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INAUGURATION DU COLLÈGE PROPÉDEUTIQUE DE LA FACULTÉ DES SCIENCES DE L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE-DORIGNY

J.-P. PRADERVAND, E. FAILLETTAZ, D. RIVIER, H. P. TSCHUDI

LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1971

DISCOURS

DE M. LE PROFESSEUR

DOMINIQUE RIVIER

RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE

Monsieur le Président du Conseil d'Etat,

Vous avez bien voulu accéder aux voeux du rectorat et permettre que ce Dies academicus coïncidât avec le jour de l'inauguration du premier bâtiment de l'Université construit en Dorigny, le Collège propédeutique de la Faculté des sciences. Ainsi, grâce à vous, les deux fêtes n'en feront qu'une, qui sera celle du peuple vaudois, de ses autorités et de son Université reconnaissante. Le rectorat est heureux de pouvoir dès ce matin, publiquement et devant le Sénat, vous exprimer à vous comme au gouvernement que vous présidez, la très vive gratitude de l'Université.

Monsieur le Président et Messieurs les membres du Sénat, Mesdames, Messieurs,

Il y a deux ans que, par décision du Conseil d'Etat, l'Université se voyait à titre provisoire dotée d'une nouvelle organisation, celle-là même qu'avait proposée son Sénat quelques mois avant les événements de mai 1968. Dans l'intention de ses promoteurs, cette organisation provisoire devait permettre à l'Université d'atteindre deux objectifs: d'abord une autonomie accrue, notamment par la gestion matérielle de ses propres affaires, puis l'octroi d'une relative liberté vis-à-vis de la loi bien vieillie de 1916, liberté nécessaire pour procéder à certains essais. Même si la formule adoptée peut être sujette à critique, on ne saurait trop souligner l'heureuse prémonition dont firent preuve les autorités politiques et universitaires vaudoises du moment. En fait elles proposaient l'idée alors nouvelle d'une réforme expérimentale de l'Université, formule

à laquelle se sont depuis ralliés la plupart des responsables de l'enseignement supérieur en Suisse.

Au surplus, nos autorités ne se contentaient pas de lancer une idée-force de première importance pour le renouveau à l'Université, elles posaient d'emblée l'une des conditions favorables à son avènement. Il s'agit de la présence à la tête de l'Université, préalablement à toute tentative de réforme, d'un exécutif digne de ce nom, assez solide pour affronter l'impopularité consécutive à la promulgation de dispositions novatrices, et suffisamment durable pour en suivre les effets de façon utile.

Si le moment n'est pas encore venu de tirer la conclusion des expériences faites dans le cadre de l'organisation provisoire, il est déjà possible de mettre à profit le recul de deux ans afin de faire le point, ne serait-ce que dans le but de procéder aux ajustements qui s'avéreraient nécessaires.

C'est précisément cet examen que le rectorat se propose de vous présenter maintenant. Ce sera aussi pour lui l'occasion d'évoquer les plus importants parmi les problèmes qui ont constamment retenu l'attention de l'Université en cette période de profonds changements, et qui la retiendront encore longtemps, à considérer leur complexité et leur difficulté.

Quant à ces problèmes eux-mêmes, ils s'ordonnent de façon naturelle suivant trois thèmes principaux: la mise en place de l'organisation provisoire, l'association du corps intermédiaire et des étudiants à la vie de l'Université et enfin le développement de l'Université.

La mise en place de l'organisation provisoire

Le premier objectif visé par les auteurs de l'organisation provisoire était, on vient de le rappeler, de créer à l'Université les conditions de son accession à une plus grande autonomie.

Il est symptomatique que l'une des préoccupations les plus constantes du rectorat fut, tout au long de ces deux années, d'atteindre à l'observation rigoureuse de la voie du service dans toute l'Université. Clairement instaurée par l'organisation provisoire,

cette voie en constituait sans aucun doute l'un des traits principaux et, aux yeux de beaucoup il faut en convenir, l'un des plus gênants. Pour le rectorat, cette préoccupation traduisait le souci de connaître —à temps et complètement —le jeu combien complexe et combien subtil des rouages de l'énorme machine qu'est devenue l'Université. Bien qu'encore peu éloignés, les temps sont révolus où tel recteur pouvait être heureux d'apprendre l'existence d'un réacteur nucléaire à son université, par le seul petit carton qui le conviait à la cérémonie d'inauguration du bâtiment!

