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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DIES ACADEMICUS 1985

19 octobre 1985
LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1985

DISCOURS DE MONSIEUR

ANDRÉ DELESSERT,
RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ
Mesdames et Messieurs les invités, Chers collègues,

Nous approchons de 1987, année où notre Université fêtera le 450e anniversaire de la naissance de l'Ecole de Lausanne. Chaque jour nous apporte une occasion de comparer les problèmes qui se présentent actuellement à notre maison et ceux qui se posèrent à elle par le passé. Nous sommes amenés à constater qu'à certaines époques, l'Ecole de Lausanne fut excellente et qu'à d'autres, elle fut franchement médiocre. Et bien que la question soit très désagréable, nous sommes conduits à nous demander si nous sommes aujourd'hui dans une période d'excellence ou de médiocrité. D'une manière plus précise, sommes-nous en phase ascendante ou, au contraire, nous dirigeons-nous vers une époque dont les historiens constateront tristement: «Le mieux qu'on puisse en dire, c'est que maîtres et élèves n'y étaient guère plus mauvais qu'ailleurs.» Nous ne connaissons pas la réponse, hélas! Et la connaîtrions-nous, que le devoir de discrétion nous commanderait de la dissimuler. Toutefois, ceux qui ont accepté quelques responsabilités dans la marche de notre maison doivent se demander ce qu'il faut faire aujourd'hui pour lui éviter le risque d'un avenir terne et désolant.

Remarquons d'abord que le niveau d'une Université peut être évalué de bien des manières. Il dépend de nombreux facteurs, dont certains échappent entièrement à l'emprise de l'Université elle-même.

Pensons, par exemple, à sa réputation historique. Il n'est pas dans le pouvoir d'un Rectorat d'aujourd'hui, même s'il se voulait autoritaire, de faire que son Université ait été célèbre au

XVIIIe siècle. Et pourtant, le rayonnement et l'estime qui entourent une Haute Ecole sont étroitement liés à son histoire. Chacun se sent honoré de travailler dans une institution où l'on a peut-être traduit jadis les versions arabes des auteurs grecs, où l'on a publié les premiers écrits des grands réformateurs, où l'on a vu naître la science du droit naturel.

Songeons à l'attachement d'une région pour son Université. Il constitue généralement une tradition enracinée dans une certaine image du passé. L'homme de la rue croit savoir que son Université a suscité jadis des disputes; que des idées hérétiques y ont été illustrées. Il est fier de ces audaces révolues et à cause d'elles, il est prêt à l'aider de ses deniers; même s'il imagine pour l'heure une institution plus confortable.

Evoquons encore l'appui des milieux politiques. Nous nous faisons un plaisir et un agréable devoir de reconnaître publiquement que, dans ce pays, il nous est pleinement acquis. Avec gratitude, nous voyons s'élever à Dorigny une cité universitaire que beaucoup nous envient. Nous savons que c'est grâce à la volonté gouvernementale et à la bienveillance du Grand Conseil qu'une telle chose est possible. Mais personne n'en voudra à un Rectorat, partiellement composé de scientifiques vaudois —donc doublement porté au doute philosophique — d'examiner de plus près le fil dont est tissée cette tendresse officielle pour l'Université. Prises une par une, les personnalités politiques de ce pays manifestent un attachement sincère à notre maison.

Les mots leur manquent pour dire leur passion intime pour l'enseignement, la recherche scientifique et la lourde tâche de former notre ardente jeunesse. Mais lors d'un vote ou d'une décision pour lesquels se reconstituent les familles d'opinions, le discours change. La bienveillance demeure intacte pour fournir à l'Université les appareils perfectionnés, les locaux dont elle a besoin. Presque tout ce qui est matériel, visible et contrôlable, reste au bénéfice d'une grande générosité. En revanche, ce qui relève de l'action intellectuelle ou de l'évolution de la pensée scientifique suscite la réserve et même la méfiance. Une réflexion en profondeur sur le monde où nous vivons, réflexion qui relève

expressément de la mission universitaire, semble une tâche trop grave pour être confiée à l'Université.

Tout se passe comme s'il existait deux Universités, l'une toute de béton, de fastes académiques, de microscopes et de diplômes est généralement aimée et appuyée. L'autre, faite d'hommes et d'idées, monument de l'esprit plutôt que du génie civil ou de l'électronique, suscite un sentiment ambigu, mélange de regret, de crainte et de suspicion. Il suffit pour s'en convaincre de penser à la connotation ordinaire du mot «académique». Voulez-vous dire qu'une discussion est oiseuse, dénuée de tout contenu utilisable! Dites qu'elle est académique. C'est le même mouvement de méfiance qui pousse tant de gens raisonnables dans les eaux des médecines parallèles. Il est permis de croire que c'est le même sentiment qui, souvent, voudrait que l'Université se mêle davantage à la vie pratique quotidienne. On sait depuis longtemps que la vie quotidienne n'est plus pratique, mais là au moins on ne risque pas de se heurter à des idées académiques. Et pourtant, c'est cette Université spirituelle et morale —soulignons le mot que nous, universitaires, devons défendre et sans cesse reconstruire.

