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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Allocution du professeur Eric Jeannet,

recteur
Mesdames et Messieurs,

Nous vous remercions d'avoir répondu à notre invitation et nous vous souhaitons à tous une cordiale bienvenue.

Nous avons l'honneur de saluer personnellement:

Monsieur Pierre Brossin, président du Grand Conseil neuchâtelois,

Monsieur François Jeanneret, conseiller d'Etat, chef du Département de l'instruction publique,

Monsieur André Sieber, préfet des Montagnes

Nous sommes honorés de la présence de:

Messieurs les représentants neuchâtelois aux Chambres fédérales,

Mesdames et messieurs les députés au Grand Conseil de la République neuchâteloise,

Mesdames et messieurs les représentants des autorités communales des villes et villages du canton,

des représentants des autorités scolaires et religieuses,

des secrétaires généraux de la Conférence universitaire suisse et de la Conférence universitaire romande.

Nous sommes sensibles à la présence des représentants des universités soeurs: Besançon, notre jumelle, Berne, Fribourg, Genève, Lausanne, Saint-Gall, Zurich et des écoles polytechniques fédérales de Lausanne et de Zurich, de même qu'à celle de nos docteurs honoris causa, des membres du Conseil de l'Université et des membres du Conseil rectoral.

C'est un plaisir que de reconnaître tant de visages de collègues, de chargés de cours, de chefs de travaux, d'assistants, de collaborateurs scientifiques, techniques et administratifs et même de quelques étudiants qui, libérés du stress des examens, se risquent à ne pas travailler un samedi matin.

Certains d'entre vous s'attendent, une coquille s'étant malencontreusement glissée dans le programme imprimé de cette manifestation, à recevoir maintenant une allocation du recteur. lis seront doublement déçus, car non seulement ils ne recevront aucune allocation, mais ils devront encore entendre une allocution. J'ose espérer qu'ils surmonteront leur déception et qu'ils nous feront la grâce de rester avec nous ce matin.

Mon allocution sera divisée en trois parties: un bref survol des événements intervenus durant l'année écoulée, un examen de l'état d'avancement des projets concernant les locaux universitaires et enfin quelques considérations personnelles sur le thème «Quelle Université?» avec un point d'interrogation et non un point d'exclamation!

Les Annales de l'Université, année 1979-1980, qui paraîtront au début de l'année prochaine, contiendront les rapports détaillés du rectorat, de ses commissions et de ses facultés. Je me limiterai ici à l'essentiel ou au caractéristique. L'Université a appris avec peine le décès de Jean-Daniel Burger, professeur honoraire, ancien doyen de notre faculté de théologie et ancien recteur. Nous avons entouré son départ de la discrétion que notre collègue avait souhaitée,

Dans le cadre de restructurations, notre faculté de droit et des sciences économiques a proposé à nos autorités, qui ont accédé à la demande, la nomination de deux nouveaux professeurs: M. Henri Schüpbach, professeur ordinaire de procédure civile, et M. Manfred Wächter, professeur extraordinaire de gestion de la production. C'est la deuxième fois que M. Wächter est nommé à l'Université de Neuchâtel. Sorti de l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich avec un diplôme de physique, il a en effet passé quelques années comme assistant à l'Institut de physique. Que cet ancien physicien et cet ancien procureur soient les bienvenus!

Un de nos collègues a été amené, pour des raisons de maladie, à faire valoir ses droits à la retraite. Il s'agit de M. Jean-Jacques von Allmen, professeur ordinaire de théologie pratique, ancien doyen, ancien vice-recteur. Nous tenons à lui dire ici publiquement notre reconnaissance. Le Conseil d'Etat vient de le nommer à l'honorariat. Pour raisons de maladie aussi, M. Paul Steiner, maître des sports, a pris sa retraite durant l'année écoulée. Lui aussi a droit à toute notre gratitude. Son successeur a été désigné en la personne de M. Hughes Feuz, qui manie aussi bien la canne de hockey (les sportifs de Fleurier le savent) que la plume, comme les lecteurs de l'impartial ont pu le découvrir dernièrement.

