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Le rôle des régions dans l'économie d'aujourd'hui

Discours rectoral
Denis Maillat, recteur

La notion de région est de plus en plus associée à celle d'université, non pas bien entendu pour délimiter une chasse gardée, mais comme une institution participant et contribuant au développement économique et culturel de la région dans laquelle elle est implantée.

Mais, au-delà du lien université/région, il faut bien reconnaître qu'aujourd'hui le discours sur le rôle de la région ne cesse de prendre de l'importance et de se renouveler.

Personnellement, j'y vois le signe d'une tendance nouvelle, d'une autre manière de voir et de faire le développement. On le sait bien, le développement ne procède pas d'un grand dessein planificateur. Il procède au contraire d'une multiplicité d'innovations techniques et sociales, c'est-à-dire d'un grand nombre d'initiatives. C'est en somme la diversité de centres de décision qui permet la multiplication des initiatives. Toute la question est de savoir où (je veux dire dans quels lieux, dans quelles régions) sont prises ces initiatives.

Je ferai ici l'hypothèse que ce sont des acteurs localisés, c'est-à-dire attachés à un territoire, qui sont à l'origine des processus de développement. N'est-il pas vrai que lorsqu'on évoque par exemple les technologies nouvelles, on cite volontiers la route 128 dans la région de Boston, le M4, corridor dans la région londonienne, le parc scientifique de Cambridge, le Bade-Wurtemberg et évidemment la Silicon Valley. D'ailleurs, le mot Silicon a fait tellement fortune que chaque région qui recèle un brin de technologies nouvelles se veut la Silicon de quelque chose: Silicon Prairie (Dallas), la Silicon Mountain (Colorado Springs), la Silicon Desert (Phoenix), la Silicon Vallès (Barcelone), la Silicon Vallée de l'Arc (Aix-en-Provence), etc., et j'en oublie.

Au-delà de la caricature, cela montre bien le caractère très localisé, très territorialisé si vous voulez, de l'émergence des nouvelles activités, Il faut être bien conscient aujourd'hui que les régions, en multipliant leurs initiatives, sont devenues les lieux privilégiés de la revitalisation et de la reconstitution de

l'économie mondiale. En effet, ce sont tes régions qui sont porteuses de vie, d'activités, de culture, de savoir-faire. C'est là que les femmes et les hommes vivent, pensent et forgent leur identité. C'est là qu'ils trouvent un milieu à leur portée, c'est là qu'ils puisent les ressources leur permettant de s'insérer dans un ensemble plus vaste, Il n'est dès lors pas étonnant que la dimension régionale émerge comme un élément essentiel des processus de développement et d'innovation.

Bien entendu, cela signifie qu'il faut préciser le sens que l'on donne au concept de région. Pendant longtemps, la région a été considérée comme une portion d'un territoire national, comme un découpage à caractère administratif qui était utile pour calculer les clés de répartition pour un certain nombre de subventions ou pour circonscrire les zones mises au bénéfice de certaines mesures d'aide ou d'encouragement.

Aujourd'hui, la région est de plus en plus considérée comme un ensemble d'acteurs (des individus, des entreprises, des centres de recherches, etc.) pouvant prendre des décisions et mobiliser des ressources en vue d'une politique active et sélective de développement. On reconnaît donc à la région une capacité de décision et une capacité de choix.

La portée des décisions que les régions prennent est évidemment fonction de leur dimension. Il est vrai à ce propos que, au regard de la plupart des régions européennes, les régions suisses sont petites. Il sera donc nécessaire qu'elles trouvent des formules (alliances, coopérations, accords) pour atteindre certains seuils de pertinence.

Mais il n'est pas dans mon intention de m'attarder sur ce problème de la dimension, car, en définitive, ce qui importe c'est de montrer qu'aujourd'hui il existe un modèle de développement qui donne à la région sa signification économique, culturelle et politique.

Ce modèle prend tout son sens dans le grand mouvement de la construction européenne.

Lorsque l'on considère les résultats espérés ou attendus de grand marché unique, il est certain que l'hypothèse la plus courante est que la suppression des barrières non tarifaires va produire des effets positifs qui vont provoquer globalement un surplus de croissance important (on l'estime à plus de 5% du PIB de la CE).

