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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

A. L'Université à l'heure de la contestation — Réflexions d'un mandarin

Rektoratsrede von

Prof. Dr. Georges Redard

Il est d'usage dans notre Maison que celui qui porte la chaîne — attribut du dignitaire, mais aussi du bagnard — entretienne l'auditoire du Dies academicus d'un sujet ressortissant à sa discipline. Si je déroge aujourd'hui à cette tradition, ce n'est certes pas par désir d'un propos plus confortable. La linguistique — qui est l'objet de mon enseignement — occupe une place de vedette dans les sciences humaines où son rôle de pilote est devenu évident, parce qu'elle «est la première des disciplines qui ont l'homme pour objet à avoir élaboré une méthodologie rigoureuse et à s'être vraiment constituée en science» (1). Un critique, rendant compte de «Blanche ou l'oubli» d'Aragon — dont le héros est un linguiste (autre forme de promotion!) —, a même pu dire que c'était «le roman situé par rapport à la grande aventure intellectuelle de notre temps, la linguistique» (2). De fait on s'est avisé que la linguistique, longtemps considérée comme une science auxiliaire ou de luxe, ouvrait, par l'universalité de son objet, la voie à la généralisation, et permettait, par la formalisation à laquelle elle recourt, de poser les fondements d'une théorie, au sens strict du terme, dont les applications aussi sont en plein développement. «Infolge von Strukturerkenntnis [...], écrit justement P. Hartmann, erlaubt sie den Zugang zu mehr-als-individuellen und mehr-als-intuitiven Kriterien, wie sie gerade für die Interpretationswissenschaften immer stärker gefordert werden; sie erlaubt genauer zu sagen, was man weiß, wenn man etwas weiß, und wie man weiß, daß man etwas weiß [...]. Damit wird die Linguistik auf allen zurzeit anliegenden Diskussionsebenen mitsprache- und partnerfähig und ermöglicht dem Studenten, eine intellektuell interessante und zugleich aktuell brauchbare Studienkomponente ein- und auszubauen» (3). Mais je renonce à exploiter davantage cette situation privilégiée —quitte à y revenir par la bande, car maint problème aujourd'hui débattu est souvent d'abord un problème de langue et les mots sont nombreux qu'il faut démystifier. J'y renonce donc, parce qu'un recteur a, je crois, le devoir de s'expliquer publiquement sur certaines questions fondamentales qui concernent l'Université tout entière. J'en parlerai avec une franchise qui paraîtra rude à certains et, j'y insiste d'emblée, sans jamais le faire au nom de l'institution qui m'en offre le prétexte.

En outre mes compétences, limitées, sont aussi contestables, et pour trois raisons au moins. La première, c'est que j'enseigne depuis bientôt un quart de siècle à l'université sans posséder aucun certificat de pédagogie. La seconde, c'est qu'avant d'être linguiste et iranisant, j'ai étudié la philologie classique et que je persiste à croire à la vertu du grec et du latin. La troisième, qui chagrinera peut-être mes partisans et réjouira mes contradicteurs, c'est que j'ai été, dans ma jeunesse, un militant d'extrême-gauche, à une époque où les marxistes acceptaient certes encore de remettre leurs principes en question, mais où le communiste avait, en Suisse, à peu près le rang d'un condamné de droit commun (je n'étais ni l'un ni l'autre en avril 1954, lors de mon premier voyage à Moscou, ce qui n'empêcha pas l'»Aargauer Tagblatt» de crier au scandale et d'exiger mon licenciement immédiat, à l'indignation du rédacteur en chef de la très libérale «Gazette de Lausanne» qui prit ma défense contre ce torchon). Ajoutez à ces défauts rédhibitoires que je n'appartiens pas à une dynastie d'universitaires. Faute d'argent pour étudier, mon père fit carrière dans les PTT; le sien était horloger avant qu'en 1931, la crise ne le contraignît à quitter l'établi pour devenir, à un franc l'heure, casseur de cailloux. Du côté de mon admirable mère, qui aimait la lecture et l'opéra, un indice pourtant: son grand-père était huissier de l'Université de Bâle et j'ai hérité de lui quelques ouvrages signés, sur la page de garde, par leurs illustres propriétaires, Nietzsche et Friedrich Hegar, qui les avaient oubliés dans sa loge.

Ainsi protégé par ces ombres chères et tributaire encore de leur tacite instance, je suis donc devenu ce personnage «muni de titres et de grades officiels» que le dictionnaire de l'Académie appelle un «mandarin» et, en tant que tel, membre de cette caste prétendument toute-puissante, installée dans ses privilèges, rebelle à toute innovation, cause enfin de tous les maux qui affligent l'université.

