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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Allocution de M. Rémy Scheurer

recteur
Mesdames et Messieurs,

L'Université de Lausanne a célébré l'an dernier le 450e anniversaire de l'Académie dont elle est issue. Aujourd'hui même, c'est Cologne qui commémore le 600e anniversaire de son université, et à Bologne l'on se remet des fêtes qui ont marqué voilà un mois le 900e anniversaire de la fondation de la plus ancienne université de la Chrétienté. Avec nos 150 ans, le tiers de la durée de vie de l'Université de Lausanne, le quart de celle de Cologne et le sixième de celle de Bologne, nous sommes encore en pleine jeunesse et, nous l'espérons, promis à un bel avenir.

Peuple passé au XVIe siècle presque tout entier à la Réforme, mais gouvernés jusqu'au début du XVIIIe siècle par des souverains catholiques, les Neuchâtelois présentent le rare exemple de non application en Europe du principe qui voulait que la religion du prince fût celle des sujets. La religion du prince a donc peut-être coûté à Neuchâtel la création de l'une de ces académies destinées principalement à la formation intellectuelle des ministres du Saint Evangile.

Quoi qu'il en soit, c'est en 1659 qu'une velléité de fondation se manifeste avec la demande de la classe des pasteurs à la ville de financer une chaire de théologie et une chaire de philosophie, mais rien ne se fit.

Candidat à la succession de Neuchâtel, le roi de Prusse promit à ses sujets putatifs une Académie s'il était choisi. Cette fois encore il ne se passa rien jusqu'en 1731, date à laquelle la ville créa pour le réfugié Louis Bourguet une chaire de philosophie, suivie en 1737 d'une chaire de Belles-Lettres. Cinq ans plus tard, un projet plus ample élaboré par Emer de Vattel était soumis au Grand Frédéric, mais il resta lettre morte à Berlin, de sorte que la ville demeura sans appui et seule à supporter jusqu'à la fin du XVIIIe siècle les chaires déjà créées par elle-même.

Au début du XIXe siècle, de nouveaux signes de vie se multiplient avec des créations variées, mais parfois éphémères de chaires fondées par la ville. Vers 1830 se dessine une période

faste pour l'instruction publique et pour les sciences: d'une part le prince et le Conseil d'Etat encouragent vigoureusement l'instruction, si bien qu'avant 1840 dans l'ensemble du canton plus du 80% des enfants en âge de scolarité suivront l'école, plus ou moins longtemps, plus ou moins bien, certes, mais le taux de scolarisation est remarquablement élevé pour l'époque. Au Locle, à La Chaux-de-Fonds et à Neuchâtel existent des collèges d'enseignement secondaire.

En ville de Neuchâtel autour des Paul-Louis Coulon, le père et le fils, se forme un groupe de savants et de bourgeois qui s'engagent en 1832 à payer par souscription le salaire de professeur d'un jeune naturaliste de 25 ans, Louis Agassiz. C'est le moment où est créé le Musée d'histoire naturelle et la Société des sciences naturelles de Neuchâtel qui va largement assurer par la qualité de ses membres les conditions humaines et scientifiques nécessaires à la naissance de l'Académie.

La volonté politique fut exprimée par Frédéric-Alexandre de Chambrier, président du Conseil d'Etat, et l'un de nos meilleurs historiens. C'est lui qui est à l'origine du rapport que le Conseil d'Etat adressa à Frédéric-Guillaume III et sur lequel le prince de Neuchâtel prit la décision de fonder l'Académie le 17 mars 1838. La volonté d'améliorer le niveau de l'instruction animait le Conseil d'Etat, mais les conditions politiques et en particulier la diffusion des idées libérales inquiétaient notre gouvernement qui cherchait alors à prendre des distances à l'égard de la Confédération, où les uns après les autres les cantons adoptaient de nouvelles constitutions. La fondation de l'Université de Zurich en 1833, de celle de Berne en 1834, la réforme libérale de l'Académie de Genève en 1835, la réorganisation profonde de celle de Lausanne en 1837, multipliaient au jugement des Neuchâtelois conservateurs les risques de voir leurs jeunes intellectuels s'imprégner de doctrines dangereuses, et rendait nécessaire et urgente la création d'une académie indigène, d'autant plus sûre qu'elle serait mieux contrôlée par le pouvoir et qu'elle permettrait d'envoyer directement dans les universités allemandes les jeunes gens qui en auraient suivi les cours.

