reden.arpa-docs.ch
Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Allocution du professeur Jean-Blaise Grize,

recteur sortant de charge
Mesdames, Messieurs,

Il conviendrait assez qu'en ce jour où, pour la dernière fois, je porte au cou la chaîne rectorale, je fasse devant vous le bilan des quatre années écoulées. Un tel bilan toutefois, risquerait fort d'être ennuyeux, ce qui serait tout à la fois désobligeant envers vous et inéquitable à l'endroit de MM. les vice-recteurs et de M. le secrétaire général. Dans ses Caractères, en effet, La Bruyère a écrit: «L'ennui est entré dans le monde par la paresse.» Or, si le rectorat que j'ai eu l'honneur de présider a, sans doute aucun, souvent péché, je puis vous assurer que ce fut toujours bien davantage par omission que par paresse.

Les faits et gestes de notre aima mater ne sont d'ailleurs plus aujourd'hui totalement inconnus du public averti que vous constituez. Je ne pense pas tellement au Bulletin d'information de l'Université qui, pour être modeste, n'en doit pas moins son existence au total dévouement de mes collègues et de nos secrétaires qu'à une sorte de révolution certainement silencieuse, mais très probablement culturelle. L'impartial, en effet, dont je rappellerai pour nos hôtes de l'extérieur qu'il est un «quotidien neuchâtelois et jurassien paraissant à La Chaux-de-Fonds», a inauguré, il y a peu, une chronique bimensuelle intitulée «Notre Université et nous». Elle a déjà permis au recteur sortant de charge de faire connaître les principaux événements qui ont marqué le passé, au nouveau recteur de traiter du futur immédiat et de l'avenir et au secrétaire général de parler de la raison d'être de l'Université: je veux dire des étudiants. Je vais donc limiter mes propos.

Est-ce parce que ce pays de Neuchâtel a toujours accordé plus d'importance aux hommes qu'aux institutions, est-ce parce que je suis porté à croire que nous ne sommes ce que nous sommes que grâce à ceux qui nous ont précédés, de toute façon j'aimerais consacrer ces propos liminaires à rappeler le nom de ceux avec lesquels j'ai eu le privilège de parcourir un bout de chemin et qui nous ont quittés.

Ceux d'abord que la mort a séparés de nous: Henri Mügeli, professeur honoraire de métallographie; Paul-René Rosset, professeur honoraire de droit et de sciences économiques, ancien recteur; René Braichet, chargé de cours de journalisme; Gérald Schaeffer, chargé de cours de littérature française. Je salue respectueusement leur mémoire.

Ceux qui, souvent après de nombreuses années au service de l'Université, ont pris leur retraite: MM. André Billeter, professeur de droit; André Labhardt, professeur de langue et de littérature latines, ancien recteur; Pierre-Jean Pointet, professeur de propriété intellectuelle; Auguste Braun, chargé de cours de métallographie; le Dr Jean-Pierre Perrenoud, chargé de cours pour l'introduction à la médecine; Henri Thévenaz, professeur de droit international public. A chacun, je dis notre profonde reconnaissance.

Il y a ceux qui sont allés poursuivre leur carrière en d'autres lieux: MM. Norbert Perucchi, chargé de cours de microtechnique; Georges Redard, professeur de lingustique; Eugène Egger, professeur de pédagogie générale; Claude Martinet, chargé de cours d'économie publique; Arnold Perrenoud, chargé de cours pour l'introduction aux sciences économiques; Georges-Eddy Roulet, professeur de linguistique; Michel Aegerter, professeur de physique; Michel Romerio, professeur de mécanique du solide; Jean-Louis Chancerel, chargé de cours de psychologie. Si tous nous ont ainsi privés de leur collaboration, nous ne pouvons que nous réjouir à l'idée que d'autres institutions bénéficient désormais de leur concours. Je leur adresse nos voeux les plus sincères.

