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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Séance d'installation du recteur

du 22 octobre 1942

DISCOURS DE M. LE PROFESSEUR

CHARLES GILLIARD
recteur sortant de charge

Le règlement général de l'Université donne au recteur sortant de charge la mission de présenter son successeur. Fidèles à une tradition qui remonte à l'Ancienne Académie, ceux qui ont rédigé ce texte ont tenu à ce que celui qui est l'élu de ses collègues reçoive, en quelque sorte de son prédécesseur, la haute dignité qu'il aura charge à son tour de transmettre à son successeur

et quasi cursores vitaï lampada tradunt.

C'est ce rite traditionnel qui s'accomplit aujourd'hui. Puisse-t-il continuer à se répéter de deux ans en deux ans pendant longtemps sans que rien vienne l'interrompre, ni la guerre, ni, ce qui est bien pis, la révolution.

Celui de nos collègues que le Sénat a désigné pour être le recteur de l'Université de 1942 à 1944 est M. le professeur Roger Secretan.

Est-il nécessaire de présenter longuement un homme que son passage dans la magistrature et la carrière diplomatique, que son enseignement universitaire et un haut commandement militaire ont fait connaître au près et au loin? Je ne le crois pas, et je pourrais borner là mon discours, si l'usage n'autorisait pas le recteur qui vient de terminer ses fonctions à parler d'une façon générale de l'Université à la tête de laquelle il a eu l'honneur d'être pendant deux ans.

Celui qui vous parle a achevé également sa tâche dans l'enseignement; il n'appartient plus au corps professoral et c'est la voix d'un simple particulier que vous allez entendre.

Les hommes qui, il y a plus d'un demi-siècle, ont créé l'Université avaient avant tout, je crois, l'idée qu'il fallait faciliter aux jeunes Vaudois l'accès aux études universitaires supérieures, accès qui jusqu'alors était réservé à une minorité seulement, puisque l'on ne pouvait faire à Lausanne d'études de médecine et que, si l'on voulait, dans d'autres disciplines, obtenir un doctorat, il fallait aller le conquérir ailleurs.

Ils avaient aussi le désir d'assurer une place dans l'enseignement universitaire à des hommes de talent qu'ils voyaient grandir autour d'eux. Ils n'excluaient pas les étrangers, il va bien sans dire et, dès le début, la jeune Université compta bon nombre d'étudiants accourus d'autres pays et des maîtres illustres, qui n'étaient pas d'ici. Cependant l'Université de Lausanne était bien à ses débuts une institution vaudoise, destinée aux étudiants vaudois en premier lieu et munie d'un corps enseignant vaudois en sa majorité.

Cette conception de l'Université me paraît avoir fait son temps et devoir céder la place à une autre.

La science est par elle-même universelle et internationale; l'Université, qui la cultive, ne saurait donc être liée aux frontières d'un Etat, encore moins d'un canton. Quelque bien intentionné que soit le canton de Vaud à l'égard de son Université, il ne peut suffire ni au recrutement de ses étudiants et de ses professeurs, ni à l'entretien d'une aussi lourde charge.

Sur un sol trop étroit, l'Université s'étiolerait; la vie s'éteint dans de trop petits auditoires; l'émulation est indispensable à l'activité intellectuelle des étudiants comme à celle des professeurs.

Il est donc nécessaire que l'Université attire à elle des étudiants venus de toutes parts. Elle a pu le faire jusqu'ici. Ces derniers semestres, alors que l'apport de l'étranger diminuait, nous avons eu le plaisir de voir venir à nous un nombre réjouissant de Confédérés.

Ce courant se maintiendra-t-il après la guerre? Sera-t-il encore possible alors à des jeunes gens étrangers de venir étudier à Lausanne? Nous l'ignorons. Ce que nous savons, c'est que la présence ici d'un grand nombre d'étudiants venus du dehors est pour l'Université une nécessité vitale. Entendons-nous bien: c'est une nécessité vitale pour sa vie intellectuelle; je ne songe pas du tout à l'argent, au peu d'argent qu'ils peuvent apporter dans notre ville.

Pour que des étudiants étrangers continuent à venir ici — si les circonstances politiques le permettent — il faut deux conditions: c'est que le corps enseignant continue à être composé d'hommes supérieurs, d'une part, et que les installations techniques d'autre part soient suffisantes.

Les Vaudois ne peuvent avoir la prétention de se réserver les chaires universitaires comme une chasse gardée et ils ont grand tort ceux qui, lorsqu'un enseignement est confié à quelqu'un du dehors, disent: «N'aurait-on pas pu prendre quelqu'un de chez nous?»

A l'Université de Fribourg, l'enseignement n'est pas réservé aux Fribourgeois, ni à celle de Zurich aux Zurichois. L'Université de cette dernière ville n'a pas craint de venir chercher à Lausanne un de ses professeurs de médecine et elle aurait bien voulu avoir un autre de nos collègues. Ce que Zurich fait, Lausanne le peut faire sans déchoir.

Il y a quelques années, à l'occasion de la repourvue d'une de nos chaires, comme je demandais à un doyen si l'on avait cherché en dehors de Lausanne un titulaire possible, il me répondit: «Non.» Le fait n'est pas isolé, je le crains. C'est là une attitude regrettable, qui a —peut-être, qui le sait? —privé notre Université de maîtres remarquables. Dans le cas particulier, je crois bien que le choix était bon. Mais de quelle autorité n'aurait pas été revêtu le nouveau professeur si l'on avait pu dire qu'on n'avait pas trouvé ailleurs de plus digne?

