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LES FOUILLES DE LAKIS ET L'ÉTUDE DE L'ANCIEN TESTAMENT

DISCOURS RECTORAL
PRONONCÉ LE 16 NOVEMBRE 1942
A L'OCCASION DE L'OUVERTURE SOLENNELLE
DE L'ANNÉE ACADÉMIQUE PAR
M. A. VAN DEN OUDENRIJN O. P.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA CONFÉDÉRATION, MESSIEURS LES MEMBRES DU GOUVERNEMENT, EXCELLENCES, MESDAMES ET MESSIEURS,

VINGT ans de paix entre deux guerres mondiales ont laissé aux archéologues le temps de pratiquer des fouilles dont les découvertes feront sentir leur influence sur les études bibliques pendant bien des années. Telles les fouilles françaises d'Ugarit (Râs Samra) et de Mari (Tell Harîri) en Syrie, telles aussi les fouilles anglaises de Tell ed-Douweir, la ville biblique de Lakîs. C'est de ces dernières en particulier que je me propose de vous entretenir, pour montrer comment l'homme du chantier peut contribuer au progrès des connaissances en histoire biblique et en exégèse de l'Ancien Testament.

Les ruines de Lakîs se trouvent dans le sud-ouest de la Palestine, presque à mi-chemin entre Jérusalem et Gaza. On savait que cette ville remontait

à une haute antiquité. Sous le pharaon Thoutmès III (1501-1480 avant J.-C.) et ses successeurs, elle était au pouvoir des Egyptiens. Elle est mentionnée à plusieurs reprises dans les lettres d'El-Amarna qui datent des temps d'Aménophis III (1411-1375) et Aménophis IV (1375-±1358)1. Dans la lettre N° 328 de cette collection, Yabniilu de Lakîs rapporte avoir agi en tout selon les ordres de son souverain, le pharaon d'Egypte, ordres qui lui avaient été communiqués par un fonctionnaire du nom de Maia. La lettre No 329 est envoyée par un autre prince ou gouverneur de Lakîs. Il porte le nom de Zimridi et se déclare prêt à exécuter les ordres du pharaon qui lui ont été communiqués par un messager. Dans les lettres No 330 et No 331, un certain Sipti-Ba'lu, lui aussi, semble-t-il, prince ou gouverneur de Lakîs 2, déclare qu'il n'y a pas de désordre dans la ville dont il porte la responsabilité 3. Mais dans une lettre du gouverneur de Jérusalem 4, le pays de Lakîs, comme celui de Gézer et d'Ascalon, est dénoncé aux autorités égyptiennes comme ayant fourni des vivres aux Habiru envahisseurs. Une autre lettre du même gouverneur 5 semble dire que Zimrida de Lakîs 6 a été blessé par ses serviteurs qui ont passé aux Habiru. Dans la lettre No 335, un correspondant dont le nom est perdu rapporte de la ville de Zuhru (?) que les gens de Lakîs se sont révoltés et qu'ils ont mis la main sur la ville de Muhrasti 7. Dans la

lettre No 333 8, un certain Pâbi (Ebi?) dénonce Sipti-Ba'lu et Zimrida comme traîtres à la cause égyptienne. D'après 332,3 on a supposé qu'il s'agit de deux princes de Lakîs: Sipti-Ba'lu, d'après 333,9-10, semble être le fils de Zimrida. La succession des faits nous échappe, et les données de ces lettres sont trop fragmentaires pour fournir une idée assez nette sur l'histoire de Lakîs aux temps d'Amarna. Ce qui semble suffisamment clair, c'est que, pendant cette période tourmentée, la ville était tantôt au pouvoir des Egyptiens, tantôt faisait cause commune avec leurs ennemis, les Habiru, pour se soustraire à la suzeraineté égyptienne.

Du livre de Josué 9, on apprend que le roi qui gouvernait Lakîs lors de l'arrivée des Hébreux en Palestine s'appelait Yafî'a. Il s'était allié avec quatre autres princes. Le chef de cette ligue était le roi de Jérusalem. Leur but commun était de se venger des habitants de Gabaon, ville importante qui s'était donnée aux Hébreux sans combattre, et qui avait conclu un pacte avec Josué. Les rois confédérés mirent le siège devant Gabaon. Cependant, les assiégés trouvèrent moyen d'avertir Josué qui vint à leur secours. C'est alors qu'eut lieu la fameuse bataille pendant laquelle Josué arrêta le soleil. Les cinq rois confédérés furent battus et tués. On saccagea leurs capitales en exterminant les habitants. Lakîs aussi eut à subir ce sort: «Et Yahweh livra Lakîs entre les mains d'Israël qui

la prit le second jour, et la frappa du tranchant de l'épée, elle et tous les êtres vivants qui s'y trouvaient 10.» Au dixième siècle avant J.-C., Lakîs est mentionnée avec Àzêqah parmi les villes fortifiées par Roboam, fils de Salomon, dans lesquelles le roi plaça des gouverneurs militaires. Il y établit aussi des magasins de provisions pour son armée 11. Dans la première moitié du huitième siècle, la ville de LakÎs fut la scène d'un régicide. On avait fait une conspiration contre le roi Amasias de Juda dans sa résidence de Jérusalem. Le roi put prendre la fuite et atteindre la ville de Lakîs. Mais les conspirateurs qui, semble-t-il, s'étaient rendus maîtres de la capitale, firent poursuivre l'infortuné souverain et c'est à Lakîs qu'il expira sous les coups de leurs émissaires 12 Pour la seconde moitié du même siècle, il y a une mention de la ville dans le petit livre du prophète Michée. Le texte dont il s'agit 13 n'est pas très clair. Mais il semble bien que le prophète eût à reprocher aux habitants de Lakîs des pratiques idolâtriques qui avaient trouvé des imitateurs jusque dans la ville même de Jérusalem. Aussi la punition de Dieu ne tarda pas à s'abattre sur la population. La ville de Lakîs fut prise par les Assyriens dans la fameuse campagne de Sennachérib, l'an 701 avant J.-C. L'armée assyrienne venait de mettre le siège devant la ville, quand arrivèrent les envoyés du roi Ezéchias, chargés d'entamer des négociations de paix et d'offrir des

promesses de tribut 14. Les scènes du siège et de la prise de Lakîs en 701 nous ont été conservées sur des bas-reliefs assyriens trouvés dans le palais royal de Ninive. Ces bas-reliefs sont connus depuis le milieu du siècle dernier et se trouvent dans la collection du Musée Britannique de Londres. Ils ont été souvent décrits et reproduits dans les manuels d'archéologie biblique, etc. 15. Au début du sixième siècle avant J.-C., la ville de Lakîs fut prise deux fois par les Babyloniens de Nabuchodonosor: une première fois pendant la campagne de 597 16 et une seconde fois en 588-7 ou 587-6, lors de la chute définitive du royaume de Juda. La première prise de Lakîs, celle de 597, n'est pas mentionnée dans la Bible, mais ce sont les fouilles faites sur place qui l'ont révélée. Pour ce qui regarde la seconde prise: d'après ce que nous lisons dans le livre de Jérémie 17, Lakîs et Àzêqah furent les dernières forteresses en Judée qui continuèrent encore la résistance quand le siège de Jérusalem avait déjà commencé 18

Après l'exil, la ville de Lakîs fut occupée de nouveau par les Juifs rentrés en Palestine 19. Les fouilles ont montré que la ville n'a pas tardé à reprendre une certaine importance pendant la période persane. Voilà les dates principales de l'histoire de cette ville.

Les fouilles de Lakîs furent conduites par la «Wellcome Archaeological Research Expedition to the

Near East» sous la direction de M. James Leslie Starkey. Elles ont commencé vers la fin de l'année 1932. Elles ont pu être continuées jusqu'en 1938, date à laquelle le mouvement nationaliste des Arabes en Palestine et les troubles qui s'ensuivirent ont fait suspendre les travaux. Le 10 janvier 1938, M. Starkey, directeur des fouilles, était tombé victime de ces troubles.

