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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE MONSIEUR LE RECTEUR DOMINIQUE RIVIER ET DE MESSIEURS LES VICE-RECTEURS M.-H. AMSLER ET J.-C. BIAUDET

LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1969

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR EDOUARD MAURIS
RECTEUR SORTANT DE CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat, Messieurs les Membres du Rectorat, Mesdames, Messieurs,

S'il n'est pas demandé au recteur sortant de charge de fournir le compte rendu minutieux de son activité, l'usage l'invite à signaler brièvement les faits et les problèmes qui, dans l'amas de préoccupations souvent niveleuses, ont émergé.

Nous nous arrêterons d'abord aux circonstances qui nous ont placés devant l'appauvrissement de la séparation. L'Université a été endeuillée à maintes reprises, par le décès de cinq professeurs honoraires: Charles Masson, Jules Chuard, Pierre Decker, Georges Bonnard, ancien chancelier, et Arthur Fath; de trois professeurs ordinaires: Paul Hauduroy, Edouard Poldini et Maurice Vulliet, qui venait de prendre sa retraite; de dix étudiants: Vu Do Vien, Jean-Edouard Ernst, Ariane Vaucher, Jean-Claude Grisoni, László Radvánsky, Mansour Ghaedipour, Elie Ireissati, Patrick Soviche, Ahmad Moaddel et Sarhad Zahedi. L'Université leur adresse un dernier adieu et renouvelle à l'intention de leurs familles l'expression de sa profonde sympathie.

Plusieurs de nos collègues ont atteint la limite d'âge: MM. Paul Aebischer, Jacques de Beaumont et Florian Cosandey; MM. Christophe Hauri, Pierre Jeanquartier et Fritz Sturm ont donné leur démission. Nous n'oublions pas les services qu'ils ont rendus à notre Maison et nous leur apportons publiquement le témoignage de notre gratitude.

Pour assurer la relève, vingt-huit nouveaux professeurs ont été nommés. La Faculté de droit s'est assuré le concours de MM. Bernard Dutoit, Joseph Hofstetter, Hans Mertens; l'Ecole des sciences sociales et politiques celui de MM. André Lasserre, Jacques Bergier, Giovanni Busino, Jean-Blaise Dupont et François Masnata; la Faculté de médecine celui de MM. Valentin Bonifas et Pierre Magnenat; la Faculté des lettres celui de MM. Jacques May, Charles Roth et Jean-Luc Seylaz; la Faculté des sciences celui de MM. Marcel Burri, Heinz Clémençon, Maurice Gailloud, Robert Huguenin, Camille Meyer de Stadelhofen et Samuel Steinemann; 1'EPUL celui de MM. Jean-Claude Badoux, Philippe Choquard, Piet Cornaz, Sami Gouda, Marcel Jufer, Henri Matzinger, Jean Petignat, Pierre Regamey et Jean-Pierre Vouga, tous ces nouveaux venus faisant désormais partie du Sénat en qualité de professeurs extraordinaires. Avec d'autres professeurs associés, chargés de cours, lecteurs et privat-docents, qui m'excuseront de ne point les citer individuellement, ils ont comblé les vides et renforcé nos rangs; nous leur souhaitons la bienvenue.

Au cours de deux séances tenues le 25 janvier et le 6 juin 1968, treize professeurs promus à l'ordinariat ont été installés solennellement.

L'augmentation du nombre des enseignants, avec les dépenses qu'elle suppose, ne répond pas à quelque ténébreuse volonté de puissance. Elle est commandée par l'éclatement du savoir, qui constamment se ramifie, entraînant toute haute école à insérer des disciplines nouvelles dans les plans d'études et à accroître les effectifs du corps professoral; elle est également tributaire du nombre des étudiants, facteur qui évolue à une cadence de plus en plus rapide. Au semestre d'hiver 1966-67, le total des immatriculations se montait à 3903 et il a dépassé pour la première fois le seuil des 4000 au semestre d'hiver 1967-68 (4023). Si l'on reprend les données du semestre d'hiver 1947-48, on constate qu'en vingt ans l'augmentation a été de 130 %, alors que la moyenne suisse pour la même période est la même, à 1 %près.