Comment, sans le respect scrupuleux de cette discipline, l'Université offrirait-elle à ses interlocuteurs du dehors —qu'il s'agisse de l'Etat ou d'un quelconque tiers — autre chose que l'image d'un partenaire multiple et insaisissable, sur lequel il n'est pas possible de compter? De ce point de vue, l'observation de la voie du service apparaît tout simplement comme une condition nécessaire à l'autonomie de l'Université.

Une seconde disposition caractéristique de l'organisation provisoire concerne la préparation du budget de l'Université. Jusqu'à ces toutes dernières années, cette préparation incombait au Département de l'instruction publique et des cultes, dont les services veillaient à satisfaire le mieux possible les demandes des divers professeurs, instituts ou facultés. Conséquence inévitable de l'absence alors admise d'une voie du service, ces demandes parvenaient à l'Etat en ordre dispersé, avec toutes les suites que l'on peut imaginer.

Selon les nouvelles dispositions en vigueur, c'est l'Université qui doit maintenant préparer elle-même son budget en vue de le proposer aux autorités politiques. Tâche ardue, s'il en est, qui ces deux dernières années mit à rude épreuve une bonne partie du corps enseignant et de ses auxiliaires. Pour la première fois en effet, il s'agissait de regarder plus d'une année en avant, et de savoir ce qu'on allait décider aussi bien dans le domaine de l'enseignement que dans celui de la recherche. Si l'Université paya quelque peu cher cet effort —devant prélever pour l'accomplir sur le capital déjà restreint des forces consacrées à la recherche et même à l'enseignement —du moins y retrouva-t-elle largement son compte: l'obligation d'élaborer le budget à partir des demandes venues de

cette base que constitue le corps enseignant lui-même, puis la nécessité de construire une synthèse acceptable de ces demandes parfois très disparates, cette obligation a donné à chacun la possibilité de se mieux connaître et de mieux se situer dans l'Université.

N'est-il pas souhaitable en fin de compte que tel professeur sache que la communauté dépense annuellement pour l'institut qu'il dirige plus d'un million de francs, et d'autre part n'est-il pas aussi nécessaire que nos étudiants apprennent que dans telle faculté, chacun d'entre eux coûte à cette même communauté pas loin de Fr. 100000.-par an? Voilà d'ailleurs, soit dit en passant, une des raisons pour lesquelles le rectorat a tenté et tentera encore d'associer les étudiants et les membres du corps intermédiaire à la préparation du budget de l'Université.

Si cette prise de conscience de soi est déjà une heureuse conséquence de la décision de confier à l'Université la préparation de son budget, il en est une autre plus importante encore, et qui lui est liée: c'est l'affirmation, face au dehors, de l'existence d'une université qui se connaît et qui, parce qu'elle se connaît, est en mesure de réfléchir à son développement pour le projeter elle-même. N'est-ce pas là un pas capital dans l'accession à une véritable autonomie?

Centrée sur la réforme du rectorat, l'organisation provisoire de 1968 avait délibérément laissé de côté la réforme de l'appareil administratif de l'Université, s'en tenant à proposer la création du seul poste de directeur de cet appareil. Dans ces circonstances il appartenait évidemment au rectorat, et cela dès son entrée en fonction, de préparer puis de faire des propositions à l'Etat. Présentées au début de cette année, ces propositions ont, pour l'essentiel, rencontré l'approbation du gouvernement, que l'Université est heureuse de remercier ici.

Quant à ces propositions, elles consistent surtout à remplacer l'ancien système —secrétariat général entouré d'une équipe à tout faire —par deux éléments distincts: d'une part la chancellerie du rectorat et d'autre part un complexe de huit services séparés, subordonnés au directeur administratif.

