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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DIES ACADEMICUS 1975 PRIX ET CONCOURS

LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1976

DISCOURS DE M.

DOMINIQUE RIVIER, PROFESSEUR,

RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ

Monsieur le Conseiller d'Etat,

Selon toute probabilité, les années qui viennent marqueront dans l'histoire de l'Université de Lausanne.

Pour commencer, ici dans le canton: longtemps mûri à la lumière de multiples consultations et de discussions maintes fois reprises, le projet de loi vaudoise sur l'Université va prochainement retenir l'attention du Grand Conseil. Puis, là-bas à Berne: après une période de gestation à peine moins prolongée, l'administration fédérale s'apprête à déposer deux projets de loi jumeaux, l'un sur l'aide fédérale aux universités, l'autre sur la recherche.

Conçus en période de croissance et d'euphorie matérielles, c'est sous un ciel vraisemblablement moins serein que ces textes verront le jour: la récession est là, dont les effets ne disparaîtront pas de sitôt. Ainsi, qu'on le veuille ou non, en dépit des atermoiements et des attentes, il faudra légiférer dans l'incertitude et la gêne... ce qui n'est pas nécessairement un mal.

Quant à l'Université, inévitablement mise en question à Lausanne comme à Berne par le législateur, elle aura besoin, pour résister aux actions qui ne manqueront pas d'être dirigées contre elle, d'hommes qui puissent allier la clarté des idées à la connaissance des faits, l'expérience politique à la fermeté du caractère.

C'est dire, Monsieur le Conseiller d'Etat, Monsieur le Conseiller national, c'est dire combien l'Université de Lausanne se félicite de pouvoir compter notamment sur vous lorsqu'il faudra exposer puis défendre une cause et des intérêts qui ne sont pas seulement ceux de l'Alma mater vaudoise, mais aussi ceux de toutes les hautes écoles de Suisse et, en définitive, ceux du pays tout entier.

Monsieur le Président, Messieurs les membres du Sénat, mes chers collègues, Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants, Mesdames, Messieurs,

Nous le savons tous: les temps sont moroses, la conjoncture est sombre et les chances d'un retour aux belles années de 1960 sérieusement compromises. Hommes d'Etat, financiers ou chefs d'entreprise ne manquent pas, lorsqu'ils prennent la parole en public, de souligner le sérieux de la situation, qui est aussi celle de l'Université.

Et pourtant beaucoup estiment non sans raison que, dans l'effervescence d'un monde prisonnier de ses idéologies, ici agité par le désordre de la monnaie ou celui de l'énergie, là secoué par la guerre ou la révolution, l'Université devrait rester un îlot de paix, à l'abri de l'inquiétude et de l'insécurité générales. C'est ainsi qu'un certain nombre d'entre vous sont venus ici pour entendre des propos roboratifs ou captivants sur les arts, la culture ou les sciences, comme il est d'usage dans les discours d'un Dies Academicus. Sans m'avancer beaucoup, je crois pouvoir affirmer que vous ne serez pas déçus... dans la mesure où vous aurez la patience d'attendre le moment des laudationes que l'Université se réjouit d'adresser à ses nouveaux docteurs honoris causa... dans la mesure aussi où vous nous ferez le plaisir de revenir cet après-midi assister à la présentation et aux joutes oratoires de nos professeurs récemment promus à l'ordinariat, puis à la remise des prix aux lauréats de l'Université.

Mais pour l'instant il appartient au Rectorat de rappeler que, précisément pour s'acquitter de sa mission qui est certes de cultiver les sciences, les lettres et les arts, mais aussi d'édifier et de transmettre la connaissance, l'Université doit effectivement vivre dans un climat de relative sérénité — et non seulement survivre dans je ne sais quelle médiocrité de province. Or l'Université doit pour cela jouir de la confiance des autorités qui veillent sur elle et recevoir les encouragements moraux et matériels de la communauté qui l'entretient.

C'est le lieu de rappeler que, dans ces temps difficiles, l'Université de Lausanne peut momentanément se considérer comme n'appartenant pas au groupe des moins bien lotis. Cela, nous le devons en premier lieu à la compréhension et à la fidélité d'un Parlement qui ne cesse de porter de l'intérêt à son Université. Nous le devons aussi à la volonté apparemment soutenue du Gouvernement qui tient à doter ce canton d'une haute école digne de ce nom.