Mettons-nous à nouveau à la place de ceux qui ont accepté des responsabilités au sein de l'Université, avec l'intention de contribuer à la rendre aussi bonne qu'elle peut l'être. Ils peuvent se proposer d'agir dans divers domaines; par exemple, en suggérant de hausser le niveau des conditions d'admission et des compétences requises pour l'obtention des grades. Ce ne serait pas absurde. Les meilleures universités internationales, les «grandes écoles», comme on dit, sont justement parmi les plus sélectives. En ce qui concerne notre Université, le problème mériterait d'être abordé à la lumière des données d'aujourd'hui et dans son cadre naturel qui est la politique générale de la formation des jeunes. Cependant, nous ne le ferons pas ici, pour une raison qu'on ose à peine dire: le nombre et la qualité des étudiants jouent un rôle dans la valeur d'une Université, mais certainement pas le premier. Il y a quelques années encore, il était de bon ton de proclamer dans les milieux universitaires que ce qui faisait l'Université, c'étaient ses seuls étudiants. Nous vivions alors une époque pittoresque, où l'on

pouvait se construire une réputation de génie profond et original en proférant des absurdités avec violence et obstination. Pour dépassionner le débat, imaginons-nous un instant dans le domaine de la cordonnerie. Il serait saugrenu de prétendre que ce qui fait une cordonnerie, c'est sa clientèle. Il se pourrait, d'aventure, que ce soit exactement la même que celle de la boulangerie, car des études sérieuses ont montré que les gens qui mangent du pain et des gâteaux ont aussi tendance à user leurs chaussures. Une cordonnerie qui perdrait toute sa clientèle, par exemple, ne deviendrait pas ipso facto une boulangerie. Et cela tient à un fait très simple: c'est la présence dans la cordonnerie de personnel qualifié pour réparer les chaussures.

Au risque de nous mettre à dos les nostalgiques de 1968 et les anciens du Dr Spock, n'hésitons pas à affirmer qu'il en est exactement de même d'une Université: elle n'est digne de ce nom que lorsqu'elle réunit des professeurs dignes de ce nom. Et comme l'Université est appelée à proposer le nom de ses nouveaux professeurs aux autorités de nomination, l'une de ses tâches prioritaires est de définir et d'observer une doctrine qui lui assure le meilleur corps professoral possible.

L'activité du professorat universitaire couvre un domaine très vaste, dont un simple survol dépasserait la portée de cette petite allocution. Nous nous bornerons à faire une ou deux remarques.

Le professeur a des charges d'enseignement, de recherche et d'expertise. Comme enseignant, il doit initier des étudiants, des doctorants, des assistants et des collègues à la discipline qu'il pratique. Son rôle n'est pas de rivaliser avec les encyclopédies ou les banques de données, mais de montrer en action une intelligence et une sensibilité nourries par l'expérience scientifique. Comme chercheur, le professeur doit garder le contact avec les spécialistes de son domaine, entraîner ses collaborateurs et cultiver l'esprit de

synthèse, ainsi que l'art de l'information claire. En tant qu'expert, il doit rester à la disposition de la communauté et des pouvoirs publics pour les questions relevant de sa discipline et il doit s'intéresser à une vulgarisation de qualité. On constate qu'aussi bien dans son rôle de pur enseignant que dans celui de chercheur et d'expert scientifique, le professeur doit faire preuve d'une tournure d'esprit didactique, au sens originel du terme. C'est assez dire qu'il est un homme de métier, et d'un métier qui ne s'improvise pas. Il importe de le redire avec insistance, afin que le titre de professeur reste attaché à une véritable profession universitaire et ne dégénère pas en une récompense distribuée avec plus ou moins d'à-propos ou un couronnement de l'obstination académique.

D'une manière générale, les enseignants peuvent se ranger dans trois catégories: les bons, les mauvais et les médiocres. Les médiocres sont les pires. On a souvent évoqué les dangers que fait courir le bon maître. Il séduit son auditoire; il s'exprime simplement et calmement; il détaille avec aisance les plus grandes difficultés. Ses élèves l'apprécient et ils sont persuadés que son cours est facile. Ils en oublient que sa compréhension exige un effort parfois douloureux et ils en arrivent à s'illusionner sur leur propre science. Mais à l'Université, les qualités propres du bon professeur permettent de corriger rapidement les inconvénients de son talent. Le mauvais enseignant est embarrassé et confus. Son cours progresse par sauts inattendus et par retours en arrière. Ses élèves sont amenés à consulter divers ouvrages pour s'y retrouver. Ce travail les incite à réfléchir par eux-mêmes et, bien qu'ils critiquent sévèrement leur maître, ils tirent un profit certain de son enseignement. Le maître médiocre, lui, n'a guère dépassé ce que son professeur lui a appris. Il s'est enfermé une fois pour toutes dans une science étriquée et fossile. Il s'y comporte en despote, soucieux d'inculquer ses manies. Il endort les bons élèves, triomphe sottement des faibles et n'a de succès que sur les médiocres qui, hélas, perpétueront sa mémoire et son style.

