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THUCYDIDE ET L'IMPÉRIALISME ATHÉNIEN

DISCOURS PRONONCÉ PAR
GEORGES MÉAUTIS
PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES LETTRES
LE 9 NOVEMBRE 1939
â son installation comme recteur de l'Université
pour la période 1939-1941
NEUCHATEL
SECRÉTARIAT DE L'UNIVERSITÉ 1939

IMPRIMERIE PAUL ATTINGER S. A., NEUCHATEL

Monsieur le Président du Conseil d'État, Monsieur le Chef du Département de l'Instruction publique, Messieurs les membres des Autorités communales, Mes chers Collègues, Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants, Mesdames, Messieurs,

Mon premier message, mon premier salut va à ceux de nos étudiants qui sont mobilisés. C'est à eux, à leur effort, à leurs fatigues que nous devons de pouvoir nous réunir ici. Leur tâche doit parfois leur paraître monotone et fastidieuse, maie ils savent que c'est à eux qu'est confiée l'indépendance, la vie même du pays.

A vous aussi, Monsieur le Chef du Département s'adresse notre salut. Nous savons toute la compréhension dont vous faites preuve vis-à-vis de l'Université, et nous comptons sur votre ferme bienveillance pour défendre ses intérêts.

Nos remerciements chaleureux vont aux Autorités communales de Neuchâtel qui, chaque année, consentent à d'importants sacrifices financiers pour maintenir et développer l'Université.

Quant à vous, Monsieur Neeser, mon cher collègue, vous avez été et vous serez toujours le recteur du Centenaire et je ne doute pas que les années à venir, suivant

l'expression de Ronsard, ne bénissent votre nom de louange immortelle. Chacun sait, chacun a ressenti jusqu'au plus profond de lui-même ce que furent ces fêtes du Centenaire auxquelles vous vous êtes consacré au point de compromettre votre santé. Elles furent toute de mesure de dignité et d'une rare élévation spirituelle. Nul mieux que vous ne pouvait les diriger et vous leur avez donné (c'est le plus bel éloge que l'on puisse faire) la marque même de votre esprit.

Un mot pour finir à vous, étudiants qui m'écoutez. Je souhaiterais que vous vous rendiez compte du sérieux, de la gravité de l'heure que nous traversons, de la responsabilité qu'a chacun de vous vis-à-vis de la vie intellectuelle du pays tout entier.

Une des plus fortes impressions que l'on puisse ressentir au cours d'un voyage en Grèce est causée par la comparaison en un même endroit de deux murs, de deux simples murs, l'un du Ve siècle avant J.-C., l'autre du IIIe siècle de notre ère. Le premier est un vivant poème de pierre, les assises sont construites, équilibrées comme un choeur d'Eschyle ou de Sophocle, l'oeil éprouve à le regarder, un plaisir, un apaisement. On y sent la raison, la logique qui sut vaincre la matière. Au IIIe siècle, c'est la négligence, la confusion, les matériaux assemblés sans ordre et sans amour par une main mercenaire.

Ces murs sont le symbole de deux époques différentes. L'une dit : «C'est toujours assez bon comme cela» ou bien: «J'en fais toujours assez pour ce que l'on me paye.» Une telle époque est une époque de relâchement de la volonté individuelle et collective, une époque de décadence. L'autre affirme tout ce qui est beau est nécessairement, fatalement difficile. Acceptons l'effort pour atteindre la beauté. Les époques qui raisonnent ainsi

sont celles des réalisations artistiques, intellectuelles et spirituelles.

Il dépend de vous, étudiants, de chacun de vous, que nous vivions une époque ou l'autre.

Mesdames, Messieurs,

Lorsqu'il se voit arraché aux douceurs de la paix et transporté au milieu de la dureté d'une époque de guerre l'homme, instinctivement, jette ses regards vers le passé afin de comparer ses expériences actuelles aux événements d'autrefois. C'est ce que l'on appelle, un peu naïvement, «invoquer les enseignements de l'histoire». Mais comme l'on arrive bien difficilement à s'arracher à sa propre nature, il arrive que l'on reporte dans le passé ses sympathies ou ses haines, ses préjugés ou ses rêves.

C'est ainsi qu'il existe, dans l'appréciation de l'antiquité grecque, certains «poncifs» dont il est bien difficile de se défaire. Aux yeux de la plupart des historiens français, par exemple, Athènes, la démocratique Athènes, est le prototype de la République française, la grâce ailée des caryatides de l'Erechteion préfigure Marianne, le Parthénon symbolise le progrès tandis que Sparte incarne tout naturellement les puissances réactionnaires et néfastes du passé. Renan dans sa Prière sur l'Acropole, rêve du jour où l'on réunira en Grèce toutes les statues, tous les débris arrachés à ses temples et dispersés dans tant de musées 1 : «Pardonne-nous déesse, diront alors les peuples d'Europe, et ils rebâtiront tes murs au son de la flûte, pour expier le crime de l'infâme Lysandre. Puis ils

iront à Sparte maudire le sol où fut cette maîtresse d'erreurs sombres et l'insulter parce qu'elle n'est plus.»

Glotz dans son Histoire Grecque (II, p. 216) appelle la démocratie athénienne «un régime pour lequel les seuls principes convenant à la dignité humaine et à la concorde sociale étaient la liberté, l'égalité et aussi cette fraternité que les Athéniens, les premiers, appelèrent la philanthropie». Or qui ne voit qu'une telle phrase ne s'explique que par le désir de rattacher à Athènes les trois mots liberté, égalité, fraternité qui ornent, en France, la façade des édifices publics? Et pourtant, il n'aurait pas dû échapper à un historien de la valeur de Glotz que le terme même de philanthropie ne se rencontre pas avant Xénophon et Démosthène, c'est-à-dire bien après l'époque de Périclès qui, aux yeux de ses admirateurs, est la grande époque de la démocratie athénienne 1.