Témoin la décision que le Grand Conseil vaudois a prise le 25février 1975 et par laquelle il a accordé à l'Université un crédit de plus de 25 millions de francs pour l'édification, à Dorigny, du bâtiment des facultés des sciences humaines. Prise en période de récession économique, à contre-courant du mouvement général de désaffection pour l'enseignement supérieur qui passe actuellement sur l'Europe et sur la Suisse — on se souvient en effet des votes intervenus ces deux dernières années dans plusieurs cantons, qui refusèrent des investissements universitaires —, cette décision fait honneur au Pays de Vaud. L'Université est heureuse d'exprimer publiquement sa reconnaissance, en premier lieu aux autorités cantonales qui ont pris l'initiative et supportent le principal de l'entreprise, puis à la Confédération qui l'a rendue possible grâce à son aide généreuse, et enfin aux artisans qui ont préparé la décision, et notamment au Comité directeur du Bureau des constructions universitaires de Dorigny.

Toutefois, si justifiées que soient les satisfactions du moment, elles ne sauraient nous dispenser de regarder autour de nous d'abord, en avant ensuite. Or, que voyons-nous? Après les années d'une croissance accélérée dans l'abondance et l'agitation, les universités voient partout leur situation se dégrader. Le malaise, l'incertitude, la misère même semblent s'installer un peu partout dans les hautes écoles. Comment en est-on arrivé là? Pourquoi? Est-il possible de remédier à cette situation? Tenter de répondre brièvement à ces questions, tout en gardant présente à l'esprit l'obligation où nous sommes maintenant de légiférer à Berne comme à Lausanne, tel est l'objet des propos qui vont suivre.

Beaucoup se souviennent de l'enthousiasme et de l'euphorie qui, durant les années de l'après-guerre, ont, à tous les degrés, caractérisé l'expansion de l'école et de l'enseignement dans l'ensemble des pays d'Occident.

Sous la pression bienveillante des théoriciens de l'éducation et de l'économie, les Etats ont ouvert toutes grandes les portes de l'enseignement secondaire. C'est ainsi que, chaque année plus nombreux, jeunes gens et jeunes filles ont été poussés en masse vers l'Université. Parallèlement, mais avec une certaine réserve dans la générosité et quelques retards dans l'exécution, les pouvoirs publics ont accordé d'importants crédits pour le développement des hautes écoles, lesquelles ont alors bénéficié des faveurs de l'opinion et des experts.

«L'enseignement supérieur», déclarait M. Dean Rusk, secrétaire d'Etat américain, à l'ouverture de la Conférence mondiale de l'éducation réunie à Washington en 1961, «l'enseignement supérieur constitue un des éléments les plus puissants de la croissance économique.»

Lui faisant écho quelques mois plus tard, le rapport Robbins affirmait à toute la Grande-Bretagne: «L'enseignement supérieur doit être accessible à tous ceux qui désirent le suivre et sont qualifiés pour le faire.»

C'est ainsi qu'entre les années 60 et 70 le nombre des étudiants doublait, triplait même dans certains pays comme la Suède, que le taux de scolarisation universitaire — c'est-à-dire la proportion d'étudiants dans une classe d'âge donnée — doublait lui aussi, alors que les dépenses pour l'enseignement supérieur augmentaient deux fois plus vite que le total des dépenses publiques.

Notons en passant que dans cet emballement général notre pays restait nettement en queue de peloton. Témoin l'évolution dans le canton de Vaud, pendant la même période de 1960 à 1970, des dépenses consenties pour l'Université, comparées aux dépenses totales de l'Etat. Alors qu'en chiffres relatifs elles doublaient partout ailleurs, ici non seulement ces dépenses pour l'Université n'augmentaient pas, mais elles diminuaient de 10 à 8 %. De quoi modérer notre satisfaction de tout à l'heure, n'est-il pas vrai? et

de quoi aussi mesurer l'ampleur des rattrapages qu'il y avait à accomplir dans cette Université au début des années 70!

