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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR EDOUARD MAURIS

EN QUALITÉ DE
RECTEUR
POUR LA PÉRIODE DE 1966 A 1968
LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1966

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR JEAN DELACRÉTAZ
RECTEUR SORTANT DE CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat, Monsieur le Recteur, Mesdames et Messieurs,

L'usage veut que le recteur sortant de charge présente, au cours de la cérémonie d'installation de son successeur, un bref rapport sur la vie de l'Université pendant les deux années de son rectorat et sur la situation universitaire au moment où il dépose sa charge.

Rappelons tout d'abord nos deuils; nous avons eu le profond regret de perdre plusieurs membres du corps enseignant et plusieurs étudiants: neuf professeurs honoraires: MM. Auguste Deluz, Auguste Urech, Jacob Strebel, Georges Sauser-Hall, Roger Secrétan, ancien recteur, Henri Borle, Maurice Jaccottet, Daniel Gaden et Charles Colombi; un professeur ordinaire, M. Maurice Bourquin; un professeur associé, le Dr Yvan Mahaim; un privat-docent, M. Louis Bendel; un ancien privat-docent, le Dr Feissly; un lecteur, M. André Golay, et cinq étudiants: MM. Jacques-Albert Bachmann, Ahmad Farouk El Smadi, Jean-Marc Spiro, Bernard Conti, Suyin Suryong. L'Université leur adresse aujourd'hui un dernier hommage et réitère à leur famille l'expression de ses sentiments de très sincère sympathie.

Plusieurs de nos collègues ont pris leur retraite: les professeurs Henri Germond, Edmond Grin, Jean-Louis Nicod, Edouard Poldini, Otto Riese, Maurice Vulliet; nous avons en outre enregistré la démission de M. Jean Meynaud, qui poursuit sa carrière

sur un autre continent. Nous sommes heureux de pouvoir rendre publiquement hommage à tous ces anciens collaborateurs et les assurons que l'Université leur garde une vive reconnaissance.

Vingt-quatre nouveaux professeurs extraordinaires ont été nommés, pour repourvoir des chaires devenues vacantes, pour permettre le dédoublement de certains cours et pour assurer de nouveaux enseignements. La Faculté de théologie, grâce à la fusion des Eglises vaudoises, a vu s'agréger à son corps enseignant MM. Samuel Amsler, Pierre Bonnard, Claude Bridel, Eric Peter, Louis Rumpf et Gabriel Widmer, qui enseignaient jusqu'ici à la Faculté de l'Eglise libre. La Faculté de droit et les Ecoles qui en dépendent se sont assuré le concours de MM. Jean-Pierre Aguet, Edwin Borschberg, Claude Reymond, Samuel Roller et Roland Ruffieux; la Faculté de médecine celui de MM. Armand Delachaux, Christian Hedinger, Charles Lichtenthäler et Claude Verdan; la Faculté des lettres celui de M. Christophe Hauri; la Faculté des sciences celui de MM. Pierre Lerch et Horst Prinzbach; l'EPUL, celui de MM. François Baatard, Conrad Beerli et Tino Gaümann. A tous ces nouveaux collègues, comme aux seize nouveaux chargés de cours nommés au cours de ces deux dernières années, nous souhaitons la plus cordiale bienvenue.

Rappelons encore que quinze professeurs extraordinaires ont été promus ordinaires et installés comme tels au cours de deux séances solennelles.

Si le nombre des membres du corps enseignant augmente, celui des étudiants en fait autant; ceux-ci étaient 3289 au semestre d'hiver 1963/1964; ils étaient 3737 au semestre d'hiver 1965/1966, ce qui représente, pour cette période de deux ans, une augmentation de près de 12 %. La proportion des étudiants étrangers, qui, rappelons-le, était de 20 % en 1946 au lendemain de la guerre, atteignait 47 % en 1963, pour redescendre à 42 % en 1965. Cette proportion est toutefois encore trop élevée: il est en effet indispensable à la qualité de l'enseignement supérieur que la grande majorité des étudiants ait une formation secondaire de même qualité; il faut reconnaître que, si les études secondaires sont de valeur comparable dans la plupart des pays développés, ce n'est pas

encore le cas dans les pays en voie de développement; or ce sont surtout des ressortissants de ces pays-là qui désirent s'immatriculer dans nos universités; à les admettre en grand nombre, sans contrôle préalable de leurs connaissances, on compromet le niveau de l'enseignement supérieur. Ce problème a préoccupé la conférence des recteurs des universités suisses, qui a cherché un moyen de limiter l'admission des candidats insuffisamment formés et de maintenir ainsi la qualité de l'enseignement universitaire, sans que les mesures prises puissent apparaître comme une manifestation de xénophobie; c'est ainsi qu'elle a décidé l'institution d'un examen, auquel sont soumis tous les candidats à l'immatriculation dont le diplôme de fin d'études secondaires n'est pas jugé équivalent à nos baccalauréats et maturités. Une première session d'examens a eu lieu cet automne, à Fribourg; plus de 200 candidats éventuels ont adressé une demande de renseignements; 95 se sont inscrits; 46 se sont présentés; 36 ont été admis, 10 ont échoué. Seize des candidats inscrits avaient demandé à s'immatriculer à Lausanne, 8 d'entre eux se sont présentés, 5 ont été admis, alors que l'on enregistrait 3 échecs.