Bien plus encore, une lecture attentive des historiens grecs montre qu'aux yeux du monde hellénique, ce furent les Spartiates et les Doriens qui, plus que tous autres, incarnèrent l'idéal de la liberté. Dans Hérodote, celui qui est chargé d'opposer la fière indépendance des Grecs à l'esclavage des Perses est Démarate, un roi banni de Sparte. Les Doriens fondateurs de la ville d'Etna, d'après la Première Pythique de Pindare, veulent avant tout vivre libres et obéir aux lois (v. 61-64).

On voit donc combien il convient de se défier des assimilations arbitraires et factices qui cherchent à identifier telle forme politique moderne à telle ville de l'antiquité.

Mais alors faudra-t-il, par crainte de ses préjugés et de ses antipathies, renoncer à toute comparaison, considérer l'histoire comme une inutile science, se contenter de la lecture des poètes, de la valeur universelle et pérenne de leurs oeuvres sans se préoccuper de l'époque où ils écrivirent? Tel est le point de vue de Paul Valéry qui, dans ses Regards sur le monde actuel (p. 63) écrit: «L'histoire est le produit le plus dangereux que la chimie de l'intellect ait élaboré... L'histoire justifie ce que l'on veut. Elle n'enseigne proprement rien car elle contient tout et donne des exemples de tout».

Il ne nous semble pas qu'une condamnation aussi sommaire de l'histoire soit équitable et nous nous efforcerons, au cours de cet exposé, à préciser et à montrer les applications d'un principe qui permet d'éviter toute transposition dans le passé des sympathies et des antipathies modernes. Il se peut que certaines de nos affirmations paraissent révolutionnaires à quelques-uns, paradoxales à d'autres, ils voudront bien alors se reporter aux auteurs que je cite et constateront que, suivant le mot du vieux Callimaque, je n'avance rien qui ne puisse être appuyé d'un texte ou d'une citation de quelque historien de la Grèce. Il est possible aussi que l'on découvre dans ce que je vais dire des allusions à l'histoire contemporaine. On voudra bien croire que je n'ai pas voulu ces rapprochements mais qu'ils ressortent tout simplement d'une étude impartiale et critique de l'histoire ancienne.

Celui qui, le premier, a affirmé le principe que nous ne ferons que développer est Thucydide, fils d'Oloros, Athénien. Haute et sombre figure que celle de ce fondateur

de la science historique. Son origine thrace lui a donné un caractère violent et passionné qu'il s'efforce en vain de maîtriser. En plus d'un point il ressemble au Romain Lucrèce; il ne croit pas plus que lui à l'intervention de la volonté des dieux dans les affaires humaines; ce qui l'enthousiasme c'est l'idée de loi, la force de l'intellect qui permet de retrouver une certaine régularité dans les choses de ce monde. Les véritables cris de joie que pousse Lucrèce au moment où il démontre que la doctrine d'Épicure abolit la peur de la mort ont leur équivalent dans la noble fierté avec laquelle Thucydide affirme la valeur durable de son oeuvre. Je n'ai pas voulu, dit-il, procurer à mes lecteurs le plaisir d'un moment; grâce à mon travail on pourra, plus tard, comparer ce qui s'est passé pendant la guerre du Péloponnèse à ce qui se produira dans la suite des temps, mon livre est donc un «une acquisition pour toujours».

A cause de cette passion même pour tout ce qui est raison, ordre, loi, Thucydide hait et redoute ce qui ressortit à la sphère de l'irrationnel, de l'imprévisible du hasard. Il n'a que sarcasmes et mépris pour ces oracles, ces prédictions, ces prophéties qui foisonnaient à l'époque de la guerre du Péloponnèse et dont le succès ressemble étrangement à l'intérêt que l'on porte maintenant aux Centuries de Nostradamus. Elpis, l'espérance est pour lui chose funeste, ne trouble-t-elle pas les yeux des hommes, ne les empêche-t-elle pas de voir les choses telles qu'elles sont?

Avec une pareille mentalité, avec un tel désir de trouver dans les événements un principe constant d'une valeur universelle, Thucydide devait, naturellement, être amené à rechercher ce qui, dans l'homme aussi, ne se transforme pas. Et il nous le dit au chapitre 82 du livre III où il nous

montre l'effet des querelles intestines sur l'âme et le caractère des hommes, comment les mots mêmes en arrivent à changer de sens, comment la candeur, la simplicité qui, pour Thucydide, sont un des éléments essentiels de la grandeur et de la noblesse d'âme, apparaissent ridicules à chacun. Tous ces maux, cet abaissement du niveau de l'esprit qu'entraîne après elle l'exaspération des luttes politiques «existent et se produiront toujours, dit Thucydide, tant que la nature de l'homme demeurera la même». C'est donc dans la nature de l'homme, dans ses aspirations, ses désirs ou ses passions qu'il convient de découvrir ce qui ne change pas à travers les temps, ce qui donnera des réactions semblables, amènera des conséquences analogues. Thucydide attribue donc à l'âme de l'homme une valeur essentielle et cela explique pourquoi au début de son oeuvre (I, 70) il a tenu à opposer le caractère des Athéniens à celui des Spartiates; il savait bien qu'il y avait, dans cette différence de tempéraments des deux peuples, le germe des conflits futurs et l'explication des événements.

Or, parmi toutes les passions qui se disputent l'âme humaine, il en est une à qui Thucydide réserve une place de choix car elle explique la conduite des individus comme des États: c'est celle que l'historien grec appelle la pléonexie, littéralement, le désir d'avoir plus que les autres. Or c'est précisément ce sentiment qui nous fait comprendre toute l'évolution d'Athènes, sa croissance et sa chute.

