à charge pour elle de fournir les renseignements indispensables, et que les soutiens ne lui seront pas marchandés si elle prend les initiatives appropriées.

De ces problèmes plus ou moins résolus, l'un des plus délicats est celui qui se rapporte aux subventions fédérales. Il est si complexe que nous renonçons d'emblée à le traiter ici d'une manière approfondie, et que nous nous rabattons sur la présentation rapide d'un seul de ses aspects. -

Au printemps dernier, les Chambres ont mis sur pied un régime provisoire, valable pour les années 1966 à 1968, qui accorde aux cantons universitaires des subventions atteignant un total de 200 millions. Leur utilisation est laissée à la pleine liberté des autorités cantonales, sous réserve que les subventions servent exclusivement à compenser l'accroissement des dépenses de construction et d'exploitation relatives aux universités, par rapport à la moyenne des années 1962 à 1964.

Le principe est simple. Son application, en revanche, était accompagnée d'une grosse difficulté, relative au taux de répartition. Comment les cantons intéressés allaient-ils être traités dans ce partage? La Conférence des recteurs suisses a eu le mérite de mesurer très tôt la gravité de la question, et de créer en son sein un groupe de travail chargé d'établir une clef de répartition. Les critères et les chiffres proposés au début de 1965 par cette délégation ont été admis par la Conférence plénière, et transmis au chef du Département fédéral de l'intérieur, qui en a largement tenu compte dans la rédaction finale de l'arrêté. Bien entendu, les conclusions du groupe de travail ont donné lieu à des réserves, et même à des critiques assez vives venant d'une université qui s'estimait lésée, mais l'esprit de concorde l'a emporté. Les recteurs suisses ont donné là un exemple remarquable de fédéralisme efficace; ils n'ont pas attendu que le pouvoir central impose ses décisions, ils ont pris les devants pour formuler une solution concrète en faisant appel à la discipline volontairement consentie, ils ont obtenu des

parties prenantes qu'elles s'entendent entre elles, sachant que les rivalités cantonales tournent toujours à l'avantage des instances supérieures promues au rang d'arbitres.

Ce que sera le régime définitif des subventions, à partir de 1969, nous l'ignorons. Nous souhaitons que cet essai réussi de coopération intercantonale constitue le point de départ d'une action concertée, et que les universités demeurent vigilantes ; leur politique générale ne peut plus être une juxtaposition de calculs égoïstes, mais l'oeuvre commune de partenaires qui acceptent librement de s'ordonner à une même visée.

La présence en ce lieu de trois hôtes, les recteurs de Bâle, de Genève et de Saint-Gall, qui nous ont fait l'honneur d'accepter l'invitation que nous leur avions adressée, est le symbole d'une compréhension réciproque, d'une entente encore perfectible, auxquelles l'Université vaudoise entend travailler de toutes ses forces.

Mesdames, Messieurs,

En me proposant de soumettre à votre attention quelques remarques sur le libéralisme d'Alexandre Vinet, j'ai été affronté au problème que connaissent bien ceux qui étudient l'histoire des idées, et je me suis rendu compte que ma démarche passerait à côté de son objet si je n'avais préalablement écarté la solution de facilité, si tentante en ce domaine, qui consiste à faire rentrer un homme dans un système, pour l'y coincer.

Soutenue et modelée par l'élan du génie créateur, l'oeuvre de Vinet supporte mal l'emprise de la réduction linéaire, et on ne la respecte vraiment qu'en s'obligeant à une extrême prudence. Il faut d'emblée renoncer à croire qu'elle gagnerait à être convertie en un montage abstrait, fût-il de dimensions majestueuses; rien ne serait plus contraire à sa nature que de l'insérer dans un schéma catégorisant, de lui imposer une ordonnance préfabriquée en laquelle elle refuserait à juste titre de retrouver son vrai visage.

Elle recèle les composants fondamentaux d'une doctrine aux contours nettement découpés, nommée à bon droit libéralisme,

mise en lumière avec une sûreté et une vigueur admirables. Mais doctrine indemne de toute ambition doctrinaire, élaborée par un esprit dédaigneux des facilités intellectualistes, rebelle aux séductions de théories simplificatrices qui suggèrent de s'attacher davantage, à priori, aux réponses qu'aux questions. Doctrine parfaitement originale, également, qui repose d'aplomb sur ses ressources inventives, sans être tributaire d'emprunts déguisés à des courants antérieurs ou contemporains, ou d'influences insuffisamment filtrées.

