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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DIES ACADEMICUS 1972

LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1973

DISCOURS DE M. LE

PROFESSEUR DOMINIQUE RIVIER

RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ

Monsieur le Conseiller d'Etat,

Vous venez d'apporter le salut du gouvernement aux autorités universitaires, et vous leur avez publiquement renouvelé la confiance de vos collègues.

L'Université et son rectorat sont sensibles au premier comme au second message, et ils vous en remercient. A un moment où la Confédération — nolens, volens — s'engage dans une opération législative lourde de conséquence pour l'avenir de l'enseignement supérieur et de la recherche dans notre pays, il apparaît plus que jamais souhaitable que confiance et sincérité soient les traits dominants des relations que le gouvernement vaudois entretient avec son Université.

C'est pourquoi, Monsieur le Conseiller d'Etat, nous vous prions de trouver ici l'expression de notre reconnaissance pour l'attitude libérale —j'allais dire britannique —que vous n'avez cessé d'adopter envers l'Université et pour le sens, à la fois élevé et étendu que — non seulement dans vos paroles mais aussi dans vos actes — vous tenez à donner à l'autonomie de la Haute Ecole de Lausanne.

Par la même occasion, nous avons l'honneur de vous prier de faire savoir au Conseil d'Etat, et par lui au Grand Conseil et au peuple vaudois tout entier, la gratitude de l'Université, laquelle se plaît, en ce jour solennel, à reconnaître publiquement l'effort considérable qui est aujourd'hui consenti pour son développement.

Monsieur le président du Sénat, Mes chers collègues, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Selon les règles et les traditions qui, pendant bien des années, servirent de cadre aux cérémonies comme celle d'aujourd'hui, le Dies academicus était, pour le recteur sortant de charge, le prétexte à dresser le bilan de deux années passées au service de l'Alma mater. C'était ensuite pour son successeur l'occasion de faire le discours de sa vie et aussi de chanter sa discipline. Tout cela devant le public des amis de l'Université charmés par la ronde décennale des facultés qui déifiaient ainsi devant eux, constamment pareilles à elles-mêmes, mais sous des visages toujours nouveaux!

Hélas! Mesdames, Messieurs, vous l'avez entendu: depuis quatre ans les choses ont changé au point qu'il n'est simplement plus possible de sacrifier à cet usage, si plaisant qu'il ait été: les deux ans sont devenus quatre années, le recteur s'est mué en rectorat tricéphale et la ronde des facultés s'est défaite au gré des sénatus-consultes!

Toutefois, ceux que ces changements désolent ne doivent pas désespérer: je les invite à revenir cet après-midi ici même; dans cette salle, ils pourront entendre huit professeurs, récemment promus à l'ordinariat, faire briller durant quelques instants toute la bigarrure de l'éventail largement déployé par nos facultés et écoles...

Pour ce matin, le Rectorat estime devoir s'en tenir à l'indispensable: d'abord un regard en arrière pour faire le point après quatre années vécues sous le régime de l'Organisation provisoire de 1968; puis un regard en avant, afin de préciser l'essentiel des tâches qui attendent les responsables de la bonne marche et du développement de l'Université de Lausanne. Ce sera l'occasion de s'arrêter un instant au problème clé posé à ce jour par ce développement, à un problème dont l'examen devrait — semble-t-il —précéder toute tentative d'élaborer une politique de l'enseignement supérieur: le problème de la croissance de l'Université.

Lorsqu'au mois de mars 1968 le Sénat requit du Conseil d'Etat la promulgation de l'Organisation provisoire de l'Université, telle qu'elle est en vigueur aujourd'hui encore, l'autorité supérieure de l'Université avait deux objectifs en vue.

Le premier était de donner à la Haute Ecole de Lausanne la possibilité d'accéder rapidement à une plus grande autonomie, condition jugée essentielle pour obtenir les moyens nécessaires à son développement, alors gravement menacé. Le second objectif était de créer, au sein de l'Université, les conditions propres à d'urgentes réformes, qu'il s'agisse du cadre de l'enseignement ou de la structure de l'administration. Toutefois, avant même que le Conseil d'Etat ait été en mesure de ratifier les dispositions proposées par le Sénat, les événements de mai 1968 se chargèrent d'ajouter un troisième objectif à la mise en place de l'organisation provisoire. Il s'agissait, on ne l'a pas oublié, d'introduire la participation, c'est-à-dire de mieux associer les membres du corps intermédiaire et les étudiants à la vie de l'Université.

De toutes les acceptions que l'on s'est plu à donner au terme d'autonomie universitaire, une seule, en définitive, avait paru résister à l'épreuve de la logique et des faits: c'est celle qui en fait une autonomie de gestion et de développement, par quoi il faut entendre le droit et la responsabilité donnés à l'Université de préparer puis d'exploiter son budget, d'élaborer puis d'ajuster ses plans de développement.

C'est ainsi que, dès la première année de l'entrée en vigueur de l'Organisation provisoire, l'Université fut appelée à construire son budget —elle ne connaissait rien de semblable avant 1969 — puis à le gérer.

Au fil des années, ce fut ensuite la mise sur pied d'un plan à moyen terme — à quatre ans — et enfin, ce printemps dernier, l'élaboration d'un plan de développement à long terme, soit à dix ans.