Mais revenons à l'examen de la situation générale de l'enseignement supérieur en Occident: comment se présente-t-elle maintenant? S'il fallait caractériser l'atmosphère générale qui règne cet automne dans les universités d'Europe et d'Amérique, ce sont les mots de «désillusion», de «désenchantement» qui s'imposeraient. Partout, de San Francisco à Heidelberg, d'Oxford à Bologne, de Nanterre à Bâle, de Louvain à Neuchâtel, c'est la même complainte de la part des présidents, vice-chanceliers ou recteurs. Tous parlent de crise financière, voire de faillite: le premier se voit contraint d'abandonner tout projet de construction, celui-ci assiste à la retraite anticipée de ses professeurs sans pouvoir les remplacer, tel autre enfin reconnaît être dans l'impossibilité de régler les factures d'électricité, de chauffage ou de téléphone de son université!

Le plus préoccupant dans tout cela, c'est qu'à cette diminution parfois brutale des moyens financiers affectés à l'enseignement supérieur, il ne correspond pour le moment aucune désaffection notable de la part des jeunes pour les études universitaires. C'est plutôt le contraire qui se produit. Selon des renseignements récents donnés au Conseil de l'enseignement supérieur et de la recherche à Strasbourg, le nombre des demandes d'admission continue de croître dans toutes les universités d'Occident, à l'exception de celles de la Suède qui, on le sait, avait bien avant les autres pays décidé d'ouvrir à tous les portes de l'enseignement supérieur. Même si le taux annuel de croissance des demandes d'admission diminue quelque peu aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en France et en Suisse —où il est de l'ordre de 3 à 6 %—, en revanche l'Italie, l'Allemagne fédérale et la Yougoslavie ne signalent aucun fléchissement dans le rythme de croissance du nombre de leurs étudiants, lequel reste à 15 % environ.

La principale conséquence de ces tendances, c'est l'encombrement progressif des facultés et l'apparition généralisée du numerus clausus, pourtant honni par tous. En dépit des protestations de principe les plus éloquentes, les gouvernements se voient les uns

après les autres contraints de «limiter l'accès aux études universitaires», expression dont la pudeur ne trompe personne, pas même ceux qui l'emploient. A ce jour trois pays paraissent encore faire exception et repoussent tout numerus clausus officiel: ce sont l'Italie, la France — si l'on ignore ses instituts universitaires de technologie et ses Grandes Ecoles qui n'ont jamais accepté qu'un nombre limité d'élèves — et la Suisse: chez nous, il s'agit très vraisemblablement du retard accusé par notre pays dès le début de la course à l'université ouverte à tous et à tout.

Aggravant une situation déjà très difficile pour les universités vient s'ajouter le fait que, conséquence de la récession, le marché du travail dans les professions auxquelles préparent les facultés tend à s'engorger précisément au moment où l'enseignement supérieur se met à produire des diplômés en masse. Le chômage des diplômés universitaires a déjà fait son apparition en Suède, au Danemark, en République fédérale allemande et au Royaume-Uni. On comprend alors mieux pourquoi aujourd'hui les perspectives d'avenir paraissent si sombres aux responsables du développement des universités!

Car il ne faut point se leurrer: la crise financière généralisée qui touche maintenant la quasi-totalité des établissements d'enseignement supérieur n'est pas seulement la conséquence de la récession économique. Elle trahit aussi une certaine crise de confiance de la part de l'opinion publique et des gouvernements. Ceux-ci, après avoir généreusement accordé leur aide aux universités, constatent que les espoirs qu'ils avaient placés — un peu à la légère peut-être —dans une expansion inconditionnelle de l'enseignement supérieur ne se sont point réalisés. Entre-temps de nouvelles charges sont apparues ailleurs, qui font maintenant concurrence aux besoins des hautes écoles. C'est pourquoi les communautés publiques et privées se voient contraintes de revoir leur politique, particulièrement leurs priorités: et force est de constater que l'enseignement supérieur n'y occupe plus toujours le premier rang!