Représentation simpliste, bien sûr, mais qui ne dispense pas de l'examen. Dans la crise que nous vivons et qui est un fait, il y a, d'abord, quelque chose de permanent, à savoir cette volonté de refaire le monde sans quoi les jeunes ne seraient plus jeunes, et — M. Hurni le dira tout à l'heure — cette impatience face à notre circonspection, que celle-ci

soit tactique dilatoire ou signe de notre anxiété. Les étudiants ont foi en des «lendemains qui chantent», ils ont lu Brown, Ginsberg, Grodmann, Leary, Marcuse, Wattes; ils pressentent peut-être aussi qu'il leur faut agir vite, avant que ne se refroidisse leur ferveur, qu'ils n'atteignent ce que nous feignons d'appeler l'état de sagesse, avant qu'ils ne soient à leur tour ces êtres que nous sommes, englués dans les commissions, usés par ces séances et ces palabres qui ont progressivement dégradé notre métier. Aucune raison donc de s'étonner: c'est le propre de toute jeunesse que de dénoncer la société qui l'engendre, mais il est vain d'en faire un mythe comme il serait coupable de la réduire au silence. Voyons plutôt ce que sont et valent ses reproches.

Le plus lourd, le plus fréquent, c'est celui de l'inadaptation de l'université aux réalités de la vie et aux exigences de la communauté. Eubule, l'adversaire de Démosthène, en faisait déjà grief à Platon et, tout récemment, dans sa «Gegenkultur», Theodore Roszak soutient qu'il est moins important de savoir «was wir wissen werden, als wie wir leben werden». La formule est tentante, mais combien dangereuse! Tous les régimes totalitaires ont voulu et veulent mettre l'université à la page — à la leur. Or, si l'université doit servir les intérêts d'une économie ou d'une idéologie, le résultat est patent: il ne reste plus qu'à envoyer étudiants et professeurs en usine afin qu'ils y soient rééduqués par les ouvriers; l'intellectuel inutile devient alors un «travailleur cultivé», à la chinoise ou, si la distance vous paraît excessive, à la façon de l'Université de Greifswald qui, pour le même exercice, s'est attelée en flèche avec la raffinerie de pétrole de Schwedt. Je ne nie pas que l'aspiration de l'étudiant soit légitime: il se voudrait, c'est normal, en prise directe sur le devenir d'un monde qui bouge, aime et souffre, tel qu'il le vit chaque jour ou qu'il le découvre en voyageant d'un continent à l'autre — puisqu'il a maintenant cet ex-privilège du millionnaire. Les divergences ne sont pas inconciliables: on peut s'accommoder de la réalité, à condition d'affronter ce qui la dépasse. Concrètement, qu'est-ce à dire? Eh bien! pour ne prendre que cet exemple, je me suis toujours étonné que les étudiants ne réclament pas un enseignement de cinéma qui introduirait un ferment salutaire dans nos salles de cours

pasteurisées; utilisant les données de l'histoire, des arts plastiques et de la musique, de l'ethnologie, de la linguistique et de la psychologie, conciliant l'exploration du réel et l'investigation du fictif, le cinéma est, par excellence, un objet interdisciplinaire. On va, je le sais, sourire de ma naïveté; je propose un sparadrap là où il n'y aurait d'autre médication que celle du bistouri. Si l'université est en effet si mal «intégrée», la raison, aux yeux de certains, en est simple et unique: l'université est un fief de la bourgeoisie, une servante du capitalisme.

Voilà donc l'épicentre, le point où il faut porter le fer. Soyons net: le mythe est aussi vivace que fallacieux. La culture n'est pas, n'a jamais été propriété de la bourgeoisie qui la tient au contraire pour un «comique passe-temps d'oisifs» (4). «Le bourgeois, écrivait A. Gide en 1937, a la haine du gratuit, du désintéressé, de tout ce dont il ne peut se servir. Il ne saurait admettre l'art ou la littérature qu'utilitaires, et hait tout ce qu'il ne peut s'élever à comprendre» (5). Et récemment, dans un livre désenchanté mais lucide, l'helléniste Fernand Robert relève l'hostilité fondamentale de la bourgeoisie envers les études classiques, saccagées en France, au cours de la dernière décennie, par un régime qui était celui «des grandes banques, de la grande industrie, de la grande propriété foncière» (6). L'université s'est laissée berner et, pis encore, elle a contribué à grossir les rangs de ses détracteurs — songez à l'université chinoise des années 50-60 (ce n'est qu'un exemple parmi d'autres) qui, en douze semestres, transformait les fils de paysans et d'ouvriers en pseudo-révolutionnaires ne rêvant plus que de situations assises et de salaires confortables. Qu'on m'entende bien: mon propos n'est pas de noircir la bourgeoisie (il y a toujours eu et il y a d'admirables bourgeois), mais de dénoncer le paradoxe chez ceux qui en font le bouc émissaire si commodément chargé de tous tes péchés universitaires.