Si l'Université veut écarter les candidats médiocres — et il est souhaitable qu'elle le veuille résolument — elle doit à chaque occasion rechercher le meilleur professeur. Elle doit le faire avec

ténacité et avec rigueur. Elle ne saurait limiter ses investigations à tel ou tel cercle fermé. Au contraire, elle doit procéder à un inventaire aussi large que possible. Et nous sommes amenés à évoquer les opinions exprimées ici ou là et tendant à favoriser systématiquement les candidatures suisses, ou même locales. Elles appellent quelques observations. D'abord il est tout à fait naturel que les jeunes savants de ce pays puissent faire carrière chez nous, pour autant toutefois qu'ils aient le gabarit professoral. Pour nous en assurer, nous devons les mettre en concurrence avec leurs pairs de la communauté scientifique internationale. S'ils désirent faire carrière à l'étranger — ce qui peut se révéler favorable à notre rayonnement au-delà de nos frontières nous devons à plus forte raison nous ouvrir aux autres pays. D'autre part, l'histoire de notre Université a connu des hauts et des bas, nous le savons. Il est remarquable que ses périodes les plus brillantes ont coïncidé presque exactement avec la présence à Lausanne de grands savants étrangers. Un phénomène analogue a pu être observé pour quelques-unes des universités les plus célèbres. On sait, en particulier, que les premières universités médiévales, créées dans un esprit d'ouverture européenne, eurent d'emblée un rayonnement culturel considérable. Tandis que les universités instaurées dans une perspective plus étroitement locale, comme on en vit apparaître, par exemple, dans la première moitié du XVe siècle, ne connurent guère qu'un développement modeste à tous points de vue. La décadence de certaines universités étrangères, que d'aucuns déplorent aujourd'hui, n'est peut-être pas sans rapport avec un certain provincialisme académique. Enfin —et nous sommes inquiets des conclusions que l'on pourrait peut-être en tirer — notre Université lausannoise vient présentement en queue de la liste des universités suisses, en compagnie de celle de Neuchâtel, quant à la proportion des enseignants étrangers.

La recherche d'un corps professoral de qualité se heurte à d'autres difficultés encore. N'en mentionnons qu'une seule pour terminer: l'éclatement de postes complets de professeurs en de multiples charges de cours. C'est occasionnellement opportun, quelquefois inévitable. Très souvent ce n'est qu'un pis-aller. Les

enseignants à éclipse sont rarement en mesure d'exercer une influence continue sur leurs collaborateurs, d'entretenir des liens vivants avec les spécialistes internationaux de leur discipline et d'utiliser ces contacts pour favoriser les séjours à l'étranger de leurs bons élèves. Enracinés hors de l'Université, peu enclins à prendre des responsabilités dans la marche de la maison, coïncident-ils avec l'image que l'on peut se faire du professeur au sens plein du terme?

Il est temps de nous résumer. Nous avons essayé de représenter que le corps professoral est le levain de la pâte universitaire. Si l'on n'y prend pas garde, cette pâte, comme toute oeuvre humaine, tend à s'affaisser et à perdre sa saveur. Il n'y a que les optimistes délirants pour penser que les choses s'améliorent d'elles-mêmes. Si l'on assure le recrutement des professeurs universitaires avec le seul souci de colmater des brèches et de perpétuer ce qui fut, on va droit à la grisaille et à la médiocrité. La seule manière d'être dignes de nos prédécesseurs, c'est de s'efforcer de faire mieux qu'eux, comme ils le prétendaient eux-mêmes vis-à-vis de leurs anciens. Voilà quelle doit être l'ambition de toutes les personnes et de toutes les instances qui interviennent à l'occasion de la désignation d'un nouveau professeur.

Ajoutons que c'est le devoir ingrat du Rectorat de s'y tenir avec force, même si, à l'occasion, sa popularité doit en souffrir; ce qui, réflexion faite, reste tout ce qu'on est en droit d'attendre de la popularité. Et nous le rappelons en mémoire de notre ami, le vice-recteur Georges Leresche, qui nous a quittés en chemin. Il s'est passionné pour le secteur qui lui avait été imparti et qui comportait justement les propositions de nominations d'enseignants universitaires. Il nous a donné l'exemple d'une pensée rigoureuse et exigeante; les réflexions qui précèdent s'en inspirent grandement. Nos propos ont aussi été le témoignage de notre reconnaissance et de notre fidélité à l'exemple que Georges Leresche reste pour nous.