Les fouilles ont montré que le site de Lakîs a dû être habité dès la période énéolithique, c'est-à-dire dès le quatrième millénaire avant J.-C. On a trouvé des fortifications et des murs d'enceinte qui ont été renouvelés plusieurs fois dans le cours des siècles. Au bas de la pente N.-O. du tell, on a pu déblayer les restes d'un sanctuaire égyptocananéen qui ne manque pas d'intérêt, et qui montre une certaine ressemblance avec le sanctuaire de Beisan, mis au jour par les fouilles américaines de l'université de Pensylvanie. On a découvert aussi plusieurs nécropoles de différentes périodes.

On savait que la ville de Lakîs avait été longtemps sous la domination des Egyptiens. Et par conséquent, on pouvait s'attendre à y trouver des inscriptions en langue égyptienne. On en a trouvé quelques-unes, en effet. Mais elles sont fragmentaires et le contenu ne semble que d'une importance assez médiocre.

Plus intéressants pour l'exégèse de l'Ancien Testament sont les sceaux et les empreintes de sceaux,

qui datent du temps de la monarchie de Juda. Ils portent des inscriptions en hébreu, dans l'alphabet dit «cananéen», tel qu'il était en usage pendant et même après la période des rois. Généralement, les inscriptions des sceaux ne contiennent qu'un ou deux noms de personnes. Quand il y a deux noms, le second est d'habitude celui du père du propriétaire. Tout cela était déjà bien connu par d'autres trouvailles de ce genre 20. Les noms de personnes qu'on a relevés sur les sceaux de Lakîs ont pour la plupart des parallèles bibliques. Il y a, par exemple, un sceau qui porte les deux noms de «Sebna'» et «'Ahab». Il va sans dire que cet 'Ahab, qui semble avoir été le père de Sebna', n'est pas à identifier avec l'Achab biblique, roi d'Israël de la première moitié du neuvième siècle avant J.-C. La Bible nous parle d'un haut fonctionnaire du temps d'Ezéchias, qui a porté l'autre nom, celui de Sebna'. Il est mentionné à plusieurs reprises dans le second livre des Rois et dans celui du prophète Isaïe. Chronologiquement, ce Sebna' biblique pourrait avoir été le propriétaire du sceau retrouvé à Lakîs, mais on fera bien de se tenir sur une prudente réserve, parce qu'il n'y a aucun indice positif en faveur de cette identification. Ce qu'il y a d'intéressant, c'est l'orthographe de ce nom, qui n'est pas constante dans nos textes bibliques actuels. Sur le sceau de Lakîs, le nom s'écrit avec la lettre alef à la fin: c'est l'orthographe que nous

retrouvons dans le texte de notre livre d'Isaïe 21 comme aussi dans le second livre des Rois, XVIII 37 et XIX 2. Mais en 2 Rois, XVIII 18 et 26, le nom s'écrit avec à la fin. Cette dernière orthographe a été considérée comme meilleure par quelques-uns, qui voyaient dans le nom de «Sebnah» une abréviation des formes Sebanyah ou Sebanyahû 22. Il est clair que, désormais, l'orthographe avec alef devra être considérée comme primitive, et, par là-même, la probabilité qu'il s'agit d'un nom d'origine non hébraïque est devenue plus grande.

D'autres noms bibliques, retrouvés sur les sceaux et sur les empreintes de sceaux de Lakîs, sont: 'Abîmelek, Sefatyahû, 'Àsayahû, Gedalyahû, Hilqiyyahû, Safan et 'Azaryahû. Les noms de Hilqiyyahû 23 et de Safan 24 sont bien connus par l'histoire biblique du roi Josias (seconde moitié du 7e siècle). Le nom de Gedalyahû rappelle un personnage qui a joué un rôle important aux temps de Jérémie. Quand les Babyloniens se furent résolus à abolir définitivement la royauté des fils de David, ils confièrent la charge de gouverneur du pays à Gedalyahû ben 'Ahîqam, ami du prophète, qui fut tué quelques mois après, par les chefs du parti légitimiste 25. Mais ici encore, il serait difficile de prouver qu'on a retrouvé le sceau de ce personnage biblique qui, d'ailleurs, n'est pas seul à avoir porté ce nom 26. Le Gedalyahû dont on a retrouvé le sceau semble plutôt avoir été le majordome du

gouverneur de Lakîs. Sur son sceau, il se donne le titre de , titre bien connu par la Bible 27. Les livres canoniques des Rois mentionnent à plusieurs reprises des préfets du palais royal qui portent précisément ce titre 28. Cependant, les rois n'étaient pas seuls à avoir leur , puisqu'un intendant ou majordome du même titre se trouvait aux ordres de Joseph en Egypte 29; c'est pourquoi rien n'empêche de supposer que le gouverneur royal de Lakîs en ait aussi eu un à son service.

On a retrouvé à Lakîs quelques inscriptions en langue cananéenne ou proto-hébraïque 30, mais d'une écriture alphabétique qui est différente de l'alphabet dit «cananéen». Les caractères des plus anciennes parmi ces inscriptions sont apparentés à l'écriture sinaïtique 31, c'est-à-dire à l'écriture alphabétique la plus ancienne qu'on connaisse jusqu'ici, tandis que les caractères des inscriptions plus récentes de cette même catégorie s'approchent déjà des formes de l'alphabet «cananéen», tel qu'il y a été employé pour les inscriptions phéniciennes, pour celle de la stèle moabitique du roi Mésa, pour celle du canal de Siloé, etc., etc.

L'inscription la plus ancienne de cette espèce qu'on ait découverte à Lakîs se trouve sur la lame d'un poignard en bronze qui, d'après Starkey, ne serait pas postérieure à l'an 1600 avant J.-C. Aucune de ces inscriptions ne semble être postérieure au

13e siècle. Ces inscriptions sont très brèves: celle du poignard, par exemple, ne contient que quatre signes. Disons franchement qu'on n'a pas encore réussi à déchiffrer ces inscriptions avec toute la certitude désirée 32. Cependant, elles n'ont pas tardé à susciter l'intérêt le plus vif parmi ceux qui s'occupent d'étudier les origines de nos écritures alphabétiques. Déjà auparavant, on avait trouvé en Palestine quelques pièces isolées qui portaient de ces caractères visiblement apparentés à l'écriture sinaïtique. Ainsi un tesson, avec trois caractères seulement, trouvé à Gézer au mois de décembre 1929, et surtout un ostrakon, relevé à 'Ain Sems (la ville biblique de Bêt Semes) en mai 1930, daté, selon des arguments d'ordre archéologique, d'une époque non postérieure à 1500 avant J.-C. Sur ces indices, on avait déjà supposé que l'écriture, venue de la région du Sinaï, s'était répandue de bonne heure vers le nord. Et c'est surtout cela qui semble maintenant définitivement confirmé par la découverte de ces inscriptions de Lakîs Il ne paraît plus vraisemblable qu'il s'agisse de quelques pièces de provenance étrangère, qui auraient été portées en Palestine par pur hasard. D'autant moins que, dans le cas de l'inscription en blanc d'un petit bol de Lakîs 33, comme aussi, d'ailleurs, de l'inscription bilatérale de l'ostrakon de Bêt Semes, il semble bien que nous soyons en présence de certaines formes d'écriture qui constituent la

transition entre les caractères trouvés au Sinaï et les caractères dits «cananéens» qu'on a employés pendant des siècles dans la Palestine et les régions voisines, et dont le spécimen le plus ancien connu jusqu'ici se trouve sur le sarcophage du roi Abiram de Byblos, découvert par P. Montet en 1923 et attribué au premier quart, sinon au début du 13e siècle avant J.-C. 34. Désormais il peut être considéré comme établi que, dans le midi de la Palestine, on s'est servi d'une écriture nettement alphabétique, même quelques siècles plus tôt.