Rangeant dans la bourgeoisie tous ceux qui prétendent mettre l'université en service commandé, je parais acquiescer à l'un des thèmes fondamentaux de la contestation. Je l'accorde, à cette différence essentielle près que j'entends par service celui de n'importe quel système économique, celui de n'importe quelle idéologie politique. Ce principe,

angulaire, nous le choisissons comme le mathématicien son postulat initial, car c'est la vocation de l'université que d'accueillir toutes les idées, de respecter toutes les personnes, de permettre tous les affrontements de l'esprit grâce à une mutuelle déférence. Nous devons refuser de «profiter de notre liberté pour détruire celle des autres, ou de nous prévaloir de la dignité de l'homme pour la bafouer» (7). Sartre affirme que le but de l'université, c'est d'engendrer la contestation. Oui, à condition d'honorer une éthique du discours et de rejeter un sectarisme qui est, par nature, stérile. Nos contestataires, en général, s'en défendent; ils se flattent de suivre une méthode critique, tant «il est agréable de se dire qu'on échappe aux périls dont les autres ne savent pas se garder» (8). En réalité on reconnaît vite que leurs arguments sont apodictiques, et qu'ils donnent valeur d'axiome à la formule pythagoricienne autòs épha, ipse dixit «le Maître a dit». Or, ce respect inconditionnel de la parole magistrale paralyse, à tous les échelons, le dialogue, donc l'université.

Ce climat de tolérance, nous devons tous, enseignants et étudiants, en assurer le maintien, en contrecarrer aussi l'exploitation. Car l'université ne saurait être l'asile inviolable de tous les agitateurs, le terrain d'élection d'une minorité tapageuse pour qui l'émeute est une fin en soi. Ces révolutionnaires au petit pied, qui ont le dos au feu et le ventre à table, jouent dans notre Maison les pirates de l'air parce qu'ils sont incapables d'y faire des études. Convient-il de les ignorer, de les laisser glapir en attendant qu'ils s'embrochent sur leur propre lardoire? Cette disposition latitudinaire ne manquerait pas d'être dommageable à tous ceux qui travaillent avec loyauté et dévouement à promouvoir les réformes nécessaires. Si «la politique est souvent le sujet de conversation des gens qui n'en ont aucun autre» (9), elle est aussi une réalité dont il serait vain de nous vouloir détourner et qui n'est pas nécessairement, comme le veut Valéry, «l'art d'empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde» (10). N'oublions pas que c'est des crises universitaires que sont sortis les partis politiques les plus avancés. Les universités de l'Amérique latine, fondées au XVle siècle sur le modèle de Salamanque, la Sorbonne espagnole, en offrent l'exemplaire illustration: dans leurs

cloîtres et le murmure des prières, il y a cent cinquante ans déjà, on lisait clandestinement le bréviaire des Droits de l'homme de la Révolution française avant de pousser le premier cri d'indépendance.

Qu'on y répugne ou non, la politique est aujourd'hui établie dans l'université. La question n'est pas de savoir s'il faut l'en extirper ou l'y favoriser, mais de pouvoir la maintenir au-dessus des intrigues et des contentions malpropres. Je n'ai pas de recette à proposer. Mais former à une discipline scientifique, n'est-ce pas aussi former au sens de la communauté, apprendre à distinguer la fausse monnaie intellectuelle de la vraie? Face à cette tâche, deux attitudes me paraissent également repréhensibles: celle, démagogique, de certains enseignants qui, par un sentiment de crainte ou de culpabilité, croient se mettre à l'abri ou à la page en hurlant avec les loups, et celle des professeurs qui, arguant de leurs qualités ou de leurs recherches, se refusent à entrer en matière. Il nous appartient, certes, de délimiter strictement cette matière, faute de quoi nous n'aurions plus qu'une parodie d'université. Ainsi, il me paraît intolérable que soit politisée la nomination d'un enseignant. Le cas dont nous avons eu à débattre naguère le montre de façon édifiante: si, au lieu de disputer des opinions marxistes de tel philosophe, on s'était contenté de montrer qu'il ignorait les règles premières d'une édition critique et qu'il ne savait traduire le latin de Leibniz sans faire de grossiers contresens, on eût porté le seul jugement qui convenait, celui de la compétence.