Lorsque les guerres Médiques furent terminées et que Sparte, redoutant les expéditions lointaines, fut rentrée dans son inertie et dans sa torpeur habituelles, il sembla que le jour du destin se levait pour Athènes. Maîtresse de

la Ligue de Délos, recevant les tributs que les villes autrefois soumises aux Perses lui payaient, à elle désormais, pour se défendre contre l'ennemi commun, il lui parut aller au-devant d'une période de prospérité et de grandeur. Ses navires sillonnaient les flots de la mer Méditerranée jusqu'aux colonies les plus lointaines, supplantant le commerce de Corinthe ou d'Égine, ses antiques rivales; l'huile d'olive, la céramique peinte, portaient au loin la renommée du travail et de l'art athénien. Qu'importaient quelques échecs en Égypte ou à Tanagra à la ville qui dominait un si vaste empire? Mais c'est un vin dangereux que celui du succès; avait dit Solon, «l'abondance engendre le manque de mesure». Eschyle aussi, au moment, en 458, où Athènes semblait s'avancer au devant de l'avenir le plus glorieux, l'avait avertie en ces termes: «C'est chose insatiable que la prospérité, et pour tous les mortels. Personne ne la chasse de ses demeures eu la montrant au doigt, en lui disant n'entre pas» (Agamemnon, v. 1331).

En fait Athènes, bien vite, changea le caractère de la Ligue de Délos. A l'origine c'était une alliance d'États libres et égaux en droits, unis pour repousser le Mède, mais, après la bataille de l'Eurymédon, le danger perse était écarté pour de longues années, la mer Égée devenait un lac grec. Dès lors Athènes utilisa pour elle ces tributs versés pour défendre le monde grec. Elle légitimait son attitude d'une manière bien curieuse et qui nous est exposée par Thucydide en ces termes: ces Ioniens d'Asie disent aux habitants de Camarine, les ambassadeurs athéniens, étaient autrefois sous la domination des Perses; avec eux, ils marchèrent contre nous; aucun d'eux ne mit la liberté au-dessus de tout, aucun d'eux n'eut le courage de détruire sa ville et ses biens comme nous le fîmes avant

Salamine; esclaves, ils nous apportaient l'esclavage. Il est juste dès lors que nous les commandions comme ils étaient commandés par les Perses. Notre marine est la plus forte et c'est nous qui avons fait preuve de plus de courage, d'endurance et d'esprit d'initiative dans la lutte contre les Mèdes (Thucydide, VI, 82). Nous voilà certes bien loin du principe même d'une alliance entre égaux et, de plus en plus, parce qu'ils étaient les plus forts, les Athéniens sacrifièrent à l'idée qu'une seule chose compte dans ce monde, la force, qu'il est normal, légitime, que le plus faible cède au plus fort, lui obéisse sans que celui-ci ait de comptes à lui rendre. C'est une théorie qui revient sans cesse dans la bouche des orateurs athéniens au cours de toute l'oeuvre de Thucydide.

Il est naturel que la transformation d'une alliance comme la Ligue de Délos en un empire dirigé par Athènes ne se fît pas sans heurts. L'idéal de liberté était trop profondément ancré dans l'âme des Grecs, la haine du tyran, qu'il s'agisse d'un homme ou d'une ville, était trop enracinée. Non seulement les alliés devenus sujets, devaient payer un tribut, mais encore ils devaient pour toute cause importante, comparaître devant les tribunaux athéniens, renoncer à battre monnaie, bref obéir sans discuter. Quelques-uns se révoltèrent, la révolte fut étouffée dans le sang. Mais l'impérialisme athénien présente avec l'impérialisme de tous les temps certains points de ressemblance qu'il convient de relever.

Tout impérialisme, en effet, par le fait qu'il est basé sur cette dont nous avons parlé, ce désir d'avoir plus, suppose nécessairement un besoin d'expansion, un

«dynamisme», une volonté d'agrandissement. Par définition, il ne saurait viser à un état d'équilibre entre les forces. Il traverse tout d'abord une première étape que l'on pourrait appeler l'étape d'euphorie. Redoutant ses empiétements, craignant un conflit, car qui, de sang-froid, préférerait la guerre à la paix, ses voisins s'inclinent devant lui, cèdent à ses injonctions. Cette période d'euphorie, pour Athènes, dura jusqu'au début de la guerre du Péloponnèse, elle correspond à la première partie de la carrière de Napoléon, dont l'histoire, en bien des points, s'apparente à celle d'Athènes. C'est l'époque des «grands travaux», construction du Parthénon d'Ictinos ou des Propylées de Mnésiclès dont Plutarque nous dit en termes fort clairs qu'ils furent élevés pour occuper les hommes du peuple et lutter contre le chômage. Ils sont donc l'exact équivalent des aménagements de ports, des canaux ou des autostrades de notre époque, avec cette différence pourtant que, oeuvres d'un peuple artiste pour qui l'idéal n'était pas de se transporter le plus rapidement possible d'un endroit à un autre, ils parlent autrement à l'esprit et au coeur qu'une route bien droite et soigneusement goudronnée.

Un impérialisme cependant ne saurait se contenter des travaux d'embellissement à l'intérieur, son «dynamisme» a besoin d'un «espace vital», d'une expansion à l'extérieur; Athènes revendiqua des terres pour ses citoyens pauvres et contraignit ses alliés, disons plutôt ses sujets, à se dépouiller d'une partie de leurs propriétés au profit de colons athéniens que l'on appelait clérouques, c'est-à-dire possesseurs d'un lot. Là aussi le parallélisme est frappant avec Napoléon qui donnait à ses généraux des domaines situés en Allemagne ou accordait la principauté de Neuchâtel au maréchal Berthier.