L'importance de cette conclusion pour l'histoire des origines de la Bible saute aux yeux. Selon les traditions bibliques, Moïse et son peuple, après un séjour prolongé dans la péninsule sinaïtique, se sont acheminés vers le nord pour arriver aux confins méridionaux de la Palestine. Que Moïse ait vécu au quinzième ou bien au treizième siècle avant notre ère, nous ne saurions encore le dire avec certitude. Nous le saurons probablement un jour, quand la date de l'entrée des Hébreux en Canaan aura été définitivement éclaircie par une série de fouilles méthodiques qu'on s'est proposé de faire sur le site d'un certain nombre de villes cananéennes, mentionnées dans le livre de Josué. Ce que nous savons dès maintenant, c'est que Moïse, qui, d'après les traditions bibliques, a été le premier écrivain de son peuple, est arrivé du Sinaï jusqu'à la frontière méridionale de la Palestine par le même

chemin qu'a dû prendre l'écriture alphabétique, avec lui ou même avant lui. Grâce aux inscriptions dont nous venons de parler, la figure de Moïse écrivain s'est beaucoup rapprochée de nous. On ne pourra plus taxer de chose impossible ou invraisemblable la composition d'un recueil de lois ou celle d'un livre de traditions en langue hébraïque ancienne, ou — ce qui revient au même — en langue cananéenne, au treizième, voire même au quinzième siècle avant J.-C. On n'a plus besoin de recourir à des hypothèses d'après lesquelles les parties les plus anciennes de la Bible auraient été rédigées d'abord en écriture cunéiforme et en langue babylonienne. Nous savons maintenant que même les parties les plus anciennes de la bible hébraïque ont parfaitement pu être composées, dès le début, en langue cananéenne ou proto-hébraïque, et dans cette même écriture alphabétique, venue du Sinaï qui, dans le cours des siècles, a donné naissance aux différents alphabets dont nous nous servons encore.

Il nous reste à parler de la partie la plus sensationnelle des trouvailles de Lakîs: des lettres du temps de Jérémie. Mais d'abord nous voudrions attirer votre attention sur un fait dont, généralement, on ne se rend pas assez compte. Les anciens Hébreux ont dû écrire beaucoup. Cependant, nous ne connaissons qu'une partie minime de leurs écrits littéraires et presque rien de leurs écrits non littéraires.

Pour nous, les Hébreux sont «la gent du Livre». Ce que nous possédons de leurs écrits, c'est cette fameuse collection de documents religieux qui s'appelle «la Bible», c'est-à-dire: «le Livre» tout court. Exception faite pour les Evangiles, aucun livre n'a jamais connu un succès pareil à celui de la Bible des Juifs. Dès avant notre ère, elle avait été traduite en grec. Cette ancienne traduction, dite des «Septante», à son tour, est à l'origine d'une quinzaine d'autres traductions anciennes. A côté d'elle, d'autres traductions ont été élaborées, en grec celles d'Aquila, de Théodotion, de Symmachus et d'autres encore, en araméen, en syriaque et finalement en latin: la fameuse Vulgate de saint Jérôme. La Vulgate, à son tour, fut traduite dans toutes les langues d'Europe. L'ancienne Bible des Hébreux, sous cette forme particulière, a même largement contribué à élever les langues barbares de l'occident au niveau de langues littéraires. Inutile de vous dresser le catalogue des versions postérieures et des versions modernes de l'Ancien Testament: vous savez qu'il en existe pratiquement dans toutes les langues de l'univers.

Tandis que le «Livre» des Hébreux faisait la conquête du monde, les littératures, pourtant si développées et si variées des peuples de l'ancienne Mésopotamie et de l'Egypte, avaient complètement disparu de l'horizon de l'humanité. Ce n'est que

de notre temps que ces littératures ont pu être ressuscitées peu à peu de leur tombeau plusieurs fois millénaire. Et aujourd'hui encore, tandis que l'influence du Livre composé par des gens d'une peuplade tout à fait insignifiante parmi les peuples de l'ancien orient s'étend à toutes les nations de l'univers et à toutes les classes de notre société humaine, la littérature récupérée des grands peuples anciens de la Mésopotamie et de l'Egypte n'est connue que de quelques spécialistes.

Cependant, à côté de leur «Livre» par excellence, qui est devenu notre livre à nous tous, parce qu'il avait été inspiré par l'Esprit de Dieu, et devait être porté à la connaissance de tout le genre humain, les anciens Hébreux ne semblent guère nous avoir laissé autre chose. Et cela est assez. étrange, car nous avons de très bonnes raisons de supposer que, même avant l'exil, on a dû écrire beaucoup en Israël. Une littérature, comme celle que nous possédons de fait dans la collection de l'Ancien Testament, suffit à elle seule pour faire comprendre qu'elle ne peut être qu'une partie quantitativement minime d'une production littéraire beaucoup plus abondante: il y a dans cette collection des chefs-d'oeuvre qui supposent bien des essais préalables! Les livres bibliques eux-mêmes, d'ailleurs, font allusion à des recueils perdus 35. Le roi Salomon est mentionné comme l'auteur de 3000 mesalîm et de 1.005 cantiques 36. Les rois de Juda et d'Israël ont

eu leurs annalistes de cour: de leurs annales, on a fait plusieurs compilations ou extraits qui sont assez souvent mentionnés dans les livres canoniques. Une espèce de littérature hagiographique a dû être cultivée dans les cercles des prophètes: le Chroniste mentionne à plusieurs reprises des biographies de Samuel, de Nathan, de Gad et d'autres anciens prophètes 37, Israël, comme les autres peuples, a eu ses chanteurs et ses poètes populaires 38. Des troubadours circulaient dans les rues des villes 39, des courtisanes aussi, qui jouaient de la harpe en chantant 40. Les chants, accompagnés du son des instruments, faisaient partie des repas dans les grandes occasions 41; le bon peuple s'imaginait volontiers que les riches, et surtout les rois, ne dînaient jamais sans chants et sans musique 42. La jeunesse en Israël, comme partout ailleurs, aimait à danser et à chanter en s'accompagnant de la lyre 43. Quand les guerriers revenaient d'un combat victorieux, les femmes et les jeunes filles sortaient pour les recevoir avec de la musique et des chants 44. Le caractère caustique et mordant des Juifs ne pouvait manquer de se servir aussi des formes de la poésie: la Bible contient, en effet, bon nombre d'allusions à des chansons satiriques et des couplets dictés par la haine ou l'envie 45. Et finalement, à l'occasion des funérailles, il y avait des chants funèbres et des complaintes 46. L'activité littéraire de ce petit peuple devait donc être assez intense.

Enfin, en dehors de tout cela, toute une foule de documents non littéraires doit avoir existé. Les rois et les gouverneurs ont dû promulguer des édits et des décrets. L'administration d'un royaume, telle qu'elle avait été organisée sous le roi Salomon (1 Rois IV 7-19), suppose des rapports et des comptes-rendus envoyés à la chancellerie royale et, très vraisemblablement aussi, des instructions écrites, envoyées de temps à autre à des fonctionnaires 47. On ne peut guère s'imaginer l'administration des sanctuaires, en particulier du temple de Jérusalem, sans l'intervention des scribes, sans comptes, tarifs et correspondances de toute espèce. Nous trouvons des fonctionnaires qui portent le titre de , non seulement à la cour des rois (2 Sam. VIII 17; 1 Rois IV 3; 2 Rois XII 11; XVIII 18; XXII 3, etc.), mais aussi dans l'armée (2 Rois XXV 19 = Jér. LII 25; 2 Chron. XXVI 11) et parmi le personnel du temple (1 Chron. XXIV 6; 2 Chron. XXXIV 13). Les marchands devaient avoir leur correspondance commerciale et leurs livres de comptabilité. Des contrats d'achat et de vente 48, des quittances, des récépissés devaient être parmi les choses les plus ordinaires. Et il doit y avoir eu des lettres et des billets de tous genres. Quand le général Joab se trouve en campagne dans le pays des Ammonites, il reçoit une instruction écrite du roi David 49. Dans le royaume du nord, la reine Jézabel envoie une instruction écrite, scellée

du sceau royal, aux magistrats de Yizre'el 50. Le futur roi Jéhu fait parvenir des lettres aux gens de Samarie 51. Les prophètes aussi se servent de l'écriture, du moins occasionnellement, dans l'accomplissement de leur fonction 52. Mentionnons encore une autre catégorie de documents écrits qui a dû exister très certainement, mais dont on n'a pratiquement rien retrouvé jusqu'ici: les inscriptions monumentales et en particulier les inscriptions sépulcrales 53. Les rois et les chefs ont toujours voulu immortaliser leurs faits et gestes en érigeant des monuments à inscription commémorative. L'usage ne pouvait pas en être inconnu aux Hébreux. Sans parler des rois d'Egypte et de la Mésopotamie, on peut en trouver des exemples parmi leurs voisins de moindre grandeur. Les Philistins du onzième siècle avant J.-C. semblent avoir dressé un monument à l'endroit où ils avaient remporté une victoire sur Israël 54. La stèle de Mésa, roi de Moab, vers la moitié du neuvième siècle, porte une inscription assez longue qui étale ses victoires sur les Israélites. Samuel, après une victoire sur les Philistins, érige à son tour un monument qui fut appelé «la Pierre de l'Aide» 55; Saül fait dresser une stèle commémorative pour célébrer son triomphe sur les Amalécites 56. Des pierres commémoratives sont mentionnées plusieurs fois dans l'histoire du patriarche Jacob 57. Le livre de Josué aussi parle de plusieurs monuments commémoratifs 58. Parmi

tous ces monuments, il est vrai qu'il n'y en a qu'un seul dont on dise explicitement qu'il portait une inscription 59. Mais il n'y a rien d'invraisemblable à supposer que les autres aussi, et surtout les monuments sépulcraux, aient eu leurs inscriptions, longues ou brèves.