Enfin, MM. Paul Burgat, professeur de mathématiques appliquées aux sciences économiques et sociales, et Charles Terrier, professeur de cryptogamie et de phytopathologie, bien qu'ayant pris leur retraite, restent attachés à l'Université par d'autres fonctions, ce dont nous les remercions chaleureusement.

On ne préside pas impunément durant quatre ans aux destinées d'une institution, impunément, c'est-à-dire sans s'exposer à certains risques et singulièrement à celui de s'interroger. Je sais qu'en notre pays les confessions sont assez prisées. Encore faut-il qu'elles soient celles d'un saint ou d'un citoyen de Genève. N'étant de toute évidence ni l'un ni l'autre, je me contenterai d'évoquer ici deux des problèmes qui se sont posés à nous au cours de cette période.

Le premier est relatif à la formation que l'Université donne à ses étudiants. J'ai plus d'une fois entendu dire que les titres que nous délivrons ne valaient plus ce qu'ils valaient autrefois. De telles déclarations, certes, ne sont guère agréables à entendre, mais elles conduisent à se poser des questions. Et tout d'abord que veulent dire au juste ceux qui affirment que le

niveau des études est en baisse? Que les étudiants d'aujourd'hui sont moins intelligents que leurs aînés? Que les enseignants sont moins compétents ou moins consciencieux? Il y a peut-être un peu de cela chez certains de nos critiques. Mais comme je n'ai rencontré personne —moi y compris —qui ne fût persuadé d'avoir appartenu à la volée du siècle, ni, s'il est professeur, d'être le meilleur, je ne m'attarderai pas sur cette interprétation. Lorsque, de deux grandeurs a et b, on peut dire tout à la fois que a l'emporte sur b et que b l'emporte sur a, on a tout simplement établi que ces grandeurs étaient égales entre elles.

li me paraît, en conséquence, plus plausible d'interpréter les critiques qui nous sont adressées comme le signe d'une sorte de «distance» entre l'attente des employeurs et ce qu'ils trouvent effectivement chez nos diplômés. Ainsi est posée la question — et pas seulement à Neuchâtel ou en Suisse —de la place de la formation professionnelle dans l'Université.

Le rapport de la Commission de prospective du Conseil de l'Université la pose, et il propose quelques réponses. Mais le problème est complexe et, cartésien d'opinion, je pense qu'il est sage de diviser la difficulté en autant de parcelles qu'il se pourra et qu'il est requis pour la mieux résoudre. Or, le temps semble être venu pour distinguer plus d'une espèce de formation au sein même de l'Université. L'égalité des chances — principe auquel je souscris sans restriction d'aucune sorte — n'implique cependant pas l'identité des individus, non plus que leur totale conformité de goûts et d'aptitudes. Je crois qu'il faut le dire: tous les étudiants n'aspirent pas à la carrière de chercheurs et j'en sais de remarquables qui ont hâte d'exercer une profession. N'est-il donc pas raisonnable, n'est-il pas équitable d'introduire des formations de longueurs différentes, des formations d'orientations différentes?

Certes, et c'est sans doute ce qui retient certains, un problème délicat surgit aussitôt. Plus courtes ou plus pratiques, ces formations doivent cependant rester universitaires de nature. La chose est-elle utopique? Je ne le pense pas, et je vois même deux façons d'y parvenir. L'une porte sur le choix des disciplines enseignées et l'autre sur la façon de les envisager.

Le recteur Jeannet a écrit récemment en substance qu'il s'agissait non de se limiter à des connaissances appliquées, mais de porter une particulière attention à des connaissances applicables. La distinction me paraît fondamentale. Même plus courte, même plus pratique, une formation universitaire doit permettre à ceux qui en bénéficient de dominer les tâches qui seront les leurs, d'imaginer des solutions nouvelles, de s'adapter à l'imprévu, Il est sans doute plus facile — si vous me permettez l'image —de fabriquer une pince à linge qu'une pince monseigneur. Mais, même honnêtement utilisée, la seconde

ouvre combien plus de portes que la première! Or, l'expérience montre qu'il est parfaitement possible de concevoir des études qui débouchent rapidement sur la possession d'un métier, sans former des esprits étroits, donc sans rien sacrifier des exigences propres à l'Université. Il suffit pour cela de traiter ceux qui ont choisi une telle voie avec le même respect que les autres.