On peut juger quels devaient être les sentiments, vis-à-vis d'Athènes, de ceux qui se trouvaient ainsi dépossédés d'une bonne partie de leurs biens sans avoir aucun recours contre la violence, puisque Athènes était à la fois cause et partie. La haine, la colère qui grondait en eux créait un état de tension insupportable à la longue. Sans doute, dominant ainsi des peuples toujours prêts à la révolte, les Athéniens pouvaient se dire qu'ils menaient la vie dangereuse dont parle Nietzsche, une vie non dépourvue d'héroïsme et d'une certaine grandeur, et c'est ce que Thucydide dit en propres termes au chapitre 100 du livre V, mais un tel état n'a rien de stable ni de sain. Et surtout la croyance à la force comme divinité suprême amène une sorte de perversion morale qui est la rançon et le châtiment de tout impérialisme. L'adorateur de la force en arrive fatalement au point où il se croit tout permis. Il perd tout sentiment de la réalité, des bornes imposées à sa puissance par les nécessités historiques ou géographiques. Aussi, à la première étape que nous avons appelée étape d'euphorie, succède nécessairement une seconde que nous appellerons étape de la démesure. Puisque tout s'incline terrifié devant ses injonctions, le pouvoir impérialiste aurait bien tort de se gêner, et c'est alors qu'il commence à s'attaquer aux États demeurés en dehors de son empire et résolus à rester neutres.

Ce parfait mépris de la justice, qui caractérise tant d'empiétements au cours de la carrière de Napoléon, se rencontre dans l'histoire des rapports d'Athènes et de la petite île de Mélos. Cette histoire est si caractéristique de l'impérialisme athénien que Thucydide lui réserve, dans son oeuvre, une place de choix, disproportionnée semble-t-il au premier abord avec l'importance du sujet. Qu'était-ce que Mélos, en effet? Une île de 20 km. de long sur 10 de

large, soit donc, dans sa plus grande longueur, la distance à peu près de Neuchâtel à Vaumarcus. Mais Mélos était habitée par une population d'origine lacédémonienne et, pendant tout le cours de la guerre du Péloponnèse, chercha à garder sa neutralité bien que ses sympathies allassent, tout naturellement, du côté de Sparte, sa métropole. Ainsi cette petite île pose tout le problème des rapports d'un État impérialiste avec un petit État neutre et beaucoup plus faible que lui. Voilà pourquoi Thucydide lui accorde une telle importance.

Les alliés d'Athènes supportaient, nous l'avons vu, avec la plus grande impatience, le joug qui pesait sur eux; ils ne pouvaient s'empêcher de jeter un regard d'envie sur cette petite cité de Mélos, riche de l'exploitation de ses mines d'alun, célèbre par ses chevreaux et son miel qui faisaient les délices des gourmets d'alors. En 426 déjà, Nicias chercha, par la force, à rattacher Mélos à l'empire athénien. Il débarqua avec deux mille hoplites, pilla la campagne, mais dut se rembarquer sans avoir pu prendre la ville. En 416 nouvel effort; Tisias et Cléomède assiègent Mélos avec une flotte de trente-huit trières, mais, avant de commencer les hostilités, suivant un procédé cher aux États impérialistes, qui aiment à mettre au moins l'apparence du droit de leur côté, des délégués athéniens furent reçus par le conseil des Méliens afin, si possible, d'éviter une guerre entre des forces à ce point disproportionnées. Voilà ce qui donna l'occasion à Thucydide d'écrire son admirable, son génial Dialogue des Athéniens et des Méliens aux chapitres 85 et suivants de son livre V, sorte de bréviaire de la sagesse historique et politique où se heurtent, où s'affrontent deux conceptions du rapport des États entre eux. Jamais vue plus claire, plus aiguë n'a pénétré les choses, il semble en lisant Thucydide que l'on se trouve

en présence du chirurgien disséquant quelque organisme pour en mieux comprendre les fonctions. Et pourtant, sous la froideur des mots et des raisonnements, on sent l'intensité de la passion, ce je ne sais quoi de déchirant qui a fait donner à Thucydide, par l'antiquité le nom d'historien pathétique. Les Méliens ne cherchent même pas à démontrer aux Athéniens qu'ils ont pour eux le droit et la justice. Ils savent trop bien qu'un tel langage, non seulement ne serait pas compris, mais ne ferait qu'exciter la risée de leurs adversaires qui les taxeraient de candeur et de naïveté. Ils s'efforcent de leur prouver qu'il est de l'intérêt d'Athènes de ne pas inquiéter, par ses ambitions effrénées, les autres peuples demeurés libres qui pourraient bien se liguer contre elle, ils leur offrent leur amitié et une neutralité bienveillante.

Mais voilà précisément ce dont les Athéniens ne veulent pas entendre parler et leur langage est d'une crudité qui n'a d'égale en aucun temps et chez aucun historien. Ils ne cherchent pas à dissimuler leur ambition sous de spécieuses raisons: l'amitié des Méliens, ils n'y tiennent pas. L'amitié d'un faible n'est de rien, tandis que sa haine est une preuve de la force de celui qu'il hait. Sans doute, continuent-ils, nous ne tenons pas à vous détruire, car nous détruirions alors la source d'un revenu qui augmente notre force, mais vous devez vous soumettre. On voit comment s'opposent les points de vue. Pour les Méliens, céder à Athènes c'est accepter l'esclavage, c'est renoncer à être des hommes libres. Pour les Athéniens, Mélos est l'équivalent d'un troupeau de moutons pour celui qui le possède. Il est de l'intérêt du propriétaire que le troupeau soit prospère car il rendra davantage.