A l'inverse de ce que l'on pourrait imaginer, la mise sur pied d'un budget ou l'élaboration d'un plan de développement pour l'Université n'est pas une opération qui commencerait ici et s'achèverait là. Bien au contraire, il s'agit de se livrer à des approximations partielles et successives, ce qui fait plus appel à la méthode

expérimentale qu'à la mise en oeuvre rigoureuse d'une décision logique. L'essentiel paraît ici de n'oublier jamais que l'Université est un corps vivant qui, précisément parce qu'il vit, échappe par essence à toute planification rigide. Il est dès lors bien évident que l'effort demandé aux diverses cellules de l'Université lors de la préparation du budget ou du plan n'en est que plus grand: instituts, séminaires, écoles et facultés ont dû passer par le difficile apprentissage qui consiste à regarder une ou plusieurs années en avant, afin de prévoir l'enseignement à donner ou la recherche à conduire: il s'agit de se faire une représentation aussi exacte que possible de ces activités futures, puis de les justifier et enfin d'évaluer les moyens qui seront nécessaires. Force est d'admettre que les doyens, président, directeurs ou professeurs n'ont pas tous reconnu d'emblée la nécessité d'un effort d'une telle ampleur, d'autant plus que celui-ci n'est pas toujours apparu payant à court terme. Tel avait fait de beaux plans qui, par la suite, n'a pu les réaliser, faute de crédits; tel autre s'est vu accorder l'argent, mais n'est pas parvenu à trouver les personnes ou les locaux nécessaires.

Mais qu'importe: le bénéfice d'un plan ou d'un budget ne tient pas seulement dans les crédits ou les moyens finalement obtenus, mais aussi et surtout dans la prise de conscience des objectifs et des «motivations» à l'origine des activités projetées. Or, cette prise de conscience est indispensable à qui veut se développer sans s'en remettre au bon vouloir du bailleur de fonds ou aux nécessités de la conjoncture. Et ce qui est vrai d'un chercheur ou d'un enseignant, d'un institut ou d'un laboratoire, l'est encore bien davantage de l'Université dans son ensemble.

Il n'en reste pas moins qu'on doit se demander s'il est raisonnable de distraire du temps déjà si compté que le professeur doit à son enseignement, à sa recherche et à ses étudiants, les heures nécessaires à la préparation d'un plan ou d'un budget. Cette question touche au problème du statut du professeur dans l'université d'aujourd'hui: convient-il d'imposer à ce professeur ces tâches «administratives», ou faut-il l'en dispenser? En fait, l'expérience montre que si le professeur manque rarement une occasion de déplorer les charges administratives qui sont les siennes — et on le

comprend! —, il est souvent difficile d'obtenir de lui qu'il les abandonne effectivement lorsque ces activités administratives lui paraissent avoir des conséquences sur le statut de son enseignement, le nombre de ses étudiants ou la situation financière de son institut..., et on le comprend encore! Quoi qu'il en soit, une certaine décharge des tâches administratives est absolument nécessaire, surtout pour les responsables des facultés et écoles. C'est la raison pour laquelle le Rectorat a demandé et obtenu la création de postes d'adjoint administratif dans toutes les facultés et écoles, à deux exceptions près. Bien qu'à peine engagée, l'expérience donne déjà pleine satisfaction.

Comme l'on pouvait s'y attendre, la mise sur pied du budget a fait apparaître quelques lacunes dans le ménage de l'Université.

C'est ainsi qu'il y a quatre ans, les crédits figurant au budget de l'enseignement et de la recherche étaient, relativement au nombre des enseignants, au-dessous des 50 % de la moyenne estimée pour l'ensemble des universités suisses. Cette situation tout à fait anormale — en partie conséquence de la générosité du Fonds national suisse pour la recherche scientifique à l'égard des savants de notre Université, en partie aussi due à la modestie des ambitions de nos enseignants et de nos chercheurs — cette situation anormale est aujourd'hui —via le budget — en voie d'amélioration, grâce à la compréhension du Conseil d'Etat et de la Commission des finances du Grand Conseil, que l'Université est heureuse de pouvoir remercier publiquement.

Il aurait été hautement souhaitable de pouvoir trouver chez nos autorités la même compréhension en ce qui concerne la situation matérielle faite au corps enseignant et au personnel technique de notre Université. Car, en dépit d'interventions réitérées — en dépit de vos interventions, Monsieur le Conseiller d'Etat, —les normes pratiquées à Lausanne dans ce secteur ne cessent de décroître par rapport aux moyennes suisses — elles sont actuellement près de 40 % en dessous de celles des Ecoles polytechniques fédérales —, ce qui a pour conséquence grave de rendre chaque année plus difficile et plus aléatoire le recrutement du corps enseignant, face à la concurrence, non seulement du secteur privé mais aussi et

surtout des autres hautes écoles de Suisse: il y a une année, à la même époque, sur 10 professeurs dont l'Université de Genève annonçait la nomination, quatre avaient été sollicités et avaient même accepté d'enseigner à Lausanne. C'est ainsi que se trouvent peu à peu mis en péril le niveau et la qualité de la recherche et de l'enseignement dans nos facultés et écoles, phénomène d'autant plus regrettable que notre canton fait l'effort splendide que l'on sait pour accueillir l'Université à Dorigny.