Nos contacts avec la presse régionale, amorcés par mon prédécesseur, le recteur Grize, se sont multipliés. A nos

chroniques bihebdomadaires dans l'Impartial se sont ajoutés reportages et interviews dans le Bulletin officiel de Neuchâtel et dans la Feuille d'Avis de Neuchâtel. J'aimerais rassurer ici les étudiants qui se sont inquiétés de voir le recteur si souvent photographié, un verre de blanc à la main, Il m'arrive aussi de n'être pas à une réception officielle et il m'arrive encore de tenir une craie dans la main, debout devant un tableau noir.

Au semestre d'hiver 1979-1980, notre université comptait 1887 étudiants, nombre correspondant bien aux évaluations faites il y a quelques années. L'exactitude de ces prévisions nous pousse à accorder une certaine confiance dans leurs extrapolations plus lointaines et nous nous attendons à avoir approximativement 2200 étudiants vers 1 986. Au-delà, les effectifs auront une tendance à diminuer très légèrement, si l'on en croit les courbes de natalité des années soixante et septante. Tout autant que sur le nombre des étudiants, qui est à la base de notre planification, il faut s'interroger sur la qualité des études. Or, il est réjouissant de constater, depuis quelques années, que le taux de réussite aux examens a tendance à augmenter. Ceci est certainement dû en partie aux améliorations apportées aux programmes d'enseignement et à l'effort pédagogique accompli par les enseignants, professeurs, chargés de cours et assistants. Mais je crois que cette heureuse évolution est aussi la conséquence d'une attitude plus responsable de la majorité des étudiants à l'égard de leur avenir, Cette remarque devait être faite en ces temps où certains jeunes, qui se sentent abandonnés par notre société, se laissent entraîner par les plus violents dans une escalade de revendications, mêlant pêle-mêle demandes justifiées et exigences stupides.

Nous sommes conscients que notre responsabilité vis-à-vis de la jeunesse consiste non seulement à améliorer sans cesse nos enseignements, tant dans leur contenu que dans leur forme, mais aussi à donner à nos étudiants des moyens leur permettant d'affirmer leurs talents, de développer leur personnalité et de consolider leur sens des responsabilités.

Grâce à la compréhension et à l'appui total des autorités cantonales, deux projets de construction lancés par mes prédécesseurs voient leur achèvement cette année.

Il s'agit d'abord du deuxième bâtiment de la Fondation suisse pour la recherche en microtechnique, en fait d'une transformation totale de l'ancienne Ecole de mécanique et d'électricité de Neuchâtel, Ce projet, réalisé en étroite collaboration avec les écoles polytechniques fédérales et les milieux industriels, permettra d'abriter, dès le début de 1981, le Centre électronique horloger et des laboratoires interuniversitaires

communs à l'Ecole polytechnique et à l'Université. Rappelons que notre institut de microtechnique est déjà abrité dans le premier bâtiment de la fondation, l'ancienne usine Borel. Nous tenons à remercier ici les organes de la fondation pour l'immense travail accompli et à souligner les excellentes relations que nous entretenons avec les Ecoles polytechniques fédérales, En particulier, nos rapports avec la Haute école de Lausanne sont fondés sur une saine émulation réciproque et non sur une concurrence jalouse.

Ensuite, il s'agit du bâtiment de la Division économique et sociale, dont la réalisation est achevée. L'Etat ayant acheté un immeuble dont la construction n'était pas terminée, il a été possible d'y aménager des locaux adéquats permettant de regrouper toutes les disciplines de la Division, disciplines jusque-là dispersées en quatre lieux différents. Une bonne étude du projet, une planification serrée et le dévouement sans borne de l'ancien doyen de la Faculté de droit et des sciences économiques ont permis d'inaugurer le 9 octobre dernier le bâtiment des sciences économiques et sociales, alors que l'acte de vente n'avait été signé que le 21 décembre de l'année précédente. Dans le même temps, les locaux libérés dans le bâtiment principal, étaient rénovés et attribués à la Division juridique, qui voyait ainsi sa bibliothèque atteindre les dimensions souhaitées. Bien entendu, tout ce remue-ménage a provoqué quelques pleurs et quelques grincements de dents, mais, maintenant que tout est apaisé, je peux bien avouer que je suis, selon une expression vaudoise, déçu en bien des Neuchâtelois. Ils ont acquis, sous la République, un certain réalisme, qu'ils n'avaient pas dans la Principauté, si j'en crois Charles-Emmanuel de Charrière, qui écrivait, voici bientôt 200 ans:

