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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Séance d'installation du recteur et de deux professeurs ordinaires

du 26 octobre 1944

1. La recherche sincère et désintéressée de la vérité.

2. La formation d'hommes ayant une conception large et cohérente de la culture humaine et du sens de la responsabilité des intellectuels vis-à-vis de la société.

3. La fraternité universitaire.

Ce projet peut paraître quelque peu utopiste. Mais si l'on veut se donner la peine de l'examiner de près et de voir ce qui se cache derrière les mots, on remarquera que les étudiants actuels cherchent à adapter leurs études à la vie. Ils aspirent à forger leur personnalité de manière à pouvoir remplir leur mission, jouer leur rôle d'élite. En un mot, ils prennent conscience de leurs responsabilités.

Mais pour que ces espoirs deviennent des réalités, il est nécessaire que professeurs et étudiants marchent la main dans la main.

Durant ces dernières années nous avons assisté à la mort de l'esprit universitaire dans plusieurs pays, du fait de l'abstraction et de la spécialisation des études en France, par exemple, et, dans les états à régime totalitaire, du fait de l'enseignement dirigé.

La Suisse a échappé à ce désastre grâce à son indépendance et à sa liberté sans lesquelles la vie intellectuelle n'est pas possible, la coopération indispensable des professeurs et des étudiants qu'un mythe.

Nous, les étudiants, sommes certains que l'esprit de communauté universitaire vivra. Nous y consacrerons le meilleur de nos forces!

DISCOURS DE M. LE PROFESSEUR

ALFRED ROSSELET
recteur entrant en charge
Monsieur le conseiller d'Etat,

J'ai conservé un si bon souvenir de nos relations pendant que je présidais aux destinées de la Faculté de médecine que cela m'est fort agréable de les renouer pour discuter avec vous des intérêts de l'Université. Je ne veux pas douter un instant que nos entretiens seront toujours imprégnés de la compréhension bienveillante à laquelle vous m'avez habitué.

Je voudrais aussi saluer avec respect M. le président du Grand Conseil, M. le président du Gouvernement et MM. les membres du Conseil d'Etat et leur dire que si je ne puis pas m'enorgueillir d'être un Vaudois — n'étant qu'un Neuchâtelois qui n'oublie pas le village et le vallon où s'enracinèrent ses précieux souvenirs d'enfance — mon attachement au canton de Vaud n'en est pas moins profond. J'ai tant de raisons de l'apprécier et de l'aimer que je suis heureux de cette nouvelle occasion de lui témoigner encore davantage ma gratitude et mon affection.

Monsieur le prorecteur,

Il est incontestable que les charges liées à votre rectorat ont été particulièrement lourdes puisque les circonstances économiques et militaires inhérentes à notre époque mouvementée vous ont souvent mis en présence de situations imprévues et délicates. Vous les avez éclaircies rapidement, grâce à votre grande capacité de travail, et toujours dans le sens qui vous était dicté par votre conscience et ce que vous estimiez être le bien de l'Université.

C'est encore pour mieux la servir que vous n'avez pas cessé de témoigner aux étudiants une affectueuse compréhension et de prendre part, beaucoup plus que ne l'avaient fait vos prédécesseurs, à de multiples et très diverses manifestations de la vie lausannoise.

La reconnaissance que je tiens à vous témoigner est d'autant plus vive que les conditions matérielles où vous avez été placé n'ont point facilité votre labeur. Je sais qu'elles jettent un voile sur le souvenir que vous laissent ces deux dernières années; mais je veux espérer qu'il ne sera pas suffisamment épais pour vous empêcher de reconnaître mon désir de recourir parfois à votre expérience et solliciter votre appui.

Il me faut encore remercier mes collègues du Sénat universitaire d'avoir bien voulu m'honorer de leur confiance; ne pouvant point en trouver la cause

dans mes mérites personnels, qu'il me soit permis de la rechercher seulement dans les nombreuses influences reçues au début et tout le long de mon existence: celle de ma famille, celle de mes amis, celle de mes maîtres parmi lesquels Henri Dufour, recteur de l'Académie de Lausanne, en 1887, occupe une place de choix.

