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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DIES ACADEMICUS 1973

PRIX ET CONCOURS

LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L' UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1974

DISCOURS DE M. LE

PROFESSEUR DOMINIQUE RIVIER,

RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ DE LAUSANNE

Monsieur le Conseiller d'Etat,

Vous venez d'apporter à l'Université les salutations et les voeux du gouvernement vaudois. L'Université vous en sait gré et vous prie de bien vouloir transmettre ses remerciements au Conseil d'Etat.

En ces temps difficiles où les budgets subissent compressions et coupures, l'Université se trouve, comme vous le savez, dans une situation particulièrement délicate.

Elle doit non seulement faire face aux effets de la dépréciation de la monnaie, mais aussi à ceux, plus subtils, de la dépréciation des diplômes de maturité et du baccalauréat: chaque année en effet, ce sont des bacheliers en plus grand nombre et, apparemment, de qualité moindre que lui envoie généreusement l'école secondaire, largement ouverte à la plupart pour le meilleur comme pour le pire.

Le Rectorat tient à dire publiquement au Grand Conseil et au Conseil d'Etat vaudois sa vive reconnaissance des efforts considérables qui ont été faits en vue d'adapter la capacité d'accueil des facultés et écoles aux flots montants des étudiants. Mais prenons garde ! Lorsque les bacheliers se pressent aux portes de l'Université, il est déjà trop tard pour aviser. En effet: moins encore que les locaux ou les crédits, les enseignants ne peuvent être suscités au dernier moment d'un coup de baguette magique. S'il faut bien compter cinq ans pour former un maître secondaire, n'oublions pas que le double, voire le triple est indispensable pour un professeur de faculté

D'où le voeu que le Rectorat vous prie, Monsieur le Conseiller d'Etat, de présenter à nos autorités politiques: avant que de mettre à exécution un plan de réforme pour l'enseignement secondaire

— si urgent soit-il — que l'on veuille bien en mesurer les conséquences pour la capacité d'accueil et le budget de notre haute Ecole, puis s'assurer que ces conséquences seront tolérables aussi bien pour l'Etat que pour l'Université. Tant que le diplôme de maturité ou le baccalauréat tiendront lieu de permis d'entrée à l'Université, la nécessité d'adapter suffisamment à l'avance les capacités d'accueil universitaires aux flux probables des bacheliers ne sera pas seulement un devoir vis-à-vis de la Cité, mais aussi une obligation morale envers les gymnasiens et leurs parents.

Ce n'est pas sans une certaine émotion que le Rectorat a appris votre décision, Monsieur le Conseiller d'Etat, de quitter le gouvernement dès le printemps prochain.

Ainsi c'est pour la dernière fois que, en qualité de chef du Département de l'instruction publique et des cultes, vous avez bien voulu prendre publiquement la parole devant l'Université et son Sénat. Et puisque, de façon symétrique, c'est aussi le dernier Dies academicus au cours duquel le Rectorat peut s'adresser à vous en public, permettez-lui de saisir cette occasion pour vous exprimer dès maintenant la gratitude de la haute Ecole vaudoise.

Il est possible que votre présence pendant huit ans à la tête du Département de l'instruction publique et des cultes apparaisse à d'aucuns comme de relativement courte durée. Il reste que cette période marquera certainement dans l'histoire de l'Université. Non pas tellement du fait que, comme nous tous ici, vous avez eu le privilège de vivre les grands moments de la contestation estudiantine, mais bien parce que trois événements cardinaux ont comme jalonné ce que vous permettrez d'appeler votre règne: en 1968 l'entrée en vigueur de l'organisation provisoire qui régit notre maison, en 1969 le passage de l'Ecole polytechnique à la Confédération et en 1970 le début du transfert de l'Université à Dorigny, où vous allez dans quelques semaines inaugurer le bâtiment des sciences physiques, le deuxième du nouveau complexe universitaire vaudois.