Si des mesures exceptionnelles ne sont pas prises rapidement à Lausanne —malheureusement, il paraît illusoire aujourd'hui d'attendre quoi que ce soit de Berne dans ce domaine — la boutade lancée par un recteur de l'Université de Genève à son collègue lausannois: «Pourquoi ne pas collaborer? vous avez les bâtiments, nous avons les professeurs!» pourrait bientôt traduire une certaine réalité, dont notre canton et sa population seraient en définitive les principales, sinon les seules victimes!

Il est une autre partie de l'Université dont la situation précaire exigeait depuis longtemps une réforme radicale. C'est celle de l'administration centrale, qui, comme l'on sait, constitue l'appareil de soutien de toutes les facultés et écoles, notamment grâce aux services du personnel, des bâtiments, de la comptabilité, des statistiques et des immatriculations. Prenons, à titre d'exemple, le service des statistiques; il y a quatre ans, ni les facultés ni l'Université ne tenaient de liste à jour des membres du corps enseignant ou du personnel technique et administratif. Tout le monde partait de l'idée que c'était l'affaire d'un service de l'Etat. Quant à dénombrer les étudiants avec exactitude, cela paraissait impossible du fait que le statut de l'étudiant n'avait jamais été clairement défini: fallait-il compter ceux qui s'inscrivent aux cours, ou seulement ceux qui s'acquittent de leur droit d'inscription? ou tenir compte encore de ceux qui, sans avoir terminé leurs études, marquent un temps d'arrêt pour se préparer à des examens ou suivre des cours dans une autre université? Et les candidats au doctorat, dont les uns utilisent largement bibliothèques et laboratoires, et dont les autres préparent leur thèse loin de Lausanne, sans jamais faire appel au moindre service de la part de l'Université? ... Cependant, il n'était


jamais apparu ni nécessaire ni même utile de répondre à ces questions... jusqu'au jour où vinrent les difficultés financières et, avec elles, les subventions fédérales, fondées précisément sur des statistiques de nombres d'enseignants et d'étudiants. C'est d'ailleurs pour cette raison que, depuis quelques années déjà, la Confédération avait, de son côté, mis en place un service de renseignements qui lui permettait de dresser ses propres statistiques —lesquelles, pour être fédérales, n'échappaient pas à l'imprécision mentionnée tout à l'heure... et à d'autres encore, comme le montre l'anecdote suivante:

Il y a de cela quelques mois, il était apparu nécessaire de connaître avec précision le nombre d'étudiants dans les semestres «cliniques» de la Faculté de médecine — on sait qu'un seul de ces étudiants coûte chaque année près de 90000 fr. au canton de Vaud et que, de ce fait, la Confédération verse une substantielle subvention pour chacun d'eux. Or une différence subsistait entre le chiffre donné par la Faculté de médecine et celui fourni par l'Université, tous deux voisins de 400. Avant de demander un contrôle, quelqu'un s'avisa de faire appel aux fameuses statistiques fédérales. Message fut envoyé, qui posait clairement la question: «combien y a-t-il eu d'étudiants dans les semestres cliniques de la Faculté de médecine de Lausanne au semestre d'hiver 1971-1972?» La réponse vint, claire, précise, catégorique : «ces étudiants sont au nombre de cinq...». Point n'est besoin de préciser que l'Université de Lausanne n'avait pas attendu cet incident pour estimer qu'il lui appartenait de compter elle-même ses étudiants.

Le service des statistiques n'est ici qu'un exemple: en fait, c'est l'ensemble de tous les services de l'administration centrale qu'il était apparu indispensable de réorganiser, ce qui d'ailleurs devait permettre d'en redistribuer les tâches. Cependant, il s'avéra bientôt que, pour être satisfaisante, cette réorganisation devait être précédée de celle, plus fondamentale encore, de tout le plan comptable de l'Université.

Donnant suite à une demande du Rectorat, présentée en automne 1970, le Conseil d'Etat confia cette opération complexe à une commission ad hoc présidée par M. Jean-Pierre Ehrsam,

directeur-adjoint de l'Hôpital cantonal. Grâce notamment à la collaboration dévouée de tous ceux qui, à l'Université, ont la responsabilité d'une unité budgétaire, cette commission espère pouvoir présenter, dès les premiers jours de 1973, ses propositions pour le nouveau plan comptable de l'Université. Seulement lorsque ces propositions auront été adoptées, il sera possible à l'Université d'achever la réorganisation de l'ensemble des services de son administration centrale. Pour mener à bien ce travail d'envergure, l'Université est heureuse de pouvoir compter sur l'expérience et l'autorité de son directeur administratif, M. Jean Zeissig.

Comme on l'a rappelé tout à l'heure, les événements de mai 1968 avaient en quelque sorte obligé les autorités universitaires à rechercher rapidement les moyens de mieux associer les membres du corps intermédiaire et les étudiants à la vie de l'Université. Cette participation a, jusqu'ici, fait l'objet de trois séries d'expériences: chacune d'elles s'est étendue sur près d'une année et a porté sur l'ensemble de l'Université.