Parmi ces huit services quatre concernent tout ce qu'on peut grouper sous les noms d'accueil et de bien-être des étudiants: ce

sont le service des immatriculations, le service de conseiller aux études, le service social et le service des sports; trois fournissent les auxiliaires indispensables à la gestion administrative de l'Université: il s'agit du service du personnel, du service des bâtiments et du service de comptabilité et statistiques; quant au dernier service, il comblera enfin, et de façon bienvenue, une lacune chaque jour plus sensible à l'Université : il s'agit du service de l'information, rattaché à la chancellerie du rectorat.

Il est à souhaiter que cette nouvelle structure donne plus d'efficacité et plus de souplesse à une administration qui, au fil des années, se voit chargée de tâches sans cesse plus lourdes et plus nombreuses. Que l'on songe seulement à l'exploitation de nouveaux bâtiments comme le Collège propédeutique de Dorigny, dont la responsabilité est entièrement remise à l'Université, ou encore que l'on se représente le travail de répondre aux innombrables questionnaires dont nous assaillent les multiples instances qui, en Suisse, s'occupent — ou croient devoir s'occuper —des affaires universitaires!

Le rectorat ne voudrait pas manquer de mentionner ici que, parmi les nouveaux services il y en a deux, le service social et celui des sports, qui sont communs à l'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne et à l'Université. Il faut se réjouir de ce signe visible d'une collaboration que le rectorat désire toujours meilleure entre les deux hautes écoles lausannoises.

L'association des étudiants et des membres du corps intermédiaire à la vie de l'Université

Elaborée déjà bien avant les événements de mai 1968, mais entrée en vigueur quelques mois seulement après ces événements, l'organisation provisoire de l'Université présentait aux yeux de beaucoup le grand défaut de ne pratiquement rien prévoir pour associer les étudiants et les membres du corps intermédiaire à la formation d'une volonté d'ensemble de l'Université. Conscient de la nécessité qu'il y avait à combler sans tarder une lacune dont l'existence ne pouvait être reprochée à personne, le rectorat porta

d'emblée la plus grande attention à ce problème. Cela d'autant plus que l'Université allait de toute façon devoir s'en occuper, le jour où elle aurait à se prononcer sur l'avant-projet de loi sur l'Université que venait de déposer le groupe de travail mis en place à cet effet par le Conseil d'Etat.

C'est ainsi que, jouant d'une pierre deux coups, le rectorat proposa —c'était il y a deux ans exactement —de faire «participer pleinement et sans attendre» les étudiants et le corps intermédiaire aux travaux préparatoires pour l'élaboration de la nouvelle loi. Ayant obtenu l'autorisation de Monsieur le chef du Département de l'instruction publique et des cultes, il organisa durant la première moitié de l'année 1969 une vaste consultation de tous les corps de l'Université. Après avoir fait distribuer l'avant-projet de loi, le rectorat s'efforça, par le moyen d'un questionnaire, de stimuler la réflexion de tous et de chacun. Soucieux de favoriser les contacts et les discussions, il décida même de mettre dans l'horaire deux heures hebdomadaires à part, pour les consacrer dans toute l'Université à cet important travail de réflexion. Les divers conseils, associations ou groupes, existant déjà ou encore à créer, furent invités à remettre leur avis dans les six mois, soit sous la forme d'amendements à l'avant-projet, soit sous le couvert de nouveaux avant-projets. Fort heureusement, cette consultation se déroula dans un climat favorable, ce qui explique son indéniable succès: le rectorat reçut 22 réponses, dont 18 émanaient de groupes de travail spécialement constitués au moment de la consultation. Parmi ces groupes, trois avaient été formés de professeurs seulement, six ne comptaient que des membres du corps intermédiaire et six étaient faits d'étudiants. Quant aux trois derniers groupes, ils avaient — fait remarquable — réuni des représentants des trois corps.

L'ensemble du dossier de cette consultation fut transmis in extenso à la commission extraparlementaire chargée de préparer la nouvelle loi. Le rectorat y joignit une analyse succincte des réponses, ainsi que des thèses proposées par ses membres «pour une nouvelle loi vaudoise sur l'Université», le tout ayant été publié depuis dans une brochure accessible au public.

