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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DISCOURS DE M. COMBE

Recteur sortant de charge.

MESDAMES, MESSIEURS,

Parmi les événements de la période rectorale, M. le Chef du Département de l'Instruction publique et des Cultes n'a pu manquer de signaler le nombre inusité de nos décès. Et, aggravation douloureuse, ils appartiennent presque tous à l'année qui vient de s'écouler. Que la mort nous a été fidèle! Elle nous a enlevé, le 22 mars 1897, le doyen de nos professeurs honoraires, arrivé à sa quatre-vingt-quatrième année, M. Wiener, qui, éloigné de son pays de naissance, consacra au canton de Vaud, sa patrie adoptive, le meilleur de ses forces dans l'enseignement oral, puis dans le classement de notre bibliothèque, pour renouveler, à son point de vue, aux sources éternelles l'interprétation qu'il nous donnait un jour de ce passage du Banquet de Platon : «A celui qui enfante et

nourrit la véritable vertu, il appartient d'être aimé de Dieu, et si quelque homme le mérite, à lui aussi d'être immortel».

Elle nous a enlevé, au début de sa vieillesse, en pleine villégiature de vacances d'été, à Yvonand, le 30 août, M. Jules Besançon, toujours moins oublieux d'Horace et de ses satires, mais épris de succès plus durables et reportant bien plus loin qu'il ne semblait à la destinée romaine cette supplication de son chant séculaire

Vosque veraces cecinisse, Parcae,
Quod semel dictum est, stabilisque rerum
Terminus servat, bona jam peractis
Jungite fata.

Elle nous a enlevé, au lac de Joux, et avec quelle soudaineté! la veille de notre centenaire du 24 janvier, le jeune et vaillant juriste, M. Jacques Berney, dont la vie, trop courte au gré de sa famille, de l'Université et du pays tout entier, s'est trouvée remarquablement résumée clans cette ligne d'un de ses récents écrits : «L'homme apparaît à ses semblables comme un être libre, actif et sociable».

Elle nous a enlevé la même semaine, le 28, brusquement, dans la rue, M. le docteur Charles Nicolas, de Neuchâtel, au moment où il allait à la gare prendre le train pour venir faire son cours d'hygiène, qu'il poursuivait avec des expériences consciencieusement accumulées et telle qu'il l'avait définie dans sa leçon inaugurale: «Le programme de cette science s'étend singulièrement, et il ne s'agit plus d'un but exclusivement individuel, conservateur ou prophylactique;

tout ce qui peut conduire à l'amélioration de l'homme, à l'accroissement de son' bien-être physique et moral devient du ressort direct et légitime de l'hygiène».

Elle, toujours la mort, dans la nuit du mercredi au jeudi 21 juillet, en dix minutes, à Bruxelles, nous a enlevé, à nous aussi, M. Alphonse Rivier, puisque, malgré plus de trente ans de professorat dans la capitale dela Belgique, parmi les nombreuses distinctions que lui avait values sa notoriété européenne, le titre auquel, iI ne tenait pas le moins était celui de professeur honoraire de l'Université de Lausanne, qu'il aimait à revoir .chaque année, dont il s'est souvenu dans ses dernières volontés en léguant à notre bibliothèque cantonale sa riche collection d'ouvrages juridiques et en rappelant à nos consciences contemporaines de ne jamais désespérer de leurs droits tant qu'il leur reste, selon le mot d'Alexandre Sévère, un Dieu vengeur des violations de la parole jurée : Jurisjurandi violata religio satis Deum habet ultorem.

Enfin, et comme s'il était nécessaire que figurassent dans son funèbre cortège tous les âges et tous les rangs, elle nous a enlevé, pareillement en un clin d'oeil, au cours d'une excursion botanique, à la descente d'une cîme alpestre, sans difficulté ni péril, un étudiant saxon, M. Adolphe Clar, candidat au doctorat ès-sciences. Son enterrement à Lausanne, le 18 mai, qui précédait dans notre calendrier la solennité de l'Ascension, a manifesté, en présence d'une affluence considérable, la solidarité de pensée et d'action qui, dans les circonstances les plus diverses,

unit maîtres et élèves de notre Université et nous permet, au travers de nuances compréhensibles et même désirables, de redire avec l'un de nos anciens

Puisse la même foi, qui consola leur vie,
Nous ouvrir les sentiers que leurs pas ont pressés,
Et dirigeant nos pieds vers la sainte patrie
Où leur bonheur s'accroît de leurs travaux passés,
Nous rendre ces objets de tendresse et d'envie,
Qui ne sont pas perdus, mais nous ont devancés!

