reden.arpa-docs.ch
Rektorats Reden © Prof. Schwinges

DIES ACADEMICUS 1986

18 octobre 1986
LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1986

DISCOURS DE MONSIEUR

ANDRÉ DELESSERT,
RECTEUR DE L'UNIVERSITÉ
Monsieur le Président du Conseil d'Etat,Monsieur le Président du Grand Conseil,Monsieur le Président du Sénat,Monsieur le Conseiller d'Etat,Mesdames et Messieurs les invités,Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs les étudiants, Chers Collègues,

Récemment encore, un journal évoquait «L'immobilisme crasse» de l'institution universitaire, à propos de je ne sais plus quoi. Peu importe d'ailleurs. La formule est devenue d'une banalité parfaite et elle se présente spontanément sous la plume de ceux qui n'ont pas trouvé à l'Université la consécration de leurs immenses talents. C'est à cet immobilisme sans doute qu'il faut attribuer l'attachement de notre maison au système décimal. Malgré les efforts méritoires de l'école pour brouiller les parents d'élèves avec tous les systèmes de numération connus, nos laboratoires, nos secrétariats comptent encore par dizaines, par dizaines de dizaines, et ainsi de suite. Nos historiens remontent les siècles et les millénaires. Nous vénérons nos décanats et notre meilleure note reste encore le dix.

Dans ce système suranné, 450 ans est un chiffre rond, qui invite à se souvenir du passé, à faire le point et à scruter l'avenir. En prenant la parole aujourd'hui, nous ne pouvons pas oublier que le présent Dies academicus ouvre l'année académique au cours de laquelle notre Haute Ecole fêtera le 450e anniversaire de sa naissance. Notre Rectorat pourrait aussi se laisser attendrir par le fait que ce Dies est le dernier auquel il prend part dans sa composition actuelle. Mais ce ne serait qu'une raison de plus

pour jeter un regard sur notre Université et sur l'Université en général.

Dans une conférence académique prononcée à l'occasion du quatrième centenaire de notre Université, Frank Olivier — ancien Recteur de notre maison —relevait que, si la culture dispensée par l'école athénienne, héritière de Platon, avait eu un caractère universitaire, c'est «parce qu'elle se fondait sur une doctrine philosophique qui resta essentiellement la même, malgré des oscillations plus ou moins accusées». L'image est séduisante. L'Université y apparaît comme une balise flottante, balancée par le courant de l'histoire, mais donnant au navigateur de la pensée un repère et une ligne de visée. Habituellement, on n'accuse pas les phares d'immobilisme crasse. Aussi il est intéressant de noter que, de deux horizons très différents, l'institution universitaire semble imposer une idée de stabilité et de référence.

On aimerait bien connaître la doctrine philosophique sur laquelle se fonde l'Université de notre temps. Nous espérons que les colloques qui se tiendront à l'occasion du 450e anniversaire, les divers groupes de réflexion et le dialogue avec le monde où s'enracine l'Université permettront de mettre ces principes en évidence. Le cadre modeste de ces propos ne permet même pas de songer à en ébaucher ici l'étude.

Bornons-nous à quelques observations simples, ou plus précisément simplifiées jusqu'à la caricature. Plutôt que de décrire le rocher sur lequel s'érige le phare universitaire, tentons de nous représenter les courants et les récifs au sein desquels il nous permet peut-être de nous orienter. Lorsqu'on contemple les opinions, les professions de foi et les jugements de valeur proclamés à tous vents, on aperçoit d'abord une inextricable confusion. Manifestement tout se dit, et le contraire. Il n'y a pas de thèse, quel que soit son degré de subtilité, de banalité ou d'incohérence, qui ne trouve ses défenseurs. Il semble téméraire de vouloir dégager de ce fatras quelque constante et quelque régularité. Et pourtant, avec l'accoutumance, on finit par distinguer deux motifs complémentaires, qui paraissent s'imposer par une inlassable répétition et cela même dans les discours apparemment les plus opposés. Nous voulons

parler de l'obsession de l'accumulation et de l'obsession de l'analyse.

Passons rapidement sur la première. Elle se manifeste chaque fois que le «plus» est considéré comme le «mieux». L'élévation du niveau de vie, le progrès, l'allongement de l'existence, les records sportifs, le développement sont des exemples qui montrent que cette idée fixe peut envahir une part considérable de nos actes et de nos pensées. L'invention de l'imprimerie et, plus près de nous, de l'informatique a ouvert à cette étrange passion des espaces immenses. L'Université n'en est pas indemne, qui, souvent, considère comme un bien en soi l'accroissement du stock des connaissances. Le prototype de l'accumulation est donné par l'acte de compter: un, deux, trois, quatre, etc.; compte le mieux celui qui compte le plus. Il nous montre la face claire et la face obscure de cette obsession: l'espoir illimité de nommer n'importe quel nombre et le désespoir définitif de ne pouvoir jamais les compter tous. L'histoire de nos progrès n'est souvent qu'un autre nom pour celle de nos déceptions.