Le rectorat ne pense pas trahir un secret d'Etat en ajoutant que les résultats de cette consultation de l'Université ont joué et vont encore jouer un rôle déterminant dans les travaux de la commission extraparlementaire. Au surplus, c'est pour le moment par ce seul truchement de la consultation que l'avis des étudiants parvient encore devant cette commission, puisque aucun d'eux n'est plus venu y siéger depuis le 27 janvier 1969.

Il était évident que, cette consultation achevée, l'Université ne pouvait simplement attendre l'entrée en vigueur de la nouvelle loi. Il paraissait au contraire nécessaire de procéder à de nouvelles expériences encore avant la mise au point des textes légaux, particulièrement dans le domaine de la participation des membres du corps intermédiaire et des étudiants. Cela d'autant plus que dès le mois de septembre 1969 la Conférence des recteurs des hautes écoles de Suisse d'une part, 1' Union nationale des étudiants suisses et la Conférence Universitaire Suisse d'autre part, recommandaient vivement aux universités d'organiser une «participation expérimentale» durant l'année académique 1969-1970.

C'est pour répondre à ces divers voeux et besoins que, déjà au mois d'octobre 1969, le rectorat se préoccupa de mettre en place des «commissions tripartites». S'étant premièrement astreint à tirer de la consultation qui venait d'avoir lieu l'essentiel de ce qui concernait la participation, il entendit longuement les doyens, présidents et directeurs rapporter sur les diverses expériences déjà tentées dans les facultés et écoles, notamment par des commissions mixtes. Des directives furent ensuite émises à l'intention de l'Université, qui fixaient le rôle des futures commissions tripartites: organes d'information, de consultation et de réflexion, ces commissions devaient être mises en place à tous les niveaux de l'Université: instituts, sections, facultés ou écoles, Université enfin. Composées d'un nombre égal de professeurs, de membres du corps intermédiaire et d'étudiants, ces commissions devaient pouvoir être consultées par les organes de décision; elles devaient aussi être en mesure de faire des propositions à ces organes, lesquels étaient tenus de répondre dans des délais raisonnables. Dans l'idée du rectorat, ces commissions tripartites auraient dû jouer le rôle

de véritables «instruments de participation», où la collaboration puisse s'instaurer de façon libre et complète entre les divers corps de l'Université.

La mise en train de ces commissions s'avéra en général laborieuse. Il semble toutefois qu'aux niveaux des instituts et des facultés l'expérience ait partiellement réussi. C'est ainsi que sur les sept facultés et écoles de l'Université, six instituèrent des commissions tripartites qui, après s'être régulièrement constituées, se mirent effectivement au travail. De ces six commissions, une seule reconnaît avoir échoué; deux autres sont partagées en ce qui concerne l'appréciation des résultats de leurs délibérations. Quant aux trois dernières, elles considèrent que leur activité a été un plein succès, notamment parce qu'elles ont permis à chacun de mieux faire connaître le fond de ses revendications.

C'est au niveau de l'Université que la mise en place de la commission tripartite posa le plus de problèmes, en raison notamment de l'effacement de l'AGE, moribonde depuis le mois de novembre 1968. En dépit des efforts de l'administrateur que lui avait donné l'Etat dès le mois de décembre 1969, et malgré les appels réitérés du rectorat, les étudiants se refusèrent à venir siéger à la commission tripartite de l'Université. Cette abstention fut d'autant plus regrettable que, pour la première fois, des étudiants étaient invités à participer — au niveau de l'Université — aux travaux d'élaboration du plan de développement et du budget.

Toutefois, suite à l'heureuse initiative prise par le groupe d'étudiants «Uniréforme» de consulter au mois de juin dernier l'ensemble des étudiants sur l'avenir de leur participation, la situation s'est bien améliorée. A ce jour, la commission tripartite de l'Université siège au complet et prépare à l'intention du rectorat ses propositions pour une deuxième année expérimentale.