Les prévisions consignées dans le rapport de la Commission Labhardt en 1964 admettaient un maximum de 26500 étudiants

suisses pour l'année 1967; l'expérience a confirmé la valeur des méthodes d'estimation utilisées, puisque le nombre effectif a été de 27086. Aussi, lorsque nous lisons dans le même rapport qu'en 1975 nos hautes écoles seront fréquentées par 36000 étudiants suisses, auxquels il y aura lieu d'ajouter un tiers d'étrangers, nous pouvons être assurés que c'est bien l'université de demain qui est exactement dessinée, au point de vue quantitatif s'entend.

A Lausanne, la constatation est déjà ancienne que les locaux dont nous disposons à la Cité et dans ses environs deviennent de plus en plus insuffisants; les agrandissements et les transformations opérés sur les lieux mêmes se réduisent à des mesures précaires, morcelées et inutilement onéreuses. L'entreprise qui porte le nom de Dorigny est née d'une intuition — voir grand et loin, déplacer l'Université hors de la ville — et d'une suite de gestes accomplis opportunément par les pouvoirs publics.

Nous ne décrirons pas le cheminement qui conduit à la première étape, celle du Collège propédeutique, mais nous nous arrêterons sur un point: le canton de Vaud est le seul en Suisse à prévoir l'édification d'une université complète, en partant à zéro; à lui seul est offerte la possibilité d'employer les techniques nouvelles avec une entière liberté pour construire un ensemble architectural qui soit à la mesure de ses responsabilités futures. C'est pour notre pays une chance; le Comité directeur a vu d'emblée le profit que l'on pouvait en tirer. Il s'est mis à la tâche avec un entrain opiniâtre, faisant preuve d'une efficacité qui s'avère le gage le plus sûr de la réussite et qui justifie l'hommage reconnaissant que nous rendons à MM. Faillettaz, Givel et Dubochet.

Il y a quarante ans, Maurice Paschoud, recteur entrant en charge, cherchait à situer par rapport à l'Université l'Ecole d'ingénieurs, qu'il connaissait bien puisqu'il y enseignait la statique graphique et la résistance des matériaux. Recourant aux ressources du symbole, il voyait les deux institutions unies comme on l'est par le mariage, avec les avantages qu'en retirent les deux conjoints, moyennant les inévitables «concessions réciproques». Cette image avait des aspects engageants elle aussi, mais elle laissait sans réponse la question relative au chef de l'union conjugale. Spontanément

l'Université devait affirmer que ce rôle lui était dévolu, ce qui signifiait, pour rester dans l'allégorie nuptiale, que l'Ecole d'ingénieurs changeait de mari tous les deux ans! En fait, le statut permanent du directeur de l'Ecole lui accorde un tel surcroît d'autorité que la poésie du mariage devient falote et que le recteur prend figure d'un beau-frère de passage ou d'un oncle épisodique. A l'appui de cette remarque, l'histoire de l'Ecole démontre que le régime matrimonial a passé par quelques avatars significatifs. Fondée en 1853 comme institution privée, l'Ecole spéciale fut agrégée en 1869 à l'Académie pour en former la Faculté technique. Devenue Ecole d'ingénieurs en 1890, lors de la transformation de l'Académie en Université, elle a subsisté comme telle jusqu'à aujourd'hui, complétée en 1942 par une Ecole d'architecture et d'urbanisme; en 1946, elle a pris le titre d'Ecole polytechnique, dotée d'une large autonomie dans le cadre de l'Université.

Parvenue à une certaine limite, cette autonomie devait obliger à un choix. Seul de Suisse à entretenir deux hautes écoles, le canton de Vaud pouvait-il continuer à assumer les frais considérables entraînés par le maintien et le développement d'une Ecole polytechnique en pleine expansion, à lui fournir les moyens de s'adapter à des exigences coûteuses et pourtant normales, pour qu'elle soutienne la comparaison avec l'établissement fédéral installé à Zurich? Issus de ces préoccupations, des pourparlers commencèrent en 1965 entre le Conseil d'Etat et la Confédération. Ils ont eu leur couronnement dans l'adoption d'une loi fédérale sur les Ecoles polytechniques, qui doit entrer en vigueur le 1er janvier 1969 et fera de 1'Ecole de Lausanne une seconde Ecole polytechnique fédérale.