Mais abandonnons ici ce premier thème pour nous attarder sur le second, qui en est à la fois le double et le complément: l'obsession de l'analyse.

Il est plus facile d'accumuler lorsque les parcelles à ajouter sont plus petites. Le record du monde de la course des cent mètres ne s'améliore que parce qu'on mesure les temps au centième de seconde et non plus au dixième. Le cartésianisme nous a enseigné à décomposer les problèmes en problèmes partiels plus simples. La leçon a porté et la plupart des progrès scientifiques en sont issus. Elle a même franchi les murs de la classe et elle a envahi la totalité des activités humaines. La manière la plus naturelle d'aborder un problème consiste aujourd'hui à procéder comme un agent de police qui s'apprêterait à régler la circulation en appliquant sur son oeil une loupe d'horloger. Les exemples foisonnent. La charité chrétienne nous empêche de mentionner le récent projet d'ordonnance fédérale visant à limiter le nombre des étrangers en Suisse. Fascinés par leur copie, ses auteurs avaient oublié de voir qu'il démantelait des pans entiers de notre système scolaire. En

revanche, nous évoquerons le cas de cet excellent physicien commentant le dramatique effondrement d'une dalle de béton sur les baigneurs d'une piscine. Selon lui, les constructeurs et les fonctionnaires contrôleurs avaient admirablement appliqué les lois de l'Etat et de la mécanique rationnelle. Mais ils avaient oublié de tenir compte de la physique quantique, qui explique, entre autres choses, la corrosion de l'acier par le chlore des piscines. Voilà un exemple typique d'évasion vers le minuscule, ou, si l'on préfère, d'obsession de l'analyse. Il semble plus raisonnable d'observer que si on avait su convaincre les architectes de Ramsès II de construire cette piscine, les amoureux d'aujourd'hui pourraient encore y graver leurs initiales. Les architectes de Ramsès II ne passent pas pour de grands spécialistes de la physique quantique. Mais ils appliquaient des procédés éprouvés à des matériaux qu'ils connaissaient bien. Aujourd'hui nous étendons aux piscines des techniques expérimentées sur des garages ou des halls de gare. D'une manière générale, nous extrapolons abusivement à l'univers entier des constatations faites à toute petite échelle. C'est le correctif obligé d'une analyse obsessionnelle.

Mais les dégâts sont plus profonds et ils nous atteignent au vif. Tout le monde accuse tout le monde d'individualisme. Il est de fait que les problèmes humains sont de plus en plus souvent traités comme des questions de physique. La personne, avec sa singularité, l'infinie variété de ses relations avec autrui, est ramenée au rôle d'individu, c'est-à-dire de plus petit objet décelable à l'analyse, noyé au sein d'un brouillard d'atomes indiscernables comme lui. Chacun de nous se réduit à une série de coefficients: la probabilité de souffrir des coronaires, celle de voter pour Monsieur X... ou d'acheter un tube du dentifrice Y... Il en résulte un enfermement de la personne dans sa capsule individuelle, un emprisonnement qui favorise l'autodestruction et la violence aveugle.

Peut-on imaginer que cette tendance au découpage se poursuive? Sans doute. On sait qu'il existe aux Etats-Unis des entreprises de cryogénisation auprès desquelles celui qui en a les moyens peut passer un contrat. Peu avant son décès, son cerveau

sera prélevé et conservé dans l'hélium liquide en vue d'une implantation ultérieure. Et la presse nous informait récemment qu'au cours de l'année passée, vingt à trente mille organes auraient été «perdus» (sic) par la négligence de leurs détenteurs qui avaient omis de prendre en temps utile les dispositions juridiques nécessaires pour une transplantation. L'individu est désormais considéré comme un assemblage provisoire de pièces anatomiques. Comme les clavecins et les modèles réduits de locomotives, nous sommes livrés en «kits», nous sommes devenus des jeux de construction. Cette situation intéressante révèle que l'obsession de la réduction nous conduit aux frontières de l'absurde.