L'Université n'oubliera pas de si tôt ce que vous avez fait pour elle durant cette période décisive. Citons la mise en place du Comité directeur du BUD, dont le dévouement à la cause de notre maison

et l'efficacité sur le terrain sont de notoriété publique; les succès obtenus par le canton lors de nombreuses et difficiles négociations avec les autorités fédérales, et surtout la maîtrise avec laquelle vous avez su, en dépit de circonstances parfois délicates, maintenir intact le crédit dont jouit la haute Ecole vaudoise auprès du Grand Conseil.

Et pourtant, c'est sur un autre point, plus important encore, que vous vous êtes acquis pour longtemps la reconnaissance de l'Université et de ses amis. Dès votre entrée en fonction et jusqu'à ce jour, vous avez mis en avant puis défendu l'idée de l'autonomie de l'Université. «L'autonomie n'existe vraiment que pour les universités qui vivent des revenus de la fondation qui les a instituées» faisait remarquer l'économiste que vous êtes, «mais même relative, cette autonomie existe et c'est un bienfait. Elle doit être conservée, réaffirmée.» Et aussitôt le politique que vous êtes aussi d'ajouter, perspicace: «Les menaces qui pèsent sur elle ne viennent pas de l'extérieur..., mais de l'intérieur... Il dépend de vous, des universités elles-mêmes, que cette autonomie soit respectée, il suffit de la rendre respectable; il faut donc sans cesse repenser l'institution, sa structure, la rendre vivante. Ma courte expérience de six mois au Département me ferait plutôt craindre qu'elle ait tendance à n'être plus qu'une addition, pas toujours heureuse, des autonomies particulières et écoles qui composent l'Université.»

Prononcées ici même il y a sept ans, lors de l'installation du recteur Mauris, ces paroles n'avaient alors guère reçu l'attention qu'elles auraient méritée. Tout au plus avaient-elles éveillé un certain espoir auprès de ceux que préoccupait déjà l'avenir de l'Université. Aujourd'hui, cinq ans après l'entrée en vigueur de l'organisation provisoire, ces propos frappent rétrospectivement par leur caractère prophétique.

Mais vous ne vous êtes pas contenté de rappeler fort opportunément à l'Université le devoir qui était le sien de rechercher une autonomie à laquelle, vraisemblablement, elle ne songeait pas assez. En pédagogue conséquent, vous l'avez ensuite encouragée à se débrouiller seule pour obtenir cette autonomie indispensable à la bonne marche de l'institution. Il n'est en effet pas d'autonomie véritable qui ne doive se conquérir.

Enfin, dès que l'Université a été en mesure d'exercer une part de cette autonomie, vous avez obtenu du gouvernement qu'il la reconnaisse. Depuis quelques années, le Grand Conseil et le Conseil d'Etat veulent bien faire confiance au Sénat et au Rectorat dans la préparation, l'ajustement et l'exploitation du budget de l'Université.

Ainsi, grâce à vous, un pas décisif a été fait qui a permis que s'établissent entre le gouvernement et le Rectorat des relations de confiance pour le plus grand bien de notre Alma mater.

Il reste, Monsieur le Conseiller d'Etat, un dernier motif de reconnaissance que l'Université ne saurait taire en ce jour, même s'il n'apparaît pas avec le même éclat que les autres. C'est que, tout au long de ces cinq dernières années, avec une constante équanimité, vous ayez entendu et supporté toutes les doléances et toutes les requêtes venues du Rectorat, d'un Rectorat que vous avez parfois dû juger impatient ou ingrat, dans la mesure même où jaloux du sort fait à l'Université, il lui était difficile de se déclarer toujours satisfait.

Monsieur le Président du Sénat, Mes chers collègues, Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs,

Le départ que vient d'annoncer Monsieur le chef du Département de l'instruction publique et des cultes sera ressenti d'autant plus vivement que, dans notre canton comme à Berne, de nouveaux textes de loi sont en préparation, qui vont déterminer dans une large mesure l'avenir de l'enseignement supérieur en Suisse, et singulièrement de l'Université de Lausanne.