«Nous nous mettions à table hier au soir, lorsque Monsieur le Ministre de Luze entra, arrivant de Neuchâtel. Il nous dit que le prince (il s'agissait d'Henri-Frédéric-Louis de Prusse, frère de Frédéric le Grand), il nous dit que le prince devait dîner aujourd'hui au Bied, chez la banderette et qu'elle priait ma soeur de lui envoyer ce qu'elle pourrait de fruits, légumes, etc... Vous vous seriez amusés et impatientés d'entendre les conversations au sujet de l'arrivée du prince, les uns voulaient qu'on fît ceci, les autres cela. Tous critiquaient et rien ne se déterminait...» C'était en 1784.

Mais revenons en 1980. Avec les deux réalisations mentionnées, la Faculté des sciences, d'une part, trouve à loger convenablement la microtechnique et la Faculté de droit et des sciences économiques, d'autre part, possède enfin les surfaces nécessaires à la formation rationnelle de ses étudiants juristes et économistes.

Malgré tous ses titres de gloire, la Faculté des lettres fait maintenant figure de parente pauvre. Ses 800 étudiants (Séminaire de français moderne compris) n'ont à disposition qu'une moyenne de 2,7 m2 par étudiant en surface de salles de cours, bibliothèque, séminaires et bureaux, alors qu'on estime à 5 m2 la surface utile nécessaire par étudiant. A cette exiguïté des locaux s'ajoute encore l'inconvénient de leur dispersion. Ils sont en effet abrités dans neuf bâtiments différents. Nos autorités sont si conscientes du problème qu'un crédit d'étude nous a été alloué. Un concours de projets d'architecture pour l'implantation de bâtiments universitaires sur les Jeunes-Rives a été ouvert en janvier 1980. Les architectes ayant obtenu les trois premiers prix se sont vu confier chacun un mandat d'étude d'avant-projet au début de juillet. Le choix de l'Université est maintenant fait et un rapport est entre les mains du Conseil d'Etat.

Si le planning que nous avons prévu d'entente avec le Département de l'instruction publique pouvait être tenu, le Grand Conseil serait saisi en décembre de cette année et, comme nous nous permettons de l'espérer, une consultation populaire pourrait être organisée en 1981. Notre confiance dans la décision du Grand Conseil et dans celle du peuple souverain nous incite à envisager le printemps 1982 pour le début des travaux qui dureront deux années. L'Université et le peuple neuchâtelois se seront ainsi préparés à recevoir dignement leurs étudiants, étudiants dont l'effectif atteindra son plafond vers 1986.

Mes chers collègues, mes chers étudiants, nous aurons vraisemblablement une consultation populaire l'année prochaine. Le rectorat sait qu'il peut non seulement compter sur votre total dévouement pour expliquer à nos concitoyens nos besoins et notre projet, mais aussi compter sur votre cohésion. Si contre toute attente le projet pour la Faculté des lettres devait être refusé parce qu'à l'Université les uns auraient voulu qu'on fît ceci, les autres cela, et que rien ne soit déterminé, j'aurais la triste consolation, au prochain Dies, de citer Jean Giraudoux qui a écrit: «Le privilège des gouvernements, c'est de pouvoir contempler les catastrophes depuis leur balcon.»

Je m'en voudrais de conclure ce deuxième volet de mon exposé sans remercier le Grand Conseil neuchâtelois, qui a voté les crédits nécessaires aux réalisations mentionnées, et la Confédération, qui a largement subventionné les travaux et le mobilier.

Il n'est guère de discours concernant l'Université où il ne soit question de l'ouverture à la cité. Mais encore faut-il savoir comment s'y ouvrir. Notre division juridique vient de nous en

donner un excellent exemple en organisant un séminaire, à l'échelle romande, sur le bail à loyer. Nous préparons d'autre part, avec des collègues de la Faculté des sciences et de la Division économique, un autre séminaire, régional celui-ci, sur les transferts de technologie aux petites et moyennes entreprises. Mais mon propos n'est pas de vous décrire nos réalisations ou nos projets en cette matière, il est de vous dire ce que l'on entend lorsqu'on écoute la cité.