Mesdames et Messieurs,

L'on a parfois émis l'opinion que le discours du recteur de l'Université qui revêt en public les fonctions de sa charge avec tous ses devoirs et toutes ses responsabilités, devrait être seulement fait de son enseignement; s'il en était toujours ainsi, la radiologie serait alors devenue la source unique de mon inspiration. Peut-être aurait-il mieux valu ne pas en chercher d'autres; cependant j'ai craint d'être accusé, avec raison, de manquer vraiment d'imagination pour n'avoir pas senti que dans l'ambiance où nous vivons se trouvait tout de même quelque matière à de brèves réflexions d'un intérêt plus général que celui de ma spécialité.

S'il me fallait exprimer en un seul tous les sentiments capables de naître encore de ce monde en dislocation, je les verrais volontiers être dominés par celui d'une désillusion. C'est elle, en effet, qui ressort toujours de propos tenus par des gens, d'une culture fort différente, mais qui finissent quand même par regretter et s'étonner que le prodigieux développement de la science et de ses applications n'ait pas empêché les hommes de se livrer à des actes d'une brutalité et d'une férocité moyenâgeuses.

Après avoir visité la salle des tortures du château de Nuremberg ou celle d'autres villes, il était évidemment fort agréable de penser que nous ne pourrions plus jamais être les victimes de drames semblables à ceux dont elles furent les témoins, puisque nous étions sûrs qu'ils étaient seulement dus à l'obscurantisme d'une époque que les lumières toujours plus vives de la science ne manqueraient pas de dissiper. Si l'inexactitude de cette opinion devait être malheureusement démontrée par les événements actuels, cela ne veut pas dire qu il faille en rendre responsables ceux qui nous ont donné la theorie des quanta ou la mécanique ondulatoire, les rayons X ou la radioactivité; qui ont découvert les hormones, les vitamines ou les chromosomes et les mécanismes présidant à la formation des montagnes.

Cependant, il faut tout de même reconnaître que beaucoup d'hommes éminents ne sont pas étrangers à la persistance de cette idée fausse du bienfait total de la science; ils nous prouvèrent, en effet, que le génie ne craint pas la compagnie de la naiveté, en faisant croire à leurs admirateurs que les oeuvres de l'intelligence sont capables de donner aux hommes, avec le bonheur matériel, le souci de développer leur moralité, leur sens de l'humanité et même d'être, comme on l'a dit «le Messie chargé de racheter leur misère».

Entrainés dans le sillage de ces personnages importants, dont le prestige et la réputation étaient grands, beaucoup de nos contemporains ont admis, sans toujours protester, quelques-unes de leurs affirmations, comme celles-ci: «Une mauvaise physique produit une mauvaise morale»; «la science fut dès l'origine un moyen de libération intellectuelle et morale»; «la science seule a transformé... depuis le commencement des temps les conditions morales de la vie des peuples». Un chimiste dont la célébrité fut grande a même fait cette prédiction qu'il n'est peut-être pas inutile de rappeler, celle qu'un jour nous devrions aux progrès de la science de n'avoir plus «ni agriculture, ni pâtres,

ni laboureurs..., ni guerres, ni frontières..., que l'homme gagnera en douceur et en moralité..., que la terre deviendra un vaste jardin». Citons encore cette phrase qui ne veut rien dire, à moins qu'on ne la considère comme une preuve de ce que Péguy nommait «un orgueil fou»: «Le destin vaincu semble permettre enfin un espoir sans limites...»

Il est donc compréhensible que de semblables propos aient fini par créer une atmosphère, celle que nous respirons depuis plus d'un siècle, faite d'une sorte de mystique de la science, d'une ivresse provoquée par elle, entremêlée parfois de cultes à la raison et d'où surgit la certitude qu'elle répondrait à la totalité de nos aspirations.

Mais il en est qui ne peuvent pas être satisfaites par l'intelligence; l'on peut même dire qu'à vouloir y recourir d'une façon trop exclusive, toute une portion de notre âme en est amoindrie, ne pouvant alors plus répondre aux sollicitations d'une autre force, capable d'en neutraliser les effets destructeurs: celle de l'esprit auquel d'autres noms pourraient encore être donnés.

Sans doute qu'il serait faux de séparer complètement leurs influences respectives dont l'imbrication peut être grande, mais leur dissociation n'en est pas moins souvent réelle; c'est ainsi que l'intelligence d'un homme ne l'empêche point, en effet, d'avoir envers ses semblables toute une série d'attitudes désagréables et malveillantes, pouvrant aller jusqu'à la brutalité la plus accusée.