Or, si la situation tend à se clarifier en pays vaudois où la Commission extraparlementaire chargée de préparer la nouvelle loi cantonale paraît enfin toucher au but, il n'en va pas de même au plan fédéral. On se rappelle que, notamment grâce aux contributions préalables des nombreux cercles impliqués dans la politique de l'enseignement supérieur, une courte année d'intense labeur, mené

à un rythme soutenu, avait permis au groupe de travail présidé par le chef du Département de l'intérieur de déposer un avant-projet pour la nouvelle loi fédérale sur l'aide aux universités à la fin du mois de juin dernier. Or, contre toute attente, ce texte n'a reçu qu'un accueil fort mitigé de la plupart des milieux intéressés, au point que le groupe de travail a décidé voici bientôt deux mois d'abandonner purement et simplement son avant-projet. Ainsi la loi actuelle d'aide aux universités restera en vigueur encore trois ans au moins, soit jusqu'en 1976. Cela avec tous les inconvénients d'un système de subventionnement qui, après avoir rendu de grands services, est maintenant dépassé au point de nuire aux intérêts à long terme des hautes écoles, des cantons et de la Confédération. Or, circonstance aggravante, ce qui a paralysé le Groupe de travail, c'est le caractère fondamental et irréductible des contradictions existant entre les avis exprimés à propos des principaux points touchés dans l'avant-projet: accès à l'enseignement supérieur, développement et financement des universités, organisation de l'aide aux universités.

Comment expliquer un tel désordre dans les opinions émanant de cercles pourtant tous familiers de la situation réservée à l'enseignement supérieur dans notre pays? Peut-être par le fait que, dans la hâte, on a voulu éviter d'aborder certains problèmes fondamentaux posés par le développement même des hautes écoles en Suisse. Qu'on le veuille ou non en effet, la place et le rôle des universités ont été, ces dernières années, l'objet de nombreuses études et mises en question. Dès lors, avant de légiférer sur le problème particulier du mode de leur financement, on peut se demander s'il ne conviendrait pas de se mettre d'accord sur un certain nombre de points essentiels, comme la mission et les tâches des hautes écoles, les moyens sur lesquels elles doivent pouvoir compter et les principes qui devraient présider à leur développement?

La seconde partie de ce discours sera consacrée à quelques réflexions sur ces points essentiels. N'est-il pas opportun de mettre à profit le temps de répit que nous offre le législateur? d'autant plus qu'il appartient ici aux universités de prendre l'initiative puisqu'elles sont les premières intéressées!

Considérons, pour commencer, les principales causes de l'emballement qui caractérise depuis une dizaine d'années le développement des universités. Non seulement en Suisse, mais sur tout le continent, ces causes se répartissent naturellement dans deux catégories. La première réunit les facteurs liés à l'élargissement de la mission et des tâches de l'Université, la seconde regroupe tout ce qui touche à la croissance des effectifs des étudiants.

Au début du siècle, le rôle et le fonctionnement de l'Université étaient encore, pour l'essentiel, ceux que lui avaient assignés von Humboldt, c'est-à-dire: d'une part promouvoir un enseignement supérieur et des recherches libérés de contraintes scolastique, théologique ou politique, et d'autre part préparer aux professions qui s'appuient sur une formation académique. A titre d'exemple, la loi vaudoise du 15 mai 1916 dispose à son article premier que:

«L'Université a pour but de préparer aux carrières qui exigent une instruction supérieure, d'entretenir dans le pays une culture scientifique, littéraire et artistique, et de concourir au développement général des sciences, des lettres et des arts.»

Or, depuis la dernière guerre une tendance générale est apparue, qui voudrait confier à l'Université et aux établissements d'enseignement supérieur les tâches de formation et d'information les plus diverses: c'est ce que les experts appellent la diversification de l'enseignement tertiaire. D'une part les responsabilités de l'Université dans le domaine de l'enseignement et surtout de la recherche sont réaffirmées et précisées dans le double sens d'une multiplication des secteurs et d'un accroissement des exigences de niveau et de qualité. D'autre part, on voudrait en même temps confier aux hautes écoles toutes sortes de missions complémentaires allant des formations dites «courtes» à l'enseignement des adultes, en passant par le recyclage professionnel et la formation spécialisée des cadres supérieurs. Et ce n'est pas tout: nombreux sont ceux qui seraient prêts à charger les universités de dispenser tous les types d'enseignements tertiaires —c'est-à-dire tous les enseignements destinés à ceux qui ont passé l'âge de vingt ans —qu'il s'agisse de bridge, de jardinage ou de cuisine à haute fréquence —high frequency cooking, lit-on dans le programme des cours d'une université d'outre-Atlantique.