Inutile de s'étendre sur les causes de cette situation. Qu'il y ait eu à tous les échelons, et notamment dans l'Université, défaut

d'imagination et de prospective, c'est évident. Qu'il y ait eu aussi certains contrecoups fâcheux des événements de mai 68, cela n'est pas contestable. Mais il y a eu surtout, de la part des responsables de l'enseignement supérieur, une méconnaissance de la réalité universitaire et de ses liens étroits avec l'enseignement secondaire. On n'a pas vu, ou l'on n'a pas voulu voir que, si elle n'était pas suivie rapidement de mesures d'une ampleur suffisante, l'explosion des effectifs des bacheliers allait inévitablement placer l'enseignement tertiaire et très particulièrement les universités dans une situation de crise.

Mais que faire dans ces conditions? Les universités doivent-elles jeter le manche après la cognée, accepter la lente dégradation des facultés et attendre le retour hypothétique à des jours meilleurs? Certainement pas. Ce serait trahir la mission qui leur a été confiée. Mais alors comment surmonter une crise qui menace de durer et de s'étendre encore si l'on en juge par ce qui se passe en Suisse et dans les pays voisins?

L'observation des faits et l'analyse des causes conduisent ici à la même conclusion. Pour sortir de l'impasse, les universités doivent pouvoir disposer d'une véritable politique de développement dans laquelle apparaissent clairement les objectifs, ainsi que les moyens pour atteindre ces objectifs.

C'est seulement en s'appuyant sur une telle politique, mûrement élaborée de la base vers le haut et dûment soumise aux exigences de l'intérêt général, que les universités pourront exposer, puis faire valoir avec quelques chances de succès leurs intérêts légitimes devant les gouvernements, face à la multitude croissante des organisations et services avides, eux aussi, des deniers de l'Etat.

Sur quoi fonder cette politique de développement des universités? Sur quelques vérités élémentaires qui allaient de soi autrefois, mais qu'il faut rappeler et même démontrer à nouveau aujourd'hui, tant est grande la confusion des idées: le rôle irremplaçable de l'Université, la qualité et le niveau de ses activités, le climat de liberté absolument indispensable à ses enseignants et à ses chercheurs, les aptitudes minimales de ceux qui aspirent à une formation universitaire...

Au surplus, pour être recevable, toute politique de développement des universités devrait satisfaire à un certain nombre de conditions.

Premièrement, comme nous venons de le dire, s'inscrire dans une politique d'intérêt général du pays. L'Université est aussi un service d'utilité publique, entretenu dans sa quasi-totalité par l'Etat.

Deuxièmement, s'inscrire dans une politique générale de l'enseignement englobant le primaire, le secondaire et le tertiaire. Toute réforme dans un secteur peut avoir ses répercussions dans un autre. Il n'est plus possible de faire cavalier seul. Reconnaissons que c'est pour avoir parfois ignoré ces liens et pratiqué une politique de la tour d'ivoire que certaines universités se sentent isolées en ces jours difficiles.

Troisièmement, la politique de développement de l'Université doit prendre en considération les relations élémentaires qui existent entre les objectifs et les moyens. Former des étudiants ne demande pas seulement de l'argent, mais des équipements, des locaux et des enseignants. Tout cela ne se trouve pas dans le pas d'un cheval, mais constitue précisément ces capacités d'accueil qu'il faut ménager suffisamment à l'avance.

Quatrièmement, cette politique doit tenir compte du fait important que voici: en recevant, de gré ou de force, trop d'étudiants pour ses capacités d'accueil, l'Université vit au-dessus de ses moyens. Or, pas plus qu'un particulier ou que les communautés de droit public, l'Université ne saurait vivre longtemps au-dessus de ses moyens. La banqueroute est proche, qui peut venir plus vite qu'on ne le pense.

Et comment doit-elle s'exprimer, cette politique de développement? Non pas seulement dans des déclarations d'intention et des discours, mais si possible dans trois documents, fortement liés les uns aux autres: la prospective, le plan de développement et le budget.

La prospective propose les objectifs à long terme et la stratégie pour y atteindre ou, si l'on veut, les intentions et l'idée de manoeuvre générales. C'est là notamment que devraient être indiqués les

effectifs probables d'étudiants et les taux d'encadrement souhaités, puis l'ordre de grandeur des capacités d'accueil à aménager en fonction de ces données. C'est là aussi que devraient figurer le poids relatif de la recherche par rapport à l'enseignement ainsi que le plan directeur des constructions nouvelles.