La séance publique du Sénat tenue aujourd'hui est la dernière de ce genre à laquelle participent les professeurs de l'Ecole encore vaudoise. En raison même des liens entretenus depuis si longtemps, nous mesurons l'importance du geste qui va s'accomplir, même si nous ne pouvons en discerner toutes les implications, et nous exprimons des regrets et des voeux: regrets de voir s'interrompre officiellement des contacts qui ont été, tant sur le plan scientifique que sur le plan humain, des sources d'enrichissement mutuel;

voeux pour que le pactole fédéral soit générateur d'un sillon plutôt que d'un fossé et que subsistent les valeurs qui donnent son prix au passé commun.

Certes, le renoncement à une haute école représente un sacrifice pour notre canton, mais ce n'est ni une défaite ni une mutilation. Dotée des équipements appropriés, l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne sera un centre de formation et de recherche appelé à jouer un rôle capital dans l'essor économique et industriel de la Suisse romande et fera bénéficier le pays vaudois en premier lieu de son rayonnement accru. En restant cantonale, l'Ecole, aux propres dires de son directeur, aurait dû fermer ses portes à brève échéance. La fédéralisation est son second souffle. Ce n'est sans doute pas une panacée, mais l'opération, fort délicate, a été menée à bien sans fracas, et rapidement. Ceux qui l'ont voulue et achevée ont droit à nos louanges.

Nous souvenant que c'est de l'Ecole spéciale, et non de l'Académie, que Gabriel de Rumine reçut son diplôme d'ingénieur en 1864, est-ce folie d'imaginer que de la prochaine génération lausannoise des diplômés fédéraux surgisse quelque mécène dont les largesses s'étendraient à l'Université? Nous confions ce rêve à nos collègues et, s'il venait à se réaliser, particulièrement aux professeurs de 1'Ecole d'architecture, afin qu'il n'y ait aucun malentendu: les beautés du style florentin nous sont archifamilières, et nous éprouvons même à cet égard quelque saturation.

En adoptant, le 21 mars 1968, une série de dispositions provisoires sur l'organisation de l'Université, le Sénat reconnaissait la valeur du travail de révision commencé sous l'impulsion du recteur Delacrétaz. Ce dernier a défini avec pertinence l'ankylose d'un système défectueux sur trois points majeurs:

— un recteur et des doyens élus pour deux ans sont mal placés pour garantir à la politique universitaire un minimum de continuité;

— ces fonctions, trop courtes, sont en même temps trop pesantes pour ceux qui les acceptent;

— la Commission universitaire, composée de doyens et directeurs qui doivent défendre les intérêts de leurs Facultés, n'est pas le lieu où les problèmes généraux de l'Université sont abordés dans les meilleures conditions.

Fondées sur ces évidences, les études amorcées par la Commission de prospective ont abouti à un projet de réforme partielle, l'Université n'ayant nullement l'intention de se substituer à la commission chargée par le Conseil d'Etat de procéder à une refonte complète de la loi sur l'enseignement supérieur.

La plus urgente de ces réformes concerne le rectorat; approuvée par décret du Conseil d'Etat le 4 juin, elle a pu être appliquée à la période universitaire qui s'est ouverte le 15 octobre. Son originalité est de constituer le rectorat en un organe exécutif, responsable devant le Sénat, la Commission universitaire devenant une instance de coordination. Elus pour quatre ans par le Sénat, le recteur et les deux vice-recteurs sont rééligibles deux fois.

L'attribution de pouvoirs de décision étendus aux organes directeurs d'une haute école n'est pas un phénomène propre à Lausanne; d'autres universités, celle de Genève par exemple, ont procédé dans ce sens à des aménagements qui se sont révélés positifs. Le bilan de cette mutation ne saurait être apprécié valablement avant quelques années; jusqu'à ce moment il est souhaitable que le rectorat jouisse d'une liberté suffisante pour que l'expérience en reçoive sa dimension authentique.