Le prétexte souvent avancé pour justifier l'étrange entreprise qui consisterait à envoyer pratiquement tout le monde à l'Université serait de rendre opérationnelle, aussi au niveau de l'enseignement tertiaire, la mobilité nécessaire à la réorientation tardive des fourvoyés. Quelle illusion! Mais le véritable objectif est de nature politique. Il est temps, pense-t-on dans de nombreux milieux, de supprimer le caractère dit «élitaire» de l'Université, caractère considéré comme désuet et indécent en cette fin de siècle où s'imposent les principes de l'égalité des chances données à chacun et de la démocratisation des études.

Sans pour autant suivre les partisans de cette université tous azimuts à usages multiples, que l'on appelle outre-Rhin du beau nom de «gesamte integrierte Hochschule», il faut bien admettre que les hautes écoles ne pourront plus longtemps se désintéresser de certaines tâches nouvelles, même si celles-ci débordent nettement leur activité traditionnelle.

Il y a en premier lieu la formation dite «courte» à donner aux bacheliers qui n'auraient ni la volonté ni les capacités intellectuelles d'achever le cycle complet des études universitaires. La nécessité d'offrir cette formation raccourcie paraît difficilement contestable lorsqu'il s'agit par exemple des futurs maîtres de l'enseignement secondaire.

Au fil des décennies en effet, la matière des cours donnés dans les facultés se spécialise et s'approfondit alors que de son côté l'école secondaire paraît vouloir renoncer aux leçons de type traditionnel au cours desquelles le maître enseigne, pour les remplacer par des séances d'animation pendant lesquelles l'élève reçoit surtout une formation qui épanouit sa personnalité et le prépare à vivre dans la société. Cette divergence fait qu'à ce jour déjà, les connaissances et les qualités requises d'un bon maître de collège ne sont plus forcément celles qui permettent d'obtenir une licence de faculté et vice et versa. D'où l'idée d'une formation «courte» qui serait spécialement destinée aux maîtres des premiers cycles du collège. D'où aussi la tendance, observable dans certaines facultés, à négliger quelque peu l'école secondaire.

Mais d'un autre côté, l'Université peut-elle raisonnablement se désintéresser de la formation des maîtres qui sont appelés à instruire et former ses futurs étudiants? Ce serait en quelque sorte scier la branche sur laquelle elle est assise. En tout état de cause, le dilemme existe aujourd'hui, aigu; l'Université doit-elle oui ou non prendre la responsabilité de la formation courte des maîtres de collège?

Une situation analogue existe pour la formation récurrente ou le recyclage. Il s'agit comme on le sait de l'enseignement complémentaire qu'il convient aujourd'hui de donner aux cadres de l'industrie, de l'économie et de l'administration ainsi qu'aux enseignants, notamment afin de les tenir au courant des plus récentes acquisitions scientifiques et techniques dans leurs domaines respectifs. Conséquence de l'accélération du progrès des connaissances, cet enseignement apparaît comme nécessaire au maintien d'une certaine qualification professionnelle des cadres et des enseignants. Là aussi, l'Université ne saurait rester indifférente lorsqu'il s'agit de la formation des maîtres secondaires; d'autant plus que les facultés apparaissent particulièrement bien armées pour donner ces enseignements d'appoint, nécessairement approfondis. Est-ce à dire que l'Université devrait prendre l'entière responsabilité de cette formation? La question mérite d'être étudiée avec soin et sans tarder, car le temps presse.

Les exemples qui précèdent illustrent suffisamment, semble-t-il, ce mouvement général de diversification de l'enseignement tertiaire qui pousse l'Université à se développer en élargissant le champ de ses activités traditionnelles.