L'usage de l'écriture ne devait donc pas être rare parmi les anciens Hébreux. Et cependant, les résultats des fouilles palestiniennes en matière de documents écrits ont été vraiment pauvres jusqu'ici. Ils ont même été extrêmement pauvres jusqu'aux découvertes de Lakîs, en janvier 1935, qui ont augmenté le fonds épigraphique de 90 lignes environ. Le fait s'explique par deux causes. D'abord la matière ordinairement employée n'était pas de nature à conserver l'écriture pendant très longtemps. Et ensuite: la plupart des villes palestiniennes ont été détruites de fond en comble, et un grand nombre ont dû subir ces destructions à plusieurs reprises.

Nous savons que, dans la Palestine ancienne, on s'est servi pour écrire de deux procédés bien différenciés, que nous pourrions appeler la méthode babylonienne et la méthode égyptienne. La première consistait dans l'emploi de tablettes d'argile sur lesquelles on imprimait les signes graphiques pendant que l'argile était encore molle. Cette manière d'écrire était tout indiquée pour qui écrivait en caractères cunéiformes; elle se prêtait beaucoup moins bien

à l'emploi de l'alphabet cananéen. C'est pourquoi l'emploi de ce procédé ne semble avoir été en usage que pour écrire en langue akkadienne. On le trouve dans des milieux ayant subi des influences babyloniennes ou assyriennes. Une partie des tablettes de ce genre qu'on a trouvées jusqu'ici en Palestine appartient à la période des lettres d'El-Amarna 60, une autre partie à la période qui suit la déportation des dix tribus et l'annexion de l'ancien royaume d'Israël au grand empire assyrien 61.

La méthode égyptienne était beaucoup plus répandue. Elle consistait à écrire avec de l'encre au moyen d'un stylet de jonc ou de bois, sur du papyrus ou sur des peaux préparées à cet effet. Cette méthode était beaucoup plus indiquée pour qui voulait employer la langue indigène et les signes de l'écriture alphabétique. Le papyrus était importé d'Egypte. Déjà vers l'an 1100 avant J.-C., la ville de Byblos paraît avoir été un centre d'importation pour ce matériel 62. Les rubriques de «l'épreuve des eaux amères» 63 supposent des imprécations, écrites à l'encre sur du parchemin ou sur du papyrus, de telle façon que l'encre, encore récente, s'effaçait quand on plongeait le document écrit par le prêtre dans un vase d'eau. Le récit de la manière dont la première édition du livre de Jérémie fut mise au jour nous a été conservé dans le chap. XXXVI du livre actuel. Il nous montre Baruch, le fidèle

secrétaire, écrivant les oracles du prophète sur un rouleau avec de l'encre 64.

La différence caractéristique entre l'écriture babylonienne — caractères cunéiformes sur tablettes d'argile, indélébiles après desséchement — et l'écriture égyptienne, communément en usage en Palestine — caractères écrits à l'encre sur du parchemin ou du papyrus — se reflète aussi de la manière la plus frappante dans certaines prières qu'on adressait à la divinité pour obtenir la rémission de ses fautes. Les Babyloniens se figuraient la comptabilité céleste comme une collection de tablettes. Ils prient, afin que les tablettes qui contiennent la liste de leurs transgressions soient «cassées» ou bien qu'elles soient «jetées à l'eau» 65. Par contre, les Hébreux demandent à Dieu que leurs péchés soient «effacés». Ils emploient dans ces prières le mot , qui est le terme technique pour signifier l'acte de celui qui efface des mots écrits à l'encre. Voilà l'origine de formules, telles qu'on les trouve par exemple dans le psaume Miserere, vs. 3b: «efface () mes transgressions», et dans le même psaume, vs. 11b: «efface toutes mes iniquités» 66. Or, il suffit de prendre en considération le fait que la grande majorité des oeuvres littéraires et des écrits non littéraires des anciens Hébreux devait être écrite à l'encre sur papyrus — matière moins coûteuse que le parchemin — pour s'expliquer que ces écrits n'aient pas pu parvenir jusqu'à nous. Le

climat sec de l'Egypte se prête volontiers à la conservation des papyrus. Mais le climat de la Palestine, avec ses pluies périodiques et souvent torrentielles, ne s'y prête pas du tout.

Mais que dire des inscriptions des monuments publics et des tombeaux? On s'imagine volontiers qu'elles devaient toutes être taillées dans la pierre dure. Cependant, les passages de l'Ancien Testament qui donnent des éclaircissements positifs sur ce sujet sont extrêmement rares. Il y en a un, qui se lit dans le Deutéronome, XXVII 2 et 4. Il s'agit d'un monument en pierre qui devait être érigé sur le mont Ebal; cf. Jos. VIII 32. Les caractères de cette inscription ne furent pas taillés dans la pierre: on enduisit les pierres de chaux, et l'inscription fut appliquée — en peinture, sans doute — sur la couche blanche 67. S'il est permis de voir dans Deut. XXVII 2 l'indice d'un procédé habituel dont les anciens Hébreux se servaient dans les occasions de ce genre, et donc probablement aussi pour leurs inscriptions tombales, on comprendra que ces textes n'aient pas pu résister aux intempéries et à l'usure des siècles. Or, cette supposition ne manque pas d'une certaine vraisemblance. Il est vrai que les Hébreux ont dû connaître de bonne heure des inscriptions taillées dans la pierre, comme il y en avait chez les Phéniciens, les Araméens et les Moabites. Ils en ont fait usage aussi pour leurs monuments funéraires. Les pauvres restes des

inscriptions de Silwan sont là pour le prouver. Cependant, l'auteur du livre de Job semble encore considérer une inscription taillée dans la pierre comme chose extraordinaire 68. Et peut-être, avons-nous encore dans l'évangile de saint Matthieu, XXIII 27, une allusion à l'usage d'enduire les pierres tombales et les cippes funéraires d'une couche de chaux pour recevoir des épitaphes. Les rabbins nous apprennent que ces couches avaient besoin d'être renouvelées chaque année 69.

Pour expliquer la rareté des documents écrits trouvés en Palestine, rappelons aussi que les villes palestiniennes ont été, presque toutes, saccagées plusieurs fois dans le cours de leur longue histoire. L'ancienne culture cananéenne a été détruite, sinon partout, du moins dans certaines villes qui furent les premières à tomber entre les mains des Hébreux, sous Josué. A cette occasion, on nous parle de l'institution du «herem»: à la prise d'une ville, hommes, femmes, enfants, ainsi que tous les animaux, étaient tués sans merci, les autels étaient renversés, les stèles brisées, et le tout devait être livré aux flammes 70. En principe, ce «herem» était même la loi fondamentale de la guerre des Hébreux contre les «sept peuples» de Canaan. Les données de l'histoire biblique et les fouilles pratiquées dans certains tells palestiniens nous font voir que cette destruction totale a été bien réellement appliquée, quoique d'autres passages — par exemple le prologue

du livre des Juges — nous montrent que l'application n'en a pas été universelle. Au temps du roi Achab, les rois d'Israël avaient même la réputation d'une certaine clémence dans la manière dont ils traitaient les vaincus 71. Cependant l'institution du «herem» existait toujours: du temps de ce même Achab, un prophète lui reproche de ne l'avoir pas appliqué au roi Benhadad et à son peuple 72. De même, Samuel avait exigé du roi Saül l'accomplissement rigoureux du herem prononcé contre les Amalécites 73. Les ennemis d'Israël pratiquaient à leur tour le même système, toutes les fois qu'ils avaient réussi à s'emparer de leurs villes. Ainsi le roi Mésa se fait gloire d'avoir exterminé les habitants israélites de 'Âtarôt et de Nebô en pays transjordanien 74. Si ces guerres locales en Palestine étaient déjà souvent caractérisées par la destruction radicale des villes prises, les armées des grandes puissances, celles des Assyriens et des Babyloniens surtout, n'avaient guère plus d'égards. Il faut tenir compte de toutes ces dévastations, quand on veut expliquer la pauvreté des récoltes archéologiques de la Palestine en matière écrite.