La première expérience a été la Consultation de l'Université sur l'avant-projet de loi sur l'Université qui avait été préparé en 1968. Cette opération, à laquelle les étudiants et les membres du corps intermédiaire ont participé pendant l'année académique 1968-1969, devait permettre de connaître les principales positions prises par les divers corps de l'Université sur les grands chapitres de la nouvelle loi. Fait significatif, la plus grande et la meilleure partie de la réflexion s'est alors cristallisée sur le problème même de la participation, aux dépens d'autres questions tout aussi importantes sinon davantage, comme l'accès aux études universitaires, le gouvernement de l'Université, les relations entre l'Etat et l'Université, les tâches de l'Université en matière d'enseignement et de recherche, pour ne citer que celles-là.

La seconde série d'expérience eut lieu l'année suivante, dans le cadre de la première année expérimentale. Cette fois l'on tenta d'instituer à tous les niveaux de l'Université — instituts, écoles, facultés, université —des «Commissions tripartites», sortes d'instruments de participation. Composées d'un nombre égal de professeurs, de membres du corps intermédiaire et d'étudiants, ces

commissions devaient pouvoir être consultées par les organes de décision existants. Elles devaient aussi être en mesure de faire des propositions à ces organes, lesquels étaient tenus de répondre dans des délais raisonnables. En dépit de difficultés souvent considérables — réticences du corps enseignant, opposition des gauchistes, indifférence de la majorité silencieuse — l'expérience des commissions tripartites a connu un certain succès: c'est ainsi qu'une ou deux d'entre elles subsistèrent une fois l'expérience terminée.

La troisième série d'expérience fut de loin la plus importante, non seulement par l'ampleur de l'organisme de participation prévu, mais aussi parce que, fondée sur des dispositions adoptées par le Sénat et ratifiées par le Département de l'Instruction publique et des Cultes, leur mise en place débuta par des élections étendues à l'ensemble des étudiants et du corps intermédiaire de l'Université. Organisé dans le cadre de la deuxième année expérimentale en 1971-1972, ce troisième essai fut caractérisé par l'élargissement de Sénat et des Conseils de faculté à certains membres du corps intermédiaire, et aussi par l'introduction d'une structure, nouvelle pour la plupart des facultés et écoles: la section, partie de la faculté ou de l'école réunissant les professeurs, les membres du corps intermédiaire et les étudiants associés plus étroitement à une direction ou à un niveau des études. Faute de temps notamment, l'expérience n'a été que partielle en ce sens que seuls purent être élus les organes de participation dans certaines sections. Ce sont néanmoins plus de 40 étudiants et un nombre à peu près égal de membres du corps intermédiaire qui ont pu, à cette occasion, prendre connaissance du budget et du plan de développement de leur section ou participer à la réforme ou à l'élaboration de tel plan d'études. Comparées à l'essai des commissions tripartites, ces dernières expériences ont marqué un progrès assez net pour que le rectorat et la Commission universitaire proposent au Sénat de les poursuivre au cours d'une troisième année expérimentale, sur la base des Dispositions de 1971 convenablement amendées, notamment à la suite des propositions présentées par l'Association du corps intermédiaire de l'Université de Lausanne.

Ici s'achève le compte rendu des principales réformes entreprises dans le cadre fixé par l'Organisation provisoire de 1968. Mais, il convient d'ajouter à ce rappel l'avancement spectaculaire des travaux à Dorigny pendant cette période: commencé en 1969, le Collège propédeutique a été remis à l'Université en 1970, et le Bâtiment des sciences physiques ouvrira ses portes aux étudiants dans moins d'un an, pour le début des cours de la prochaine année académique.

Non sans satisfaction et reconnaissance, l'Université constate aujourd'hui que le rythme des constructions initialement envisagé a pu être à peu près respecté, conformément au plan qui prévoyait d'investir chaque année à Dorigny pour une somme de 20 Mio environ. Si la gageure a pu être tenue, c'est grâce au dynamisme et au savoir-faire du Comité directeur des Bâtiments universitaires de Dorigny et notamment de son président, M. Emmanuel Faillettaz. A lui et à ses collaborateurs, l'Université est heureuse de dire ici ses très vifs remerciements.

A ces constatations réjouissantes touchant les sommes investies par l'Etat à Dorigny, il convient d'ajouter les remarques que voici touchant le budget d'exploitation de l'Université: Laissant de côté les dépenses afférant aux cliniques médicales — dépenses dont l'évaluation est nécessairement affectée d'un certain arbitraire — le budget de l'Université, qui était de 18,8 Mio en 1969, sera voisin de 35 Mio en 1973. C'est dire qu'il aura presque doublé pendant ces quatre années, et que, durant cette même période, la fraction du budget cantonal qu'il représente aura passé de 3,1 % à 3,5 %. Ainsi, vous le constatez Mesdames et Messieurs: en dépit d'une ou deux ombres au tableau — mais n'en faut-il pas dans un bon tableau! —l'Université a bien lieu d'être reconnaissante au peuple et au gouvernement vaudois de l'effort considérable qu'ils ont fait en sa faveur durant les quatre dernières années.