Somme toute, en dépit des difficultés rencontrées, l'expérience des commissions tripartites a réussi: elle a permis de faire quelques pas sur le chemin difficile de la participation. C'est ainsi que les représentants du corps intermédiaire ont généralement fait preuve d'une attitude ouverte et confiante, apportant des contributions utiles à la solution de bien des problèmes délicats. Quant aux

étudiants, ils sont apparus divisés. Mise à part la grande majorité silencieuse de ceux qui désirent en premier lieu faire leurs études et réussir leurs examens — et qui donc pourrait leur en faire grief — deux tendances minoritaires s'affrontent. D'un côté des réformistes qui admettent de discuter avec leurs interlocuteurs des autres corps, même si le dialogue ne s'engage pas d'emblée dans les conditions jugées par eux les meilleures. D'un autre côté des extrémistes qui refusent leur collaboration, trouvant à chaque occasion un fallacieux prétexte à cette dérobade délibérée: scrupules de représentativité, documentation incomplète, manque de liberté. L'action de ces doctrinaires est pernicieuse dans la mesure où elle sème la méfiance et sabote le travail constructif de leurs camarades réformistes.

Mais les autorités universitaires vont de l'avant. A la demande du rectorat, le Sénat vient d'adopter dans le cadre de l'organisation provisoire une importante réforme concernant le statut des commissions permanentes de l'Université. Désormais, la plupart de ces commissions comprendront des représentants du corps intermédiaire et des étudiants, au même titre que des professeurs; ce sera notamment le cas du Conseil académique et de la Commission du plan et du budget, appelés à conseiller le rectorat dans les problèmes de politique générale de l'Université. Les autorités universitaires souhaitent que cette nouvelle ouverture soit par tous utilisée dans l'intérêt de l'Université.

Le développement de l'Université

A bien des égards, la mise en place de l'organisation provisoire, comme l'association du corps intermédiaire et des étudiants à la vie de l'Université, constituent déjà des aspects significatifs du développement de l'Université. Il en est toutefois d'autres, plus importants encore, qu'il convient d'aborder maintenant: la modification du cadre de l'enseignement, le transfert de l'Université à Dorigny et enfin le plan de développement même de l'Université.

Le cadre traditionnel de l'enseignement universitaire a, depuis longtemps déjà, fait l'objet de critiques plus ou moins justifiées.

La faculté, notamment, apparaît à certains comme une structure dépassée. II en est de même de la notion de chaire, par quoi il faut entendre ce domaine d'influence qui était naguère strictement réservé à la discrétion d'un seul professeur, qu'il s'agisse d'enseignement ou de recherche.

C'est aux rédacteurs de la nouvelle loi sur l'Université qu'il appartiendra, le moment venu, de prendre la responsabilité de maintenir ou d'abandonner l'un ou l'autre de ces deux piliers de l'Université de type humboldtien. Mais le poids de la décision à prendre constitue déjà une raison suffisante pour que l'Université tire parti du temps encore disponible, jusqu'au jour où le Grand Conseil sera appelé à voter la nouvelle loi, sinon pour se livrer à des expériences cruciales —toujours délicates lorsqu'il s'agit de toucher, de façon peut-être irréversible, à la qualité de l'enseignement ou au climat de la recherche —mais du moins pour observer attentivement les effets des réformes actuellement en cours sur les structures traditionnelles du cadre de l'enseignement.

La spécialisation et la multiplication des disciplines enseignées d'une part, l'augmentation du nombre des étudiants et la nécessité de mieux les suivre d'autre part, ont entraîné et vont entraîner encore un accroissement spectaculaire du nombre des enseignants et des chercheurs. Ce qui est un bien pour l'Université, à la condition toutefois que cet accroissement aille de pair avec la disparition d'une certaine hiérarchisation dans l'enseignement et la recherche; hiérarchisation qui, à bien des égards, est à l'origine du déclin de l'Université européenne du XXe siècle. Or, la seule façon d'éviter cette hiérarchisation devenue pernicieuse, c'est de subdiviser les grandes facultés et écoles en sections ou en départements, à l'intérieur desquels les enseignants se trouvent tous à peu près au même niveau. Donner une bonne définition de ces nouvelles structures est affaire délicate, mais d'ores et déjà il apparaît que l'existence de ces subdivisions, quasi incompatibles avec celle des chaires au sens traditionnel, devient indispensable, non seulement dans la procédure de préparation du budget, mais aussi pour l'élaboration des plans de développement des facultés. Il y a maintenant cinq ans que la Faculté des sciences a passé par la mutation

que constitue cette partition en sections: apparemment, elle s'en est bien trouvée, et s'en trouve bien maintenant encore. A ce jour certaines facultés et écoles paraissent prêtes à faire le saut; il faut espérer qu'elles n'hésiteront pas trop longtemps, car il y va de leur développement.