En revanche, c'est bien la politique qui intervient lorsqu'on considère l'existence même de nos universités. Longtemps nos rapports avec la direction de l'instruction publique ont été très simples: nous lui demandions d'entériner nos choix, d'accéder à nos requêtes et de payer la facture. Or, en Suisse comme ailleurs, le coût de l'éducation risque de dépasser bientôt les ressources du pays (11), et le budget de l'Université n'est pas extensible comme celui de l'armement ou des autoroutes. Notre Faculté de médecine en consomme, à elle seule, le 60,6 %(contre 12,2 % aux sciences humaines) et il n'y a rien là d'étonnant: je viens de lire que l'hôpital Henri-Mondor de Créteil (Val-de-Marne), inauguré en 1969 et abritant 1300 lits, emploie 1700 personnes et compte 600 médecins

á plein temps. D'autres disciplines ont de semblables exigences, qui ne pourront être satisfaites qu'au prix d'une conception nouvelle de la recherche et de son organisation. A ceux qui pensent que l'Université de Berne coûte cher, il ne suffit plus en effet de demander ce que serait Berne sans son Université. L'ère du cantonalisme fier de son autonomie est révolue et nous avons mieux à faire que d'en verser des larmes, même de crocodile. Le gaspillage, c'est-à-dire la dispersion des moyens et des forces, est devenu mortel; il n'admet qu'un seul remède: la coordination. Un grand mot, je sais, qui n'est encore que trop souvent la tarte à la crème des discours officiels, qui s'achoppe encore scandaleusement aux moindres embarras, mais, en dépit de tout, une tâche prioritaire, à tous les niveaux: coordination entre les divers cycles de l'enseignement, entre plusieurs disciplines appelées à confronter leurs méthodes et à conjuguer leurs besoins; à l'échelon national, entre nos universités, dont le particularisme n'est tolérable que dans la mesure où il n'entrave pas les options inéluctables et la fluidité des échanges; coordination internationale enfin, à quoi il faudra bien arriver un jour, car l'université a un sérieux retard sur le charbon et les pommes de terre.

La politique n'est pas moins présente lorsqu'on aborde des problèmes comme l'égalité des chances, la démocratisation des études ou la participation des étudiants à la gestion de l'université.

Les études secondaires ont été longtemps un privilège de la fortune. Nous n'en sommes plus là. La démocratisation de l'enseignement est un principe qui a désormais sa place dans la politique éducative de tous les pays du monde. Mais il y a loin des principes à la réalité. On a cru pouvoir faire pièce aux effets de la correspondance constatée entre sélection scolaire et sélection sociale en instituant l'école obligatoire. Ce n'était que chimère et hypocrisie: comme si les inégalités s'évanouissaient une fois franchi le seuil de la classe! Entre le fils d'ouvrier qui n'entend parler que de prix du pain et de quittances de loyer, et le fils de «famille» à la table de qui on commente la dernière réception ou la pénurie de domestiques, il n'y a pas de langage commun. Ils suivent les mêmes cours, lisent les mêmes livres, préparent les mêmes examens: tout entre eux est semblable, sauf l'essentiel. Et cela

dès le départ: des jeunes Suisses qui achèvent leurs études primaires avec d'excellents résultats, 62 % sont des enfants de «cadres» supérieurs, 23 % seulement des enfants d'ouvriers non qualifiés. En outre, le nivellement n'est profitable ni aux uns, ni aux autres. Mettre toute une classe d'élèves dans la même piscine en négligeant le fait que certains savent déjà nager, c'est accentuer chez les faibles un sentiment d'infériorité et empêcher les forts de progresser.

A le reconnaître, on met en cause tout le contenu de l'enseignement, ses méthodes, ses buts et aussi la formation des enseignants (12). Les solutions matérielles sont insuffisantes; les bourses ne sont plus une aumône, c'est vrai, et nous avons fait à cet égard, en une génération, d'énormes progrès — encore faut-il que les parents consentent à en profiter, ce qui est moins simple qu'il ne paraît. Et l'on s'aperçoit du même coup que le vrai problème est ailleurs: on a établi que les inégalités culturelles sont souvent irrémédiables si l'on ne s'efforce pas de les pallier avant que l'enfant n'entre à l'école. Il faudrait donc pouvoir intervenir à l'âge préscolaire, mais comment et avec quelles autres conséquences? Le saurait-on qu'on ne réussirait pas pour autant à égaliser les êtres eux-mêmes. Pas plus ici qu'ailleurs, il n'y a de thérapie miraculeuse. Le but vers lequel nous pouvons cependant tendre sans outrecuidance, c'est un enseignement différencié assez pour que chacun y trouve la voie qui correspond à ses aptitudes intrinsèques.

