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LA RECHERCHE ET L'ENSEIGNEMENT EN CHIMIE

DISCOURS RECTORAL
PRONONCÉ LE 15 NOVEMBRE 1950
A L'OCCASION DE L'OUVERTURE SOLENNELLE
DE L'ANNÉE ACADÉMIQUE PAR
LOUIS CHARDONNENS

EXCELLENCES, MONSIEUR LE PRÉSIDENT DU GRAND CONSEIL, MONSIEUR LE PRÉSIDENT DU CONSEIL D'ETAT, MONSIEUR LE DIRECTEUR DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE, CHERS COLLÈGUES, CHERS ÉTUDIANTS, MESDAMES, MESSIEURS,

Si je me propose de vous parler de la recherche et de l'enseignement en chimie, c'est que cette double activité du professeur universitaire, enseigner et faire de la recherche scientifique, pose un problème. Ce problème n'est pas nouveau, mais il ne cesse pas d'être actuel; divers écrits en témoignent *. Tout le monde est d'accord pour reconnaître que le savant n'a pas besoin d'enseigner, qu'il peut donc fort bien se passer de l'Université. Il n'en est pas moins vrai que le professeur d'Université ne peut pas renoncer à être un «savant», ce nom étant entendu une fois pour toutes avec l'humilité qui se doit, et il est certain que la recherche scientifique est la condition nécessaire de l'enseignement. Certains ont été jusqu'à dire que ces

deux activités sont incompatibles et que l'enseignement est un obstacle à la science. Cette opinion est extrême sans doute, mais elle marque bien l'acuité du problème. Je pense, pour ma part, que malgré les peines que ces deux devoirs entraînent et les difficultés que leur accomplissement rencontre, c'est leur union qui fait la beauté de notre profession.

Il n'est pas facile de définir en quelques mots l'essentiel de la recherche chimique. Un poète l'a fait, avec une étonnante intuition, lorsqu'il écrivit, il y a plus de quatre-vingts ans, ces vers:

Entouré de flacons, d'étranges serpentins,
De fourneaux, de matras aux encolures torses,
Le chimiste, sondant le caprice des forces,
Leur impose avec art des rendez-vous certains.
Il règle leurs amours jusque-là clandestins,
Devine et fait agir leurs secrètes amorces,
Les unit, les provoque à de brusques divorces,
Et guide utilement leurs aveugles destins.
Apprends-moi donc à lire au fond de tes cornues,
O sage qui sais voir les forces toutes nues,
L'intérieur du monde au delà des couleurs.

Les encolures torses mises à part, et les cornues aussi, qui ne sont plus à la mode, la vision est fort

juste, bien qu'optimiste. Le chimiste en effet étudie les réactions mutuelles des corps, cherche à en découvrir les mécanismes, veut élucider le mystère de leurs affinités. Si, dans ses travaux de synthèse, il ne réussit pas toujours à leur «imposer des rendez-vous certains», il essaie en tout cas de «guider utilement leurs aveugles destins». Et, en voulant voir «l'intérieur du monde au delà des couleurs», il cherche à expliquer les propriétés extérieures des corps par leur structure intime.

Je voudrais cependant examiner quelques aspects plus particuliers de la recherche en chimie. Elle est d'une extraordinaire variété: par les buts lointains et généraux qu'elle se propose, le domaine plus restreint où elle s'exerce, l'objet auquel elle s'applique, les impulsions qu'elle reçoit, les moyens dont elle dispose, la méthode d'investigation qu'elle adopte.

Il est rare que le savant, au début de sa carrière, ait consciemment comme intention générale celle de travailler au bien de l'humanité. Il y rêve peut-être, et cela lui est certes permis; il a des illusions, et il est bon qu'il en ait. Mais, en général, il n'a pas une telle prétention.

Dira-t-on que le savant se voue à la recherche par plaisir ou même par jeu? Il y a dans la recherche chimique une part de jeu et il est certain qu'on ne s'y adonne pas sans plaisir. La manipulation au laboratoire paraît souvent être un jeu pour le profane, et aussi pour l'opérateur. Distiller, filtrer, chromatographier,

cristalliser: il y a une sorte d'enchantement dans tout cela, et le savant qui laisse par nécessité le soin de ces opérations à ses collaborateurs les envie parfois. Le chimiste y applique, bien sûr, son intelligence et son savoir; mais l'enfant qui joue n'en fait-il pas autant, à sa mesure? Reconnaissons en tout cas que nous éprouvons une joie d'enfant à voir se cristalliser en belles aiguilles brillantes le composé nouveau que nous avons inventé et fait de nos mains et qui n'a jamais encore été vu par d'autres yeux.