Mesdames et messieurs, qui suivez avec une sympathique attention nos péripéties, vous serez heureux d'apprendre que notre Université a eu l'honneur d'être invitée et, par conséquent, représentée aux congrès de médecine à Moscou, de géologie à Saint-Pétersburg, des orientalistes à Paris, à l'inauguration du Musée national à Zurich. A l'intérieur, nos cadres, momentanément diminués, se sont bientôt reformés par les modifications dont vous a parlé M. le conseiller d'Etat Ruchet, ou par l'élection.

A côté du professeur ordinaire nouvellement élu, dont le nom vient d'être proclamé et dont vous allez tout à l'heure entendre le discours, nous ont été adjoints, à titre d'extraordinaires, MM. Jean Spiro, pour la législation industrielle; Galli-Valerio, pour la parasitologie et l'hygiène; Lugeon, pour la géographie physique; de Félice, pour le droit des obligations et le droit commercial; Adolphe Combe, pour la pédiatrie. Aux uns et aux autres notre cordiale bienvenue!

Quant à M. le docteur de Cérenville, que des raisons,

trop respectables pour être discutées, engagent à quitter un enseignement justement apprécié, aussitôt remplacé par l'honorariat, nous avons la consolation de le compter encore au nombre des amis de notre Université, à laquelle il a donné, depuis sa fondation, sous différentes formes, et dans les occasions les plus douloureuses pour lui et pour les siens, des preuves d'un inaltérable attachement. A mesure, en effet, que l'on comprendra l'intérêt de la haute culture, nous parviendront de toutes parts ces concours généreux, qui seront à la source principale de notre avoir ce que sont à notre lac les précieux affluents de nos coteaux.

Avec le temps et les recherches multiples du savoir, augmentent naturellement les charges. Tandis que, en 1798, une dizaine de chaires suffisait à l'Académie, aujourd'hui l'Université occupe 64 professeurs, non compris les privat-docents, les lecteurs, les assistants, et sans parler des illustres conférenciers, —l'hiver passé, M. Charles Gide, —que continue à nous attirer la plus large confraternité intellectuelle.

Les étudiants aussi, de 55 qu'ils étaient il y a cent ans, ont atteint, durant le dernier semestre, le chiffre de 584 (503 immatriculés, 81 auditeurs) dont 82 dames et demoiselles. Il a fallu attendre cette fin du dix-neuvième siècle pour obtenir l'accès légal de la femme aux études universitaires. Pour tardifs que soient certains progrès, il ne convient pas moins d'en être reconnaissants et d'accepter, tous, toutes les obligations qui en découlent. La jeunesse de nos

auditoires le sent et le sentira comme nous en mettant ardemment à profit les ressources scientifiques et littéraires qui lui sont offertes ici comme ailleurs.

Etudiantes et étudiants, vous reporterez, je n'en doute pas, sur mon vénérable et éminent successeur les bienveillantes déférences que vous n'avez cessé de me témoigner. Vous le connaissez, M. Eugène Renevier, que la confiance de ses collègues a élevé à la dignité de recteur. Ses livres, ses leçons, son activité géologique du Simplon à la Néva, son dévouement, de vieille date, à toutes nos questions universitaires, ne sont ignorés de personne, et me dispensent d'une longue présentation.

Il semble n'arriver à vous, Magnificence de notre Alma Mater Lausannensis, qu'en terminant: c'est ainsi que graduellement nous nous approchons des sommités. Votre rectorat de 1898 à 1900, si Dieu, je l'espère, vous prête vie, aura le privilège de clore ce siècle et de préparer l'ère nouvelle du vingtième. Sûr, comme nous, de la sollicitude constante de nos magistrats, en particulier de celle de M. le Chef du Département de l'Instruction publique, ayant près de vous vos prédécesseurs, vos frères d'armes, ainsi que le plus expérimenté des secrétaires, emparez-vous maintenant de tout coeur de notre direction, et plus que jamais, sous votre ferme conduite, l'Université vaudoise tendra à progresser véritablement de bien en mieux.