Ce voeu a pour corollaire la sélection, autre sujet périlleux qu'il serait malséant d'esquiver. Chose bizarre et piquante, la sélection passe pour une machine réactionnaire, un moyen imaginé par des professeurs soucieux de «perpétuer les privilèges de la classe qui les entretient» (13). Or, nulle part elle n'est pratiquée avec plus de rigueur que dans les pays de régime communiste. A l'Université de Varsovie — dont je choisis l'exemple, parce que, grâce au recteur Z. Rybicki, notre hôte de ce jour, j'ai pu en connaître directement — les bacheliers subissent une épreuve d'entrée; on admet en moyenne un candidat sur six — et peu importe ici qu'on favorise ceux d'extraction modeste en leur accordant des points supplémentaires. A ce compte l'université ne s'agrandit pas, mais on en crée d'autres si la croissance économique ou démographique

oblige à produire plus de chimistes, d'ingénieurs ou de médecins. La liberté du choix, la vocation individuelle sont donc subordonnées à l'intérêt national. Dans quelle mesure cette adaptation quantitative sauvegarde-t-elle la qualité, je ne saurais en juger. Je me demande seulement s'il est possible, voire légitime, d'appliquer à l'éducation, et plus précisément à une institution comme l'université, les mêmes principes de planification qu'aux secteurs économiques généraux du pays ou de l'entreprise. On le nie de fait dès qu'on revendique pour chacun le droit aux études et qu'on prêche l'expansion intellectuelle — sans d'ailleurs s'inquiéter davantage de l'excellence. Le choix s'impose donc et nous ne pourrons l'éluder. A mes yeux, il est déjà largement hypothéqué: tôt ou tard nous serons contraints de recourir à la sélection pour respecter nos limites financières et répondre aux besoins du pays en diplômés de nos hautes écoles. La part du risque, considérable, dépendra de la manière dont nous saurons «concilier la justice sociale et la liberté», ce qui est, dit avec raison André Malraux, «le problème politique majeur de notre temps» (14).

En tout cas vous tiendrez là, étudiants, une magnifique occasion de «participer». Vous en avez déjà et je vous félicite d'être de loisir pour en réclamer d'autres. Quand j'étais à votre place, je me fusse bien gardé, et mes camarades avec moi, de siéger, si on nous l'avait proposé, dans un conseil faculté ou telle commission universitaire. Non certes par désintérêt civique, mais parce qu'après avoir dû nous plier, des années durant, à l'horaire rigide du lycée, nous désirions enfin pouvoir organiser nos loisirs à notre guise, lire et vivre, bref acquérir un peu de cette culture générale qui «apprend à apprendre». Le temps des séances et des palabres viendrait bien assez tôt et, à le vouloir précipiter, nous nous serions sentis de ces gens qui ont «en naissant cinquante ans tout comme, sous les rois, certains venaient au monde colonels» (15). lI est vrai aussi qu'il n'existait alors que deux catégories d'étudiants, les bons et les mauvais. Vous tenez aujourd'hui ce manichéisme pour une philosophie de station thermale. On peut le regretter, mais, rassurez-vous, je n'ai pas la nostalgie de l'ordre perdu et je ferme ici cette parenthèse.

Que les étudiants soient associés, aussi fructueusement que possible, à l'élaboration des plans d'études, des programmes d'examens, des règlements dont nous avons besoin, qu'ils puissent se prononcer sur les enseignements et même, s'ils en ont la capacité, sur la recherche, je ne vois rien là que très naturel. Ils sont majeurs ou vont l'être, et membres à part entière de notre communauté. Partout où je les ai vus participer à nos délibérations, j'ai été frappé par leur sérieux et leur loyauté. De plus leur présence a certainement été pour nous une invite à préparer mieux les débats, à définir plus nettement nos positions, aussi — pourquoi le nier? — à parler moins. Enfin ils ont pu se faire une idée mieux fondée de nos tâches et de nos corvées, peut-être même, dans les cas favorables, se persuader que nous ne sommes pas forcément ces suppôts du paternalisme, ces professeurs jaloux de leurs prérogatives, ne songeant qu'à imposer nos décisions, que certains, dont les visées sont évidentes, s'obstinent à faire de nous.

