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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

650e ANNIVERSAIRE DE LA FONDATION DE LA CONFÉDÉRATION

SÉANCE SOLENNELLE
tenue à l'Aula de l'Université le 7 mai 1941
ALLOCUTION DU RECTEUR
M. le professeur Eugène PITTARD

Dans quelques semaines, nous commémorerons une heure solennelle, l'anniversaire du Pacte de 1291.

La date glorieuse du 1er août tombe en période de vacances académiques. Nous ne pourrons donc, ce jour-là, associer notre Haute Ecole à cet anniversaire, puisque nos salles et nos laboratoires seront fermés et que nous serons dispersés.

Naturellement, le 1er août prochain, au bord du lac historique où se leva l'aube de notre indépendance — et par elle l'aurore d'autres émancipations dans le monde — les étudiants et les professeurs affirmeront, dans la flamme d'un patriotisme conscient de son exceptionnelle grandeur, leur attachement au pays qui leur a donné ce bien inappréciable qui s'appelle la liberté. Ils exprimeront, d'un coeur unanime, cet amour du sol natal, instinctif et raisonné, si profond chez les Suisses et sans lesquels il n'est pas d'attaches sûres dans la vie — mais ils le feront individuellement.

Il allait de soi que l'Université de Genève, en tant que corps constitué, que l'Université, pendant qu'elle est encore réunie, devait marquer cette date inoubliable. A l'époque actuelle, nous la sentons plus éclatante encore.

C'est le but de la cérémonie d'aujourd'hui. Elle sera très simple, mais nos âmes la feront auréolée, radieuse, profondément chargée du sens que nous attachons à notre présent et aussi à notre avenir le plus lointain.

Je pense que les Universités suisses ne peuvent pas, intellectuellement, socialement, moralement, de même que nous ne sommes pas en tous points semblables aux autres — être considérées, en tous points, exactement de la même façon que les autres Universités du monde.

Dans notre pays, les Hautes Ecoles ne doivent pas être seulement un lieu où l'on étudie, où l'on enrichit son savoir, où l'on étend ses réflexions, où l'on essaye de rétrécir un peu l'immense champ de notre ignorance, où chaque maître doit accomplir l'apostolat scientifique qu'il a choisi. Nous ne pouvons pas être, nous, professeurs, seulement des pédagogues et des savants. Nous devons accomplir, d'une façon ou d'une autre, une tâche nationale: celui qui ne serait que professeur serait un homme incomplet.

Je ne vais pas me donner le ridicule d'essayer de faire croire qu'il y a tine physique ou une chimie nationale; il n'est pas question, non plus, de mettre une étiquette de cette qualité aux Solanées ou aux Protozoaires; mais il n'en reste pas moins que, dans toutes les cellules de notre enseignement, il y a place — ne serait-ce que par une attitude morale pour l'expression d'un sentiment national. Il existe un esprit suisse qui est une certaine façon d'envisager les choses, qu'elles soient intellectuelles, sociales, spirituelles, politiques. Avec nos contrastes, et parfois nos contradictions, nous avons réussi à créer une harmonie.

Ce n'est pas en vain qu'en 1291, des hommes libres se sont réunis, et se sont juré, sur un plan qui est resté le nôtre, fidélité. Un souci ardent et généralisé d'indépendance — dans l'objectivité la plus assurée qu'il soit possible (ce n'est pas toujours facile) — telle est l'image que je me fais de ce qu'on peut appeler l'esprit du Grütli. Or, me semble-t-il, jamais nous n'avons senti, plus intensément qu'aujourd'hui, dans les catastrophes atteignant presque tous nos idéaux, le bonheur de posséder une âme qui soit à nous, une âme nationale. Nous avons le devoir, sans aucun orgueil, d'en prendre de plus en plus conscience.

Cette union dans la liberté qu'est la Confédération Suisse a subi bien des vicissitudes au cours des siècles. Elle s'approcha quelquefois de l'abîme. Malgré tous les obstacles elle s'est

épurée: elle est demeurée une réalité vivante. La ferveur qui nous conduit vers ce 650e anniversaire en est la démonstration éclatante.

On l'a fait remarquer maintes fois, la structure politique et historique de la Suisse est une création particulière, exceptionnelle. Elle n'est pas le résultat d'une imposition, d'une conquête, d'une agrégation forcée. C'est par le jeu de libres dispositions qu'elle a été fondée; ce sont des volontés libres qui l'ont constituée. En entrant ici, dans cette Maison, dans cette Ecole, où la souveraineté de pensée est la règle, nous nous sentons aussitôt, les uns et les autres, dans une atmosphère voisine de celle qui instaura la Suisse, à la fois diverse et une. Et nous comprenons tout de suite, devant un tel privilège, combien nous sommes, dans nos idéalités et dans nos actions, dépendants de notre passé suisse, et des aventures qui créèrent son épopée. Bien malheureux seraient ceux qui ne sentiraient pas cette subordination.