L'autre cause principale du développement explosif que connaissent actuellement les universités est mieux connue: c'est l'augmentation du nombre des étudiants. A l'Université de Lausanne, par exemple, ce nombre est passé de 1000 en 1950 à 4000 en 1972, avec une croissance annuelle supérieure à 15 % ces deux dernières années. Cette augmentation, qui dépasse largement l'accroissement purement démographique, est une conséquence des réformes entreprises à l'Ecole secondaire depuis une vingtaine

d'années, réformes qui se fondent pour l'essentiel sur les deux principes de l'égalité des chances données à chacun et du rejet de la sélection au profit de l'orientation. Il n'y a d'ailleurs aucune raison pour que les prochaines réformes — dont certaines sont engagées déjà à titre expérimental — il n'y a aucune raison pour que les prochaines réformes renversent la tendance actuelle. Bien au contraire. Comme le Rectorat a déjà eu l'occasion de le dire ici même, à moins que des décisions de portées politiques ne soient prises assez tôt dans ce domaine, l'effectif des étudiants qui suivent les enseignements traditionnels dans les facultés et écoles de l'Université de Lausanne pourrait doubler d'ici cinq ans. Si cette perspective peut avoir un côté réjouissant, il n'en faut pas moins considérer en face les graves inconvénients qui pourraient résulter d'un tel accroissement: capacités d'accueil insuffisantes et baisse rapide du niveau de la formation des diplômés universitaires d'une part, perturbation dans le marché de l'emploi d'autre part, dont certains secteurs connaîtraient l'encombrement au détriment d'autres gravement délaissés.

La vigilance s'impose, et pas seulement à l'Université!

Après qu'ont été rappelées les deux principales causes du développement accéléré des universités —apparition de nouveaux secteurs d'activité, croissance des effectifs d'étudiants —il n'est pas sans intérêt de chercher à se faire une idée des moyens dont pourraient disposer les hautes écoles pour faire face à ce développement.

En premier lieu — et c'est capital — l'Université peut et doit réformer ses plans d'études. Un effort considérable est actuellement en cours dans certaines facultés et écoles à Lausanne. Plusieurs d'entre elles ont repris conscience de la nécessité qu'il y a pour l'enseignement qu'elles dispensent, de rester en contact avec l'homme de notre temps, ses aspirations et ses angoisses. Notons en passant que celles-ci n'ont pas tellement changé, en dépit des logomachies et des idéologies du siècle. Ainsi, il ne saurait être question dans ces réformes, d'abandonner études et recherches sur le passé, comme d'aucuns le préconisent sous le prétexte fallacieux qu'il est préférable de concentrer les efforts sur l'étude des sciences

les plus modernes et de la société contemporaine... Il y a plus de quinze siècles, que Saint Augustin a démontré la vanité d'un tel raisonnement. Comme l'avenir, le passé n'est qu'une épaisseur —essentielle —du moment présent; il n'a de sens que pour lui et par lui. Quant à l'homme de ce siècle —je parle surtout de celui qui ne peut se tourner vers les Evangiles — ne trouve-t-il pas de bonnes réponses à ses inquiétudes au contact de chefs-d'oeuvre du passé — l'Orestie, la Guerre et la Paix, Hamlet, la Descente de croix de van der Weiden ou la Rhapsodie pour alto de Brahms —plutôt que dans je ne sais laquelle de ces productions arides, corrosives ou pornographiques dont beaucoup de nos contemporains semblent vouloir se faire une spécialité, comme si notre temps désirait par là consoler le genre humain de l'éclat des réussites de la science et la technique.

Toutefois, il n'est pas de véritable réforme des études sans une refonte au moins partielle du cadre de l'enseignement, et sans un renouvellement des enseignants eux-mêmes... Cela implique à la fois de la lenteur dans la mise en place et des sacrifices financiers. Comme on l'a rappelé en effet, ni le personnel enseignant ni les équipements ni les locaux nécessaires ne se trouvent dans le pas d'un cheval, et tout cela peut coûter cher: à cet égard les réformes récemment entreprises aux facultés de médecine et des sciences de Lausanne sont révélatrices.

Ainsi toute réforme des études à l'Université implique la mise à disposition de moyens souvent considérables. Et il en irait de même pour toute nouvelle tâche dont l'Université devrait s'acquitter: l'organisation de la formation courte, de l'éducation des adultes ou du recyclage professionnel entraîneraient sans aucun doute de nouvelles et importantes charges pour l'Etat. C'est d'ailleurs là sans doute l'obstacle le plus sérieux rencontré aujourd'hui par l'Université dans son développement.