Avec les représentants de l'AGECITE, j'ai entretenu des relations inspirées d'un esprit de collaboration dont je crois pouvoir dire qu'il n'a, de part et d'autre, faibli à aucun moment. Je garde le meilleur souvenir de ces entretiens où les discussions n'ont jamais dégénéré en marchandages, où les positions contraires se sont exprimées sans détour, et où, dans les semaines épineuses du semestre d'été, les responsables ont gardé leur sang-froid. Mais, au-delà de ces impressions personnelles, je voudrais m'arrêter à un fait qui illustre les difficultés du dialogue: en deux ans, par le jeu régulier des institutions existantes, j'ai eu affaire à trois présidents successifs. Cette absence de continuité, fâcheuse dans la direction de

l'Université, ne l'est pas moins à propos des organismes étudiants, qui ont de la peine à trouver un statut équilibré, tiraillés qu'ils sont entre deux positions extrêmes. Ou l'on met en place pour plusieurs années un état-major qui deviendra l'ossature, probablement efficace, de ce que les partis politiques appellent un appareil, mais qui sera coupé de la base, ou l'on reste tout proche de la masse, sans lui imposer un comité élu pour une durée fixe, et l'on débouche sur un régime d'assemblée, non moins efficace aux mains des groupes qui en connaissent le mode d'emploi. Dans les deux cas, le problème de la représentativité est posé avec une égale acuité, et la perplexité diminue à peine si l'on s'arrête aux systèmes intermédiaires du pluralisme syndical ou de la délégation des pouvoirs calquée sur la démocratie parlementaire.

Dorigny, fédéralisation de l'EPUL, réorganisation du cadre administratif, trois domaines dans lesquels des résultats concrets sont acquis, engageant l'Université sur la voie d'autres réformes et de nouveaux progrès.

Si le recteur sortant se permet d'en parler sur le ton du satisfecit, c'est parce que ces réalisations sont le prix d'un effort porté par d'autres que lui, et que son recours continu à la collaboration a reçu l'accueil le plus encourageant. Le moment est donc venu d'exprimer ma reconnaissance à ceux qui m'ont facilité la tâche:

— à vous, Monsieur le Conseiller d'Etat, auprès de qui j'ai rencontré, à un degré élevé, compréhension et bienveillance, qui avez témoigné d'un intérêt actif et clairvoyant pour l'Université, abordant avec une perspicacité vigilante les problèmes complexes qui vous étaient soumis;

— à Monsieur Robert Anken, chef de service, fortement sollicité et d'une obligeance inépuisable;

— à mes collègues de la Commission universitaire, qui ont participé à cinquante-quatre séances, parfois fort longues, et qui m'ont apporté une aide appréciable par leur sûreté de jugement et leur constante disponibilité;

— à Monsieur Jacques Beglinger, secrétaire général expéditif et précis, dont le dynamisme et la compétence m'ont rendu des

services inestimables. Secrétaire de la Communauté de travail de Dorigny, puis du Comité directeur, vous avez joué un rôle des plus utiles en facilitant leur liaison avec l'Université et dominé ce surplus de responsabilités avec une aisance qui renforce l'estime que nous vous gardons;

— à tout le personnel du Secrétariat, enfin, qui a fait preuve d'un dévouement exemplaire et n'a pas plié sous des contraintes alourdies de semestre en semestre.

Monsieur le Recteur, Messieurs les Vice-recteurs,

Si la vie universitaire vous était mal connue, je pourrais abuser de votre ignorance et vous engager sur le chemin des illusions. Mais vous êtes réalistes et vous avez supputé le poids des problèmes qui vous attendent; ils sont multiples et enchevêtrés, au point que leur énumération et leur définition ne sont ici pas de mise.

Vous les abordez en disposant d'un avantage tout neuf: les charges sont désormais partagées, et le pouvoir qui vous est confié est enfin un pouvoir réel de direction, que vous serez habiles à exercer dans la stabilité. Les vertus qui vous ont désignés au choix du Sénat —lucidité, rapidité de conception et de décision, fermeté morale, puissance de travail — seront mises à l'épreuve, presque sans répit. Mais aux forces qui sont en vous naturellement viendra s'ajouter celle que représente l'amitié de vos collègues; ils vous saluent avec confiance, vous qui avez accepté de partir pour une longue croisière, et ils s'engagent non seulement à vous accompagner, mais aussi à vous soutenir, solidaires dans l'esprit de service.