Les principes du libéralisme se trouvent chez Vinet à l'état pur, sans constituer pour autant un bloc derrière lequel il se met à couvert, ou un magasin d'arguments qu'il garde commodément à portée de bras, car si quelqu'un est étranger à ce que de nos jours Gabriel Marcel a appelé une mentalité de dépositaire, c'est bien lui. Il s'interdit de disposer, de détenir: «La vérité, sans la recherche de la vérité, n'est que la moitié de la vérité. La recherche, en ce genre, est aussi essentielle que la possession. On ne sait bien que ce qu'on n'a pas su toujours, on ne croit bien qu'après avoir douté.»

Vinet libéral n'est pas le champion d'un libéralisme péremptoire et figé, pas plus qu'il ne consent à se plier à des consignes partisanes, ou à donner des ordres. Il redoute l'inconséquence qu'il y aurait à céder au mirage du dogmatisme, à s'installer en de confortables cristallisations, à se laisser encapsuler par des préoccupations tactiques. C'est pourquoi, il me semble préférable, plutôt que de parler du libéralisme de Vinet en général, de faire ressortir quelques traits de l'homme de foi et d'action, non théoricien, mais témoin du libéralisme.

A Bâle, où il avait été nommé en 1817 à l'âge de vingt ans, pour enseigner au Gymnase la langue et la littérature françaises, il est tenu au courant de la vie ecclésiastique vaudoise par les lettres de ses correspondants, du cher ami Leresche en particulier. Les nouvelles qu'il reçoit l'inquiètent. Elles lui apprennent que le gouvernement, qui se dit libéral, adopte à l'égard des dissidents ou méthodistes une ligne de conduite qui ne concorde pas avec l'idée qu'il se fait, lui, d'un régime libéral. Il ressentira une violente émotion lorsqu'est promulguée la fameuse loi du 20 mai 1824, la loi «scélérate», qui accorde au Conseil d'Etat des pouvoirs

exceptionnels destinés à empêcher, et à sanctionner de lourdes peines, les manifestations de la nouvelle secte religieuse, dont les réunions —les conventicules — et la propagande avaient provoqué des désordres.

Cette loi a certainement fourni à Vinet une partie des éléments de méditation qu'il utilisera pour rédiger le Mémoire en faveur de la liberté des cultes, mais n'allons pas imaginer qu'on lui doit exclusivement la vigilance qu'il porte aux affaires religieuses du canton. Elle a accéléré une évolution, accentué un état d'alerte déjà existant, auxquels des mesures restrictives prises en janvier déjà contre les dissidents avaient donné une première impulsion. Dans une lettre à Charles Monnard il écrit, le 1er mars 1824: «Et savez-vous ce que je rêve depuis quelque temps? Liberté de conscience. J'y avais peu pensé jusqu'à certains événements qui me semblaient la compromettre un peu; aujourd'hui, c'est mon idée fixe et favorite.»

Quand il publie le Mémoire, en 1826, plusieurs de ses lecteurs dissidents en viennent à supposer qu'il a basculé de leur côté et qu'il va leur accorder un soutien inconditionnel. Ils commettent une méprise éclatante qui nous révèle un des éléments fonciers du libéralisme de Vinet: si impérieuse est sa passion de rester une individualité qu'il a horreur d'être englobé, de se courber devant les décisions d'un groupe, de participer à des démonstrations en faveur de principes auxquels sa conscience n'aurait pas acquiescé. C'est parce qu'il obéit à sa conscience qu'il revendique en faveur des «mômiers» la liberté qu'on leur refuse; c'est au nom de sa conscience qu'il se tient à l'écart d'un mouvement où sont prônées des convictions qu'il ne partage pas.

Ces réserves expresses, Vinet les entretiendra jusqu'à la fin. Elles lui sont dictées par les excès d'un méthodisme qui s'ensable dans de rigides classifications de la vie intérieure et se rend coupable de mutiler la liberté de la grâce. En 1829, lors des remous provoqués par l'affaire Lenoir à Payerne, puis en 1831, à propos des travaux de la Constituante, sa position reste identique. La cause dont il se fait l'avocat doit être distinguée de celle des sectaires, à l'égard desquels il conserve une totale indépendance de jugement: «... Bien

que leur situation m'intéresse, écrit-il le 1er avril 1829, ce n'est pas pour eux, mais pour les principes que j'ai combattu.»

Une illustration particulièrement frappante du libéralisme conséquent de Vinet nous est fournie par le geste qu'il accomplit, à un instant crucial, lors des journées dramatiques de novembre 1845.