L'éclat particulièrement brillant d'une civilisation dont s'enorgueillit l'intelligence est volontiers suivi de remous profonds et destructeurs comme ceux dont nous sommes les témoins; mais il ne faut point s'en étonner parce que, — disent certaines personnes — l'histoire de l'humanité nous en a déjà donné de multiples exemples. Elles ne craignent pas de comparer les civilisations successives dont cette histoire est formée, y compris les hommes qui les ont édifiées, civilisations qui montent, atteignent leur paroxysme, puis redescendent, à ces vagons de carrousel qui, eux aussi, montent et descendent, sans se demander si leurs occupants pleurent ou rient, se bousculent ou s'effraient.

Mais tandis qu'elles restent indifférentes devant ce déterminisme, nous devons cependant chercher à savoir entre quels besoins peuvent bien osciller les aspirations des hommes pour expliquer ces rythmes de leur histoire. Il y a d'abord ceux de boire et de manger, bien entendu, de se vêtir, de s'enrichir, mais aussi de le faire toujours mieux que son voisin: qu'il soit un homme, un peuple ou une race. Sans doute que cette émulation peut être tonique et justifiée, mais s'il doit s'y mêler un trop grand orgueil pour la transformer en un désir d'écraser cet homme, ce peuple ou cette race, sa réaction peut entraîner un conflit capable d'atteindre, sur le plan social, les proportions gigantesques et féroces de celui dont nous sommes les témoins, comme de provoquer dans nos existences toute une série de malentendus qui les attristent et les empoisonnent.

La déception causée par ce conflit pourrait être évitée si nous cherchions toujours à neutraliser cet orgueil qui enlaidit et rabaisse les oeuvres de l'intelligence par la satisfaction d'autres besoins, présents dans nos personnes, mais auxquels seul l'esprit peut donner une réponse.

Pour ceux qui s'efforcent de donner aux mots dont ils se servent une définition précise, afin que les constructions édifiées sur elle par nos raisonnements ne soient pas trop caduques et les discussions à son sujet inutiles et vaines, celle de l'esprit les place dans un cruel embarras. Après l'avoir recherchée, ils doivent se rendre compte qu'elle est impossible à trouver comme

celle de beaucoup d'autres mots auxquels notre intelligence se heurte sans pouvoir en extraire la véritable signification... à moins qu'elle ne la fasse surgir des effets produits par l'objet qu'ils recouvrent.

C'est ainsi que l'expression de lumière et de rayons X n'acquiert son véritable sens qu'au travers des phénomènes engendrés par ces radiations dans la matière qui les absorbe; l'on pourrait donc aussi dire de l'esprit que son existence peut être seulement sentie par tout ce que sa présence ajoute aux réalisations de l'intelligence et par tout ce dont elles sont privées par son absence.

Les effets de l'esprit sur nos personnes sont si souvent opposés à ceux de notre pensée raisonnante que l'on en a conclu que cette différence ne saurait se concevoir sans être aussi dans le lieu de leur élaboration. Ce sont les philosophes hindous qui nous ont déjà raconté que dans la région superficielle de notre Moi se forment les idées qui président à nos comportements les plus usuels alors que sa région profonde est précisément celle où s'exerce surtout l'influence de l'esprit.

Les psychologues modernes, en disséquant et stratifiant notre âme, comme le firent les physiciens pour l'atome et les géologues pour l'écorce terrestre en une série de zones ou de couches concentriques, n'ont apporté que des détails à la vieille opinion relative à la dualité de notre personne. Nous ne l'avons que trop souvent ressentie; mais elle serait en quelque sorte démontrée — si l'on ose employer ce mot pour désigner un fait dont l'objectivité n'est pas comparable à ceux dont la science se préoccupe — par les résultats de ces fameuses méthodes ou techniques de concentration spirituelle. Elles permettent à leurs adeptes de parvenir à l'oubli complet de leur moi superficiel où s'agitent et se débattent leurs préoccupations intellectuelles et matérielles pour éprouver seulement la réalité de leur moi profond grâce à la paix, au calme que lui communiquent ses constantes et réciproques relations avec l'esprit.