A cet égard, on ne saurait trop souligner l'heureux effet qu'a eu et qu'aura certainement encore sur toute l'Université la nécessité pour elle de préparer son transfert à Dorigny. Stimulés par les questions précises et insistantes des architectes, sollicités de fournir dans les délais —précis aussi —des programmes bien fondés, les responsables du développement de nos facultés et écoles se sont vus dans l'obligation de s'interroger à maintes reprises, aussi bien sur le contenu que sur la forme de l'enseignement et de la recherche tels qu'ils seront pratiqués à Dorigny. La Faculté des sciences en a fait déjà l'expérience, qui a conduit l'Université à prendre la responsabilité de demander la construction d'un Collège propédeutique, bâtiment dont la conception nouvelle traduit en partie la refonte des méthodes dans l'enseignement des sciences expérimentales.

A vrai dire, le déplacement de l'Université à Dorigny pose aux autorités un problème d'une autre acuité encore: c'est celui de l'ordre dans lequel les facultés et écoles y seront transférées. Il s'agit là d'une question de première importance. Que l'on veuille bien se rappeler d'une part l'ampleur des moyens nécessaires à l'opération (200 à 300 millions pour les dix prochaines années) et d'autre part la qualité et le nombre des premiers intéressés: il y a d'abord le maître de l'oeuvre —l'Etat —qui doit songer aux conséquences économiques, notamment au plan d'investissement cantonal; puis les constructeurs —le Comité directeur du BUD — qui sont tenus d'en apprécier les contrecoups opérationnels et financiers; et enfin l'utilisateur —l'Université —laquelle est bien obligée d'accorder cet ordre de transfert à son plan de développement. D'ailleurs, en raison même de son importance, le problème de savoir dans quel ordre les bâtiments de l'Université seraient construits à Dorigny avait été d'emblée évoqué dans le rapport déposé au mois de juillet 1967 par la Communauté de travail pour l'utilisation

des terrains de Dorigny. A la demande du Comité directeur du BUD, la question a été longuement reprise l'an passé par le rectorat puis, à la demande de ce dernier, par le Sénat lui-même. Il n'est pas surprenant que le Comité directeur du BUD et l'Université aient, pour commencer, divergé d'avis sur la solution à long terme qu'il convenait de donner à ce problème. Mais depuis, l'accord s'est fait entre eux, au moins sur l'ordre de transfert des trois premiers bâtiments: le Collège propédeutique, le Bâtiment des sciences physiques et le Bâtiment pour l'Ecole des hautes études commerciales. Le Comité directeur du BUD et le rectorat sont au surplus tombés d'accord pour penser que tout ordre de construction, surtout s'il porte sur une longue période, doit pouvoir faire l'objet de retouches au gré de l'évolution des besoins de l'Université, de la politique de coordination interuniversitaire et, bien sûr, des ressources mises à disposition par le canton et la Confédération.

Le rectorat manquerait à son devoir s'il ne saisissait ici l'occasion de dire au Comité directeur du BUD combien il a apprécié la façon claire, ouverte et franche dont les questions, même les plus difficiles, ont été abordées, discutées, puis résolues. En définitive, les solutions retenues ont été judicieuses dans la mesure même où, de part et d'autre, l'on s'est efforcé de concilier les intérêts supérieurs de l'Université et du pays.

Ainsi qu'on vient de le voir, les changements à apporter au cadre de l'enseignement comme, le transfert des facultés et écoles à Dorigny constituent deux aspects liés de l'avenir de l'Université qui ont leur répercussion directe sur son plan de développement. Or, l'on sait aujourd'hui l'importance qu'il convient de donner à cet instrument de travail —essentiel aussi bien pour les entreprises que pour les communautés de droit public — et qui, dans le cas de l'Université, doit donner une représentation condensée de ses activités probables à moyen terme, assortie d'une évaluation des ressources nécessaires.