A la lueur de ce qui précède, on devine ce que peuvent être quelques-uns des courants de fond, qui, presque à son insu, font dévier les pensées et les actions de l'homme occidental. C'est au sein de cette mouvance, de ce dérapage sournois, que l'Université doit maintenir visible un repère stable. Elle en a les moyens, tout comme elle a su, par le passé, défendre et illustrer les méthodes de pensée hardies dont l'extrapolation abusive suscite aujourd'hui des craintes légitimes. Elle représente un élément d'optimisme, une lumière d'espoir dans un tableau d'ensemble plutôt navrant. L'Université doit et devra toujours s'adapter au monde qui l'entoure, mais pas à la manière d'un bouchon sur l'océan, sans projet et sans but. De nouveaux modes de pensée devront naître, qui nous éviteront de glisser dans le gouffre d'absurdité vers lequel nous mène la foi irrationnelle dans un progrès linéaire. Quels seront-ils? H est difficile de le dire aujourd'hui, bien que l'on puisse distinguer, ici ou là, de nettes tendances vers une pensée moins purement analytique. En tout cas, l'Université moderne devra renouer avec ce qui fut son idéal proclamé: l'humanisme. Elle devra faire l'effort de replacer au centre de ses intérêts l'homme et la société des hommes, dans leur totalité et leur complexité. Et elle devra s'opposer fermement à tout ce qui avilit, banalise ou disloque la personne.

Que voilà de beaux principes et d'aimables intentions! Mais ne sont-ils pas d'une généralité telle qu'il soit à jamais impossible de décider s'ils sont applicables ou non? Nous ne le croyons pas; et si

le temps nous en était donné, nous pourrions montrer qu'ils sont capables d'inspirer des actions tout à fait concrètes. Examinons plutôt l'Université dans son fonctionnement et sa structure. Jusqu'ici elle a beaucoup sacrifié à la spécialisation. Elle répondait ainsi à une évolution contraignante de la science. Il faut d'ailleurs ajouter qu'à Lausanne, tout au moins, ce mouvement a été assez discret; des options de politique générale ayant donné la priorité à d'autres institutions, comme le Centre hospitalier universitaire vaudois ou d'autres missions, comme l'accueil de l'afflux croissant des gymnasiens. Quelques retards sérieux devront être rattrapés d'ici l'installation définitive de l'Université à Dorigny, particulièrement dans l'ordre du personnel technique. Mais il faut d'ores et déjà renoncer à une progression illimitée du nombre de nos unités de travail. Par suite, il n'est pas bon que les professeurs soient tentés de s'enfermer dans une spécialisation ésotérique. Il n'est pas bon que les instituts d'une même faculté dressent entre eux des barrages étanches. Il n'est pas bon que les facultés se constituent en autant d'universités indépendantes. On ne pourra pas éternellement défendre urbi et orbi la création de chaires d'histoire dans trois ou quatre facultés différentes, pour des domaines relativement voisins; pas plus que la constitution dans chaque faculté d'un Institut de mathématiques ignorant tous les autres. Pourquoi confiner la philosophie, qui regarde tout le monde, et spécialement ceux qui prétendent s'en passer, comme spécialité de la seule Faculté des lettres, à la manière des secrets culinaires des grands chefs? Les problèmes éthiques soulevés par la responsabilité du scientifique, de l'économiste, du praticien de la médecine ne justifient-ils pas la coopération accrue de la Faculté de théologie avec toutes les autres facultés?

Disons les choses autrement en pensant à l'Université en général, c'est-à-dire à la famille des Hautes Ecoles semblables à la nôtre. Il importe que les enseignants, les chercheurs et, par eux, leurs étudiants se pénètrent de l'idée que l'ultime objet de leurs études, si diverses qu'elles paraissent, c'est eux-mêmes, c'est-à-dire l'homme d'aujourd'hui face à sa vocation et son destin. Pour cela, l'Université doit devenir — ce qu'elle n'est pas encore — le

lieu où les sciences convergent. Cet effort de synthèse fera d'elle un phare dans le monde qui s'abandonne sans le savoir à la passion de l'accumulation et de l'analyse.

Voilà le défi que l'Université doit relever. Cela n'apparaît pas toujours clairement hors d'elle ni, hélas! à l'intérieur d'elle non plus. Car les universitaires, comme tous les gens doués, ont une propension naturelle à exploiter férocement leurs dons, sans se soucier de ce qui en résulte pour leur prochain; d'où, à leur égard, une méfiance superstitieuse chez le profane et, entre eux, une collégiale incompréhension.

Cela vaut, répétons-le, pour l'Université en général. Quant à notre Ecole lausannoise, elle n'est pas isolée; son histoire et son avenir l'unissent à ses soeurs européennes. Elles ont ensemble une responsabilité toute particulière face aux problèmes que nous avons évoqués. Mais notre taille modeste nous permet sans doute de les affronter dans des conditions favorables. Souhaitons que le 450e anniversaire de notre Haute Ecole soit pour elle une belle occasion de mieux discerner sa mission et de recueillir l'adhésion et la coopération bienveillante du pays tout entier.