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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Allocution de M. Rémy Scheurer

recteur sortant de charge
Mesdames et Messieurs,

Avant de passer au cou de mon successeur une chaîne lourde aux épaules mais fortifiante pour l'échine, je me permettrai quelques remarques sur l'Université de Neuchâtel et sur son évolution récente.

Au cours des quatre dernières années, le rectorat que j'ai eu le plaisir de présider a mis l'accent sur le caractère régional de notre Université et sur son incarnation jurassienne. C'était prendre le risque de se voir reprocher une volonté de provincialisation, alors que la relative faiblesse de nos ressources matérielles et notre petite taille pouvaient donner à penser que nous nous sentions peu capables de rayonnement comme institution, même si nous comptons beaucoup de chercheurs individuellement très renommés. Le parti pris d'être l'Université des régions jurassiennes n'a pas été un renoncement. Au contraire, il est une revendication: celle de mettre en relation l'étude des spécificités naturelles et humaines de nos régions avec ce qui se fait de meilleur de par le monde. Nous n'avons pas voulu que l'Université se referme sur sa région, mais que l'Université soit de plus en plus et de mieux en mieux un agent de l'ouverture de nos régions; qu'elle participe à leur développement général.

Grâce à la collaboration avec les autorités de la ville de La Chaux-de-Fonds et avec les responsables de l'institut l'Homme et le Temps, nous avons pu établir les fondations d'un centre de recherches sur le Temps. Des travaux sont en cours, des colloques sont prévus, un enseignement sera instauré en Faculté des lettres et tour à tour historiens, ethnologues, psychologues, philosophes analyseront de leur point de vue la relation de l'homme avec le Temps. li ne sera pas difficile d'intéresser à cette réflexion les théologiens, les biologistes et d'autres spécialistes encore.

Même s'il est pour le moment plus riche de perspectives que de réalisations, ce centre de recherches peut être considéré comme exemplaire de nos intentions de collaboration, d'illustration d'une spécificité et de généralisation, puisque de l'histoire de l'horlogerie l'on passe à une réflexion sur la notion même du Temps.

Autre exemple, le cours sur les institutions jurassiennes dont l'une des parties porte sur les problèmes économiques propres aux régions frontalières. Le cas jurassien peut être dépassé grâce à la comparaison avec d'autres régions frontalières de notre pays, particulièrement le Tessin et le Valais, d'où nous recevons des étudiants en nombre croissant.

Les frontières nationales enfin ont cessé d'être une barrière élevée. Le recteur de l'Université de Neuchâtel participe à l'organe de conseil de l'Université de technologie de Compiègne, à Sévenans, et nous avons introduit la demande d'avoir dans le Conseil de l'Université un représentant de cette haute école et un représentant de l'Université de Franche-Comté.

L'accord de collaboration signé en juin de cette année avec l'Université de Franche-Comté est une porte largement ouverte sur l'association, en voie de formation, des universités de l'Est de la France et sur l'Europe. Par ailleurs, et très concrètement, notre participation à la publication du mensuel En Direct permet à quelques centaines de destinataires en Suisse romande, universitaires, chefs d'entreprises, responsables politiques, de recevoir des informations sur les recherches en cours en Franche-Comté, tandis que les chercheurs neuchâtelois peuvent désormais faire connaître leurs résultats auprès de plusieurs milliers de lecteurs en France.

Collaborer, coopérer en faisant valoir ses points forts sont en passe de devenir les maîtres mots de la politique universitaire; et c'est bien. Il est vrai que les difficultés financières des cantons et de la Confédération ajoutent beaucoup à la sagesse des hommes dans ces louables intentions.

Pour une population francophone d'environ 1,5 million de personnes, nous comptons quatre universités, cinq même avec Berne, et une école polytechnique fédérale: établissements distants d'à peine plus de 100 km ou d'une heure trente de déplacements pour les plus éloignés. Cette seule observation, faite depuis longtemps, n'a encore produit que trop peu de conséquences.