Les Méliens refusèrent d'accepter les propositions des Athéniens; leur idéal d'hommes libres et de Doriens leur

interdisait de devenir les esclaves d'Athènes. Ils espéraient aussi ne pas aller au-devant de l'anéantissement. N'étaient-ils pas les colons, les frères de race de la puissante Lacédémone dont la redoutable armée n'avait pas encore éprouvé de défaite en bataille rangée? Mais les Méliens s'étaient trompés. Sparte, timorée comme toujours, ne fit rien pour aider Mélos. Et le siège de la ville commença. Il devait durer un an. Ce fut la lutte héroïque d'un petit peuple qui préfère mourir que se rendre. Les souffrances de la famine furent indicibles au point que , une faim de Mélos passa en proverbe pour désigner une faim dévorante; puis ce fut la reddition des derniers survivants, une poignée sans doute. On pouvait croire qu'Athènes reconnaîtrait l'héroïsme de cette défense désespérée. Mais c'est un des traits de caractère de l'impérialisme de tous les temps qu'il est incapable de comprendre le courage des autres. Toute résistance l'irrite, il ne se contente pas de vaincre, il abaisse, il injurie même. Que l'on songe aux basses insinuations, aux attaques grossières que Napoléon dirigea contre la reine Louise de Prusse.

Sur la proposition de celui qu'on serait en droit d'appeler le mauvais génie d'Athènes, Alcibiade, les derniers combattants de Mélos furent massacrés tandis que les femmes et les enfants furent vendus comme esclaves.

Il n'est rien de plus pathétique dans l'histoire que le spectacle de l'héroïsme inutile. La disparition de cette petite île, aux yeux de Thucydide, s'explique par une faute de jugement, un ; elle avait compté sur l'aide de Sparte et cette aide avait manqué. Mais devons-nous penser que l'acte de Mélos, cette folle et inutile résistance, ait été entièrement stérile? Nous ne

le croyons pas. Tout au contraire. La lutte héroïque de ceux qui mirent en pratique la fière devise bretonne: potius mon quam foedari, plutôt mourir que se déshonorer, devait sonner le glas de l'impérialisme d'Athènes.

II est une heure bien significative dans l'histoire de tout impérialisme, on pourrait l'appeler l'heure du destin, c'est celle où le dictateur rencontre l'homme où l'État disposé aux derniers sacrifices plutôt que céder. Alors la main du conquérant qui se tend pour saisir, se referme sur le vide. C'est l'heure où Napoléon arrive devant Moscou, pensant avoir remporté la victoire. Combien significatif l'ordre qu'il donne alors: «Allez et amenez-moi les boyards.» Il se croyait devant une capitale quelconque, attendait l'hommage de ses habitants, l'humble soumission de ceux qui consentent à tout pour sauver leur vie et, s'il se peut, une partie de leurs biens. Les boyards, les seigneurs si impatiemment attendus ne vinrent pas et, quelques heures plus tard, les premières lueurs de l'incendie de Moscou annonçaient à Napoléon le déclin de son règne.

Il en fut de même à Mélos. La prospérité, la vie même d'une cité ne sont pas l'oeuvre d'un jour, elles sont le produit accumulé du lent travail des générations successives et voilà pourquoi certains lieux semblent baignés dans une atmosphère particulière, sont entourés d'un respect universel, car on sent que c'est là que bat le coeur du pays. Que serait Neuchâtel sans sa Collégiale et son Château, sans ce que notre collègue Alfred Lombard a si justement appelé notre Acropole? Mélos aussi, riche d'une histoire de plusieurs siècles, était chose irremplaçable. Les Athéniens ne purent la reconstruire et envoyèrent sur ces terres dévastées un modeste contingent de cinq cents clérouques, la population d'un village. Ainsi la

proie leur échappait comme Moscou devait échapper à Napoléon, mais ils n'en gardèrent pas moins la honte d'avoir écrasé un plus faible, d'avoir fait bon marché des lois de la justice.

Châteaubriand, dans ses Mémoires d'Outre-Tombe (IV, p. 430, Ed. Biré) à propos de l'injuste exécution d'un pêcheur à Albano, a prononcé contre l'impérialisme de tous les temps un réquisitoire dont les paroles vengeresses méritent d'être citées: «Le monde n'aperçoit en Napoléon que des victoires; les larmes dont les colonnes triomphales sont cimentées ne tombent point de ses yeux. Et moi je pense que de ces souffrances méprisées, de ces calamités des humbles et des petits se forment dans les conseils de la Providence les causes secrètes qui précipitent du faîte le dominateur. Quand les injustices particulières se sont accumulées de manière à l'emporter sur le poids de la fortune, le bassin descend. Il y a du sang muet et du sang qui crie. Le sang des champs de bataille est bu en silence par la terre; le sang pacifique répandu rejaillit en gémissant vers le ciel, Dieu le reçoit et le venge. Bonaparte tua le pêcheur d'Albano; quelques mois après, il était banni chez les pêcheurs de l'ue d'Elbe et il est mort parmi ceux de Sainte-Hélène.»

En fait, la destruction par Athènes du petit État neutre de Mélos souleva dans toute la Grèce un cri de révolte indigné et aida puissamment à la victoire finale de Sparte en augmentant la colère et la haine contre Athènes, en montrant qu'aucun peuple ne se trouvait en sécurité en mettant encore plus l'opinion publique de la Grèce du côté des Spartiates. Ceux-ci, en effet, avaient affirmé qu'ils ne prenaient les armes que pour délivrer la Grèce du joug athénien et l'on sait combien, dans toute guerre, il est important de parvenir à démontrer que ce

n'est pas pour assouvir ses ambitions matérielles que l'on combat. La voix du général Tribulat Bonhomet de Villiers de l'Isle Adam disant aux soldats: «Combattez et mourez pour le salut de nos chemins de fer!» risque fort de ne pas trouver d'écho 1. Démontrez au contraire que vous êtes les défenseurs de la liberté et de la civilisation, que vous avez engagé une «croisade» contre les barbares et l'opinion publique sera bien vite pour vous. C'est là le principe même de toute propagande de guerre et les Spartiates ne manquèrent pas à l'appliquer. Thucydide nous a transmis au chapitre 85 du livre IV un discours du général spartiate Brasidas aux Acanthiens, qui est un document psychologique de la plus haute valeur sur la manière dont Sparte opposa sa propagande de guerre à l'impérialisme d'Athènes.