Quelques espèces seulement de documents écrits avaient une certaine chance de pouvoir survivre à ces destructions réitérées. Il y a d'abord les tablettes en cunéiforme, à la manière babylonienne. On en a trouvé quelques-unes, comme nous l'avons dit plus haut. Mais l'usage de l'écriture cunéiforme

— exception faite pour certaines correspondances avec l'étranger — ne semble pas avoir eu beaucoup de diffusion en Palestine. En second lieu, il y avait des inscriptions taillées dans la pierre dure, comme celles des sceaux, et puis des estampilles sur vases, poids et mesures. On en a trouvé relativement beaucoup. Dans la même catégorie, rentrent encore quelques rares inscriptions, comme celle du «calendrier agricole» de Gézer et celle du canal de Siloé. En troisième lieu, les ostraka, tessons de poterie sur lesquels on écrivait à l'encre, à défaut de parchemin ou de papyrus. C'est à cette catégorie qu'appartiennent les lettres du temps de Jérémie, trouvées en 1935 à Lakîs. Et ce sont surtout les documents de cette espèce qui ont le plus de chance de pouvoir être multipliés par des fouilles futures. Evidemment, sur ces tessons on ne trouvera jamais des textes de grande étendue. Et on n'y trouvera guère de textes littéraires. Le tesson n'était, généralement, employé que pour les buts les plus ordinaires de la vie pratique. Et cependant, c'est sur ces humbles tessons que se fondent les meilleurs espoirs de tous ceux qui s'intéressent au matériel écrit en langue cananéenne ou en ancien hébreu.

Parmi les documents écrits, retrouvés en Palestine avant 1935, les ostraka occupaient déjà une place relativement importante. En dehors de l'ostrakon de 'Ain Sems 75 et d'un ostrakon, presque

entièrement illisible, relevé en 1924 sur la colline de l'Ophel à Jérusalem 76, ii existe une collection de soixante-quinze pièces, trouvées déjà en 1910, à Samarie, par l'expédition de la Harvard University (Cambridge, Mass. USA). La plupart de ces ostraka contiennent des notes laconiques sur des livraisons de vin et d'huile pour le palais royal. Il y a beaucoup de noms propres de personnes et de lieux qui ne manquent pas d'intérêt. Bon nombre de ces ostraka sont datés de l'an neuf, dix, quinze ou dix-sept, ce qui doit s'entendre très probablement des années du règne d'Achab, roi d'Israël. Nous savons que ce roi vivait encore en 854 avant J.-C. puisqu'il dut alors subir, avec ses alliés, la défaite de Qarqar. On suppose généralement qu'il n'y a pas survécu de beaucoup. Selon le premier livre des Rois, XVI 29, la durée totale de son règne fut de vingt-deux ans. Les dates chronologiques des tessons de Samarie nous mèneraient donc aux environs des années 867-859 avant J.-C. 77.

En 1935, les fouilles de Lakîs ont augmenté le nombre des ostraka palestiniens de dix-huit pièces 78, ce qui ne semble pas beaucoup à côté des soixantequinze de Samarie, surtout quand on tient compte du fait qu'il n'y en a que neuf (Nos 1, 2, 3, 4, 5, 6, 9 et 18) qui sont lisibles en tout ou en partie. Mais ajoutons, dès maintenant, que le contenu de ces documents nouveaux est bien autrement intéressant

que celui des ostraka connus auparavant. Comme ceux de Samarie, les ostraka de Lakîs ont été découverts presque tous dans le même endroit 79. Cette fois, c'était dans un local situé près de la porte principale de la ville. C'était probablement le bureau de Ya'ôs qui semble avoir été le gouverneur de la ville: son nom est mentionné dans l'adresse de plusieurs lettres 80. Il semble bien qu'on a pu mettre la main sur ce qui est resté des archives de ce gouverneur. Ces archives ont pu compter des centaines de documents. Le bureau a été détruit par le feu lors de la prise de la ville par les Babyloniens en 588-7 ou en 587-6. Probablement une grande partie des documents qui composaient les archives du gouverneur était écrite sur papyrus ou sur parchemin : il va sans dire que tout cela a dû périr dans les flammes. Même la plupart des ostraka, qui ont fait partie des archives, semblent avoir subi des dommages irréparables. En effet, on a trouvé dans ce local des centaines de tessons du même genre, qui ont probablement porté des écritures, à présent complètement disparues. Comme nous le disions, même parmi les 1.8 ostraka qui constituent le recueil de Lakîs, une bonne partie est devenue indéchiffrable.

On a l'habitude de parler des «lettres de Lakîs», et cette dénomination est justifiée par le contenu même des documents. Cependant, le premier ne contient qu'une simple liste de noms de personnes.

On a pensé à une liste portant les noms de témoins à interroger dans un procès. Cette supposition n'a rien d'impossible, mais, d'autre part, il n'y a aucun indice positif qui nous éclaire sur le but de cette liste. Les noms des personnages mentionnés sont accompagnés des noms de leurs pères, d'après un usage assez répandu qui a bon nombre de parallèles, non seulement dans les textes bibliques, mais aussi sur les sceaux. Voici les noms dont il s'agit

Il y en a donc dix en tout, parmi lesquels on remarquera aussitôt plusieurs noms qui ont été portés par des contemporains du prophète Jérémie. Le livre de Jérémie est même le seul livre biblique qui contienne le premier de ces noms: c'est celui de deux personnages: (Jér. XXXVI 10, 11, 12, 25) et (Jér. XXIX 3). Ici, il ne peut pas s'agir d'un de ces deux personnages, parce que le Gemaryahû de ce document est donné expressément comme fils d'un Hissilyahû, tandis que le Gemaryahû de Jér. chap. XXXVI est fils de Safan (cf. vs. 10,11, 12) et le Gemaryahû de Jér. chap. XXIX, fils d'un Hilqiyyah (Jér. XXIX 3). Ya'azanyahû

est un nom, pour lequel on peut citer trois formes abrégées dans le même livre de Jérémie, à savoir: Yezanyahû (Jér. XL 8), Yezanyah (Jér. XLII 1.) et Ya'azanyah (Jér. XXXV 3). Et le nom en plein, exactement comme ici, se trouve dans le texte biblique de 2 Rois, XXV 23. «Yirmeyahû» n'est autre chose que le nom même du prophète Jérémie, tel qu'il s'écrit dans le texte hébreu de son livre, à côté de la forme abrégée «Yirmeyah». Cependant, il ne peut pas s'agir du prophète. Car le Yirmeyahû de ce document n'y figure que pour accompagner son fils Mibtahyahû. Et nous savons que le prophète Jérémie n'a eu ni femme ni enfants 81. D'ailleurs, il y a eu plusieurs contemporains du prophète qui portaient le même nom. Le livre de Jérémie lui-même mentionne un Jérémie, beau-père du roi Josias (LII 1), et un autre Jérémie du clan des Benê Rekab (XXXV 3). Mattanyahû a été le nom de celui qui devait devenir le roi Sédécias (Sidqiyyahû). Ce prince changea de nom lors de son élévation au trône de Juda, dont il fut le dernier occupant. Le second livre des Rois, XXIV 17, emploie la forme abrégée du même nom «Mattanyah». Enfin, Nêriyyahû, «Yahweh est ma lampe». Dans le livre de Jérémie (XXXVI 14 et 32), c'est le nom du père de Baruch, ami et secrétaire du prophète; on y trouve aussi la forme abrégée «Neriyyah» (XXXII 12, etc.). Un autre Neriyyah, père de Serayah, qui fut un des dignitaires de la

cour de Sédécias, est mentionné dans le livre de Jérémie, LI 59.