C'est donc par un acte tout à la fois de participation au mouvement général de développement de l'enseignement supérieur et de distanciation par rapport aux idées que beaucoup de professeurs répandaient en Suisse que le Conseil d'Etat en est venu à requérir du roi la création de notre première académie.

Alors que la demande de création d'une académie émise au XVIIe siècle par la classe des pasteurs, relayée au XVIIIe siècle par les autorités de la ville, pourrait faire conclure à la permanence d'une volonté, il se trouve qu'au moment où le Conseil d'Etat obtint une décision favorable du prince, la classe et la ville manifestèrent des oppositions fortes. L'Académie dans laquelle le Conseil d'Etat voulait voir réunies les chaires créées par le

prince, celles financées par la ville et celle dépendant de la vénérable classe était sous cette forme inacceptable pour la ville qui voyait l'Etat devenir maître de l'institution et lui enlever bientôt la direction des établissements scolaires du degré secondaire qu'elle avait créés. Elle était inacceptable pour la classe des pasteurs qui perdait la haute surveillance sur les études de théologie au profit de l'Etat. Situation d'autant plus inquiétante pour la ville et pour l'Eglise que depuis une dizaine d'années le Conseil d'Etat intervenait dans le domaine de l'instruction primaire qui était jusqu'alors administrativement de la seule compétence des communes et intellectuellement et spirituellement sous la forte influence des pasteurs.

Même si la fondation de l'Académie était acquise depuis le printemps de 1838 c'est seulement à la fin de l'hiver 1840 que la ville abandonna à l'Etat tout enseignement au degré postgymnasial. Quant à la classe, elle agit de manière ambiguë et subtile et réussit à préserver sous sa seule autorité les deux chaires de théologie systématique et de théologie exégétique et critique, créées en 1833, et même à se faire allouer en 1843 une subvention de l'Etat pour une troisième chaire, celle d'homélitique. Tout en distinguant la formation des pasteurs de l'Académie, la classe n'empêcha pas certains de ses membres d'y enseigner, mais il n'y eut pas d'enseignement de théologie à l'Académie: celui de littérature sacrée devant être considéré comme un enseignement de littérature, et d'autant plus nécessaire que celui des lettres françaises était confié au catholique Barthélemy Tisseur. L'intégration de la théologie aux autres études académiques resta un problème difficile tout au long du XIXe siècle et du XXe siècle. Il n'a d'ailleurs été réglé qu'en 1981. Il reste aujourd'hui de ces tensions si fortes la participation de l'Eglise à la procédure de nomination des professeurs de théologie et la place occupée par la théologie dans l'ordre des facultés et dans le programme des cours: la dernière; ce qui n'est guère honorable aux yeux du monde, surtout dans le souvenir de la hiérarchie universitaire médiévale, mais cette place ne gêne en rien un esprit évangélique.

L'Académie ne fonctionna pleinement qu'à partir de 1840 avec une dizaine de professeurs, par ailleurs engagés au collège, lesquels s'adressaient à des auditoires de quelques personnes: toujours moins de vingt, parfois deux ou trois. L'engagement simultané des professeurs au Gymnase et à l'Académie n'est pas propre à notre première institution, Il caractérise aussi la seconde Académie et même l'Université dans ses débuts. A tout le moins, enseignait-on généralement au Gymnase avant d'être nommé à l'Université. Cet usage ne disparut que lentement et il n'y a pas très longtemps que la plupart des professeurs nommés à l'Université n'ont aucune expérience préalable de l'enseignement gymnasial. La longue symbiose de l'Académie et du

Gymnase, poursuivie jusqu'en 1953 par l'occupation du même bâtiment, explique peut-être la nature particulière des liens entre le Gymnase cantonal de Neuchâtel et l'Université.

L'institution académique difficilement acquise fut aussi maigrement dotée. Malgré l'étroitesse de ses moyens, malgré le peu de personnes qui la fréquentèrent, malgré le niveau de formation primaire et secondaire assez bas des adolescents sortis des écoles vers 1840, souvent les professeurs de l'Académie parvinrent à des résultats admirables par la qualité de leurs publications. Peut-être faudrait-il ici prendre Académie autant au sens d'une réunion de savants qu'au sens d'une école. Le retentissement européen de nombreux ouvrages, la qualité des correspondants, les échanges avec les universités allemandes, en particulier avec celles de Berlin et de Fribourg-en-Brisgau, les débats d'idées au sein même de l'Académie, tout témoigne de la vitalité de la vie intellectuelle neuchâteloise dans la décennie qui précède la révolution de 1848.