Irons-nous jusqu'à n'avoir qu'une seule université sur plusieurs campus? Nous arrêterons-nous en deçà? Beaucoup en deçà? Nous le verrons bien, mais une nouvelle étape doit être accomplie après celles qui ont permis de mettre sur pied les cours romands de troisième cycle, l'informatisation partagée du catalogage des livres, une liste commune des titres suisses permettant l'immatriculation.

Dans cette perspective de coopération, nous avons fait valoir nos spécificités, qu'elles soient inscrites dans notre territoire, comme l'archéologie préhistorique, ou qu'elles soient fondées sur des traditions particulièrement vivantes, comme la dialectologie romande, l'ethnologie, la parasitologie, ou qu'elles figurent parmi des créations plus récentes ou toutes nouvelles comme la

métallurgie structurale, la recherche en économie régionale, les recherches herméneutiques et systématiques, le traitement du langage et de la parole et, bien évidemment, la microtechnique qui connaît à l'Université comme ailleurs dans la région un puissant essor. Dans ce domaine, la collaboration renouvelée avec I'EPFL produit des effets tout à fait positifs et peut, à juste titre, passer pour un modèle de relations entre une école fédérale et une université cantonale.

Je n'ai bien sûr pas épuisé les exemples, mais il apparaît d'emblée que chacune de nos facultés a, institutionnellement, ses points forts et qu'elle peut les mettre au service d'une communauté universitaire plus large.

Ce sont là des perspectives encourageantes même si elles ne sont pas sans difficulté ni sans risque.

Le principal risque pour l'Université me semble être cependant ailleurs. II faut y prendre garde: même s'il est excellent que les universités et les entreprises collaborent toujours plus étroitement, même s'il est excellent que la recherche appliquée soit encouragée, il serait dangereux que la recherche de base soit tant soit peu abandonnée. Il faut absolument, même si c'est contraire aux principes évangéliques, conserver le droit de chercher et de ne pas trouver, Il faut absolument, quelles que soient les éventuelles pressions économiques et politiques, conserver à la recherche de base les moyens matériels les plus grands possible. Cette recherche-là n'est d'ailleurs pas coupée des autres: elle en constitue les racines et la sève; elle assure le renouvellement des fleurs et des fruits.

J'ai été, je l'avoue, pendant tout le temps de mon rectorat, très heureux de pouvoir m'appuyer sur des résultats tangibles de recherches pour justifier moins difficilement, oui, je pourrais même dire plus facilement, des investissements, mais j'étais plus heureux encore de savoir que la recherche théorique ne faiblissait pas d'intensité. Qu'il en demeure ainsi!

Avant de terminer, j'adresserai des remerciements très mérités. J'en dois trop pour les dire tous, et je tairai ceux qui relèvent de la sphère familiale et privée, mais je tiens à ce que l'on sache tout l'appui que j'ai reçu de mes collègues, des doyens, des Conseils rectoral et de l'Université et du Service de l'enseignement universitaire.

Le rectorat est un collège. J'ai pu compter sur le dévouement et les compétences des deux secrétaires généraux qui s'y sont succédé et des services administratifs qu'ils dirigent. J'ai pu compter absolument aussi sur mes collègues vice-recteurs: Hans Beck, le physicien précis, toujours parfaitement informé de l'état des dossiers, surtout des plus compliqués à mes yeux, mais aussi le musicien plein de finesse et de nuances et dont les silences dans le regard annonçaient mieux que des points d'orgue la formulation d'une objection à laquelle il fallait bien se rendre.

Denis Maillat, l'homme tout à la fois de réflexion et d'action qui tire des modèles du chaos apparent des situations. Il sait ce qu'est une entreprise et comment elle doit être dirigée. Mais il sait aussi qu'une université ne se laisse pas diriger comme une entreprise, même quand on a un tempérament de patron.

Je le remercie de la clairvoyance de ses conseils, de son réalisme et je lui souhaite autant de plaisir que j'en ai eu à exercer la tâche de recteur.

Enfin, au nom du rectorat sortant de charge, j'exprime aux autorités et au peuple neuchâtelois la reconnaissance de l'Université pour la confiance et les espoirs mis en elle.

R. Scheurer