Ce qui mérite encore d'être relevé, c'est que, sur ces dix noms de personnes, il y en a huit 82 composés avec l'élément divin . Et tous ces noms portent l'élément divin en second lieu. Ce nom divin en second lieu prend invariablement la forme — comme souvent dans nos textes bibliques. Dans la composition des noms de personnes qui figurent sur les ostraka de Samarie, le nom divin occupe une place importante à côté de 83. Là où le nom divin se trouve comme second élément dans les noms de personnes, les ostraka de Samarie le donnent sous la forme —84, tandis que, dans les papyrus d'Eléphantine, la forme — prédomine 85. Remarquons en passant que le nom divin , là où il est employé isolément dans les documents de Lakîs, s'écrit , exactement comme dans nos textes bibliques et comme sur la stèle moabitique du roi Mésa 86.

Les lettres de Lakîs étaient à peine connues par quelques publications provisoires, parues en 1935, que les hébraïsants établis en Palestine commençaient déjà à s'en occuper. Le nombre des études et des contributions s'accrut encore de beaucoup après la publication officielle du mois d'avril 1938 87. C'est que ces documents offrent beaucoup de difficultés de détail. Il y a d'abord les difficultés de lecture. Comme nous avons dit plus haut, les lettres

ne sont pas toutes également bien conservées. Et même dans celles dont le texte se trouve dans un état relativement satisfaisant, on rencontre un peu partout des signes, des mots et parfois même des passages entiers, qui se prêtent à des leçons bien divergentes. Puis viennent les difficultés exégétiques. Même où l'on est d'accord sur la lecture d'un texte, l'interprétation des différents auteurs est loin d'être uniforme. Sans entrer dans trop de détails, nous nous contenterons de signaler quelques-unes de ces divergences, qui se rapportent aux lettres No 3 et No 6. Dans ces deux lettres, il paraît s'agir d'un prophète qui, dans ses discours et ses lettres, s'occupait de politique et d'affaires militaires dans un sens qui provoquait le mécontentement du roi et des chefs, les paroles de ce prophète étant de nature à répandre parmi le peuple des sentiments de défaitisme et à nuire par-là même à la cause nationale. Il va sans dire que les exégètes ont pensé à ce qui se lit dans le livre de Jérémie XXXVIII 1-4: «Et Sefatyah ben Mattan et Gedalyahû ben Pashûr et Yûkal ben Selemyahû et Pashûr ben Malkiyyahû furent informés des discours que Jérémie adressait continuellement à tout le peuple en ces termes: Ainsi parle Yahweh: Celui qui reste dans cette ville périra par le glaive, la famine et la peste, tandis que celui qui passe aux Chaldéens restera en vie. Sa vie deviendra son butin! Il aura la vie sauve! Ainsi parle Yahweh: Cette ville sera

livrée aux forces du roi de Babel, et elles la prendront! Sur quoi les chefs dirent au roi: Que cet homme soit mis à mort, car il ne cesse de décourager les guerriers qui sont encore restés dans cette ville, ainsi que le peuple entier, en leur parlant de cette façon. Vraiment! ce n'est pas le bien du peuple que cet homme cherche à promouvoir, mais bien son malheur!» — On a donc émis la supposition que la lettre N° 6 de cette collection devait être expliquée par un rapprochement avec le passage du livre de Jérémie que nous venons de citer, et que le prophète dont il s'agit ne serait autre que le prophète Jérémie lui-même 88. Ce qui est possible, mais difficile à prouver.

Le prof. Harry Torczyner, qui a été chargé de déchiffrer les lettres et d'en faire l'édition définitive, s'était montré d'un autre avis. Ce n'est pas à Jérémie qu'il rapporte ce qui se lit dans la lettre No 6, mais à un autre prophète, bien moins célèbre, qui est mentionné, lui-aussi, dans le livre canonique de Jérémie. Ce prophète porte le nom d'Uriyyahû ben Sema'yahû, et voici ce qu'on lit à son sujet, Jér. XXVI 20-24: «Il y eut encore un homme, qui s'occupait à proférer des prophéties au nom de Yahweh, 'Uriyyahû ben Sema'yahû de Qiryat Hayye'arîm. Et il prophétisa contre la ville et contre le pays, tout à fait de la même manière que Jérémie. Et le roi Yehôyaqîm et tous ses officiers et tous les chefs furent informés de ses paroles. Sur quoi le roi

prit des mesures pour le tuer. Mais 'Uriyyahû, ayant apris cette nouvelle, s'émut: il prit la fuite et arriva en Egypte. Cependant le roi Yehôyaqîm envoya des hommes en Egypte, 'Elnatan ben'Akbôr et d'autres (hommes) avec lui 89. Et ceux-ci obtinrent l'extradition d"Uriyyahû de la part de l'Egypte, et ils le conduisirent au roi Yehôyaqîm: celui-ci le fit exécuter par le glaive et jeter son cadavre sur le cimetière du bas peuple.» Le prof. Torczyner a été amené à penser à ce prophète 'Uriyyahû par ce qui se lit dans la lettre No 3. Dans cette lettre, il est question d'un officier supérieur 90, dont le nom est mutilé dans le document. Torczyner veut lire «Yikbaryahû» 91. Le nom du père de ce général est 'Elnatan 92. D'après des informations reçues par le correspondant, ce général Yikbaryahû s'est rendu en Egypte. Et c'est surtout cette circonstance qui a induit le prof. Torczyner à penser au prophète 'Ûriyyahû. D'après Torczyner, le texte actuel du livre de Jérémie, où il parle d'un 'Elnatân, fils de 'Akbôr, serait fautif. Il y aurait eu une confusion entre père et fils: il faudrait corriger: «'Elnatan ben 'Akbôr» en «Yikbaryahû ben 'Elnatan», à moins qu'on ne préfère supposer que l'auteur de la lettre était mal renseigné; mais on s'imagine difficilement qu'un officier ait pu se tromper sur le nom de son commandant en chef.

Partant de là, Torczyner retrouve dans presque toutes les pièces une mention directe ou indirecte

du prophète 'Uriyyahû et de son activité 93. Il imagine un procès intenté contre Hôaa'yahû, partisan du prophète, expéditeur de ces lettres. La correspondance aurait été portée au bureau de Ya'ôs, où on l'a retrouvée, parce que c'était là que la cause de Hôsa'yahû devait être jugée. Cette interprétation de Torczyner s'est heurtée à beaucoup de contradictions. Et pour cause. La lettre No 3 mentionne le voyage d'un chef d'armée qui se rend en Egypte. Mais absolument rien n'est indiqué sur le but de ce voyage. On ne dit même pas que le général se rend en Egypte pour accomplir une mission du roi. Si l'on veut supposer une mission, le plus indiqué serait de penser à une mission de caractère militaire. A l'époque où ce voyage a dû avoir eu lieu, le petit royaume de Juda allait subir l'attaque d'une puissante armée babylonienne. Peut-être les opérations militaires en Palestine avaient-elles déjà commencé. Or, l'Egypte était la grande alliée de Juda dans cette guerre. Et par conséquent, si on veut supposer à tout prix que le commandant se soit rendu en Egypte pour y accomplir une mission de son gouvernement, rien de plus naturel que de supposer des pourparlers d'ordre militaire auxquels ce général judéen devait prendre part. Le but de ce voyage aurait pu être de solliciter l'envoi d'une armée égyptienne en Palestine 94.

En second lieu: le livre de Jérémie dit très

explicitement que la mort du prophète 'Uriyyahû a eu lieu sous le roi Yehôyaqîm, qui mourut au mois de décembre 598 ou au mois de janvier 597 avant J.-C. Mais les lettres trouvées à Lakîs sont postérieures à la première destruction de la ville, qui doit avoir eu lieu dans la campagne de 597. Il faudrait donc supposer une nouvelle faute dans les textes traditionnels de notre livre de Jérémie: au lieu du roi Yehôyaqîm, dont le nom est mentionné à trois reprises, il faudrait substituer trois fois le nom de Sédécias (Sidqiyyahû), dernier roi de Juda 95.