Je ne prétends pas, cela dit, que tout soit pour le mieux dans le meilleur des mondes. L'expérience de la participation a eu en effet un autre résultat, qui n'est guère réjouissant: elle a souvent laissé nos étudiants amers et désenchantés, Ils ont parfois l'impression que leur concours n'est qu'un simulacre, et notre accord qu'un coup fourré par quoi nous espérons rétablir au plus vite une souveraineté un instant menacée. C'est nous créditer d'intentions diaboliques qui seraient affligeantes si elles avaient un semblant de réalité. Celle-ci est plus simple: la participation n'a pu mûrir en un jour chez les étudiants ni chez les professeurs. Vous avez cru qu'il suffirait d'une chiquenaude pour caramboler la routine, qui est forte même si elle est injustifiable, et pour renverser avec elle le poids des traditions académiques. Cette erreur d'appréciation vous a aliéné des sympathies; elle a éveillé des suspicions, provoqué des impatiences des deux côtés de la barrière qu'elle a contribué à dresser. Dans une déclaration qui est un réquisitoire, le professeur Toole, de l'Université de Montana (nord-ouest des Etats-Unis), dit notamment: «Ich bin ein liberal denkender Mensch, halte es mit dem gesunden Menschenverstand [...]. Ich habe die Nase voll von dem widersinnigen Gehabe der studentischen ,Rebellen' [...]. Wir sind die

Geführten, nicht die Führer, und wir sind Narren [...]. Nicht Polizei, sondern Ausschluß» (16). Il caractérise aussi l'autre extrême, celui des étudiants, par une formule outrancière: «AIles sofort, oder alles kaputt». Nous n'avons rien à gagner, ni les uns ni les autres, à pareille démesure, indigne d'un universitaire. La civilité demeure pour moi une clause initiale, qui ne tolère aucune réserve. Je ne parle pas de baisemain ni de révérence, mais de la simple courtoisie due par chacun à son interlocuteur. Elle n'empêche nullement la cordialité, mais elle exclut l'insolence. Nos titres paraissent gêner, je le sais, certains de nos étudiants qui les frappent d'anathème au nom de ce qu'ils croient être un principe démocratique. Je leur rappellerai le beau succès que s'est taillé auprès de la galerie ce ministre de l'éducation en commençant son discours par «Messieurs les étudiants, Messieurs les professeurs». Vous applaudissez? C'était à la séance de rentrée de l'Université de Berlin en 1940 ou 41, et ce ministre nazi était de surcroît un mufle.

Prônant l'urbanité, je n'en comprends pas moins que vous soyez souvent excédés par la lenteur que nous semblons mettre à réaliser les réformes que vous souhaitez (cette loi, en particulier, sur la réorganisation de l'Université dont il va être question), par les commissions qui piétinent et dissèquent à plaisir des broutilles — un vice dont votre «Studentenrat» n'est d'ailleurs pas exempt, car c'est la maladie de toutes les grandes assemblées. Que vous répondre? Bon gré mal gré, nous devons admettre qu'il y a des naissances difficiles et que la césarienne n'est qu'une solution dernière. De plus, ayons la franchise de le reconnaître, le jeu n'est pas toujours libre de ruse: certains, sachant qu'à force de piquer, les pointes s'émoussent, tablent sur le fait que vous n'êtes, par nature, que des hôtes de passage dans la Maison et que vos successeurs seront peut-être d'un autre avis ou d'une meilleure composition. Je le déplore comme vous, d'autant plus que le recteur, également éphémère, a parfois l'impression d'être victime de la même tactique auprès du Gouvernement qui temporise en attendant la relève. Je dis «l'impression», car ma conviction profonde, c'est qu'au delà des intrigues et des résistances inévitables, il y a, de

part et d'autre, un impressionnant capital de bonne volonté. Nos vues peuvent diverger, nous n'en sommes pas moins tous embarqués sur le même bateau et aucun passager de bonne foi ne peut souhaiter qu'il échoue ou donne de la bande.

Personne non plus ne contestera que la direction en appartient au capitaine et à ses officiers. La subordination, si elle est tyrannique, est néfaste; elle n'a rien à voir avec la hiérarchie, qui ne régit pas seulement le choeur des anges, mais est constitutive de toute communauté: il n'y a pas de train si les wagons ont des idées.