Acanthe était une ville de Thrace, sujette d'Athènes; Brasidas la décida à se révolter en démontrant d'une part qu'il ne toucherait rien à la constitution de l'État, qu'il n'imposerait pas un régime oligarchique, d'autre part que Sparte n'avait pris les armes que pour un seul et unique motif: libérer les Grecs, leur rendre cette liberté que menaçait Athènes.

Nous avons démontré que tout impérialisme après une période d'euphorie traverse une période de démesure où son désir d'expansion l'entraîne à ne plus voir clair, à ne plus se rendre compte des limites imposées par les faits à son appétit de croissance. Ce n'est pas cependant qu'un

obscur instinct ne l'avertisse qu'il court à sa perte. A chaque nouvelle conquête, il voudrait établir une situation stable, s'arrêter dans sa course à l'abîme, mais il semble qu'une Erinye vengeresse s'attache à ses pas et l'oblige à marcher.

Lorsque le plébiscite du premier décembre 1804 le nommant empereur fut présenté à Napoléon, celui-ci répondit: «Mes descendants conserveront longtemps ce trône.» Bien plus encore, en 1805, Napoléon dans son discours du 18 mars déclara solennellement qu'il n'avait plus de revendications territoriales à présenter à l'Europe. «Le génie du mal, dit-il, cherchera en vain des prétextes pour mettre le continent en guerre. Ce qui a été réuni à notre empire par les lois constitutionnelles de l'État y restera. Aucune autre province ne sera incorporée dans l'empire. Dans toutes les circonstances et dans toutes les occasions, nous montrerons la même modération.» Tels furent les engagements pris par Napoléon, mais on sait ce que valent ces promesses de dictateurs et la période de 1805 à 1815 ne passe pas pour une des plus pacifiques de l'histoire de France.

Athènes aussi, par la colonisation de Thurium, par l'envoi des clérouques un peu partout, espérait consolider son empire, mais c'était en vain. On ne sacrifie pas impunément pendant des années à des rêves de domination universelle. Car tel est le caractère de la pléonexie que, par définition, elle ne saurait être assouvie. Thucydide, dans le génial portrait qu'il trace du caractère athénien au chapitre 70 du livre I le dit en propres termes: «Si les Athéniens, dit-il, n'obtiennent pas ce qu'ils désirent, ils se croient frustrés de ce qui leur appartient et ce qu'ils obtiennent par conquête est peu de chose en comparaison de ce qu'ils espèrent atteindre par leurs entreprises.»

Le voudrait-il du reste, qu'un peuple impérialiste ne saurait s'arrêter en route. Étrange destin que celui qui l'oblige à accumuler sans cesse de nouveaux succès, de nouvelles victoires pour maintenir intact son prestige et sa domination sur ses sujets. II est lié par les chaînes même qu'il forge pour les autres et cette fatalité Thucydide l'avait reconnue. «Il n'est pas possible, dit Alcibiade au peuple d'Athènes, de disposer jusqu'à quel point doit s'étendre notre empire mais c'est une nécessité, puisque nous possédons un empire, de menacer les uns et d'opprimer les autres, car si nous ne dominons pas nous courons le danger de tomber sous une domination étrangère. Il ne vous est pas possible de considérer la paix et le repos d'un même oeil que les autres nations, à moins de changer vous-mêmes votre manière d'être et de la régler d'après celle des autres peuples.» 1

Ne croirait-on pas entendre les paroles de Napoléon à Metternich: «Ma domination ne me survivra pas du jour où j'aurai cessé d'être fort, et, par conséquent, d'être craint?»

Mais est-il besoin de dire que rares furent les hommes d'État qui eurent le courage de présenter la vérité aux Athéniens aussi crûment que le fit Alcibiade. La plupart d'entre eux, Cléon surtout, faisaient miroiter devant les yeux ce grand rêve qui est celui de tout impérialisme, la domination universelle, c'est-à-dire pour chaque citoyen la possibilité de grasses prébendes qui lui viendraient du labeur des sujets. Athènes en effet nourrissait une bonne partie des citoyens aux frais de l'État; 6000 hommes passaient leurs journées à juger des procès et le traitement qu'ils touchaient suffisait à les faire vivre eux et leur

famille. Ils constituaient ce fameux tribunal de l'Héliée dont Aristophane a tracé un si vivant portrait dans ses Guêpes. Les marins, les soldats aussi touchaient une solde. Tout cela coûtait fort cher, était payé en partie par le tribut des peuples sujets et c'était ce que l'on appelle la misthophorie ou rétribution des fonctions publiques.

Or, comme le montre un important passage des Cavaliers d'Aristophane (v. 797), le peuple d'Athènes rêva la domination universelle qui lui était prédite par des oracles. «Le peuple d'Athènes prophétise Cléon en pleine guerre du Péloponnèse, commandera à tous les Grecs. Il existe une prédiction lui annonçant qu'il sera juge en Arcadie au salaire de cinq oboles par jour, pourvu qu'il tienne» ().

Ces promesses d'un merveilleux avenir caractérisent tout impérialisme et les paroles de Cléon rappellent un peu celles de Napoléon après Austerlitz: «Soldats, lorsque tout ce qui est nécessaire pour assurer le bonheur et la prospérité de notre patrie sera accompli, je vous ramènerai en France; là, vous serez l'objet de mes tendres sollicitudes.»