Il serait donc à l'origine de tous les sentiments destinés à former notre dignité humaine, de ceux qui s'opposent à l'envahissement total de nos âmes par certains succès de la seule intelligence, qui risqueraient, sans lui, de les rendre souvent orgueilleuses et sèches. Il les a préalablement déposés dans nos personnes, pour les éveiller ensuite par une sorte de résonance quand nous voulons bien l'y laisser pénétrer; il nous les communique avec le souvenir de leur origine, les rendant en quelque sorte comparables à ces âmes dont parle Platon «qui aperçoivent ici-bas quelque image des choses qu'elles ont vues dans le ciel». Il nous inspire le désir d'en imprégner nos divers comportements, le regret ou la déception de ne pas mieux y parvenir, avec la volonté de ne pas y renoncer,

L'on dit que de semblables préoccupations nous élèvent mais nous ne réfléchissons pas toujours à ce que cela veut dire, en d'autres termes, nous ne savons pas au-dessus de quoi ou par rapport à quoi nous pourrions bien être élevés.

Dans un de ses livres, le biologiste et physicien Lecomte du Nouy donne à ces questions une réponse précise en montrant d'abord que la longue histoire mouvementée et saccadée des êtres organisés ne parvint pas à donner à notre corps une structure organique et physico-chimique bien différente de celle des animaux qui nous ont immédiatement précédés; ensuite que chez le futur Homo sapiens, son corps servit en quelque sorte de tremplin à des aspirations tout à fait nouvelles dont le but n'était plus seulement de mieux se nourrir

ou de mieux se défendre, mais à le convaincre précisément de la réalité de l'esprit; de sorte que ce besoin que nous avons de nous élever signifierait, en définitive, de nous élever, avec son aide, au-dessus de ce qui fait notre animalité.

C'est dans la mesure où nous serons parvenus à nous détacher de cette animalité que va dorénavant s'apprécier notre dignité humaine dont la plus haute réalisation est une imprégnation judicieuse des oeuvres de l'intelligence par l'esprit qui apporte l'apaisement à nos âmes agitées.

Tout le long des siècles, les hommes désirent l'obtenir; pour le rendre plus accessible, ils l'incarnent dans des personnes qui, par la noblesse de leur existence, en sont l'expression la plus élevée; ils en sentent la nostalgie dans les tourments de Pascal et de saint Augustin; ils le trouvent dans les tableaux de Giotto, Léonard de Vinci, Raphaël et de tant d'autres grands peintres; ils l'éprouvent en écoutant les oeuvres de Bach ou de Beethoven, de Haydn ou de Fauré.

Mesdemoiselles les étudiantes, Messieurs les étudiants,

Vous êtes dans une période de votre existence où l'instruction prend une place prépondérante puisque d'elle va dépendre la réussite de vos examens; mais après eux s'ouvre votre carrière dont le succès n'est pas seulement fait des connaissances acquises à l'Université. Son but est surtout de vous les donner; aucun article de ses règlements, aucun des objets qui figurent dans le programme de ses cours ne trahit d'autres préoccupations. Pour cette raison, l'on admet qu'il ne lui appartient pas de contribuer à la formation de votre caractère qui va jouer un si grand rôle dans votre existence et qu'il faut laisser cette préoccupation à la famille comme à l'Eglise. Cette opinion n'est pas exacte; le caractère ne dépend pas des institutions humaines mais seulement de la valeur des hommes que l'on y rencontre. Il pourrait donc arriver qu'à l'Université vous trouviez aussi des maîtres dont la personnalité soit assez forte pour que leur souvenir vous aide dans beaucoup de circonstances. Si vous cherchez alors la raison de cette influence, vous ne manquerez pas de la trouver dans le fait qu'ils ont, peut-être, sans le vouloir et seulement par leur comportement d'hommes de coeur et de science, contribué à l'enrichissement de votre vie intérieure. C'est d'elle que va dépendre aussi votre attitude devant les difficultés et les obstacles qui ne manqueront pas de se trouver sur votre chemin; il vous appartiendra de la maintenir et de la développer par la pratique d'actes très simples comme celle de la charité et de la bonté qui sont des manifestations de l'esprit. Venant se joindre au don des connaissances dont est meublé votre cerveau, elles contribueront à faire de vous des hommes et des femmes auxquels recourront tout naturellement ceux qui ont besoin, non seulement d'être instruits, mais aussi d'être aimés.