Le plan de développement définit les programmes et les calendriers à moyen terme: il contient les plans d'études et les grands thèmes de recherches par faculté, école ou institut. Reposant sur la mise en évidence de priorités, le plan de développement indique en outre les moyens nécessaires à sa réalisation en séparant ce qui concerne le personnel, l'équipement et les bâtiments.

Quant au budget, il s'agit, bien sûr, de l'exposé détaillé et précis des recettes et dépenses ordonnées poste par poste et secteur par secteur. Conçu de façon à permettre les regroupements par centre de responsabilité — laboratoires, séminaires, bibliothèques ; instituts, écoles et facultés; bureaux et services — le budget est bien plus qu'un document financier. C'est un véritable tableau de bord qui doit permettre au Rectorat de guider la nef universitaire à travers les écueils de la mode et les passes de la récession. Ses propriétés d'unicité, d'universalité et d'annualité en font au surplus une représentation utile de la réalité universitaire, dans son aspect quantitatif s'entend.

A l'inverse du budget, qui est une pièce officielle adoptée par les autorités politiques, le plan de développement et la prospective surtout sont des documents caractérisés par une certaine flexibilité, sujets à des révisions périodiques au fur et à mesure qu'apparaissent les nécessités nouvelles. Leur vertu principale est d'obliger la communauté universitaire à regarder suffisamment en avant et de s'éviter ainsi les pires surprises.

C'est l'élaboration de la politique de développement de l'Université qui pose les problèmes les plus délicats, dès le moment que cette politique veut tenir compte des quatre conditions énoncées tout à l'heure.

Pour que la politique de développement de l'Université respecte l'intérêt général de la communauté d'une part, qu'elle s'inscrive dans une politique globale de l'enseignement de l'autre, la mise

au point de la prospective doit être le fruit d'une étroite collaboration entre les représentants de l'Etat et ceux de l'Université. A l'Etat d'indiquer les objectifs généraux, à l'Université de les traduire dans son langage puis d'en déduire la nature et l'ampleur des moyens requis, ce qui peut parfois amener l'Etat à revoir ses objectifs.

L'élaboration du plan, en revanche, est l'affaire principale de l'Université. Il s'agit de fixer les programmes et les calendriers en tenant compte des intentions et de l'idée de manoeuvre générale contenues dans la prospective. Mais pour être recevables, calendriers et programmes doivent partir de la situation de fait, de l'organisation et des moyens existants. D'où la nécessité, dès le début de la procédure, d'associer tous les centres de responsabilités en partant de la base: laboratoires, bibliothèques, séminaires, instituts, puis écoles et facultés. Seuls, ces centres savent ce que peut représenter la réalisation dans des délais donnés d'un programme d'enseignement ou d'un projet de recherche.

Ce qui est vrai de la participation des centres de responsabilités de l'Université à la préparation du plan de développement l'est encore bien davantage de l'élaboration du budget qui, dans le cas idéal, devrait pouvoir se réduire à l'ajustement, mais jusque dans le détail, de cette partie du plan de développement qui concerne l'année à venir.

Ce qui doit être particulièrement souligné ici, c'est le rôle de rassembleur, de conciliateur, puis de négociateur qui est dévolu au rectorat tout au long des procédures nécessaires à l'établissement de la prospective, du plan et du budget. D'une part le rectorat doit faire apparaître et concilier entre eux la multitude des intérêts particuliers propres aux divers centres budgétaires — facultés et écoles notamment — puis accorder ces intérêts particuliers avec l'intérêt général de l'Université pour en dégager la politique de développement de l'institution: c'est là le leitmotiv de sa politique intérieure. D'autre part le rectorat doit faire reconnaître puis faire accepter par l'Etat la politique de l'Université ainsi définie —quitte à y apporter quelques retouches — comme partie intégrante d'une politique d'intérêt général du pays: c'est l'objectif constant de sa politique extérieure.