Nous parvenons à comprendre dès lors cette fameuse expédition de Sicile que Thucydide raconte immédiatement après la prise de Mélos, non seulement parce que ces deux événements se suivent de près dans le temps, mais parce qu'ils sont liés par une logique implacable. Écraser un peuple faible qui ne veut pas céder, partir à la conquête d'une île lointaine dont on ne discerne pas la force, tout cela est une conséquence fatale de la pléonexie, du

besoin d'expansion d'un impérialisme qui doit sans cesse accumuler les succès.

Les Grecs ne s'y trompèrent pas. C'est en vain que les Athéniens affirmèrent qu'ils allaient au secours d'alliés, chacun discerna que la prise de Syracuse ne serait que le prélude de la main-mise sur toute l'île et les plus ambitieux rêvaient déjà de la conquête de Carthage.

Il serait bien intéressant de comparer l'expédition de Sicile à la retraite de Russie. L'une comme l'autre témoignent de ce fâcheux esprit de démesure dont nous avons parlé. Syracuse comme Moscou furent le seuil d'airain où l'impérialisme devait se briser. Le point faible de tout empire est qu'il renferme en son sein des peuples de race étrangère qui supportent impatiemment le joug qui leur a été imposé. Ces peuples sont contraints de prendre part aux expéditions de la nation impérialiste; ils le font sans grand enthousiasme et n'attendent que l'occasion de déserter un drapeau qu'ils ne servent qu'à contre-coeur. La Grande Armée qui envahit la Russie comptait nombre de contingents étrangers; Thucydide au chapitre 57 du livre VII se complaît à énumérer tous les peuples divers qu'Athènes avait entraînés à la conquête de la Sicile. Le grand Empire de 1810 nourrissait les mêmes germes de faiblesse que l'empire d'Athènes. Or, comme l'a dit Lucain en une phrase qui vaut pour tous les temps: In se magna ruunt, laetis hunc numina rebus crescendi posuere modum. «Ce qui est grand s'effondre sur soi-même. C'est le terme que les dieux ont fixé à la croissance de tout ce qui est prospère.» L'empire d'Athènes devait, comme celui de Napoléon, s'effondrer sous sa masse même, un seul peuple ne pouvant à la longue supporter la tension que lui impose la domination sur trop de races diverses qui le haïssent.

Et ce fut l'expédition de Sicile dont Thucydide nous narre les péripéties avec cette sobriété et ce pathétique qui sont les marques de son génie; cette immense armée partie pour conquérir un monde, peu à peu réduite à la défensive, obligée de fuir, anéantie. Un homme surtout était responsable de cette tragique aventure, Alcibiade, et cet homme abandonne l'armée, passe dans les rangs des Spartiates et devient l'ennemi de sa propre patrie. Un homme avait tout fait pour empêcher l'expédition, Nicias, le bon patriote immensément riche, religieux et timoré, c'est lui qui doit assister au massacre de ses troupes et périr lui-même, mis à mort par les Syracusains.

Sans doute l'échec de l'expédition de Sicile n'amena pas l'immédiate ruine d'Athènes, qui devait résister neuf ans encore. C'était cependant l'écroulement de tous les rêves de domination universelle, le signal de la révolte pour tous les sujets, bref comme disait Talleyrand au sujet de la retraite de Russie, «le commencement de la fin».

Pendant neuf ans encore Athènes lutta avec l'énergie du désespoir et cette lutte certes fut héroïque. Puis ce fut la bataille d'Aigos Potamoi où la dernière flotte d'Athènes fut détruite, le siège et enfin la prise de la ville.

Il sembla alors qu'un vent de joyeuse espérance passa sur la Grèce. Chacun saluait l'aurore des temps nouveaux qui se levaient 1, chacun savourait par avance les délices

de la liberté que Sparte — elle l'avait promis pendant la guerre — allait donner au monde grec. Hélas! l'optique des temps de guerre n'est pas l'optique des temps de paix, Sparte, cette Sparte qui s'était tant vantée de n'être entrée en guerre que pour libérer le monde grec, oublia bien vite ses promesses une fois qu'elle fut victorieuse; bien plus encore, comme il est de règle après toute guerre menée par des alliés contre un seul adversaire, les conflits d'intérêts remplacèrent rapidement l'idéal du temps de guerre, la «croisade» se termina par d'aigres dissensions. Bien vite les peuples découvrirent qu'ils n'avaient fait que changer de maîtres et que les Spartiates étaient encore plus durs que ne l'avaient été les Athéniens parce que plus bornés et moins compréhensifs. Le réveil fut pénible, mais ce ne fut pas la seule fois au cours des siècles que les peuples éprouvèrent une telle désillusion. Encore une fois Thucydide avait vu juste. Cette vieille nature humaine s'était montrée identique à elle-même, les Spartiates, pas plus que les Athéniens, n'avaient su résister à la tentation du pouvoir, de l'empire qui s'offrait à eux. Mais comme toute guerre qui se prolonge affaiblit les vainqueurs autant que les vaincus, Sparte devait bientôt perdre sa puissance au profit de Thèbes.

Morne spectacle que celui de ces États qui s'entredéchirent au nom de beaux principes proclamés par d'éloquents orateurs.

Et pourtant cette évolution n'était pas fatale, elle eût pu être évitée si les Grecs avaient écouté la voix de celui qui, au moment de leur apparition dans l'histoire, leur donna certains conseils qu'ils ne suivirent guère.