J'en arrive au second problème, qui concerne les relations entre l'Université et les autorités politiques. Et d'abord l'Université. Elle a pour elle en Europe une tradition qui remonte, et souvent de loin, bien en deçà de celle des Etats actuels. A elle sont confiées non certes le propre de l'homme —dont chacun sait que c'est le rire —mais les valeurs intellectuelles et rationnelles de l'Occident. Elle regroupe un ensemble inestimable de compétences et de savoirs. Il est donc juste, il est donc nécessaire qu'elle dispose d'une autonomie réelle. Simultanément, toutefois, l'Université n'est pas celle des professeurs et des étudiants. Bien concrètement, l'Universitas neocomensis est celle du peuple et du Conseil d'Etat neuchâtelois. Force est donc de reconnaître, pour utiliser un slogan zurichois des dernières élections fédérales et qu'un journaliste français trouvait presque trop beau pour être vrai, que «le canton n'est pas une vache à lait.»

L'Université coûte cher, dit-on. Moins cher qu'il y paraît, ainsi que l'a montré une importante étude de l'un de nos collègues, mais elle coûte de l'argent. Si donc la majorité des citoyennes et des citoyens n'estimait pas qu'elle est au service de la collectivité, rien ne les empêcherait de la supprimer et de la remplacer, par exemple, par un casino qui, lui, non seulement ne coûterait rien, mais rapporterait beaucoup.

En fait, notre canton attend beaucoup de notre Université, et il l'a prouvé. Celui de Neuchâtel a été l'un des rares à approuver la loi d'aide aux hautes écoles et à la recherche. Le Grand Conseil vient d'accorder les crédits nécessaires à loger la division des sciences économiques et sociales et de voter un crédit d'études qui doit permettre d'installer décemment la Faculté des lettres. Si je rappelle ces faits, c'est non seulement pour m'en réjouir, mais aussi pour argumenter cette idée que le mieux-être de l'Université et celui du pays reposent en définitive sur un dialogue vrai entre leurs autorités respectives.

Ceci me conduit à ma péroraison, qui sera toute faite de remerciements.

Tout d'abord à M. le Conseiller d'Etat François Jeanneret, chef du Département de l'instruction publique. Je tiens à lui dire officiellement combien notre rectorat a été sensible à la façon avec laquelle il a exercé sa haute surveillance. Je n'ai souvenir d'aucune circonstance en laquelle nous n'aurions pas trouvé en lui conseils et appuis, ouvert entièrement aux problèmes qui

étaient les nôtres. J'ajouterai que nous avons trouvé en M. Jean-Daniel Perret, chef du Service de l'enseignement universitaire, la même compréhension et le même souci du seul bien de l'Université.

Mais un recteur, Monsieur le Conseiller d'Etat, pour être à l'occasion tout enrobé de dignité, n'en reste pas moins un homme. C'est pourquoi j'aimerais m'autoriser à vous dire à quel point j'ai été touché par l'accueil que vous m'avez fait. Les rapports que vous avez bien voulu permettre entre nous ont fait de nos rencontres des moments où le sérieux des discussions n'occultait jamais entièrement notre commun amour du Jura et très particulièrement celui du sapin. Vert, comme vous le savez.

J'ai déjà eu l'occasion, en d'autres circonstances, d'exprimer la gratitude du rectorat au Conseil de l'Université. Ses membres savent ce que l'Université leur doit et ce que nous devons à ses deux présidents: d'abord M. le Conseiller fédéral Aubert, alors Me Pierre Aubert, ensuite aujourd'hui M. Willy Schaer.