Admettons pour un instant que toutes les autres difficultés aient été levées: que le marché de l'emploi soit libre de toute contrainte, que le personnel enseignant et auxiliaire soit disponible en nombre et en qualité, que les étudiants aient tous les aptitudes suffisantes pour obtenir leur diplôme. Certes, faire des réformes paraîtrait

alors une chose excellente, et il semblerait très souhaitable de prendre en charge la formation courte, le recyclage professionnel et l'éducation des adultes! Mais combien tout cela coûterait-il? Sait-on que seulement pour accueillir les étudiants qui sont entrés et qui vont entrer ces prochaines années à l'Université, et pour leur donner une formation qui corresponde aux exigences actuelles — ni plus ni moins — il faudra pratiquement doubler le budget d'exploitation de la haute Ecole vaudoise dans les quatre ou cinq ans à venir et, parallèlement, tripler le rythme des constructions et des dépenses tel qu'il est actuellement prévu à Dorigny? Et que deviendraient alors ces chiffres, déjà éloquents, si l'Université devait encore, comme le demandent certains, prendre en charge la formation courte, le recyclage professionnel ou l'éducation des adultes? Face à ce rythme de croissance impressionnant, face à ces budgets de l'enseignement supérieur qui devraient doubler ou tripler tous les cinq ans, qu'avons-nous sinon les évaluations froides et objectives des experts financiers. A les entendre, si actuellement le produit national brut de notre pays croît de 10 % par an environ, rien ne paraît garantir que ce taux de croissance pourra se maintenir. On parle de ralentissement plutôt que d'accélération.

Alors? L'alternative paraît claire:

— ou bien la société, et avec elle les pouvoirs politiques, estimeront qu'il convient effectivement de donner de nouvelles tâches aux universités en vue d'assurer continuellement —de l'adolescence à la vieillesse —la meilleure formation de tous; et les ressources devront être trouvées pour créer et entretenir cette université de masse, comme on a trouvé et comme on trouve aujourd'hui les moyens d'améliorer les conditions de sécurité sociale pour la quasi-totalité de la population: et cela impliquera des sacrifices ailleurs;

— ou bien, pour des raisons économiques ou non, la société préfèrera s'en tenir à des universités qui donnent un enseignement supérieur de haut niveau et abritent des activités de recherche de qualité; force sera alors d'en réserver l'entrée à ceux qui démontreront leurs aptitudes à faire des études supérieures.

L'essentiel sera de faire ce choix à temps, sans devoir céder à la pression du fait accompli... il y va de l'existence même des universités.

Cependant, compte tenu des temps relativement difficiles que vivent les finances des cantons et de la Confédération, il est peu probable qu'au cours de ces prochaines années de grands changements interviennent dans notre pays en matière de politique de l'enseignement supérieur. C'est dire que pour l'instant, les universités suisses n'ont guère d'autre possibilité que de rester fidèles à leur mission principale et traditionnelle: découvrir et transmettre la connaissance, tout en préparant aux carrières nécessitant une formation supérieure.

Pour cela, elles devront lutter sur deux fronts, celui des exigences et celui des ressources.

Il leur faudra d'abord veiller à ce que les facultés et écoles maintiennent, le cas échéant élèvent encore, leurs exigences, non seulement à l'admission mais tout au long des études et lors des examens finals.

C'est peut-être le lieu de rappeler que dans quelques-uns des pays qui nous entourent, où les universités n'ont pu faire face à l'afflux d'étudiants trop nombreux qu'en cédant sur ces exigences, l'on assiste à une dévalorisation inquiétante des diplômes universitaires, lesquels ne sont simplement plus reconnus dans certains secteurs de l'économie ou de l'enseignement.

Parallèlement, les universités devront faire accepter à la société et au pouvoir politique l'idée que pour maintenir sinon développer le niveau de la recherche et de l'enseignement, il ne suffit pas d'une tradition, de bons maîtres et de bons étudiants! mais qu'il est indispensable pour les facultés de disposer des moyens suffisants en quantité (crédits, locaux et personnel) et en qualité (cela concerne au premier chef les professeurs et leurs collaborateurs).