Le moment est d'ailleurs venu pour l'Université de dire sa gratitude aussi à tous ceux qui l'ont servie avec compétence et dévouement pendant cette difficile période d'adaptation: professeurs, directeurs, président, doyens et tout particulièrement le professeur Gilbert Guisan qui a assumé durant quatre ans d'affilée la présidence

de la Commission universitaire. Grâce à beaucoup de sérénité et de sagesse, le Président Guisan a permis à la Commission universitaire de s'acquitter avec succès de son rôle délicat, qui est de faire valoir le point de vue des facultés et écoles dans la politique de développement des enseignements à l'Université.

Enfin, le rectorat manquerait à son devoir s'il ne saisissait pas cette occasion de dire la très profonde gratitude de l'Université au professeur Jean-Charles Biaudet, vice-recteur sortant de charge.

Mon cher collègue,

Président de l'Ecole des sciences sociales et politiques puis doyen de la Faculté des lettres, vous avez été un des membres les plus écoutés de la Commission universitaire, de la Communauté de travail pour la mise en valeur des terrains de Dorigny ainsi que de la Commission de prospective de l'Université. Alors qu'en 1968 vous auriez pu rentrer dans le rang et vous consacrer entièrement à vos recherches et à votre enseignement, vous avez cédé aux pressions de vos collègues et, pendant quatre ans, fait bénéficier le rectorat et l'Université de vos dons d'homme de gouvernement. La sûreté et la rapidité de votre jugement, le sens élevé que vous avez de l'Université et de ses obligations, la vigilance avec laquelle vous suiviez la marche de l'essentiel de ses affaires, toutes ces qualités ont fait de vous un collègue incomparable, au moment de la décision comme aux heures de la réflexion. C'est le coeur un peu serré que le rectorat vous voit partir. Mais cela ne l'empêche pas de vous dire «merci!» et de vous souhaiter un heureux et complet retour à vos recherches et à votre enseignement

Regardons maintenant en avant, afin d'examiner brièvement les tâches les plus urgentes qui attendent les autorités universitaires durant ces prochaines années.

Dans le domaine de l'enseignement et de la recherche d'abord, il appartiendra aux facultés de préparer leur développement en appliquant la politique des choix dont les principes ont été fixés par le Sénat. Il s'agit là d'une opération délicate, car il ne sera plus

possible dorénavant de s'ignorer d'une université à l'autre. Bien au contraire, l'objectif général devrait être, dans chaque discipline, de procéder par étapes à l'élaboration de plans de développement communs aux facultés intéressées de Suisse romande. Dans les grandes lignes, il conviendra pour commencer de s'entendre sur les enseignements — et notamment sur les enseignements de base — qui devront continuer d'être donnés dans toutes les universités; puis sur les matières qui pourraient faire l'objet de cours communs à deux ou plusieurs hautes écoles; et, enfin, sur les enseignements avancés qui pourraient être répartis entre les diverses universités. Des essais sont actuellement en cours —notamment pour la psychologie et l'astronomie —qui devraient permettre de guider les premières réflexions puis de faire des propositions concrètes. Un travail analogue devrait être entrepris dans les domaines où la recherche est particulièrement coûteuse. On l'a déjà dit ailleurs: seules des réalisations substantielles, obtenues par une collaboration étroite et loyale et achevées dans des délais suffisamment brefs, pourraient permettre aux universités et à leurs facultés de sauvegarder leur indispensable autonomie en matière d'enseignement et de recherche, autonomie à ce jour mise en péril par les Etats dont le souci légitime est de voir utilisés de façon raisonnable les crédits qui sont alloués à leurs hautes écoles.

Et c'est notre conviction profonde, fondée sur les résultats d'expériences faites non seulement en Suisse, mais dans la plupart des pays voisins, qu'il appartient aux universités — et non aux pouvoirs politiques, et encore moins à leurs administrations — de préparer puis de proposer les mesures de coordination dans le domaine de l'enseignement supérieur et de la recherche.., encore faut-il que les universités en prennent la responsabilité et que les institutions favorisent cette indispensable initiative. C'est là le point central de la Proposition pour le développement et le financement des universités et des hautes écoles de Suisse présentée il y a quelques mois par la Conférence des recteurs des hautes écoles de Suisse.

Parallèlement à cet effort en vue de repenser leur développement dans un esprit de coopération interuniversitaire, les facultés

et écoles devraient aussi tenter d'assouplir le cadre de l'enseignement de façon à ménager une meilleure place à ces petites communautés d'enseignants et d'enseignés que devraient être les sections, et à ces foyers d'enseignants et de chercheurs que pourraient être les départements. Ce devrait être aussi l'occasion pour l'Université de reprendre l'examen du statut des diverses catégories d'enseignants, d'une part afin de les adapter aux exigences de l'enseignement et de la recherche d'aujourd'hui, et d'autre part en vue d'obtenir une meilleure harmonisation de ces statuts d'une université à l'autre. Là encore, si un effort sérieux, suivi de résultats concrets, n'est pas entrepris à temps par les hautes écoles, il y a fort à parier que c'est de l'extérieur que viendront les contraintes de coordination et d'uniformisation, avec tous les inconvénients que l'on peut craindre maintenant déjà.