Pour la première fois dans son histoire, l'Université a, le printemps dernier, tenté de mettre sur pied un plan de développement pour quatre ans. Ce faisant, ses autorités se sont d'emblée heurtées à un obstacle de taille: l'opposition qui existe entre deux des

conditions auxquelles doit nécessairement satisfaire le plan de développement de n'importe quelle haute école: à savoir d'une part les exigences d'un haut niveau de l'enseignement et de la recherche, et d'autre part l'obligation de maintenir le budget universitaire dans des limites compatibles avec les ressources de l'Etat. Certes, d'un pays — ou d'un canton —à l'autre, les gouvernements peuvent être plus ou moins généreux vis-à-vis de leur université; par ailleurs, des circonstances exceptionnelles, comme celles que nous vivons actuellement en Suisse, peuvent rendre nécessaire un effort momentanément accru en faveur de l'enseignement supérieur et de la recherche. Mais il s'agit là de variations somme toute secondaires, et qui ne sauraient cacher le phénomène principal que voici: en vertu même de la façon dont l'expansion économique d'un pays comme le nôtre paraît dépendre du développement de la recherche et de l'enseignement supérieur, les crédits dont devraient disposer l'université pour maintenir un haut niveau dans tous ses secteurs semblent croître en moyenne plus vite que n'augmentent les revenus de l'Etat. C'est ainsi qu'en Angleterre —où il est vrai, les universités ont jusqu'ici bénéficié d'une situation favorable —c'est ainsi qu'en Angleterre l'extrapolation linéaire des chiffres aujourd'hui disponibles conduit, pour l'enseignement supérieur et la recherche, à un budget partiel dont le seul montant dépasserait, déjà en l'an 2000, celui auquel ascenderait l'ensemble des revenus de l'Etat.

A notre connaissance, les statistiques font encore défaut, qui permettraient de faire les évaluations correspondantes pour notre pays. Qu'importe: le phénomène global reste le même. Ainsi, tôt ou tard, la nécessité d'un plafonnement pour les dépenses universitaires paraît devoir conduire les hautes écoles de Suisse dans le dilemme que voici:

ou bien développer tous les secteurs de l'Université, quitte à créer de nouveaux enseignements ici ou là, de temps à autre et le plus souvent au rabais. Non seulement cette politique de développement impliquerait l'abandon de toute idée de rattrapage, mais elle conduirait inéluctablement à l'abaissement progressif du niveau de la recherche, puis de l'enseignement. A plus ou moins longue

échéance, elle condamnerait l'Université à la médiocrité générale;

ou bien se résoudre à faire des choix, si contraire que cela puisse être à nos traditions et à la conception que nous nous faisons de l'Université. Une telle politique impliquerait la possibilité d'abandonner des secteurs entiers de la recherche ou de l'enseignement au profit de certains autres, l'objectif étant de garantir dans les secteurs retenus ce haut niveau de l'enseignement et de la recherche qui a fait la réputation de la plupart des universités d'Occident.

Est-ce à dire que, pour des raisons qui ressortissent en fin de compte à l'économie seule, est-ce à dire que nous allons assister à la lente disparition des universités traditionnelles, et à leur remplacement à longue échéance, soit par des gymnases supérieurs, soit par des hautes écoles professionnelles, dispersées et sans lien les unes avec les autres? Et cela précisément à un moment où la connaissance paraît se débattre dans l'impasse de la spécialisation foisonnante, à une époque où les secteurs de pointe de la recherche se déplacent aux confins des disciplines traditionnelles, faisant appel de plus en plus souvent aux visions de synthèse, en un temps enfin où les écoles professionnelles elles-mêmes se voient dans l'obligation de créer des enseignements «de culture générale»?

A n'en pas douter, tout doit être entrepris pour empêcher une lente dégénérescence des universités qui peu à peu priverait notre société de ces incomparables foyers de connaissance, de culture et de libre réflexion que furent et que sont encore, malgré leurs imperfections, nos hautes écoles à facultés multiples.

Et qui doit prendre l'initiative de cette action en faveur des universités, sinon les universités elles-mêmes, notamment par la recherche en commun d'une politique des choix qui sauvegarde non seulement leur existence, mais aussi leur génie propre?