Avant de terminer, disons encore deux mots sur le vocabulaire, le style et l'écriture des ostraka de Lakîs.

Le vocabulaire de ces lettres nous montre un hébreu parfaitement biblique. Après l'inscription de Siloé, dont la découverte datait déjà de 1880, et qu'on a l'habitude d'attribuer aux temps du prophète Isaïe, cette collection du temps de Jérémie a montré une fois de plus que notre «hébreu biblique» est bien identique à la langue vivante des habitants de Juda, telle qu'on l'écrivait et telle qu'on devait la parler pendant la période monarchique.

Le style de ces lettres est caractérisé par des changements brusques de personne. Parfois on y passe sans transition du discours narratif au discours direct 96. Ce sont des phénomènes bien connus, qu'on peut observer assez souvent dans les livres

bibliques de l'Ancien Testament 97. Seulement, certains exégètes se sont montrés parfois un peu trop enclins à supposer des corruptions, lorsque des cas de ce genre se présentent dans le texte massorétique. Une réserve plus grande s'impose; puisque ces mêmes «irrégularités» de style se retrouvent dans les lettres de Lakîs, elles devaient bien faire partie de la langue vivante.

Mais c'est surtout l'écriture de ces lettres qui offre des particularités dont on pourra tirer profit pour la critique textuelle. Ainsi, par exemple, cette écriture, nettement cursive, présente des ligatures qui ne sont pas toujours faciles à résoudre, et qui peuvent prêter à des équivoques. Des ligatures de ce genre devaient exister aussi dans les anciennes copies de nos textes sacrés. Depuis les origines de la critique textuelle, on a souvent recouru, avec des résultats satisfaisants, à l'hypothèse que, dans tel ou tel cas, deux mots avaient été écrits en un seul. Parfois, ces anciennes imperfections qui existaient dans l'écriture non vocalisée ont entraîné, après coup, des vocalisations fautives. Dans ces cas, pour retrouver le vrai sens des expressions employées par l'écrivain sacré, il faut rétablir la vraie séparation entre les consonnes, et, au besoin, changer les voyelles. Le cas inverse se présente aussi. Telle forme qui, dans nos textes traditionnels, se lit en deux mots, doit en réalité être lue en un seul. Les lettres de Lakîs, qui sont écrites de

la même manière dont les hommes de ce temps écrivaient ou copiaient les textes bibliques sur parchemin ou papyrus, nous mettent en contact direct avec des spécimens concrets d'une écriture qui pouvait prêter facilement à des erreurs de l'un ou l'autre genre. Quand, à la fin d'une ligne, il existait encore un espace suffisant pour une ou deux lettres mais pas pour le mot entier, on répartissait assez souvent les lettres d'un seul mot sur deux lignes 98. Les scribes hébreux postérieurs ont bien vu le danger qui en résultait. Ils prennent toujours soin de faire coïncider la fin d'une ligne avec la fin d'un mot. Pour finir chaque ligne par la dernière lettre d'un mot, ils ont recours aux «litterae dilatabiles»: Mais les anciens ne se gênaient nullement pour écrire une ou deux lettres d'un mot à la fin d'une ligne et renvoyer le reste à la ligne suivante. Et dans tel ou tel cas concret, cela aussi pouvait facilement occasionner des lectures erronées. Il arrive que le scribe, à la fin d'une ligne, ait voulu utiliser tout l'espace qui restait pour arriver au bout du mot. C'est alors la séparation entre les mots qui en a souffert: deux ou même trois mots sont donnés dans une espèce de «scriptio continua» 99. Cela aussi pouvait amener des fautes de lecture. Il est vrai que les scribes de Lakîs connaissent un moyen assez simple pour éviter des confusions de ce genre. A l'école, on a dû leur apprendre qu'il fallait marquer la

fin de chaque mot par un point, comme cela se fait dans les manuscrits des Samaritains. Mais, en pratique, l'interponction de leurs lettres laisse à désirer à peu près autant que celle de beaucoup de lettres de nos correspondants d'aujourd'hui... 100.

En critique textuelle, il faut souvent postuler une haplographie. Tel caractère, qui aurait dû être tracé deux fois de suite, ne se trouve en fait qu'une seule fois. Dans bien des cas, il ne s'agira que d'une simple distraction du scribe. Mais, dans d'autres cas, l'omission paraît volontaire. Ainsi, par exemple, dans la troisième lettre de Lakîs —III 9 — la formule de serment , «aussi vrai que Yahweh vit», s'écrit en un seul mot, dans lequel le yôd final du mot et le yôd initial du nom divin coïncident, de sorte que cette lettre ne s'écrit qu'une seule fois 101.

Comme nous l'avons dit, la correspondance adressée au seigneur Ya'ôs, gouverneur de la ville de Lakîs sous le règne de Sédécias, dernier roi de Juda, ne représente qu'une partie bien minime des documents écrits non littéraires qui ont dû exister parmi les Hébreux de la période monarchique. Le fait qu'elles sont venues à la lumière nous permet d'espérer que d'autres découvertes semblables pourront être faites, une fois que les peuples civilisés auront mis fin à la sinistre besogne de la guerre qui, depuis des années, absorbe tout leur intérêt, pour reprendre de pacifiques travaux

sur les chantiers de Palestine. Ces lettres de Lakîs ont été écrites dans une période très tourmentée, celle qui a précédé immédiatement la chute définitive du royaume séculaire de David. L'angoisse des temps a trouvé son écho dans plusieurs lignes de ces documents. Nous terminons en vous citant une formule bien hébraïque qui, sous des formes légèrement variées, revient constamment sous le calame de ces scribes. Avec une petite variante de plus, elle se prêtera à exprimer nos propres sentiments pendant la période si pénible que nous traversons

«Que Yahweh nous fasse entendre bientôt des nouvelles de paix!»

NOTES

Le prophète Jérémie et les lettres de Lakish, Syria 1938 (XIX), 256-271; J. W. JACK: The Lachish Letters, their date and import. An examination of Professor Torczyner's view, Palestine Exploration Quarterly 1938 (LXX), 165-187; KARL ELLIGER: Die Ostraka von Lachis, Palästinajahrbuch 1938 (XXXIV), 30-58; W. F. ALBRIGHT, The Oldest Hebrew Letters: the Lachish Ostraca, Bull. of the Am. Schools of Or. Res. 70 (= april 1938), 11-16; CYRUS H. GORDON: Notes on the Lachish Letters, ibidem, 17-18; H. L. GINSBERG: Lachish Notes, ibidem 71 (= october 1938), 24-27; J. HEMPEL: Die Ostraka von Lakîs, Zeitschr. für die A. T. Wissensch. 1938 (LVI), 126-139. — Mentionnons encore quelques publications de l'année 1939: KARL ELLIGER, Zu Text und Schrift der Ostraka von Lachis, Zeitschr. des Deutschen Palästina-Vereins 1939 (LXII), 63-89; S. BIRNBAUM, The Lachish Ostraca I, Palest. Expl. Quart. 1939 (LXXI), 20-28; II, 91-110; A VAN SELMS, De brieven van Lakîs, Jaarbericht van het vooraziatisch-egyptische gezelschap Ex Oriente Lux, 1939 (VI), 84-88; A. VACCARI, Le lettere di Lachis. In margine al libro di Geremia, Biblica 1939 (XX), 180-199; R. DE VAUX, Les ostraka de Lachis, Revue Biblique 1939 (XLVIII), 181-206.