La formule n'est autocratique qu'en apparence, puisque le conducteur du train ne décide pas lui-même du chemin ni de l'horaire. Elle ne s'oppose en rien au contact qui est, à mes yeux, la vertu la plus précieuse de notre enseignement, celle que nous devons sauvegarder à tout prix. Il est manifeste que là où les troubles universitaires ont été les plus graves, il n'y avait plus de lien réel entre professeurs et étudiants. Un cours magistral donné à huit cents ou mille auditeurs tient bien davantage du meeting électoral, et si les textes multicopiés rendent des services indéniables, ils ne sauraient être substitués à la transmission directe du savoir, que ce soit par la leçon où l'étudiant peut suivre la marche des idées, assister aux progrès de la démonstration, observer les retouches et estimer les résultats, ou dans le séminaire où il apprend à maîtriser une méthode de travail et participe peu à peu à ce vrai plaisir du savant, qui est de «humer, de loin en soin, l'arôme non pareil de la vérité à l'état naissant» (17). Il est trop facile de se gausser de notre métier. Je ne sais plus dans quelle nouvelle Tchekhov écrit que «l'université développe toutes les facultés, entre autres la bêtise». La boutade est peut-être drôle, elle est sûrement spécieuse: la bêtise ni l'intelligence ne s'enseignent. Disons, plus modestement, que l'université n'est pas la prolongation du lycée, où prime le souci des examens; elle doit viser d'abord à doter les étudiants d'une réflexion propre et d'une discipline autonome. Qu'on me permette de citer encore ce que m'écrivait en mai 1944, au moment de prendre sa retraite, Max Niedermann, ce maître admirable dont j'eus le privilège d'être le disciple: «Avoir réussi à inspirer à quelques-uns de ses élèves le

goût des recherches scientifiques, voilà la plus grande satisfaction que puisse éprouver celui qui arrive au terme de sa carrière».

Paroles réconfortantes et sages d'un homme qui mit tout en oeuvre pour nous transmettre le passé sans jamais prétendre nous fabriquer un avenir, parce qu'il savait que la jeunesse va où elle veut et «que l'avenir est par définition tout ce qui nous tourne le dos et dont nous n'avons pas à nous mêler» (18).

On aurait tort de voir là quelque incitation à croupir. Dénoncer cette fuite en avant à laquelle certains lient leur salut n'emporte aucun éloge de la stagnation. Ce n'est pas à nous, simples coureurs de relais, de décider ce que fera la jeunesse du témoin que nous lui passons: la culture ne se transmet pas comme un meuble; qui en hérite la modifie, nécessairement. Ce que nous pouvons faire en revanche, c'est de préparer la piste (si l'on me permet de suivre l'image dans sa foulée), d'en écarter les obstacles visibles, de la jalonner même des balises qui préviendront les erreurs de parcours.

Mais j'entends la juste sommation des étudiants: «Venez-en au fait!». La demi-heure dont je dispose n'autorise guère les détails et, du reste, nous ne choisissons pas encore un recteur sur la foi de promesses semblables à celles qu'est tenu de faire un candidat au Conseil national.

Les problèmes sont nombreux qui requièrent aujourd'hui notre intervention. Ils ont leur hiérarchie propre; en l'établissant, nous ne devons pas perdre de vue —question de décence — le fait que l'université est encore une sorte de mythe, inaccessible, pour la plus grande part de la jeunesse mondiale, qui ne connaît qu'un problème, quotidien et terrible: manger. Je ne m'arrêterai pas au nouveau règlement disciplinaire qui a provoqué tant de discussions et coûté plus de séances qu'il n'en mérite — non que j'y voie une bagatelle de la porte, mais il est excessif d'en faire une pierre de touche. Bien plus importante est la loi sur la réorganisation de l'Université qu'a essayé de concevoir une commission d'experts, connue des initiés sous le sigle à la fois inquiétant et sucré de NUGAPEK (19). L'entrée en vigueur n'en est pas pour