Les circonstances paraissent d'ailleurs plus favorables dans un pays comme le nôtre où les universités, relativement proches les unes des autres, appartiennent à ces communautés qui, depuis longtemps, ont appris à sacrifier un peu de leur indépendance immédiate afin de sauvegarder des libertés essentielles.

En fait, il y a plus de dix ans que les universités de Suisse romande ont reconnu la nécessité de collaborer jusque dans les actes. Peu à peu les professeurs, les instituts, les facultés et enfin les universités ont établi des arrangements puis des conventions pour l'enseignement de troisième cycle, celui qui fait suite à la licence ou même au doctorat. Tour à tour la physique, les sciences de la terre, les lettres, la chimie et la théologie ont connu ou vont connaître les bienfaits d'une coordination qui permet aux universités, parce qu'elles unissent leurs efforts, d'attirer des enseignants et des chercheurs que la plus fortunée d'entre elles aurait peut-être de la peine à trouver et à payer seule.

Mais l'effort accompli au niveau du troisième cycle ne suffit plus. Les exigences opposées d'un enseignement de niveau universitaire et d'un inévitable plafonnement des dépenses doivent conduire nos hautes écoles à resserrer leur collaboration au niveau du second cycle, celui qui mène à la licence. Même à ce niveau en effet on ne saurait longtemps encore enseigner tout et partout, sous peine d'une dégradation générale de la recherche et de l'enseignement. D'où la nécessité de procéder à des répartitions entre les hautes écoles: répartitions qui, à la longue, vont nécessairement toucher les facultés dans le vif. Or, depuis l'entrée en vigueur de la loi fédérale sur l'aide aux universités, les hautes écoles, avec leurs cantons, ne sont plus seules à s'occuper de leur développement. Celui-ci devra désormais compter avec l'effet des mesures que pourrait prendre la Confédération sous le prétexte recevable de rationalisation et d'économies. Car, à Berne aussi, les budgets connaissent des plafonds! Afin d'éviter les méfaits possibles de concentrations qui, si les choses traînaient, pourraient leur être imposées d'en haut, il conviendrait que les universités se préoccupent sans tarder de dégager ensemble les principes de ces répartitions mentionnées tout à l'heure, répartitions qui devraient permettre à nos hautes écoles de conserver leur caractère et leur vocation. Car il est une évidence qui chaque jour s'impose davantage: la meilleure chance pour les universités suisses — et singulièrement pour celles de Suisse romande —de sauvegarder leur autonomie vis-à-vis d'un pouvoir centralisateur réside dans une collaboration

plus étroite entre elles, une collaboration qui, le cas échéant, devrait aller jusqu'à la coordination effective de leurs plans de développement.

Monsieur le Président et Messieurs les membres du Sénat, Mesdames, Messieurs,

Ce bref tour d'horizon des principaux problèmes qui préoccupent aujourd'hui les autorités de l'Université de Lausanne permet de mettre en lumière deux faits:

Le premier, c'est que la plupart de ces problèmes —qu'il s'agisse d'organisation interne, de participation des étudiants, de cadres de l'enseignement ou de plan de développement — c'est que la plupart de ces problèmes concernent en fait toutes les universités de notre pays.

Le second, c'est qu'une université ne peut plus prétendre résoudre ces problèmes seule, sans se préoccuper des solutions adoptées par les hautes écoles soeurs. Certes, il existe des circonstances locales qui confèrent à chacune de nos universités sa personnalité et sa vocation propre, et qui expliquent son aspiration à l'indépendance. Mais, depuis quelque temps, il existe non moins certainement entre les hautes écoles de Suisse une solidarité faite d'intérêts communs à défendre, qui chaque année s'affermit davantage et qui n'est pas sans rappeler la vieille solidarité confédérale unissant bientôt depuis cinq siècles les cantons de la Suisse.

Pourquoi, dans la recherche puis dans la mise en pratique des solutions aux problèmes ardus qui les tiennent, pourquoi les universités de notre pays ne s'inspireraient-elles pas de ce précédent? Il ne s'agit pas seulement d'un exemple, mais aussi d'un avertissement.