Les étudiants étrangers qui nous donnent leur confiance en venant chez nous, reconnaissent, j'en suis sûr, très vite, un tel état d'âme.

L'esprit suisse est multiforme. Ses rayons n'ont pas tous les mêmes longueurs d'ondes. Vers 1853, nous avons échappé à l'abominable centralisation qu'eût été la création d'une université fédérale. Pour le salut de la Suisse nous avons pu conserver, dans nos écoles, nos physionomies propres.

Nos Universités sont un de ces éléments diversifiés dont l'harmonieuse composition dessine le visage multiplié de la Patrie.

Je crois que tous les peuples et tous les hommes ont besoin de grandeur. Celle-ci peut revêtir des aspects très divers. Chez nous ce fut, à tous les siècles, un souci ardent de liberté et de solidarité. Le Grütli ne m'apparaît que comme un aboutissement naturel, une consécration. Et ce sentiment de l'indépendance, étendu, mûri et développé, reconnu valable pour les

individus et pour les collectivités, nous a conduits, toujours davantage, au cours des siècles, à affirmer un respect des droits de tous — qu'ils soient religieux ou politiques — nous a donné un sens profond de l'égalité humaine, un désir d'équité sociale qui veut ne pas abdiquer devant la Fortune (j'écris ce mot avec une majuscule, pour lui donner, dans tous les sens, sa valeur extensive).

Nous sommes une petite nation, certes; les statistiques nous accordent une bien faible quantité d'habitants. Et, sauf des exceptions extraordinaires, dans les annales du monde, comme entre les Ve et IIIe siècles de la Grèce, les richesses intellectuelles d'un pays sont, malgré tout, fonction du nombre: elles représentent un pourcentage. Le nôtre, malgré certaines conditions déficientes, ne fut pas trop minime. Rappelez-vous!

Les petites nations ont parfois, malgré leur exiguité, joué un rôle d'éclaireurs, d'initiateurs, dans l'Univers : Athènes, Florence. Et Rome aussi ne fut pendant longtemps qu'une petite nation. Puis-je, sans trop de vanité nationale, ajouter Genève à cette couronne? puisqu'on nous assure que, malgré la faible étendue de son enceinte, elle écrivit quelques paragraphes qui ne sont pas indifférents dans l'histoire de la vie universelle. Alors un tel passé engage cette Maison. Nous ne voulons pas l'oublier.

L'Université, dans chacune de ses Facultés, aspire à s'approcher de la vérité: ce qu'on appelle communément la vérité scientifique. Nos techniques, pour l'atteindre, ne sont pas partout les mêmes; mais l'esprit d'indépendance qui les dirige et qui les anime est présent partout.

Tâche splendide, la plus helle de toutes, car elle touche à l'Universel. Et c'est pour elle, j'imagine, que l'esprit national a de quoi s'employer. Nos Universités sont comme autant de petites républiques autonomes, semblables à celles qui ont, en s'agrégeant, instauré la Confédération: liberté dans la poursuite de la vérité, c'est-à-dire respect des droits de recherches

et d'opinions. N'est-ce pas la l'expression d'une qualité exceptionnellement élevée qui, pour atteindre l'harmonie avec des contrastes, s'appelle la sincérité.

Et je retrouve ici cette couleur nationale dont j'ai parlé.

Un pays vit, grandit, demeure, aspire à la plus noble pérennité grâce à ses élites. Et je les vois de tous les genres. Les Universités ont charge d'en créer. Elles ne sont pas seules pour accomplir cette tâche auguste, mais elles sont néanmoins comme une pépinière de qualité pour des essences indispensables.

Ainsi, en Suisse, les Universités, à cause même de leurs origines, doivent être imprégnées de l'esprit national; elles doivent être comme un réflecteur de nos plus hautes conceptions philosophiques suisses, de ces valeurs spirituelles que nous plaçons sur les sommets et que nous considérons comme le fondement de notre indépendance. Ecoutez Jean Jacques Rousseau: «Ce sont les Institutions nationales qui forment le génie, le caractère, les goûts et les moeurs d'un peuple, qui le font être lui et non pas un autre, qui lui inspirent cet ardent amour de la patrie fondé sur des habitudes impossibles à déraciner, qui le font mourir d'ennui chez les autres peuples au sein des délices dont il est privé dans son propre pays».

Heureuse une patrie dont les conducteurs intellectuels peuvent aider à engendrer de tels sentiments. Ne sommes-nous pas là, nous, pour concourir à former le génie particulier et les moeurs personnelles du peuple qui est le nôtre?

Si elle accomplit ce devoir essentiel, l'Université réalisera son rôle national.