demain, et je serais tenté de dire «hélas» si l'on n'y fixait à quatre ans la durée minimale de ma charge actuelle. Le recteur en sera moins inefficace et figuratif, mais son choix devra être aussi quatre fois plus réfléchi. Telle qu'elle est ébauchée, on peut certes en attendre du bien, encore qu'elle me paraisse inopérante à l'égard de certaines maladies, chroniques ou aiguës, dont nous souffrons, la plus grave de toutes étant une crise de légitimité. Face à l'autorité supérieure, nous procédons en un ordre dispersé qui rend notre front fâcheusement vulnérable. Les Facultés tiennent à leur autonomie dans leurs rapports avec l'instruction publique à laquelle certains instituts s'adressent directement, sans parfois en informer le doyen dont ils relèvent et qui est ainsi hors d'état d'en aviser le recteur. On a même pu voir récemment la «Fachschaft» d'un institut publier dans l'organe des étudiants une lettre ouverte au Conseil d'Etat et celui-ci y répondre par la même voie. Sans me prononcer sur le contenu de cette correspondance (j'aurais la part trop belle), j'en qualifie le principe d'anarchique. Pareille procédure étant admise, comment le recteur qu'elle vilipende pourrait-il défendre l'institution qu'il est censé représenter, quel bénéfice attendent de leurs escarmouches ces tirailleurs isolés et, de plus, enfermés dans leur cocon? Je m'étonne qu'étant, me dit-on, si bien organisés et si psychologues, ils ne mesurent pas les effets d'une aussi piètre stratégie dont la nuisance s'étend à l'Université tout entière, car la contestation dès qu'elle porte le débat dans l'arène, engendre immanquablement une opposition tout aussi opiniâtre. Le dialogue devient illusoire, les antagonistes se figent dans leurs divergences et l'Université est mise à l'encan.

Encore une fois, je ne rêve pas d'un rectorat qui disposerait de ces moyens discrétionnaires que vous, qui paraissez épris de démocratie, accordez au président de votre «Studentenschaft» dans les statuts dont vous venez de nous remettre le projet «Studentenschaft». Je pense simplement qu'avant d'en appeler au Gouvernement, nous devons vider nos querelles intestines et apprendre à subordonner au développement harmonieux de notre communauté les intérêts particuliers et les prétentions

égoïstes. La solidarité est à ce prix et elle seule peut garantir notre réussite.

C'est dans cet esprit que j'ai abordé les tâches présentes, essayant de donner aux idées le pas sur les phrases. Je serais d'une effronterie malhonnête si je vous promettais une solution à tous les problèmes que suscite aujourd'hui la difficile mutation de l'enseignement supérieur. Mais je m'engage à y oeuvrer de toutes mes forces. Si mes collègues, si les étudiants veulent bien m'accorder la faveur de leur aide et le bénéfice de leurs compétences, je suis certain que, ensemble, nous ferons de la bonne ouvrage.

Die Rede wurde auf deutsch gehalten. Die deutsche Fassung, welche dank der großzügigen Hilfe von Frau Dr. U. Zürcher-Brahn entstanden ist, erscheint als Sonderdruck gleichzeitig mit der französischen unter dem Titel: «Die Universität im Zeitalter des Umbruchs — Gedanken eines Etablierten».

Notes

1 N. Ruwet, préface à R. Jakobsen, Essais de linguistique générale, Paris 1963, p. 7.

2 Ph. Sollers, Le Monde 13.9.1967.

3 Linguistik und Hochschulreform: Linguistische Berichte 3, 1969, p. 70-71.

4 M. Proust, Sodome et Gomorrhe Il 3, p. 108.

5 Journal, 22 août 1937 (éd. de la Pléiade, p. 1269).

6 Un mandarin prend la parole, Paris 1970, p. 131.

7 Le recteur Mallet dans une déclaration à propos des incidents de Paris-Nanterre, Le Monde 29/30.11.1970.

8 André Rivier (un helléniste encore!), Le mouvement étudiant lausannois et la réforme universitaire. Tiré à part d'une suite d'articles — remarquables de clairvoyante acuité et d'information — parus dans la Gazette de Lausanne de novembre 1969 à juin 1970.

9 F. Robert, o. c. p. 33.

10 Rhumbs, p. 105.

11 Cf. notamment Max Keller, Die Universität als Staatsaufgabe: Bernische Staatspersonalzeitung 12.6.1970.

12 Je ne puis que renvoyer ici à l'étude courageuse de notre collègue Jeanne Hersch, Der Lehrer in der heutigen Krise: Schweizerische Lehrerzeitung 20.8.1970.

13 A. Rivier, o. c. p. 17.

14 Oraisons funèbres, Paris 1971, p. 39.

15 J. Audiberti, Talent, Paris 1947, p. 102.

16 Extraits du texte allemand publié dans Briefe an den Chef 39e année (1971), no 1813 (Emil Oesch Verlag, Thalwil-Zurich).

17 J. Rostand, Pensées d'un biologiste, Paris 1939, p. 130.

18 F. Robert, o. c. p. 256.

19 Außerparlamentarische Expertenkommission für ein neues Universitätsgesetz.