Les esprits avisés (le Livre blanc aussi) admettent cependant que l'intégration économique va accroître les déplacements des ressources humaines, matérielles et financières vers les régions économiquement les plus intéressantes, Il en résultera un accroissement des disparités régionales. Ainsi donc, au discours officiel quelque peu triomphant quant aux résultats positifs globaux de l'intégration, il faut ajouter un discours non moins officiel, mais beaucoup plus discret: celui qu'un élargissement

des disparités ne compromette la marche vers une meilleure intégration de l'Europe. Aussi pour éviter cette fatale issue, ou du moins pour en limiter les effets, la CE a-t-elle redéfini sa politique régionale. Car elle est bien consciente que la cohésion de l'Europe ne peut souffrir des disparités régionales trop importantes.

Ainsi, l'acte unique de 1986 a-t-il introduit un nouveau chapitre dans le traité de Rome qui, sous l'intitulé «Cohésion économique et sociale», fait entrer la politique régionale dans le traité. Certains verront là un détail juridique; en fait, il s'agit d'un tournant dans la politique d'intégration européenne puisque la politique régionale y est affirmée comme telle.

Les moyens ont naturellement été adaptés aux objectifs. Outre le soutien au financement d'investissements d'infrastructures et d'équipements traditionnellement destinés à améliorer les conditions de localisation, la CE participe désormais au développement du potentiel endogène des régions par des mesures d'animation et de soutien aux initiatives de développement local et aux activités des petites et moyennes entreprises (notamment aide aux services d'entreprises dans le domaine de la gestion, des études de recherche et de marché, et des services communs à plusieurs entreprises, financement du transfert de technologies et financement de la mise en oeuvre de l'innovation dans les entreprises).

Par cette politique, la CE met bien en évidence le fait que l'élimination des disparités régionales ne dépend plus d'une simple politique de redistribution des richesses, mais d'un processus de création ayant sa source dans la région.

C'est aussi une manière d'indiquer que l'Europe des régions n'a de sens que si celles-ci sont capables de faire preuve d'un dynamisme créateur et pas seulement revendicateur. Et puis, c'est introduire aussi un peu de solidarité dans le discours souvent trop «économique» des technocrates de l'intégration.

Certaines régions ont d'ores et déjà compris cette nécessité de manifester leur dynanisme et leur identité et sont en train de montrer la voie:

— Le Bade-Wurtemberg, la région Rhône-Alpes, la Lombardie et la Catalogne ont par exemple décidé de s'associer et de promouvoir des programmes communs. Conscientes du rôle pionnier qu'elles jouent, ces régions n'ont d'ailleurs pas hésité à s'appeler un peu présomptueusement les quatre moteurs.

— Les régions frontalières sont en pleine effervescence. En effet, de nombreuses régions jusqu'ici séparées par une frontière vont se retrouver, dès 1992, sans cette coupure artificielle. Aussi entreprennent-elles des actions visant à intégrer leur économie en vue de se renforcer et de jouer un rôle dont l'histoire les avait spoliées.

Toutes ces manifestations des multiples dynamismes régionaux permettent de bien mettre en évidence les deux processus fondamentaux qui influencent les mécanismes du développement régional. Le processus du développement par le haut d'une part et le processus du développement par le bas d'autre part. Ne voyez aucune allusion à un scénario connu dans ce canton. D'ailleurs, pour éviter les ennuis, je parlerai de processus fonctionnel pour le premier et de processus territorial pour le second. Le processus fonctionnel a un caractère mécaniste: il procède de l'idée que le développement provient d'impulsions qui prennent naissance à l'extérieur de la région. Il participe aussi de l'idée qu'il y a des centres qui redistribuent sur leurs périphéries des bribes de croissance. Dans ce cas, le développement régional est souvent assimilé à l'arrivée de nouvelles activités dans une région.