En ce qui concerne l'appareil administratif de l'Université, il conviendra, durant les années qui viennent, de tirer le meilleur parti du rapport que va déposer d'ici quelques semaines la Commission présidée par M. Ehrsam. Les objectifs principaux doivent être d'une part de décharger le corps enseignant de toutes les besognes administratives accessoires, c'est-à-dire de celles qui ne sont pas essentielles pour la conduite de l'enseignement et de la recherche, et d'autre part de permettre une gestion de l'Université dans son ensemble qui soit aussi transparente et aussi souple que possible. Parallèlement, la même transparence et la même souplesse devront être recherchées dans les procédures d'élaboration du budget et du plan de développement. Ce sont là, il faut le souligner, d'excellents moyens pour l'Université d'affermir son autonomie de gestion et de développement. En effet: n'est-il pas fort probable que les autorités politiques seront d'autant mieux disposées à accorder leur confiance à l'Université qu'elles obtiendront d'elle les informations les plus claires touchant la gestion et le développement de telle faculté, école ou service?

Dans le domaine enfin qui intéresse plus particulièrement les étudiants, il existe deux secteurs où des décisions de poids devront être prises dès l'année prochaine déjà.

Le premier secteur est celui du logement des étudiants. L'accroissement rapide du nombre de ces derniers, ainsi que le transfert progressif des bâtiments universitaires à Dorigny posent deux urgentes questions aux autorités: comment assurer les logements nécessaires aux étudiants sur la place de Lausanne? et qui devra veiller au financement des investissements qui, d'ores et déjà, apparaissent comme indispensables?

A la première question, le Rectorat estime qu'il convient de répondre de la façon suivante: compte tenu des expériences concluantes faites sur certains campus d'université de construction récente, il apparaît très souhaitable que l'étudiant reste intégré à la Cité et qu'il puisse notamment jouir des contacts sociaux et culturels que lui offre naturellement un logement situé dans un complexe non universitaire. II faut donc éviter de construire soit à Dorigny, soit à Lausanne, de grands bâtiments en vue d'y loger exclusivement des étudiants. Il convient, au contraire, de prévoir pour ceux-ci l'aménagement d'appartements ou de chambres répartis dans des bâtiments locatifs de toutes sortes, eux-mêmes localisés de façon judicieuse dans la ville ou sa banlieue, notamment dans les grandes zones entourant les trois centres de gravité des constructions universitaires : la Cité, Dorigny et le Bugnon. Il y a là une collaboration d'un style nouveau à établir, avec les pouvoirs publics aussi bien qu'avec les entreprises privées, et qu'il incombe au Rectorat de faire démarrer dans les délais les plus brefs.

A la seconde question —qui doit assurer le financement des investissements nécessaires aux nouveaux logements des étudiants? — la Conférence universitaire suisse a déjà fourni une réponse, de principe en tous les cas, dans sa séance du 6 octobre 1971 à Neuchâtel. Sans reconnaître à l'étudiant un droit au logement — les bases légales font défaut actuellement —, il appartiendrait à l'Etat, lorsque les investissements privés ne suffisent pas à assurer ce logement, de prendre les mesures d'urgence qui s'imposent et, notamment, celle d'avancer les crédits indispensables au démarrage des constructions.

Le second domaine intéressant les étudiants et où des décisions devraient être prises sans tarder non plus, c'est celui de la participation. Il s'agit, comme on l'a vu, d'associer de meilleure façon les étudiants et les membres du corps intermédiaire à la formation d'une volonté d'ensemble dans les sections, les facultés et l'Université. On a déjà rappelé tout à l'heure les expériences qui avaient été ou qui vont être tentées dans ce domaine.

Mais le temps est aujourd'hui venu, semble-t-il, de passer du stade de l'expérience à celui de la loi. Les éléments d'appréciation ne sont-ils pas maintenant suffisants pour que se déterminent les autorités responsables de légiférer? Notons que ces éléments d'appréciation ne sont pas fournis uniquement par les expériences lausannoises, mais aussi par toutes celles qui ont eu lieu ou qui sont en cours, soit en Suisse, soit dans les pays où la place de l'Université dans la Cité est à peu près celle qui lui est faite à Lausanne. Par ailleurs, il semble qu'aujourd'hui les autorités disposent du recul suffisant pour légiférer dans une relative sérénité. Cette situation favorable pourrait changer.

Il est encore une autre raison qui conduit le Rectorat à penser que le canton de Vaud devrait disposer sans tarder de sa Nouvelle loi sur l'Université. On sait en effet qu'à Berne la politique de l'enseignement supérieur, la recherche et les universités sont actuellement l'objet d'une intense activité intellectuelle: on parle même d'une loi fédérale sur les universités qui pourrait voir le jour plus vite qu'on ne le pense. Or, lorsqu'il s'agira de se déterminer sur le contenu de cette loi fédérale, ne vaudra-t-il pas mieux, pour nos représentants à Berne, pouvoir se fonder sur une loi vaudoise, fruit d'une étude approfondie ayant réuni les avis de l'Université et des milieux politiques du canton, plutôt que sur les opinions éparses et forcément contradictoires de tous ceux qui estiment avoir quelque chose à dire à propos de l'Université?