On sait que la révolution de février, dont l'appel des jésuites à Lucerne fut l'occasion plus que la cause, amena au pouvoir le parti radical, succédant aux libéraux de 1830 abandonnés par une partie croissante de l'opinion publique. Une nouvelle Constitution fut préparée, adoptée par le Grand Conseil le 19 juillet et soumise au vote des citoyens le 10 août. Le Conseil d'Etat, présidé par Henri Druey, invita les pasteurs à lire en chaire le dimanche 3 août une circulaire recommandant aux citoyens d'approuver le texte qui leur était proposé. Une quarantaine d'entre eux refusèrent et, après enquête, furent suspendus par un arrêté du 3 novembre. Ces sanctions, et surtout les considérants qui les accompagnaient, conduisirent les pasteurs à entrer en conflit ouvert avec le gouvernement. Réunis à Lausanne en assemblée générale, les 11 et 12 novembre, au nombre de deux cents environ, ils convinrent de faire pression sur le Conseil d'Etat, en déclarant qu'ils cesseraient leurs fonctions si des assurances ne leur étaient pas données relativement à la liberté du ministère. 145 pasteurs souscrivirent sur-le-champ à cette démission collective, 37 s'y ajoutèrent par la suite; Druey ne recula pas, engagea les démissionnaires à réviser leur décision en leur accordant un délai jusqu'au 4 décembre et s'employa sans tarder à réorganiser une Eglise dont le clergé venait de subir une terrible saignée; au bout du compte il resta 81 pasteurs pour desservir 144 paroisses.

La fondation de l'Eglise évangélique libre du canton de Vaud le 12 mars 1847, par les délégués de trente-trois églises locales, est la conséquence directe des événements de 1845. Mais l'autoritarisme du gouvernement présidé par Druey n'explique pas à lui seul la création de ces communautés indépendantes. Depuis bien des années les chrétiens sensibles à la prédication du Réveil n'étaient plus satisfaits du cours que prenait la vie ecclésiastique vaudoise.

Il y a lieu de souligner à ce propos que ceux qu'on appelle mômiers n'étaient pas tous des dissidents ou des sectaires; le méthodisme comptait dans l'Eglise nationale des adeptes, pasteurs et laïcs, qui restaient attachés au principe de l'union de l'Eglise et de l'Etat, tout en souffrant de voir les meilleures aspirations religieuses hypothéquées par la politique tracassière des pouvoirs publics. Les occasions manquées avaient provoqué chez eux une désillusion inquiète.

En 1831, le principe de la liberté des cultes n'avait pas été admis dans la Constitution. En 1834, le Grand Conseil décrète que la loi «scélérate» promulguée dix ans plus tôt est rapportée, parce que, dit le préambule, elle «n'est pas conforme aux principes de liberté qui régissent actuellement le canton de Vaud». Mais elle est remplacée par d'autres dispositions légales qui maintiennent l'amende ou la prison pour certains délits car, affirme encore le préambule, «il est convenable de réprimer les actes de prosélytisme attentatoires aux droits des citoyens» (loi du 22 janvier sur la liberté religieuse). Le 14 décembre 1839, le pouvoir législatif adopte une loi ecclésiastique, la première que le canton se soit donnée, qui ne tient aucun compte des voeux de Vinet et de ses amis; elle est muette sur la liberté des cultes, elle laisse tomber la confession de foi, elle exclut toute participation des laïcs à l'administration de l'Eglise; elle est combinée de a jusqu'à z pour assurer la mainmise de l'Etat sur une Eglise domestiquée. Et la Constitution de 1845, on n'a pas de peine à l'imaginer, maintiendra le statu quo.

Ces dates sont pour Vinet autant d'étapes dans l'escalade des déceptions. Rentré à Lausanne en 1837, pour occuper à l'Académie la chaire de théologie pratique, il continue sur place une lutte directe qui prend un tout de plus en plus vif. Lors de la crise de 1845, il est en plein dans la mêlée, agissant par des lettres, des articles, des brochures qui sortent d'une plume infatigable. Ce combat pour la liberté, c'est le sien; il se tient aux côtés de ceux qui sont résolus à n'exercer le ministère que dans une Eglise libérée de la tutelle de l'Etat, il leur confirme son accord et les assiste de toutes ses forces. Il voit se réaliser un de ses désirs les plus chers; l'échéance qu'il avait prévue lointaine est atteinte plus tôt