Il y a d'abord ceux qui attendent tout de l'Université. Ils voudraient, et ici je prends des exemples imaginaires, ils voudraient, parce que le comportement animal est certainement digne d'intérêt, que l'on crée un institut d'éthologie; ils voudraient, parce que l'astrologie babylonienne est à coup sûr éclairante pour l'étude des grandes religions, que l'on crée une chaire dans ce domaine. Et pourquoi pas la numismatique, la sexologie ou les ferments bulgares? Imaginons un instant que notre objectif Soit de satisfaire à de tels désirs, que l'on appelle, de manière générale, la demande sociale. Il faudrait alors, selon les impératifs d'une saine gestion, adapter notre structure à notre objectif. Le modèle dont il s'agirait alors de s'inspirer saute à l'esprit. C'est celui du supermarché, symbole de la société de consommation. Et l'on s'imagine l'Université vendant de la formation comme d'autres vendent des yogourts framboise...

A l'opposé de cette conception, iI y a ceux qui attendent que l'Université forme avant tout de la main-d'oeuvre. L'objectif n'est plus alors la consommation culturelle, mais la production d'intellectuels, production modulée par les débouchés offerts sur le marché de l'emploi.

Alors, quelle Université? Société de distribution ou société de production? Ni l'une ni l'autre bien sûr. La première solution conduit au chômage et la seconde est aléatoire. La formation des psychologues nous donne un excellent exemple. L'afflux d'étudiants dans cette discipline pose des problèmes très sérieux à plusieurs universités suisses et, par ailleurs, cette profession rencontre de graves problèmes d'emploi. Une statistique récente portant sur 123 licenciés en psychologie sortis des universités suisses en automne 1979 montre que seuls 75 ont trouvé un emploi selon l'horaire désiré. Les autres, soit 40%, ont donc un problème d'emploi. Parmi eux, le quart sont au chômage. Cette situation alarmante est d'autant plus ridicule que dans le cadre d'une coordination romande, où Neuchâtel a opté pour une spécialisation en psychologie du travail, nous n'avons que très peu d'étudiants en psychologie alors que les débouchés existent. Ces remarques concernent la formation spécifique

des psychologues, elles n'ont pas trait à la psychologie, branche secondaire dans les licences ès lettres.

S'il est salutaire que l'Université examine les critiques et les suggestions qui lui sont faites, s'il est nécessaire qu'elle développe toujours plus ses contacts avec la cité, l'Université rendrait un bien mauvais service au pays en s'aliénant à la demande sociale ou aux besoins de main-d'oeuvre. A mon sens, son véritable rôle est celui d'une plaque tournante, ou, si vous me permettez d'utiliser un anglicisme, d'un interface entre les aspirations des bacheliers et le marché du travail. Ce n'est qu'en affirmant son indépendance et en prouvant simultanément sa volonté d'ouverture que l'Université pourra encore améliorer ses prestations et du même coup conserver le rôle qui a toujours été le sien: féconder la culture par l'enseignement et la recherche. En deux mots, la politique de l'Université doit être celle de l'indépendance active.

Mesdames et messieurs,

La presse a rendu publique la décision de M. le conseiller d'Etat Jeanneret de ne pas faire acte de candidature lors des prochaines élections au Conseil d'Etat. C'est donc la dernière fois que M. François Jeanneret assiste à notre Dies academicus en qualité de chef du Département de l'instruction publique.

Vous savez, Monsieur le Conseiller d'Etat, quelle est la gratitude de l'Université en général et du rectorat en particulier à votre égard. L'hommage qu'à sa manière l'Université désire vous rendre aujourd'hui, c'est de vous assurer que nous ferons encore appel à vos conseils et à votre appui jusqu'au 17 mai 1981. Et nous sommes persuadés qu'au-delà de cette date, l'Université de Neuchâtel trouvera toujours en vous un ami sûr et dévoué.

E. Jeannet