L'expérience sera poursuivie ces prochaines années; nous souhaitons vivement qu'elle se révèle utile et que cet examen permette une amélioration appréciable de la qualité de nos étudiants étrangers.

Le Conseil académique, institué par décret du Conseil d'Etat au printemps 1964, a commencé ses travaux en automne de la même année; formé de personnalités choisies en dehors de l'Université et de professeurs, chargé d'étudier les problèmes généraux de l'Université et d'établir entre celle-ci et le pays des relations qui se révèlent toujours plus indispensables, il s'est occupé déjà de nombreuses questions; ses deux premières années d'activité laissent bien augurer des services éminents que cette institution est appelée à rendre à notre haute école.

La période rectorale écoulée a vu également la mise en oeuvre de la communauté de travail pour la construction d'une nouvelle université à Dorigny. Présidée, comme le Conseil académique, par M. Emmanuel Faillettaz, cette communauté dynamique porte

les espoirs d'une université étouffant dans ses murs et qui, confiante dans la volonté des autorités et le soutien du pays, attend avec impatience les premières réalisations. De son côté, la Faculté de médecine compte bien voir sortir de terre, dans un délai très rapproché, les premières tours du nouveau centre hospitalier universitaire vaudois.

Nous ne saurions passer sous silence un événement qui, s'il déborde le cadre de l'Université, n'en est pas moins d'une grande importance pour elle: je veux parler du changement survenu à la tête du Département de l'instruction publique et des cultes. Nous sommes heureux de pouvoir dire à M. Pierre Oguey la gratitude de l'Université pour tout ce qu'il a entrepris pour elle; M. Oguey reste d'ailleurs attaché à notre maison, puisqu'il en est professeur honoraire. A son successeur, M. le conseiller d'Etat Jean-Pierre Pradervand, nous disons notre confiance: nous comptons sur lui pour réaliser Dorigny.

Dans une lettre adressée en 1765 à son ami Haller, de Berne, le Dr Tissot, parlant de l'Académie, écrivait: «Ce qui me paraîtrait surtout essentiel serait de lui donner une tête fixe, par un recteur ou un chancelier à vie, et que ce fût un homme qui eût du zèle et qui jouit d'une juste considération à Berne. Ces alternatives de rectorat gâteront toujours tout, parce que le recteur influe sur tout, et que de neuf ou dix têtes prises assez au hasard, il est vraisemblable que huit ou neuf influeront mal.»

Ce n'est donc pas d'aujourd'hui que datent les critiques que l'on adresse à l'organisation traditionnelle de l'Université. Dans son discours d'installation en qualité de recteur, en 1958, le professeur Robert Matthey disait fort justement: «L'organisation interne de notre Université, calquée sur celle des petites universités allemandes du XIXe siècle, répond mal aux exigences actuelles. Le recteur de jadis, berger d'un troupeau de quelques centaines d'étudiants, exerçait paternellement des fonctions qui n'outrepassaient guère ses compétences professorales: il parlait, il représentait, parfois il réprimandait. Aujourd'hui l'effectif des étudiants a doublé, le recteur doit ajuster de nombreuses branches à l'éventail de ses activités; sous la pression montante du social et de

l'économique, l'Université ne se borne plus à instruire, elle se charge du bien-être de ses étudiants, elle les nourrit, elle les assure, elle les radiographie, elle les vaccine; sans doute un jour les payera-t-elle; le réseau des organisations nationales et internationales tisse une toile d'araignée où s'englue le recteur, ballotté de ville en ville, de pays en pays; le prodigieux développement de la recherche scientifique fait fatalement de lui une sorte de frère mendiant, importun aux autorités dont il dépend, redouté de ceux en qui il verrait d'éventuels mécènes. Ce recteur sait son mandat éphémère; dès qu'il aura acquis, au prix le plus élevé qui soit, celui de son temps de chercheur, quelque expérience, il basculera de l'autre côté de la rampe universitaire, tel un pantin escamoté.»

Le système actuel présente, en effet, un triple désavantage: la durée des fonctions de recteur et de doyen est trop courte pour qu'une certaine continuité de politique puisse être assurée; malgré la brièveté de la durée des fonctions, celles-ci représentent une charge toujours plus lourde, bientôt intolérable, pour ceux à qui elles sont confiées; il est enfin souvent difficile, pour les doyens et directeurs, de sortir de l'optique particulière de leur faculté pour aborder les problèmes généraux de l'Université.