qu'il ne l'a supposé: «Le fait, écrit-il le 3 décembre, a devancé le principe.» Il devrait donc, semble-t-il, approuver sans réserves les pasteurs qui ont démissionné massivement le 12 novembre. Or, ce n'est pas le cas. Il avait écrit: «Le vrai chrétien est éminemment individuel», et à l'annonce de la grande réunion des pasteurs à Lausanne, les 11 et 12 novembre, il exprime sa perplexité et ses craintes: «On parle d'une assemblée où les pasteurs délibéreront des mesures à prendre en commun. En pareille question, nous espérons peu d'une assemblée... Nos pasteurs valent beaucoup mieux tête à tête avec leur conscience qu'en compagnie avec celle des autres... J'aime mieux vingt démissions que deux cents.» Quelques jours plus tard, renseigné par ses amis, il modifiera son jugement et rendra justice aux démissionnaires, reconnaissant que dans l'ensemble ils n'ont pas cédé au vertige collectif. Mais dans le même moment, il démontre d'une manière éclatante sa fidélité au libéralisme le plus rigoureux. Des pasteurs qui avaient démissionné, trente-trois acceptèrent l'invitation du Conseil d'Etat et rentrèrent dans les rangs du clergé national, exposés au jugement sans indulgence des intransigeants qui avaient quitté l'établissement officiel. Vinet se dresse pour que l'autonomie de la conscience soit reconnue et que tout fanatisme soit exclu. Il dira à propos des trente-trois: «Plusieurs ont sans doute fait un plus grand sacrifice en rentrant que s'ils étaient restés dehors. Ils avaient cédé à l'entraînement, et c'est maintenant qu'ils cèdent à une véritable conviction, juste ou erronée... L'essentiel n'est pas, à nos yeux, que l'on se sépare en masse, ni même en grand nombre, mais que toutes les positions se prennent dans une entière liberté.»

Les revendications de Vinet en faveur de la liberté ont été trop souvent interprétées dans un sens outrancier qui les fausse complètement. On en a fait la charte d'un particularisme de braconnier, d'un trotskysme spirituel, en surévaluant le concept d'individu au point de l'ériger en absolu. Or, chez Vinet, ce qui est absolu, ce n'est point l'individu, mais la conscience. La conscience, il est vrai, comporte un élément primordial qui est de nature individuelle: «... Cette conscience (son nom même l'indique) est au-dedans de

chacun de nous, et elle y est tout entière. De sorte qu'en lui obéissant nous obéissons en quelque sorte à nous-mêmes, chacun de nous à soi-même. Il n'y a pas de conscience collective, nationale, officielle; la conscience est toujours individuelle; chacun agit selon sa conviction et à sa manière.»

La conscience est constitutive de l'homme responsable et aucune pression ne peut l'obliger à céder devant une instance extérieure. La société ne fournit pas de convictions, et elle doit respecter chaque être comme un foyer de décisions qui tirent leur authenticité de leur autonomie. Quand il agit par conscience, un homme a le droit d'avoir tort. C'est pourquoi il faut approuver simultanément les dissidents sincères, et ceux qui ont démissionné par conviction intime, et les trente-trois pasteurs rentrant dans l'Eglise nationale.

Cela dit, il est bon de garder présente à l'esprit une distinction que Vinet rappelle deux ans avant sa mort, dans la préface à la traduction allemande de l'Essai sur la manifestation des convictions religieuses: «Parce que j'ai relevé l'individualité, on a crié à l'individualisme. Etait-ce juste? N'était-il pas facile de voir que nulle part l'individualisme ne fait mieux ses affaires que là où l'individualité fait défaut?»

La conscience crée donc en nous, non l'individu, mais l'individualité, et la différence est capitale, car c'est l'individualité qui forge l'homme sociable; elle le rend capable de comprendre ses devoirs vis-à-vis de ses semblables, elle l'incite à se soumettre à l'intérêt général. Sans doute, la société n'est qu'un fait, elle ne produit aucune valeur; mais elle est un fait nécessaire engendrant des obligations, puisque notre conscience nous conduit à vivre non seulement avec les autres, mais pour les autres, dans une relation personnelle d'où l'individualisme est banni.

Distinct des réalisations historiques qui, ayant le même nom, ont pris les formes variées d'un système économique, d'une doctrine politique, d'une école théologique, le libéralisme de Vinet est globalement un appel à bien comprendre le rôle et la nature de notre conscience, qui est soumission à la volonté de Dieu: «Rien n'est

moins libre que l'homme en présence de sa conscience: il ne choisit pas, il accepte; il ne commande pas, il sert.»

Ainsi, le témoignage laissé par un libéral exemplaire repose sur l'évidence implicite que la liberté n'est pas sa propre fin. Elle est guide et moyen pour nous amener au point suprême d'une obéissance; elle conditionne la pratique de la vertu où se parachève le sens le plus profond de notre destinée: «Il faut cesser de regarder la liberté comme l'unique besoin de l'espèce humaine... De quelle liberté sommes-nous libres, quand nous ne savons pas être justes?»