Hôaa'yahû, qui envoie cette lettre, que du destinataire Ya'ôs. Il ne s'ensuit pas nécessairement qu'il était le général en chef de toute l'armée de Juda. Il pouvait être aussi le commandant en chef de l'armée de l'ouest.

royale de David. N. y paraît comme fils du roi Yehôyakîn (Joachin, Jéchonias), qui succéda à son père Yehôyaqîm dans les derniers jours de décembre 598 av. J.-C. ou les tout premiers jours de 597. Si la lecture de Torczyner était exacte, ici, pour une fois, on ne pourrait nier l'existence d'une présomption assez forte en faveur de l'identification de ce personnage avec le Nedabyah de 1 Chron. III 18. On a suggéré que ce prince N. pouvait encore être un tout jeune enfant quand la lettre du prophète en question lui fut confiée. Cependant, même sans insister sur le fait que N., dans la liste généalogique, occupe la dernière place après sept frères, il devait certainement être trop jeune pour avoir été chargé d'apporter une lettre avant la mort du prophète 'Uriyyahû ben Sema'yahû. Celui-ci avait été tué sous le règne de Yehôyaqîm, et très probablement, le prince N. n'était même pas né quand son grand-père Yehôyaqîm mourut. Yehôyakîn, fils et successeur de Yehôyaqîm, n'avait que dix-huit ans quand il monta sur le trône (2 Rois XXIV 8). Voilà pourquoi la mention du prince Nedabyahû — si elle existait réellement dans la lettre n. 3 — s'opposerait aussi à l'identification du prophète dont il a apporté une lettre avec 'Uriyyahû ben Sema'yahû. Mais la lecture de Torczyner semble devoir être abandonnée. D'après des examens renouvelés du tesson, il semble qu'on doive lire

III 7: , Torcz.: = sick; cf. Lam. V 17, où le même adjectif se rapporte au même substantif dans le même sens figuré. III 18: D'après Albright, Hempel et le P. de Vaux, il faut vocaliser et traduire: provisions ou ravitaillement; cf. Deut. XXXII 24. Le de Torczyner va décidemment moins bien dans le contexte. III 19 Torcz. y voit le terme qui est plutôt rare en hébreu biblique, et pour lequel il postule ici la signification spéciale de «grandson» (si le roi du contexte est Yehôyaqîm) ou «grand-nephew» (si le roi est Sédécias). Mais d'après des examens renouvelés du tesson, il semble bien qu'on doive lire simplement (Albright, Ginsberg, Yeivin, Gordon, Jack, de Vaux). IV 3: . D'après T., il s'agit du mot , qu'il traduit «sheet of papyrus» en renvoyant à Jér. XXXVI 23, pas tout à fait avec raison, à ce qu'il nous semble (cf. De eerste uitgave van het boek Jeremias, Nederl. Kath. Stemmen 1935 (XXXV), 144). Le contexte, d'ailleurs, admet d'autres possibilités, soit de vocalisation, soit d'interprétation; cf. R. DE VAUX, Les ostraka de Lachis, Rev. Biblique 1939 (XLVIII), 194-195. IV 5: . T. vocalise ou et traduit: sleepinghouse, sleeping-room. D'autres ont pensé à un toponyme, ce qui semble assez naturel pour le contexte donné. Il s'agirait du nom d'une localité inconnue jusqu'ici: Yeivin voudrait l'identifier à la qui est mentionnée 1 Chron. IV 12. ALBRIGHT, Bull. of the American Schools of Or. Res. 70 (april 1938), 14, rappelle le nom géographique de Refîdîm, Ex. XVII 1, etc. ELLIGER, Palästinajahrbuch 1938 (XXXIV), 57-58, mentionne un endroit appelé Chirbet Rafa, situé à trois kilomètres environ au nord-ouest de Beit Gibrîn. IV 9: Le mot n'existe pas dans la littérature biblique. La lecture semble certaine. Torczyner traduit: in his turning, Cassuto: nel caso del suo ritorno, Hempel: in semer Begleitung. Gordon et Albright:

in its (the city's) vicinity, van Selms: in haar (Jeruzalems) omgeving; cf. aussi Vaccari, Biblica 1939 (XXX), 193. On s'accorde sur la dérivation de la racine IV 10: Torczyner: = beacon, signalstation; cf. Jér. VI 1. Il pense plus spécialement à des signaux de feu; cf. Juges XX 38 et 40, etc. Sa lecture et son explication ont été universellement reçues. Mentionnons encore quelques détails intéressants de grammaire et d'orthographe. Dans ces lettres, la «scriptio defectiva» est employée presque exclusivement. Dans l'inscription de Siloé, on trouve et à côté de et ici toujours , jamais ; III 20; V 6, VI 6, etc. Il n'y a de «scriptio plena» que pour quelques noms de personnes: (III 17), (III 1), (II 1; III 2 VI 1) et III 9.10 il y a avec le yôh. Le yôd manque dans le suffixe de la 3e pers. sing., quand il s'ajoute à un pluriel: , III 17-18. Quelques cas extrêmes de scriptio defectiva, notés par Torczyner III 12 et = III 8) semblent dus à une lecture inexacte. On écrit , 1V 5 et , IV 7, VI 7 (?), XVIII 2, parce que dans ces mots le yôd retenait sa valeur de consonne (pour on se rappellera le pluriel de Juges X 4.). — Le suffixe, tant verbal que nominal, de la troisième personne sing. masc., s'écrit toujours -. et jamais , II 5; , III 12; , III 21; IV 6, etc., comme sur la stèle moabitique de Mésa. Notre texte massorétique de la Bible garde encore des traces de cette orthographe ancienne (voir GESENIUS-KAUTZSCH, § 7 c et 91 e) comme, d'autre part, l'inscription de Siloé le montre déjà dans le terme qui revient trois fois. Le muet à la fin, comme dans , s'omet dans les lettres de Lakîs. On écrit constamment , VI 2, est une leçon erronée). — Le pronom personnel de la première pers. plur. est , IV 10-11, forme ancienne, qui n'a que quelques rares exemples dans le texte biblique.

DU MÊME AUTEUR:

Dominicaansche legenden, in 8°, pp. 506, G. Mosmans Zoon, Bois-le-Duc 1916.

0b heilige tochten. Een overzicht van de geschiedenis der dominicaansche missiën, in 8°, pp. 71, avec illustrations. N. V. Centrale Drukkerij, Nimègue 1918.

Annotationes bibliographicae Armeno-dominicanae, in 4°, pp. 48, Unio Typographica A. Manutio, Rome 1921.

Miracula quaedam et collationes fratris Wichmanni, inter mysticos nationis germanicae ord. praed. aetate antiquissimi, 1re éd. Rome 1924, 2e éd. (avec reproductions de manuscrits), Tongerloo 1929.

Een en ander over Oud- Testamentische openbaringsvormen, in 8°, pp. 42, Geloofsverdediging, Anvers 1925.

De prophetiae charismate in populo israelitico libri quattuor. Praelectiones exegetico-dogmaticae, in 4°, pp. 410, Tipografia Befani, Rome 1926.

Religionum scientia theologo quid valeat. Oratio studiis academicis apud «Angelicum» in Urbe inaugurandis habita prid. non. Novembr. 1927, in 8°, pp. 1.8, Libreria dell' «Angelicum» Rome 1927.

God schreef. Zeven voordrachten over den bijbel, in 80, pp. 93. J. J. Romen en Zonen, Ruremonde 1933.

Kanon srboyn Dôminikosi xostovanoghin. Das Offizium des heiligen Dominikus des Bekenners im Brevier der «Fratres Unitores» von Ostarmenien. Ein Beitrag zur Missions- und Liturgiegeschichte des 14. Jahrhunderts, in 4°, pp. 192, avec reproductions de manuscrits. Institutum Historicum FF. Praedicatorum, Rome 1935.

La vie de Saint Za Mïka'êl 'Aragawî, traduite de l'éthiopien, avec introduction et notes, in 4°, pp. 84, St-Paul, Fribourg 1939.

Les constitutions des Frères Arméniens de Saint Basile en Italie, in 8°, pp. 1.44, Pont. Inst. Orientalium Studiorum, Rome 1940.

Hay kghzéak me yaréwmouts. Eine armenische Insel im Abendland, in 8°, pp. XIII + 102, St-Lazare, Venise 1940.

De zonde in den tuin. Een exegetische studie over Genesis II 4b III 24, in 8°, pp. 1.41, J. J. Romen en Zonen, Ruremonde 1941.

Der Traktat Yaghags arhaqinouthéantz hogwoyn («von den Tugenden der Seele»), ein armenisches Exzerpt aus der Prima Secundae des hl. Thomas von Aquin (1337), mit Einleitung, lateinischer Übersetzung und Glossar, in 8°, pp. 156, Collectanea Friburgensia, Nouvelle Série, fasc. 29, Fribourg 1942.