Fait important: c'est dans la possibilité donnée au rectorat d'exercer cette double action —dégager de l'intérieur les éléments de la politique de développement, faire valoir cette politique à l'extérieur — que s'exprime en définitive l'autonomie de l'Université. Ainsi, pas de politique de développement de l'Université — au sens où nous l'avons définie plus haut — sans une autonomie suffisante, mais pas d'autonomie de l'Université sans un rectorat responsable de faire émerger puis accepter cette politique. Quant aux limites qu'il faut assigner à l'autonomie de l'Université, elles sont clairement définies par l'obligation faite à sa politique de développement de s'inscrire dans la politique d'intérêt général du pays.

L'esquisse qui vient d'être donnée des éléments puis des conditions d'élaboration d'une politique de l'Université peut en principe s'appliquer à n'importe quelle haute école d'Etat, européenne ou suisse. Elle pourrait suffire dans un pays assez riche pour encourager le développement «en franc-tireur» de plusieurs universités concurrentes.

En Suisse romande, les cantons et leurs universités n'ont pas attendu la présente récession pour découvrir la nécessité de collaborer pour tirer le meilleur parti de leurs moyens limités: il s'agit, dans le domaine de l'enseignement supérieur, d'une part de se répartir certaines tâches, d'autre part d'en accomplir un certain nombre d'autres en commun. Partie d'une initiative des universités — en l'occurrence de physiciens en quête d'argent pour construire une de ces gigantesques machines qui ont fait leur réputation —la coordination des hautes écoles romandes est aujourd'hui institutionnalisée, notamment par le jeu de deux organes officiels: l'un, de décision, est la Conférence universitaire romande qui réunit tous les chefs de Département de l'instruction publique, tous les recteurs ainsi que le président de I'Ecole polytechnique fédérale de Lausanne; l'autre, de réflexion et d'élaboration, est la Commission permanente de coordination entre les universités romandes qui comprend un délégué de chaque rectorat ainsi que les chefs de service de l'enseignement supérieur de chaque canton, Valais et Berne compris.

Bien que les concertations soient encore laborieuses et limitées les réussites, des résultats tangibles ont été obtenus: mise sur pied d'une dizaine d'enseignements réguliers de 3e cycle, répartition conventionnelle d'enseignements de 2e cycle et de secteurs de recherche en physique et en science de la terre, institution d'une licence romande en psychologie. La raison principale de ces succès tient en ce que l'on a accepté spontanément une claire répartition des tâches: les grandes lignes de la politique et les décisions sont du ressort de la Conférence universitaire romande, organe à prédominance politique, tandis que l'élaboration des décisions et des textes importants comme les plans et les budgets est confiée à la Commission permanente de coordination entre les universités romandes, organe à prédominance universitaire. Notons en passant qu'il n'a pas été jugé nécessaire de codifier tout cela dans un concordat intercantonal dont l'établissement comporte toujours des risques et des délais. Une convention cadre comptant moins de vingt articles et quelques conventions particulières ont amplement suffi.

Il y a déjà une dizaine d'années que la nécessité s'est fait sentir de coordonner le développement des hautes écoles non seulement en deçà de la Sarine, mais aussi dans toute la Suisse. A cette échelle la situation se complique d'une part à cause de la structure fédéraliste du pays, encore très marquée dans le domaine de l'enseignement supérieur il y a vingt-cinq Etats ou demi-Etats souverains, dont huit seulement possèdent une université — et d'autre part du fait que l'Etat central, la Confédération, entretient en propre deux hautes écoles, l'EPFZ et l'EPFL. Ainsi, du point de vue de la coordination interuniversitaire, la Confédération tient la place d'un neuvième canton qui posséderait deux hautes écoles, avec les droits et les obligations correspondants.

Mais, précisément de par son rôle d'Etat central chargé de l'intérêt général de la communauté des cantons, la Confédération ne saurait être indifférente au développement de l'enseignement supérieur et de la recherche; elle doit aussi veiller à ce que des inégalités choquantes ne s'établissent pas entre les habitants des cantons qui ont une université et ceux des cantons qui n'en possèdent

pas. Or d'un côté, c'est évidemment un grand privilège pour un canton d'avoir une université: possibilités de formation offertes à ses habitants, stimulant pour l'école, le commerce et l'industrie. C'est ainsi qu'à eux seuls les huit cantons disposant d'une université contribuent pour les deux tiers du produit national brut. Mais d'un autre côté, avoir la responsabilité d'une université implique en même temps une charge financière considérable. Or depuis de nombreuses années déjà cette charge supplémentaire n'avait plus été compensée par des ressources fiscales correspondantes.