Certes, l'Académie était très étroitement liée à un régime politique auquel la plupart de ses membres étaient sincèrement attachés, mais l'Académie, même affaiblie par le départ de Louis Agassiz pour les Etats-Unis d'Amérique en 1846, méritait un autre destin que la décision prise par le Grand Conseil le 17 juin 1848 et signifiée d'une plume sifflante comme une lame de guillotine par le conseiller d'Etat Steck au recteur au moyen d'une lettre que je peux lire in-extenso sans abuser de votre patience.

Monsieur,

J'ai l'honneur de vous prévenir que le Grand Conseil de la République dans sa séance du samedi, 17 du courant, a décrété la suppression de l'Académie à dater du 30 de ce mois. Il en sera de même donné avis, pour leur gouverne, à tous les professeurs. Recevez, Monsieur, l'assurance de ma considération distinguée.

J. Steck

Il appartenait à un ancien secrétaire de Louis Agassiz, Edouard Desor, de déposer en 1864 la motion qui aboutit en 1866 au rétablissement de l'Académie, transformée en 1909 en Université.

Il convenait en ce jour de commémorer ces événements, mais je ne terminerai pas sur ce point sans remercier publiquement mes collègues et les assistants qui ont rédigé pour ce 150e anniversaire l'histoire de notre première Académie. Je m'en suis tenu pour ce survol, à la surface des choses; ils sont allés en profondeur pour montrer ce qu'avait été l'institution et la place tenue par les professeurs dans les courants d'idées de leur temps. Leur livre, s'illustre, et par l'abondance des reproductions aussi, des

années intenses de vie culturelle à Neuchâtel est aussi une contribution à la connaissance de grandes personnalités et, de manière non négligeable, à l'histoire des sciences et de la pensée.

L'historien se serait volontiers contenté de ce thème pour la suite de son allocution, mais le recteur a d'autres tâches.

Mesdames et Messieurs,

Selon la loi, le rectorat élabore la politique générale de l'Université. C'est pourquoi, au terme de la première des quatre années de notre mandat, je présenterai ce qu'avec mes collègues nous retenons comme données fondamentales pour une politique générale de l'Université de Neuchâtel.

Il est bien établi que toute université exerce des activités de recherche, d'enseignement et de service. Dans la recherche, une université a par nature une vocation universelle, et c'est en étant active parmi les meilleures qu'elle se voit reconnaître l'excellence dans un certain nombre de domaines en fonction des capacités intellectuelles de ses savants et en fonction aussi de ses moyens matériels. Ce dernier aspect ne doit pas être surestimé et encore moins sous-évalué.

La facilité et la rapidité des communications et des échanges rendent nécessaires cet effort d'élévation au meilleur niveau dans les sciences exactes et expérimentales comme, avec d'autres modalités, dans les sciences morales. Les lieux de publication des travaux, les invitations à certains colloques, les comptes-rendus de livres, le soutien manifesté par le Fonds national de la recherche scientifique ou d'autres instances sont autant d'indices d'appréciation de la qualité et de la réputation. Ce sont là autant de censeurs de ce que nous sommes.

Certes, l'Université n'a pas le monopole de la recherche, même pas celui de la recherche fondamentale à en juger par le nombre élevé des prix Nobel qui ont effectué leurs travaux ailleurs que dans une haute école, mais l'Université demeure un lieu privilégié de la recherche désintéressée, un lieu où elle peut être conduite avec une totale indépendance.

Il est moins nouveau qu'on le croît que l'Université se préoccupe des applications possibles de la recherche, mais il est vrai qu'elle est de plus en plus sollicitée de l'extérieur pour participer à des tâches de développement et qu'elle-même souhaite y collaborer davantage. Cela est bien et mérite encouragement. Cependant, dès le moment où elle s'engage comme l'un des moteurs de l'économie, l'Université prend des risques.

Le premier est de subir de la part du monde économique des pressions incompatibles avec le principe essentiel, intangible et

constant de la liberté de la recherche, principe fondateur s'il en est.

Le deuxième est, par tentation interne, de créer un déséquilibre entre les moyens mis à la disposition de la recherche appliquée, qui, à son tour, peut valoir de l'argent ou des équipements à l'Université, et ceux laissés à la disposition de la recherche pure. Le troisième risque, qui découle des deux premiers, est d'aboutir à un glissement marqué vers le développement à court terme et l'application la plus proche, ce qui reviendrait très exactement, pour parler par comparaison, à vivre non plus des fruits de son patrimoine, mais à entamer son capital et à ne plus le renouveler. Or, je le répète avec la conviction la plus profonde, le rôle de la recherche universitaire est d'abord de créer du savoir.