Pour toutes ces raisons, et d'autres encore, l'Université serait très reconnaissante au Conseil d'Etat de veiller à ce que soient bientôt relancés les travaux de la Commission extraparlementaire désignée par lui le 16 juillet 1968, en vue de préparer la nouvelle loi sur l'Université de Lausanne.

Comment terminer cet exposé des préoccupations du Rectorat concernant l'avenir sans dire quelques mots encore du problème général posé par la croissance de l'Université? En effet: de la solution qui sera donnée à ce problème pourrait dépendre, semble-t-il, une bonne part de la politique de l'enseignement supérieur, et singulièrement le sort de nos hautes écoles.

De quoi s'agit-il? Par opposition au développement de l'université, notion globale comprenant l'ensemble des facteurs caractérisant le système complexe qu'est l'université, la croissance concerne plus particulièrement l'effectif des étudiants, étant bien entendu que de l'évolution de cet effectif vont dépendre la plupart des autres facteurs dont la variation constitue précisément le développement de l'Université. Ainsi restreint, le problème de la croissance de l'Université se ramène essentiellement à celui de l'accès aux études supérieures, auquel sont naturellement associés les problèmes connexes de la démocratisation de l'enseignement, de la sélection des étudiants, du numerus clausus et des débouchés sur le marché de l'emploi.

Quels sont les facteurs déterminant les effectifs des étudiants à l'Université? En simplifiant à l'extrême, on peut les ramener à deux: le flux des étudiants entrant à l'Université et le flux des diplômés sortant. La différence entre le premier et le second facteur n'est autre que le flux des étudiants quittant l'Université sans diplôme, que ce soit après une ou plusieurs années: c'est en quelque sorte le flux des éliminés.

Le flux d'entrée des étudiants dépend en premier lieu du nombre annuel de nouveaux porteurs du diplôme de fin d'études secondaires. Dans les pays où, comme le nôtre, ce diplôme confère automatiquement le droit d'accès à l'Université, celle-ci n'a pas la possibilité de contrôler ce flux d'entrée: il lui est en quelque sorte imposé par l'enseignement secondaire qui se charge de faire la sélection. En revanche, le flux des diplômés à la sortie paraît entièrement sous le contrôle des Facultés et Ecoles. Ce sont elles en effet qui proposent les plans d'étude et les épreuves d'examens. Cependant, même s'il faut se méfier de termes comme «rendement» ou «efficacité» lorsqu'il s'agit d'enseignement, force est de constater

que, si le nombre de diplômés est très inférieur à celui des étudiants qui entrent à l'Université, quelque chose ne tourne pas rond: ou bien les Facultés et Ecoles sont trop exigeantes, ou bien la formation secondaire est insuffisante; qui est plus grave encore, les deniers publics sont mal utilisés et l'Université devient la source de mécontents ou d'aigris, lesquels sont un poids, voire une menace, pour la Société.

Or, tant que, parmi les objectifs assignés à l'enseignement secondaire, celui de préparer aux études universitaires joue le rôle dominant, une certaine garantie existe pour que soit suffisante la formation des étudiants à l'entrée à l'Université. Mais, pourra-t-il en être ainsi longtemps encore, si, invoquant la nécessité de démocratiser les études, l'on insiste toujours davantage sur le rôle social de l'Ecole: de ce fait, ne risque-t-on pas de voir les exigences de la formation secondaire céder le pas devant la nécessité de donner à chacun la même chance de promotion sociale? D'un autre côté, nous venons de voir que l'Université a le contrôle du nombre de ses diplômés. Fort bien. Mais, une fois sortis de l'Université, ces diplômés doivent trouver un emploi correspondant à leur formation. Sinon la société n'y trouve pas son compte, et les diplômés non plus, qui sont condamnés soit au chômage, soit à une activité à laquelle ils n'ont pas été préparés. Et alors, qu'elle le veuille ou non, l'Université est mise en question. C'est précisément la situation dans laquelle se trouve aujourd'hui la Suède où, conséquence d'une politique trop généreuse en matière de démocratisation des études, le pays souffre d'une pléthore de diplômés universitaires, assez grave pour conduire au chômage.

Enfin, il est bien évident que, pour former les étudiants qu'elle reçoit, l'Université doit disposer d'une certaine capacité d'accueil minimale, par quoi il faut entendre non seulement les locaux, mais aussi le personnel enseignant, l'infrastructure administrative et tout l'équipement indispensable à une formation proprement universitaire. Sans cette capacité d'accueil minimale par étudiant, l'enseignement se dégrade, la recherche s'étiole, et les diplômés de l'Université ne sont plus en mesure de rendre les services qu'attend d'eux la communauté.

Ainsi, la croissance d'une Université convenablement intégrée à la société est fonction des solutions données aux trois problèmes suivants:

— l'admission à l'entrée de l'Université;

— la capacité d'accueil minimale par étudiant;

— le marché de l'emploi des diplômés universitaires.