C'est pour alléger quelque peu ces charges devenues quasi insupportables que, dès le 1er janvier 1969, date de l'entrée en vigueur de la LAU, la Confédération alloue des subventions aux cantons ayant une université. En dehors de l'objectif général qui est de concourir au maintien en Suisse d'un enseignement supérieur de niveau suffisant pour les besoins d'un pays qui doit compter beaucoup sur sa matière grise, la justification de cette aide fédérale est à chercher dans la nécessité qu'il y a — pour l'équité — de faire participer au financement des universités les cantons qui n'en entretiennent pas mais qui en tirent profit lorsqu'ils envoient leurs ressortissants y faire leurs études. Soucieuse du bon usage des deniers publics, la Confédération avait assorti son aide de quelques dispositions figurant dans la loi et qui devaient encourager une certaine coordination dans l'enseignement supérieur.

Or, il faut bien reconnaître qu'en dépit des efforts déployés par les organes de coordination mis en place par la loi, notamment le Conseil suisse de la science et la Conférence universitaire suisse, la coopération des hautes écoles sur le plan suisse en est restée au stade des discours et rapports, souvent volumineux, il est vrai. Et les rares mesures, de caractère administratif, qui ont pu être appliquées à ce jour apparaissent comme le résultat de l'élargissement et l'ajustement à toute la Suisse de dispositions qui avaient été étudiées puis arrêtées par les cantons et les hautes écoles de la Suisse romande.

Il n'est donc pas surprenant que la Confédération cherche aujourd'hui à revoir la LAU en lui associant une nouvelle loi, celle sur la recherche. Les activités de recherche étant en effet de

plus en plus coûteuses et s'exerçant de plus en plus à l'extérieur des hautes écoles, il est compréhensible que la Confédération souhaite des mesures supplémentaires de coordination dans un domaine vital pour l'avenir industriel et économique du pays.

Si les textes définitifs des projets de loi n'ont pas encore été distribués et ne font pas encore l'objet d'une consultation officielle, certaines des idées qui leur servent de base sont assez connues pour que l'on s'interroge sérieusement et sans plus attendre. Des éléments d'information à notre disposition, il semble que l'administration fédérale, chargée d'élaborer les textes, soit sujette à deux tendances qui, si elles l'emportaient, pourraient avoir les conséquences les plus fâcheuses pour l'avenir des hautes écoles suisses.

La première est une confiance exagérée dans ce que l'on peut appeler une planification administrative et centralisée de l'enseignement supérieur et de la recherche en Suisse. La récente ordonnance du Conseil fédéral sur les programmes nationaux de recherche illustre bien cette tendance. L'idée semble être qu'une centralisation et une uniformisation des procédures de planification sont en soi favorables au développement des universités et de la recherche, surtout si cette centralisation et cette planification sont confiées à l'administration fédérale.

La seconde tendance traduit une certaine méfiance à l'égard des universités. Elle consiste à les ignorer, ou plutôt à les considérer comme incapables de se gouverner et de prendre leurs responsabilités face aux autorités politiques et à l'opinion publique. C'est ainsi que l'ordonnance du Conseil fédéral sur les programmes nationaux de recherche ne mentionne pas une seule fois les universités alors que, on le sait, les neuf dixièmes des activités de recherche fondamentale se déroulent aujourd'hui dans les hautes écoles!

Ces tendances sont néfastes pour deux raisons: premièrement, elles reposent sur des illusions, parfois de caractère idéologique, et vont contre les faits; secondement, elles risquent de conférer aux textes de lois en préparation des traits qui menaceraient de les faire aller à fin contraire, paralysant au lieu d'encourager le développement des universités.

Mais plutôt que d'insister longuement sur ces causes de réelle inquiétude, il apparaît plus utile, en guise de conclusion, de proposer trois principes qui devraient servir de base à la coordination du développement des hautes écoles dans notre pays.