Ce n'est pas parce que l'on a été un bon étudiant, un assistant zélé, un chef de travaux dévoué que l'on s'est créé des droits à une chaire universitaire.

Nous avons la chance — et l'honneur — d'avoir des collègues allemands, français et italiens; d'autres sont de nos Confédérés. Hier encore, un jeune mathématicien zurichois a commencé son enseignement. C'est dans cette voie que l'Université doit continuer à diriger ses pas, sans faiblesse à l'égard d'une sorte de protectionnisme local, qui serait désastreux.

La seconde condition pour que l'Université attire à elle des étudiants, c'est que les installations matérielles soient suffisantes.

En 1890, alors que l'on discutait de la transformation de l'Ancienne Académie, un député disait à ses collègues: «Ne vous faites pas d'illusions! Cela coûtera très cher. Une Faculté de théologie, une Faculté de droit, une Faculté des lettres, cela s'entretient à peu de frais: quelques professeurs, beaucoup de livres et cela suffit. Mais une Faculté des sciences, mais une Faculté de médecine, cela entraîne des dépenses énormes.»

Il ne croyait pas si bien dire. Dans le domaine de la technique, les exigences ont cru, depuis cinquante ans, au-delà de tout ce que l'on pouvait attendre. Quelque généreux qu'ait été le canton — et il l'a été — nos instituts ont toujours été insuffisamment équipés.

Ne m'a-t-on pas raconté que l'un de nos anciens maîtres les plus distingués, qui est devenu plus tard un de nos plus hauts magistrats, avait été arrêté sur la voie d'une découverte importante, qu'il était tout près de faire, parce qu'il manquait à son laboratoire un appareil coûteux, mais indispensable?

Aujourd'hui, il n'y a pas une seule place disponible au laboratoire de chimie pour les jeunes gens qui commencent leurs études de médecine et il faudra plusieurs semaines encore pour que des installations de fortune puissent fonctionner. L'année prochaine, à pareille époque, il n'y aura pas une seule place disponible dans nos salles de dissection pour ceux de ces étudiants qui auront réussi leur premier examen propédeutique, et aucune mesure n'a pu encore être prise pour y remédier.

Ce n'est pas en mettant sur la porte de ses laboratoires l'écriteau: «Complet» qu'une Université attire des étudiants.

Il ne faut pas se faire des illusions. L'Université aura dès demain besoin de ressources beaucoup plus considérables qu'on ne se le figure généralement. Non pas tant pour les Facultés de théologie, de droit ou des lettres. Tout n'y est pas parfait, assurément. Mais là, quelques enseignements à pourvoir, qui sont privés de titulaires, des crédits plus larges, beaucoup plus larges pour les bibliothèques, et l'essentiel sera fait. C'est l'affaire de quelques dizaines de milliers de francs par an.

A la Faculté de médecine, à la Faculté des sciences, à l'Ecole d'ingénieurs, ce n'est pas de quelques dizaines de milliers de francs que l'on a besoin, c'est de centaines, de beaucoup de centaines de milliers de francs par an, sans compter les millions qu'il faut pour des bâtiments.

Une conclusion s'impose, ou tout au moins s'imposera à bref délai: Le canton de Vaud à lui seul, malgré toute sa bonne volonté, ne pourra pas faire les sacrifices financiers qui sont indispensables. Nos Universités cantonales devront devenir des instituts régionaux, partiellement tout au moins. Nous serons obligés de nous entendre avec nos voisins.

J'ai entendu dire que cela était impossible, qu'à Genève, en particulier, les régimes politiques changent souvent et que les hommes au pouvoir ne se croient pas liés par les engagements qu'ont pris leurs prédécesseurs.

En est-il vraiment ainsi? N'est-il pas possible que des cantons passent entre eux des concordats qui les lient? N'en existe-t-il pas entre Vaud et Genève en diverses matières et qui sont observés?

Serait-il vraiment impossible d'aborder nos voisins et de leur dire: « Nous n'avons pas d'école dentaire; nous nous engageons à n'en pas créer si, de votre côté, vous vous engagez à ne pas créer telle école que nous possédons

déjà et que vous n'avez pas, par exemple l'Ecole d'ingénieurs? Nous avons tous les deux telle école, annexe de l'Université, qui ne compte de part et d'autre qu'un nombre restreint d'étudiants. Ne pourrions-nous pas procéder à un échange? Vous garderiez l'une, nous prendrions l'autre.»

Ce serait là, à mes yeux, une politique raisonnable.

Je rappelle que celui qui vous parle n'est ici qu'un simple particulier; il ne représente personne et n'engage que lui seul.

C'est la dernière fois qu'il prend la parole dans une cérémonie universitaire, puisqu'il quitte l'enseignement auquel il a consacré plus de quarante ans de sa vie. Il le fait, non sans regret, mais avec le coeur rempli de reconnaissance pour les magistrats qui l'ont choisi, pour les directeurs, doyens et recteurs dont il a été le collaborateur, pour les collègues aux côtés desquels il a travaillé, pour les élèves et les étudiants qui ont suivi ses leçons.

Aux uns et aux autres, il adresse en ce jour ses remerciements.