Ainsi, même en supposant que se ralentisse le rythme de croissance du nombre des étudiants, les budgets universitaires devraient augmenter encore substantiellement ces prochaines années.

Au surplus, un recrutement de qualité et des ressources en suffisance ne constitueraient nullement la garantie d'un développement satisfaisant pour les universités suisses. Comme toutes les

hautes écoles d'Europe et du monde, celles de notre pays souffrent des trois maladies endémiques que sont le conservatisme, le provincialisme et l'isolationnisme.

C'est pourquoi, non seulement pour pallier les effets des inévitables compressions budgétaires, mais aussi pour lutter avec succès contre ces maladies, les universités sont en quelque sorte contraintes de s'entraider dans la mesure même où elles tiennent à remplir leur mission et accomplir leurs tâches. Il appartient dès lors à la communauté des universités suisses de s'entendre sur une politique de développement qui soit fondée sur des principes reçus de chacune d'entre elles. Les considérations qui précèdent permettent d'esquisser quelques-uns de ces principes.

1. Il n'est plus possible à une seule université de Suisse de prévoir son développement en vase clos, sans tenir compte des autres hautes écoles du pays. Indispensable, la coordination de leurs plans de développement ne saurait cependant compromettre ni l'unité de chaque université (qui doit rester une institution à facultés multiples), ni sa capacité de s'organiser et d'assurer elle-même sa gestion. La coordination ne doit pas non plus compromettre l'originalité et le caractère propre de chaque université, ni la place que celle-ci occupe dans le canton ou la ville qui l'ont créée.

2. Les universités sont appelées à repenser périodiquement la matière et la forme des enseignements qu'elles dispensent. Si la société et l'Etat peuvent exercer des contraintes de nature globale sur les universités afin de déclencher les réformes qui s'y feraient attendre, il appartient à chaque université et plus particulièrement aux facultés et écoles de proposer le contenu de ces réformes, qu'il s'agisse de méthodes d'enseignement ou de plan d'études. C'est là un aspect fondamental de la liberté académique et de l'autonomie universitaire, dont la contrepartie réside précisément dans l'obligation pour l'université de se réformer, sous peine de disparaître.

3. Lorsqu'elle procède à des réformes, l'université doit avoir pour objectif principal d'élever le niveau de l'enseignement et de la recherche, sans pour cela compromettre les liens vitaux avec la société et la cité. La meilleure façon de satisfaire aux besoins futurs

du pays en spécialistes —besoins inévitablement mal définis — est de porter l'accent sur les enseignements fondamentaux et la formation polyvalente, en évitant de céder aux pressions de la mode. En règle générale, les formations spécialisées devraient être du ressort des écoles professionnelles ou des industries, mais non des universités.

4. Si le temps doit venir où la société voudra disposer d'établissements d'enseignement tertiaire de masse destinés à la quasi-totalité de la population, il conviendra d'examiner préalablement la question de savoir si cette nouvelle mission est compatible ou non avec celle des universités traditionnelles. Si la réponse devait être négative, comme on l'a estimé par exemple en Grande-Bretagne, ce serait à de nouvelles institutions à créer — et non aux universités existantes —qu'il faudrait confier la tâche de dispenser l'enseignement tertiaire de masse.

Mesdames, Messieurs,

Au cours des prochaines années, plusieurs textes de loi vont être arrêtés qui influeront de façon décisive sur l'avenir des universités.

Souhaitons que, se fondant d'une part sur les leçons de l'expérience et d'autre part sur l'avis des sages, le législateur apporte à l'institution universitaire toutes les améliorations nécessaires et même désirables.

Mais souhaitons plus ardemment encore que les nouveaux textes confirment l'Université en tant que le lieu privilégié d'une réflexion objective et sereine, d'affrontements loyaux et désintéressés, d'une critique sincère et charitable; comme un lieu où passe le souffle de la liberté, liberté de chercher, d'enseigner et d'apprendre la vérité.

Mieux maîtresse d'elle-même, l'Université sera ainsi mieux au service du pays et des hommes de notre temps.