Le processus territorial au contraire part de l'idée que le développement, et en particulier l'innovation ont des racines dans la région. II met en évidence la manière dont les acteurs régionaux mobilisent leur capacité d'innovation, d'adaptation et de réaction pour faire face à la concurrence internationale. Dans cette optique, les territoires n'apparaissent plus comme des supports passifs de localisation pour des entreprises venant d'ailleurs, mais comme des milieux actifs au sein desquels naît l'innovation.

Pour comprendre comment on a redécouvert cette dynamique issue des régions, il faut procéder à une petite analyse rétrospective. Le processus de restructuration et de transformation de nos économies s'est considérablement accéléré depuis le milieu des années septante. Le déclin du taux de croissance, l'émergence accélérée des nouvelles technologies et des nouveaux produits ont créé une situation d'incertitude et beaucoup d'instabilité. Cette situation, qui dure depuis de nombreuses années, contraste avec le système qui a prévalu jusque vers 1970 et qui avait pris naissance dans les années cinquante. Comme on s'en souvient, ce modèle s'appuyait (disons-le en simplifiant) sur la consommation de masse et sur son corollaire la production de masse. Dans ce contexte, le rôle des grandes entreprises était devenu prépondérant et elles ont été peu à peu considérées comme les principaux vecteurs du progrès technique. C'étaient elles, par ailleurs, qui créaient le plus d'emplois et qui étaient capables par la multiplication de leurs filiales d'apporter le développement dans les régions, y compris dans les régions périphériques.

Depuis le début des années septante, de nombreux facteurs sont venus perturber et en partie détruire ce système. Les grandes entreprises ne sont plus à même de multiplier les emplois et d'éparpiller leurs succursales, et par ailleurs les régions centres ont largement perdu leur capacité de redistribuer leur croissance sur la périphérie, car elles ont subi elles aussi des cures d'amaigrissement.

Cette carence des régions centres et des grandes entreprises a obligé les spécialistes à s'interroger sur la pertinence de leur influence dans la répartition spatiale des hommes et des activités et à reconsidérer les modèles de développement régional. Or, deux phénomènes nouveaux se sont manifestés, qui avaient été jusqu'alors ignorés, et qui ont mis en évidence la vitalité de certains acteurs de la vie économique (je veux parler des PME) et de certaines régions.

Les PME tout d'abord. Dans la deuxième partie des années septante, il est apparu que les nouveaux emplois étaient surtout créés par les PME. C'est un phénomène assez général qui a fait l'objet de nombreuses études et de nombreuses publications. Mais, ce qui est important pour mon propos, ce n'est pas seulement l'augmentation du nombre des PME, mais les manifestations de leur créativité et de leur capacité d'innovation. Le dynanisme manifesté par les PME a relancé le débat sur les nouvelles formes d'organisation de la production (le système de la production flexible par exemple) et sur les mécanismes du développement régional, en particulier sur le rôle que l'environnement régional joue pour les PME.

Il est clair que les PME ne peuvent pas échapper au phénomène de la mondialisation. Mais, contrairement aux grandes entreprises, elles ne peuvent pas organiser et contrôler leurs diverses fonctions au niveau de la planète. Elles ont recours aux ressources de leur environnement proche, c'est-à-dire régional, pour un grand nombre de fonctions, comme la formation de la maind'oeuvre, la recherche, ta gestion de la carrière des individus, les services, etc.

Pour aller vite, disons qu'un environnement régional riche et dynamique est essentiel à la réussite des PME et à leur insertion internationale, alors que les grandes entreprises peuvent très bien fonctionner sans ce support.

Les régions ensuite. Dès 1975, alors que les régions industrielles sont en plein ralentissement, alors que les régions centres marquent le pas, certaines régions se manifestent par un développement étonnant. En Allemagne, il s'agit essentiellement des Länder du sud, même phénomène en France où l'on parle de la «revanche du sud» et aux Etats-Unis où l'on oppose les régions du Frostbelt à celles du Sunbelt. Mais c'est en Italie que le phénomène a trouvé sa forme la plus accomplie. En effet, c'est le succès des régions de la troisième Italie qui a été déterminant pour valider ce nouveau modèle de développement. Pourquoi la troisième Italie? Parce que ce n'est ni le Nord industrialisé, ni le Mezzogiorno, mais un ensemble de régions situées dans le nord-est et le centre du pays. Chacune de ces régions est spécialisée dans un secteur spécifique représentant un éventail d'activités allant des biens de consommation aux biens d'équipements. Comme on est toujours à la recherche d'explications simples,