Il est, en effet, dans l'âme humaine, d'autres instincts que la pléonexie, d'autres passions que le désir de croissance, et le besoin de justice est un instinct tout aussi profond, il parle au coeur de chaque homme et sa voix me saurait être étouffée. Or, au VIIIe siècle avant notre ère, un simple paysan d'Ascra en Béotie, chargé par les Muses d'une mission véritablement religieuse, s'est fait l'apôtre de la justice. C'est Hésiode, l'auteur des Travaux et des Jours, celui dont l'oeuvre, à l'égal de celle d'Homère, mériterait d'être lue par tous les élèves des écoles secondaires. C'est lui qui, à l'aube même de la race grecque, prononça ces belles paroles: «Telle est la loi que Zeus, fils de Cronos, a prescrite aux hommes: les poissons, les fauves, les oiseaux ailés peuvent se dévorer entre eux, car il n'est point en eux de justice. Mais, aux hommes, Zeus a fait don de la justice, qui est le premier des biens» (v. 276-279). Hésiode est persuadé qu'il existe une loi morale imposée par les dieux, l'homme ou la cité qui la transgressent, se vouent eux-mêmes au malheur: «Trente milliers d'immortels, affirme-t-il, sont par la volonté de Zeus, les surveillants des hommes sur la terre nourricière. Ce sont eux qui surveillent les décisions et les oeuvres mauvaises; invisibles ils visitent toute la terre; songez aussi qu'il existe une vierge, Justice, fille de Zeus. Les dieux qui habitent l'Olympe, la vénèrent et l'honorent. Quelqu'un l'offense-t-il par des décisions tortueuses, immédiatement elle va s'asseoir aux pieds de Zeus, fils de Cronos, et lui dévoile l'âme des hommes injustes et il faut alors que le peuple paye pour la folie de ses dirigeants (v. 248-263). Souvent un Etat entier se ressent de la faute d'un seul homme qui s'égare et trame le crime (v. 240-241). «Écoute donc la justice, ne laisse pas en toi croître la démesure. La violence, la démesure sont choses mauvaises

pour l'homme pauvre. Même le puissant ne peut pas les supporter facilement et leur poids l'écrase quand il se heurte au désastre. II vaut mieux prendre l'autre route, celle qui conduit à la justice, car la justice à la fin l'emporte sur la démesure, lorsque l'heure est venue» (v. 213-218). Telles sont les paroles d'Hésiode qui, certes, valent pour les individus comme pour les États, qui valent pour notre époque comme pour l'antiquité grecque.

Après la chute d'Athènes, une autre voix s'éleva tout aussi imposante, tout aussi pressante que celle d'Hésiode, la voix de Platon. Elle aussi affirma qu'en aucun cas l'homme ne doit céder à l'injustice, que l'essentiel, pour lui, est la pureté et la beauté de son âme, l'obéissance à la loi morale qui est la loi divine. C'est là, dit-il, qu'est l'essentiel, pour les hommes comme pour les États, et, dans son Gorgias (519 A), il fait le procès des hommes politiques d'Athènes qui enrichirent la ville, accrurent sa puissance sans se soucier de donner aux citoyens les qualités intérieures nécessaires pour être capable de supporter la bonne fortune sans céder à la démesure. En une phrase superbe, comme coulée dans le bronze, il stigmatise toute civilisation basée uniquement sur la prospérité matérielle. «Ces hommes d'État, dit-il, ont rempli la ville de ports, d'arsenaux, de remparts, de tributs et autres fadaises sans y joindre la mesure et la justice.»

II existe donc une ligne directrice dans la pensée des Grecs. Partie d'Hésiode, elle passe par Thucydide et aboutit à Platon et, si l'on parcourt les oeuvres d'Eschyle et d'Hérodote, l'on découvrira des conceptions semblables. Primauté de la vie intérieure d'une part, nécessité de la justice de l'autre.

Et n'est-ce pas après tout la pensée même de la Bible: «Ce qui se voit ne compte pas pour l'Éternel. L'homme

regarde ce qui frappe les yeux, mais l'Éternel regarde au coeur» (1. Samuel, XVI, 7). Pourquoi donc, se demandera-t-on, l'histoire grecque est-elle si différente de ce qu'a rêvé, de ce qu'a voulu l'élite de la nation? On pourrait, sans doute, répondre par la phrase désabusée de Pascal: «Toutes les bonnes maximes sont dans le monde, on ne manque qu'à les appliquer.»

Mais que deviendrait un monde où même ces maximes n'existeraient pas, où l'idée de justice serait tournée en dérision? Hésiode, en une vision de caractère presque apocalyptique, prévoit une époque où les hommes seraient corrompus au point que toute bonté, toute équité disparaîtrait de leur coeur, alors, dit-il, la Pudeur, le Remords, la Conscience et même le Châtiment, dont Hésiode fait des divinités, «cachant leur beau visage sous des voiles blancs», quitteront la terre et remonteront vers l'Olympe des dieux (v. 180-201).

C'est aux époques de crise surtout qu'il convient de répéter ces maximes, ces vérités premières et si souvent négligées, aux époques de guerre où la poussière des champs de bataille obscurcit la vue, où la haine dresse les peuples les uns contre les autres. Et c'est là, croyons-nous, une des tâches essentielles des Universités. Sans doute, elles doivent aussi former des professeurs et des avocats, mais si elles se contentaient de cela, elles n'atteindraient qu'imparfaitement leur but, et la disparition de l'une d'entre elles serait un accident sans grande importance. Il importe au contraire grandement à la vie d'un pays qu'il existe un foyer de culture désintéressé où les jeunes gens apprennent les règles strictes de la probité scientifique, de la recherche studieuse qui ne se laisse pas égarer par la passion. Il est si facile de haïr et si difficile de voir clair.

La ferveur presque pieuse avec laquelle le peuple neuchâtelois a entouré le Centenaire de son Université a montré qu'il se rendait clairement compte qu'il participait tout entier au labeur de quelques-uns et que la tâche essentielle d'une Université comme la nôtre est de servir la vérité et, par conséquent, de servir le pays.