Dans le cadre des études nécessitées par la refonte prévue de la loi sur l'enseignement supérieur, la Commission universitaire a longuement étudié les solutions possibles. Elle en est arrivée à proposer que le pouvoir exécutif de l'Université soit exercé par un collège formé d'un recteur et de deux ou quatre prorecteurs, élus par le Sénat pour une durée de quatre ans et rééligibles une fois, exceptionnellement deux fois. Chargé d'élaborer puis d'appliquer la politique générale de l'Université, le rectorat, qui pourrait répartir les tâches entre ses membres, disposerait d'une autorité accrue tant à l'intérieur de l'Université que vis-à-vis de l'Etat ou des autres hautes écoles suisses. Ce système permettrait, nous semble-t-il, de remédier aux trois défauts majeurs du système actuel tels que nous les avons décrits tout à l'heure, pour autant que les membres du collège rectoral, soient déchargés d'une partie au moins de leurs obligations statutaires. L'expérience dira, pour autant que cette proposition soit retenue par le législateur, si nos espoirs sont fondés.

Il est cependant capital que, de toute manière, nous réalisions bien que de tels aménagements dans l'organisation interne de l'Université ne touchent pas au fond des choses; traditionnellement l'université représente, selon une formule de notre excellent collègue et ami, le R. P. Bochenski, la science institutionnalisée, la théorie institutionnalisée; elle s'est progressivement transformée en un ensemble, souvent peu cohérent, d'écoles professionnelles; on lui demandait des savants et des chercheurs; on lui demande aujourd'hui des cadres pour l'économie nationale; on la considérait comme réservée à une élite intellectuelle; on voudrait aujourd'hui y faire entrer tout ceux qui ne relèvent pas de la débilité mentale. Il faudra bien qu'avant longtemps nous prenions conscience de ces modifications fondamentales et que nous précisions comment nous entendons, sans négliger les besoins immédiats et pratiques de la société contemporaine, sauver l'esprit universitaire, qui est celui de la culture, de l'érudition et de la recherche désintéressée.

Mesdames et Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants,

Les relations que nous avons entretenues tout au long de mon rectorat ont été très convenables, même si elles n'ont pas été très étroites, et même si j'ai dû faire proposer par le Sénat des mesures disciplinaires à l'égard de quelques-uns de vos camarades, qui avaient très évidemment dépassé la limite des fantaisies admissibles. La place des associations estudiantines dans le cadre de cette corporation de professeurs et d'étudiants qu'est l'université peut être envisagée de multiples façons. Il est intéressant de rappeler à ce sujet que si l'Université de Paris s'est constituée d'abord comme corporation de maîtres, celle de Bologne est issue d'une association d'étudiants. Dès le XIIe siècle, les étudiants non italiens de Bologne se groupent de façon analogue aux marchands allemands, qui se constituaient en corporation dans les villes et les pays étrangers. Les motifs étaient semblables: la camaraderie, l'aide mutuelle, la

protection des droits. A l'aube du XIIIe siècle, nous trouvons des corporations groupant les étudiants des différentes régions d'Italie, et ce n'est que plus tard que les étudiants de Bologne même se joignirent à ces communautés. A cette époque les professeurs relevaient de la juridiction d'un recteur élu par les étudiants et, en règle générale, choisi parmi eux. Ce n'est que dans la deuxième moitié du XIIIe siècle que les professeurs se constituèrent en collège de docteurs et qu'ils purent, grâce à une organisation plus efficace, s'assurer une indépendance plus grande envers les étudiants et leur recteur. Je livre ce point d'histoire à vos méditations, sans vous engager pour autant à y trouver un programme.

Monsieur le Recteur, mon cher Collègue,

Dans un livre remarquable intitulé The Affluent Society et traduit en français sous le titre de L'ère de l'opulence, l'économiste américain Galbraith, écrit les phrases suivantes: «En général, l'énonciation des idées conventionnelles est une prérogative des fonctions académiques, publiques ou économiques. Ainsi, tout individu qui a été élu recteur d'une université a automatiquement le droit de se faire le porte-parole des idées conventionnelles pour peu que l'envie lui en prenne. C'est l'une des récompenses auxquelles vous donne droit l'accession à un haut rang académique, bien que cette accession elle-même soit déjà la récompense accordée à ceux qui ont su exposer les idées conventionnelles à un niveau vraiment élevé.»

Je sais, Monsieur le Recteur, que vous n'userez pas ce matin de ce droit que vous reconnaît l'ancien collaborateur du président Kennedy. Toutefois, au cours des deux années qui viennent, vous serez l'un des hommes les plus invités du canton et peut-être ressentirez-vous parfois l'impression de faire partie d'une figuration, presque toujours la même, même si le décor change; vous rencontrerez, en effet, toujours les mêmes personnes, au reste fort sympathiques, avec toujours le même verre à la main. Vous serez heureux

alors de pouvoir énoncer sans effort des idées conventionnelles et vous constaterez d'ailleurs bien vite que vous n'en avez pas le monopole.

Par la connaissance approfondie que vous avez des affaires universitaires, par l'intérêt que vous avez toujours porté aux problèmes des étudiants (j'en vois la preuve dans la manière dont vous vous êtes acquitté de votre tâche de président du Comité social), vous étiez tout désigné pour assumer les fonctions que vous inaugurez aujourd'hui. Votre fermeté, jointe à votre courtoisie, vous permettront de présider aux destinées de l'Université de manière efficace et harmonieuse. Les tâches qui vous attendent sont lourdes, et difficiles les problèmes que vous aborderez; sachez que l'appui de tous vos collègues vous est d'ores et déjà acquis.