Dès lors, notre ligne de conduite est de participer le mieux possible au développement, mais en faisant comprendre à nos interlocuteurs que la mission de l'Université reste et demeure la recherche désintéressée et qu'il est de leur intérêt qu'il en Soit ainsi. A cet égard, nous tenons pour très bons et dignes d'être suivis les exemples donnés depuis vingt ans par l'institut de métallurgie structurale, depuis une douzaine d'années par l'institut de microtechnique et depuis peu par le Centre de recherche dans le domaine du traitement de la parole et du langage. L'énumération n'est pas exhaustive.

Pour rendre plus fluide et plus active la communication entre l'Université et les entreprises, nous disposons depuis quelques années d'un groupe de travail auquel nous devons la mise sur pied d'un projet de fondation pour la recherche appliquée et d'une société de valorisation. Si nos espoirs se réalisent, nous aboutirons à la réalisation de ces projets au début de l'année prochaine.

De notre point de vue, cette double création aurait, entre autres avantages, celui de rapprocher l'Ecole d'ingénieurs du canton de Neuchâtel au Locle et l'Université des entreprises novatrices et de créer un terrain commun d'action entre la promotion économique en général et des institutions d'enseignement.

Nous savons cependant que malgré une bonne volonté et une attention réciproque le dialogue est souvent difficile encore à établir entre un chercheur universitaire et un industriel, et il serait hautement souhaitable que nous puissions recourir en cas de besoin aux services de l'un de ces hommes rares et précieux capables de comprendre aussi bien les préoccupations d'un entrepreneur que les intentions d'un chercheur.

En résumé, en matière de recherche, la politique de l'Université est de garantir la liberté, de favoriser la communication et la collaboration et de veiller aux applications éventuelles de résultats, en priorité, lorsque les conditions sont favorables, au bénéfice des entreprises régionales.

La notion de région est de plus en plus associée à celle d'université; et la notion de région prend elle-même de plus en plus d'importance dans tous les discours.

Nous n'avons pas le recul du temps pour en juger sainement, mais il semble bien que l'idée d'Etat-nation qui a abouti au tracé de frontières très profondément marquées entre les pays soient en train de régresser fortement; et qu'à mesure où s'estompent et s'effacent des frontières resurgissent des régions qui à l'intérieur des Etats retrouvent ou découvrent une autonomie. Plus nettement encore, le mouvement parfois pluriséculaire de concentration au profit d'une capitale nationale paraît s'inverser en faveur de chefs-lieux régionaux: les exemples de l'italie et plus encore de la France sont remarquables. Peut-être les grands ensembles politiques et économiques qui se dessinent font-ils retrouver aux hommes le goût de ce qui est directement saisissable et maîtrisable.

Par leur situation géographique, par les facilités d'accès à l'information qu'elles possèdent, par l'importance qui leur est reconnue dans les domaines de la formation, de la recherche et des services, les universités sont appelées à développer leur rôle régional. Celui de notre université est tout tracé. A mi-distance de Genève, apparemment ouverte à la Savoie et à la région Rhône-Alpes, et de Bâle, apparemment ouverte à l'Alsace et au Bade-Wûrtemberg, l'Université de Neuchâtel est appelée à devenir toujours plus l'Université de l'Arc jurassien.

Cela me paraît évident, mais il y a beaucoup de chemin à accomplir, car il ne faut pas se cacher que notre université, quelles qu'en soient les raisons, est trop fortement perçue encore comme celle du Bas du canton dans le Haut, et comme celle du canton de Neuchâtel dès que l'on dépasse ses frontières.

Nous n'avons que cent cinquante ans, mais cela pèse déjà. Et si nous ne sommes pas riches dans nos régions jurassiennes, nous ne sommes pas loin de nous offrir des luxes inouis de régionalisme très étroit alors que les régions s'élargissent et traversent à bien des égards les frontières. Mais j'aime aussi mon petit Liré et aucune terre ne m'est plus chère que celle que balaie l'ombre de mon clocher.

L'ouverture de notre université à l'Arc jurassien ne dissimule évidemment aucun impérialisme. En aurions-nous la volonté, où seraient nos moyens? Elle ne cache par ailleurs aucune rétraction ou contraction provinciale.