1. Une coordination effective du développement des hautes écoles n'est pas possible pour l'ensemble de la Suisse sans l'existence préalable dans chaque haute école d'un rectorat responsable de dégager puis de défendre la politique de développement de l'institution. L'histoire de la coordination universitaire en Suisse vient à l'appui de cette proposition: il a fallu attendre l'avènement des rectorats dans les quatre universités romandes pour que soient enfin appliquées des mesures concrètes suivies d'effets tangibles. En revanche, si la coordination entre les universités cantonales est toujours au point mort en Suisse alémanique, cela n'est-il pas dû en partie au maintien à la tête des trois grandes universités d'outre-Sarine d'un rectorat traditionnel sans réels pouvoirs?

2. La planification universitaire, c'est-à-dire l'élaboration de la politique de développement de l'Université est l'affaire de la direction de l'Université et non de commissions d'experts planant quelque part dans l'administration. A l'opposé de ce qui se passe parfois ailleurs, planification et gestion dans l'Université sont étroitement liées.

Là aussi l'histoire vient confirmer notre thèse. Il y a plus de cinquante ans que les universités britanniques ont remis la tâche d'élaborer leur développement à leurs vice-chanceliers et professeurs. Pratiquement les seules à disposer d'une politique de développement durant les années 60, les universités britanniques sont aussi les seules à n'avoir jamais connu les problèmes lancinants de capacité et de numerus clausus évoqués au début de ce discours.

3. Compte tenu de la structure fédéraliste de notre pays d'une part, compte tenu des exigences de la planification universitaire d'autre part, la coordination du développement des universités doit passer par la concertation des Etats ET celle des universités. Cette double concertation devrait se dérouler en trois temps: dans un 1er temps, les Etats se concertent pour arrêter les lignes directrices que doit suivre la coordination: taux de croissance du

nombre des étudiants et des budgets cadres, poids relatifs de l'enseignement et de la recherche, par exemple; dans un 2e temps, c'est au tour des hautes écoles de se concerter: tenant compte des directives des Etats, elles harmonisent et ajustent leurs plans de développement en veillant au respect de leurs particularités essentielles dans un 3e temps enfin, les Etats se concertent à nouveau: sur proposition des universités, ils adoptent notamment les plans de développement et les budgets cadres.

Dans cette procédure, quelque peu simplifiée pour la clarté, le deuxième temps est essentiel, qui permet aux hautes écoles de discuter entre elles afin de traiter les questions qui sont de leur ressort ou de leur compétence. C'est, au niveau national, l'expression de l'autonomie de l'Université. Car moins que toute autre institution —service public ou entreprise —l'Université ne saurait être soumise à une planification rigide et commandée de l'extérieur.

En vigueur dans le Royaume-Uni depuis plus de cinquante ans, le système britannique fondé sur le University Grants Committee a démontré à maintes occasions l'utilité des échanges de vue et l'efficacité d'une concertation au niveau des universités, à l'abri de toute intervention prématurée du pouvoir politique. Ce qui n'empêche pas ce dernier de décider en connaissance de cause, bien au contraire.

Quant aux méfaits provoqués par une planification administrative et centralisée de l'enseignement supérieur et de la recherche, on sait les conséquences fâcheuses qu'a eues pour les universités françaises la concentration imposée par Napoléon à l'administration des académies. Fait piquant: c'est précisément au moment où, très difficilement, les universités françaises se dégagent du carcan napoléonien de l'«Université de France» que chez nous l'administration fédérale paraît vouloir centraliser l'enseignement supérieur en réalisant l'«Université suisse»

On ne le répétera jamais assez : de tous les dangers qui menacent l'institution universitaire, un des plus graves avec celui d'une croissance erratique des effectifs d'étudiants, c'est celui d'une planification bureaucratique, rigide et commandée de l'extérieur.

«Asphyxie du centre et paralysie aux extrémités», c'est ainsi que Félicité de Lamennais dénonçait les méfaits d'une centralisation qui, il y a plus d'un siècle, épuisait déjà son pays.

Puisse le fondateur-rédacteur de l'Avenir être entendu aujourd'hui encore, et notamment de ceux qui, d'ici quelques mois, vont décider du sort de nos universités!