Je voudrais aussi m'adresser à vous, Messieurs les conseillers communaux de cette ville qui abrite l'Université neuchâteloise et qui l'honorez aujourd'hui de votre présence. N'étant par ma naissance, ni enfant de Bohême, ni enfant de Neuchâtel, j'ai eu au début de mon rectorat à me pencher sur la liste des rues et des places de notre cité. J'ai ainsi pu constater que nos concitoyens savaient honorer les grands hommes de leur passé: Jean-Jacques Rousseau, Numa-Droz, Abraham-Louis Breguet, Louis Favre et tant d'autres. J'ai appris qu'ils aimaient à rendre hommage aux métiers d'autrefois: chaudronniers et épancheurs. J'ai vu que Neuchâtel signalait aux hôtes de passage les commodités du lieu: rue de la Gare, place de la Poste, rue du Port. Je me suis même réjoui de constater que rien de ce qui était humain n'était étranger aux Neuchâtelois, puisqu'il existe bel et bien un chemin des Ribaudes. Mais j'ai eu beau chercher: pas la moindre rue, ruelle, chemin, place ou placette de l'Université. Cela m'a donné à penser, d'autant que la rumeur publique faisait à l'époque état de certaines tensions entre la ville et l'Université. Mais j'ai compris, Messieurs, que cette discrétion n'était finalement due qu'à la sagesse de votre Conseil. Le silence n'était-il pas alors la meilleure façon d'éviter que Neuchâtel ne se signale à l'attention en inaugurant une «impasse de l'Université»?

Je voudrais dire aussi la reconnaisance de l'Université aux entreprises qui lui ont apporté leur contribution: les Chocolats Suchard qui permettent à de jeunes chercheurs de poursuivre leurs travaux, les Ciments Portland grâce auxquels des instituts de deux facultés ont pu entreprendre des recherches, les Fabriques de Tabac Réunies qui viennent d'instituer une bourse de deux ans en Angleterre pour un étudiant diplômé, les Câbles de

Cortallod qui s'apprêtent à créer un prix important. Nous sommes certes heureux des moyens qui nous sont ainsi offerts, mais nous sommes aussi particulièrement sensibles à la confiance qui nous est ainsi faite et aux rapports qui s'instaurent par là entre l'Université et la région.

C'est aussi à MM. les vice-recteurs, Jacques-Michel Grossen, actuellement en Grande-Bretagne, Eric Jeannet, aujourd'hui recteur, à M. le secrétaire général Maurice Vuithier que va ma très cordiale reconnaissance. C'est grâce à vous, Messieurs, à vos personnalités, à la façon dont vous avez exercé vos fonctions, à votre amabilité naturelle que je me suis réjoui, semaine après semaine, durant quatre ans et sans aucune exception, de nos rencontres hebdomadaires. Vous avez permis, Messieurs, une chose qui me tenait à coeur: que l'Université soit dirigée non par son recteur, mais par son rectorat. Merci.

Je pense encore aux doyens des facultés, et j'y pense d'autant plus que, intermédiaires obligés entre la politique d'intérêt général du rectorat et les exigences particulières de leur faculté, ils sont en quelque sorte contraints de servir deux maîtres. Vous avez, Messieurs les doyens, la plus ingrate position dans notre organisation. Aussi avons-nous été non seulement très sensibles à la confiance que vous n'avez jamais cessé de nous faire, mais nous vous sommes encore profondément reconnaissants de l'appui constant que vous nous avez apporté.

Il serait faux enfin de ne pas souligner l'apport compétent, souvent souriant et toujours dévoué, de celles et de ceux qui constituent ce qu'on appelle chez nous le personnel administratif et, bien mieux ailleurs, le personnel de soutien. Votre travail, Mesdames et Messieurs, est une condition nécessaire au fonctionnement de l'Université. Or, l'Université fonctionne. Donc, merci à vous.

Grâce aux conseils que nous avons reçus, grâce aux dialogues qui ont été possibles, grâce aux appuis qui nous ont été apportés, grâce à la compréhension dont chacun a fait preuve à notre endroit —compréhension que nous nous sommes efforcés de partager —je crois pouvoir dire que, malgré sa modeste dimension, notre Université n'a jamais confondu petit et petitesse. Gaudeamus igitur.

J.-B. Grize