Pratiquement, l'effort développé par notre institut de recherche en économie régionale et la création envisagée d'une fondation pour la recherche appliquée vont dans le sens de cette ouverture. Concrètement toujours, l'entrée au Conseil de l'université cette année de plusieurs personnalités extérieures à notre

canton témoigne de notre volonté d'attention. De même, nous rappelons la convention passée pour le cours de créateurs d'entreprises entre la République et Canton du Jura et notre université. Cet hiver, un cours d'histoire de l'ancien Evêché de Bâle sera donné en Faculté des lettres. Et nous rappelons aussi que l'installation à Bienne du Centre suisse de formation pour la protection de l'environnement, même si elle était souhaitée dans notre canton, n'a pas retenu un seul instant la Faculté des sciences de demander en sa faveur la création de charges de cours. Ce sont là quelques exemples, encore ponctuels, mais d'autres projets existent et mûrissent particulièrement avec le Musée international de l'horlogerie à La Chaux-de-Fonds.

Tout cela concerne l'un des versants du Jura, mais nous avons à Besançon avec l'Université de Franche-Comté des affinités qui se confirment. Peu à peu des contacts personnels se transforment en relations institutionnelles, comme c'est le cas de manière très intéressante en géologie et en hydrologie. Paradoxalement, la frontière franco-suisse devient une raison supplémentaire de rapprochement dans la mesure où la Franche-Comté se présente à nous comme une porte sur la Communauté européenne alors qu'elle-même se découvre être l'une des rares régions de France à devoir envisager bientôt le voisinage sur une longue distance d'un pays situé hors de la Communauté.

Notre rôle d'Université de l'Arc jurassien sera d'autant mieux tenu grâce à la coordination entre les universités, à commencer par celles de la Suisse romande et grâce au partage des charges qu'elle favorise. Les relations bilatérales avec l'Ecole polytechnique fédérale à Lausanne, dans la mesure où l'EPFL tient à rayonner géographiquement de manière plus large et à diffuser ses moyens, seront envisagées très favorablement: nos conventions sur la microtechnique et sur le troisième cycle en hydrogéologie et en hydrologie exercent d'heureux effets.

Enfin, alors que se renforce le sentiment régional, nous avons l'agréable devoir de cultiver les relations confédérales avec les cantons non universitaires de Suisse romande et avec la Suisse alémanique.

Avec le Valais, nos contacts ne sont pas massifs, mais ils sont de qualité et nous suivons avec intérêt et sympathie les efforts accomplis par ce canton en faveur d'activités universitaires.

Du Tessin, nous recevons traditionnellement quelques dizaines d'étudiants qui sont les très bienvenus et nous nous réjouissons de constater le développement par nos amis tessinois de recherches dans le domaine de l'économie régionale et dans celui de l'intelligence artificielle, deux domaines que nous développons également.

A l'égard de la Suisse alémanique, c'est en linguistique que nous sommes le mieux préparés à offrir des services. Nous y travaillons.

L'Université que nous souhaitons devrait être fréquentée par davantage de personnes grâce au développement des cours de troisième cycle et de formation continue, mais nous ne désirons pas fortement l'élévation du nombre des étudiants, au sens traditionnel du terme. Par contre, nous désirons qu'ils puissent trouver à se loger plus facilement dans de bonnes conditions.

Cette phrase banale recouvre de nombreuses démarches déjà effectuées, des discussions en cours et des projets. Ce sera difficile, ce sera jugé trop long peut-être par les étudiants déjà immatriculés, mais nous ferons tous de notre mieux pour y parvenir.

Nous ne souhaitons pas dépasser de beaucoup le nombre de 2500 étudiants parce que nous voulons conserver les avantages considérables de la petite taille et l'attrait d'un quartier universitaire intégré à une ville, particulièrement à l'espace des Jeunes-Rives. La petite taille avec ce qu'elle implique parfois de délicat en fait de masse critique — et l'interpénétration croissante des disciplines nécessitent cette implantation ramassée, car une université a besoin aussi d'avoir un noyau. Cela dit, nous devons envisager dans des secteurs particuliers qui peuvent être importants, l'établissement de centres d'activités qu'il serait abusif d'appeler décentralisés dans la mesure où notre centre est déjà périphérique à bien des égards.