on n'a pas manqué d'attribuer les succès de ces régions à la possibilité pour les entreprises de recourir au travail au noir. L'explication paraissant un peu courte, et n'en trouvant pas d'autre, on a aussi parlé de miracle. D'habitude, les économistes sont plus prudents, ils se contentent d'invoquer le rôle de la «main invisible» (mais il y a inflation partout). Face à ces interprétations pour le moins partielles, une autre hypothèse émerge et aujourd'hui s'affirme: c'est le contexte social et institutionnel régional, qui en se conjuguant avec l'esprit d'initiative, la créativité et l'innovation technologique est à l'origine des succès de ces régions.

L'importance de l'environnement régional avait déjà été relevée par Alfred Marshall (1920) lorsqu'il inventa le concept de «district industriel». Il s'agit en fait d'un contexte régional qui favorise, pour une activité spécifique, la transmission du savoir-faire, la diffusion des techniques, le développement des services et des activités complémentaires communes, mais aussi l'imitation et la circulation des idées.

Il se développe aussi dans les districts des phénomènes de coopération/concurrence. Les entreprises sont concurrentes bien sûr, mais dans certains domaines comme l'innovation, la formation, etc., elles coopèrent. Tout cela concourt à renforcer la trame des relations interentreprises et finalement à créer une dynamique d'ensemble qui est plus que la somme des initiatives individuelles.

Aujourd'hui, cette notion de district industriel a été réactualisée et on parle plus volontiers de milieux, c'est-à-dire d'ensembles territoriaux qui se sont constitués avec le temps et qui ont développé des ressources comme le savoir-faire, une culture technique, la capacité à s'organiser, à comprendre les évolutions externes, à imaginer de nouvelles solutions, etc.

L'Arc jurassien, par exemple, a développé avec le temps un savoir-faire qui lui a permis de passer à la microtechnique (non sans douleur). La mise en oeuvre de cette technologie répond à une certaine manière d'utiliser la technologie, de s'organiser, d'interpréter le sens de l'évolution, bref à toute une série de caractéristiques qui sont spécifiques à la région et qui constituent pour elle des ressources qui la différencie des autres régions. C'est cela la leçon du modèle de développement basé sur le processus que j'ai appelé territorial: une région peut se constituer des ressources qui la différencie d'une autre.

Ce modèle met non seulement en évidence la capacité des régions non centrales de générer du développement et de l'innovation, mais il permet également de renouveler la politique régionale, car il indique que ce qui fonde les spécificités d'un milieu ce sont des éléments immatériels: savoir-faire, culture technique, capacité de s'organiser, de former, de chercher, etc.

Or, ces éléments ne sont pas donnés par la nature, ils peuvent être construits par l'homme, c'est-à-dire qu'ils peuvent résulter d'une volonté de création.

Ainsi, dans la phase actuelle de l'évolution économique, on peut dire en conclusion que les régions ont plus de possibilités qu'auparavant de calibrer et d'orienter leur développement. Certes, il ne faut pas verser dans l'euphorie consistant à imaginer que la région est la seule maîtresse du jeu. En effet, si la région peut avoir un rôle important sur son milieu, elle ne peut agir que de manière limitée sur son environnement extérieur. C'est donc un nouveau partage des rôles qui est en train de se dessiner entre le niveau central et le niveau régional. Cette évolution est particulièrement évidente en Europe où, pour faire contrepoids aux tendances centralisatrices et uniformisatrices, le dynamisme régional (on peut même dire le renforcement des pouvoirs des régions) est indispensable pour établir un équilibre entre le communautaire, le national et le régional. D'ailleurs, et ce sera ma conclusion, ce dynamisme régional apparaît comme le garant du respect de la diversité des cultures et donc d'une partie essentielle de notre raison d'être.

D. Maillat