Du point de vue logique, et dans la mesure où c'est la fin qui doit déterminer les moyens, il conviendrait de commencer par répondre à la question du marché de l'emploi, puis à celle de la capacité d'accueil minimale; alors seulement pourrait-on déterminer le nombre des admissions souhaitables à l'Université. Cette méthode est de fait utilisée dans les pays de l'Est où un plan fixe en premier lieu les besoins futurs de la société en diplômés universitaires de chaque catégorie — du médecin au sociologue, en passant par l'ingénieur —, détermine en second lieu la capacité d'accueil minimale pour chaque type de formation, et finalement, en fonction des moyens financiers disponibles, assigne aux facultés le nombre d'étudiants à admettre dans chaque direction d'études. Cette planification rigide conduit à la pratique généralisée du numerus clausus, exigeant une sélection parfois très dure. Celle-ci s'appuie sur un «système de points» complétant les résultats obtenus à l'école secondaire par ceux de concours organisés par les universités, et particuliers à chaque direction d'études. L'on prétend ainsi sauvegarder le principe de l'égalité des chances pour chacun. Ce système a peut-être des avantages, mais il présente certainement l'inconvénient grave de fonder l'application du numerus clausus sur la prétendue possibilité de prévoir avec précision les besoins de la société en diplômés universitaires. Or, même dans les pays qui pratiquent ce système, on reconnaît que c'est là une gageure qui, de façon générale, ne peut être tenue. Dans ces conditions, est-il vraiment équitable de refuser à quelqu'un la possibilité de faire des études universitaires sur la base d'une prospective aussi fragile?

Une autre façon de faire consiste à mettre au premier rang le droit de l'individu à la formation, et à lui assurer coûte que coûte une place à l'Université, à la seule condition qu'il possède

«les aptitudes suffisantes». Ce système libéral, en application chez nous, est excellent aussi longtemps que la capacité d'accueil minimale est respectée, que le niveau de la recherche et de l'enseignement n'en souffre pas, et que les diplômés sortis de l'Université trouvent de l'emploi. Cela suppose donc que, pour être suffisantes, les aptitudes requises ne tombent pas au-dessous d'un certain niveau. C'est ici que la condition des aptitudes suffisantes entre en conflit avec le principe de la démocratisation des études, selon lequel l'ouverture à tous d'un enseignement secondaire de masse répond à la nécessité de donner à chacun la même chance, non seulement de formation, mais aussi de promotion sociale. Que faire, en effet, lorsque par le jeu du droit d'entrée à l'Université que confère le baccalauréat ou le diplôme de maturité, cette démocratisation touche au niveau des aptitudes suffisantes et amène à l'Université des foules d'étudiants, sans mesure avec la capacité minimale d'accueil, entraînant une baisse de niveau dans l'enseignement et la recherche ainsi que le chômage des diplômés universitaires? C'est précisément ce qui se passe aujourd'hui en Suède. Or, il semble bien que la menace pèse sur la majorité des pays occidentaux, dont le nôtre.

Comment expliquer autrement l'apparition soudaine du numerus clausus pour des ressortissants nationaux dans des pays comme l'Allemagne, la France, la Belgique ou la Hollande? Et comment notre pays échapperait-il à cette menace si des correctifs ne sont pas apportés suffisamment vite à notre système de démocratisation des études, sans nécessairement toucher au principe de cette démocratisation?

Il n'est pas question ici d'apporter une solution au problème ardu de la croissance de l'Université. En revanche, il semble utile, en guise de conclusion, de présenter cinq propositions qui pourraient aider à la recherche de cette solution.

1. Il ne paraît pas possible de maintenir indéfiniment pour l'enseignement secondaire les deux fonctions, manifestement antinomiques, d'assurer à tous l'égalité des chances de promotion sociale et de sélectionner en vue des études universitaires.

2. Plus encore que de diplômés universitaires, notre pays paraît aujourd'hui manquer de cadres moyens. La formation de ces derniers ne requiert pas nécessairement le cours complet des études exigé des facultés universitaires, dont l'enseignement est nécessairement coûteux parce qu'il est étroitement lié à la recherche comme il se doit.

3. A l'avenir, l'Université ne devrait plus être la seule institution offrant aux bacheliers une formation tertiaire, c'est-à-dire la seule institution où, normalement, le bachelier puisse continuer ses études.

4. Il paraît souhaitable de prévoir, à côté des universités, des instituts de formation courte, notamment pour les cadres moyens, et dans lesquels seraient admis de plein droit les porteurs du baccalauréat ou du diplôme de maturité. La question de savoir si ces instituts de formation courte dépendraient des universités doit faire l'objet d'un examen approfondi.

5. Cette diversification de l'enseignement tertiaire, qui est déjà une réalité — et une réussite — dans des pays comme la France et la Grande-Bretagne, aurait le double avantage de coûter moins à la communauté et de libérer, en vue d'activités de recherche et d'enseignement avancé, celles de nos facultés et écoles qui sont actuellement encombrées d'un nombre croissant d'étudiants qui n'arrivent pas à terminer leurs études.

Mesdames, Messieurs,

En dépit des modes et des temps, le moment paraît venu de libérer quelque peu nos hautes écoles d'une certaine pesanteur sociologique, afin de les rendre mieux aptes à remplir leur mission originale et spécifique: découvrir et transmettre la connaissance.

En définitive, ne serait-ce pas là pour l'Université la meilleure voie, indirecte mais sûre, de travailler à restaurer cette «qualité de la vie» vers laquelle aspire le monde contemporain?