Toute politique exige des moyens. Elle est utopique si elle s'en écarte trop, mais elle est bien timide si elle reste juste en deçà. Depuis leur geste d'extrême brutalité de juin 1848, les autorités du canton de Neuchâtel se sont montrées compréhensives et généreuses à l'égard de l'Université: le Grand Conseil a adopté récemment un rapport du Conseil d'Etat qui fixe à 2,5% de la masse salariale la croissance annuelle réelle du nombre de postes à l'Université de 1988 à 1991; l'an dernier, c'est un crédit d'étude pour la construction d'une nouvelle Faculté des sciences qui a été voté et il y a un mois nous avons reçu du Grand Conseil unanime les crédits nécessaires à l'installation d'un réseau informatique et au renouvellement d'installations de laboratoires. C'est une confiance qui nous honore et qui nous oblige.

Pour les années à venir, l'Université se verra contrainte de demander encore des moyens pour la construction de locaux, surtout en faveur de la Division des sciences économiques et sociales maintenant en pleine expansion. Et il est officiellement reconnu que ses conditions actuelles de logement sont insuffisantes.

En matière d'enseignements, les facultés ne semblent pas envisager de nombreuses créations, mais plutôt des consolidations et des réorientations. Par contre, nous avons encore à améliorer l'encadrement et à renforcer le support administratif. C'est ce que nous faisons actuellement, mais sans y affecter la totalité

des 2,5% de notre accroissement annuel. En effet, d'entente avec les doyens des facultés, un tiers environ de la somme obtenue, soit quelque 250000 fr., est réservée à la réalisation de projets innovateurs que nous nous engageons à soutenir pendant un, deux ou trois ans: le temps qu'ils puissent être évalués. Ainsi depuis l'an dernier est introduit dans notre budget un élément de souplesse très favorable à l'innovation et à la flexibilité, pour reprendre des termes en faveur. Si, comme nous l'espérons, nous pouvons bénéficier pour la période 1992-1995 d'un accroissement réel du budget, il serait judicieux de maintenir voire d'accroître la part réservée aux projets surtout dans la perspective d'établissements décentralisés.

Si l'une des voies de la politique universitaire passe par l'élaboration du budget, une autre passe par le Conseil de l'université. Cette Institution voulue par la loi sur la réorganisation des autorités universitaires de 1971 s'est avérée excellente pour nous. Depuis sa création, le Conseil de l'université a constamment appuyé la politique d'ouverture du rectorat et il en a parfois été l'incitateur. Comme il est très représentatif, il est aussi un lieu privilégié de dialogue et un excellent médiateur, car aussi bien le rectorat que l'autorité politique peuvent connaître par lui l'accueil réservé à leurs projets et les amender en conséquence. Nous sommes reconnaissants au Conseil de l'université d'être entré si bien dans son rôle et d'avoir laissé au Conseil rectoral le soin du règlement des affaires internes. Ce conseil est un excellent lieu de concertation entre les représentants des facultés et le rectorat.

Au moment où l'Université développe et affermit son assise régionale; au moment où elle entre plus avant en contact avec d'autres milieux culturels et économiques et alors que de nouvelles tâches de formation l'attendent, la mise au point en commun des intentions et des projets comme la conduite de leur réalisation passent de plus en plus par une entente profonde entre le rectorat, le Conseil rectoral et le Conseil de l'université. Je conclus. Notre université est née une première fois en 1838 et une seconde fois en 1866. Cette double naissance est aussi une singulière caractéristique dans notre pays où toute création d'université semble être devenue impossible.

L'insistance à fonder une haute école n'est assurément pas le fait du caractère têtu des Neuchâtelois, encore moins de leurs excédents de richesses publiques qui les aurait poussés au luxe dispendieux d'entretenir une université. Non, ce n'est pas parce qu'on avait en tout beaucoup de moyens que l'on a créé l'Université, mais parce que l'on souhaitait en avoir davantage et de meilleurs. Des moyens matériels, sans doute, mais aussi des moyens intellectuels et spirituels.

L'Université est sollicitée aujourd'hui de plus en plus par la technologie et par l'économie. Elle ne saurait s'en distancer puisque

c'est du profit tiré des technologies et de l'économie qu'elle tient directement ou indirectement ses moyens d'existence, mais il serait catastrophique pour elle de devenir l'instrument de la technologie et de l'économie.

Certes l'Université n'est pas un monastère, elle n'est certes pas non plus cette tour d'ivoire que ceux qui se souciaient le moins de ses activités lui ont brusquement reproché d'être, mais elle n'est pas non plus un instrument.

L'Université doit reposer également sur trois piliers: la science, la culture et le développement. Qu'elle se déséquilibre, elle se marginalise. Je tiens beaucoup à ce que notre université reste au coeur.

R. Scheurer