Le profane pourrait considérer comme des enfantillages certains thèmes de travail. Sans doute, la plupart des sujets sont extrêmement sérieux: étudier la structure d'un alcaloïde, synthétiser un nouveau médicament, élucider le mécanisme d'une réaction... Passe encore que l'on soit intrigué par la nature du venin des crapauds, car une substance toxique peut devenir un médicament; et, en fait, il s'est révélé que ce venin appartient à la même classe de combinaisons que les glycosides de la digitale et s'apparente aux stérines, aux hormones sexuelles, aux saponines hémolytiques. Passe encore que l'on s'occupe de parfums, car ils contribuent plus qu'on ne le croit au bien-être de la vie journalière; s'ils servent à rehausser le charme féminin, ils sont utilisés aussi en quantités considérables, incorporés aux savons, pour rendre agréables les soins nécessaires du corps. Passe encore que l'on s'intéresse aux colorants d'un jus de fruits, car cela pourra tout au moins servir à empêcher des

fraudes... Mais ne semble-t-il pas, à première vue, puéril d'étudier les pigments des ailes du papillon du chou? Et pourtant... On a en effet montré que ces pigments, la leucoptérine, l'isoxanthoptérine, ont une structure voisine de celle des purines, dont la caféine est un représentant bien connu; les progrès effectués dans ce domaine ont facilité l'obtention de produits importants du même groupe: la rhyzoptérine, adjuvant de croissance de certains microbes, l'acide folique, une nouvelle vitamine précieuse pour la lutte contre l'anémie pernicieuse.

Ne sourions donc pas de la part de jeu que le savant met à son travail et ne lui dénions pas le droit d'y avoir du plaisir. A cela se mêlent des préoccupations plus hautes: le savant veut tout simplement connaître davantage, saisir de plus près la vérité, augmenter la somme de savoir de la science à laquelle il a consacré ses forces. A ce point de vue, tout est intéressant; je dirai même: tout est utile à l'enrichissement du savoir.

La chimie, on le sait, se divise en plusieurs domaines: chimie inorganique ou minérale, chimie organique, chimie analytique, chimie physique, chimie biologique. Chacun d'eux offre une abondante matière à la recherche. Il est dans la nature de celle-ci de devoir, pour être efficace, se cantonner, à l'intérieur de chacun de ces domaines, dans des subdivisions encore plus étroites. Le chimiste organicien se consacrera, par exemple,

aux hydrates de carbone et, parmi eux, l'amidon pourra l'accaparer durant des années; ou bien il s'occupera des acides aminés ou bien il vouera son esprit de découverte aux colorants. L'analyste se spécialisera en micro-analyse; le chimiste inorganicien portera sa recherche en métallurgie. Le physico-chimiste se cantonnera peut-être dans la cinétique, et là le problème de la catalyse pourra l'occuper toute sa vie. Que l'on ne croie pas que les domaines généraux soient rigoureusement séparés les uns des autres! Le physicochimiste pourra appliquer son sens mathématique et son esprit d'exactitude aux composés de la chimie organique et à leurs réactions. L'analyste mettra au point ses méthodes en recourant à l'électrochimie, et le chimiste organicien se servira, pour établir la structure de ses produits, de l'analyse spectrale. Sans compter que le chimiste organicien se verra poser maint problème par le biologiste, et que le physico-chimiste, pour traduire ses observations en équations, aura besoin du mathématicien. On voit par là quelle richesse de possibilités est offerte à la recherche chimique.

Quel que soit le domaine particulier où s'exerce la recherche chimique, elle a comme objet, en première ligne, les corps fournis par la nature minérale ou vivante et leurs réactions mutuelles; en deuxième ligne, les composés issus des premiers lors de leurs transformations.

L'étude d'un de ces corps se fait en deux étapes.

On détermine d'abord sa composition qualitative, en cherchant quels éléments chimiques il contient, puis sa composition quantitative, c'est-à-dire les quantités relatives de ces éléments. On détermine de plus, si possible, la grandeur de la molécule, et de là se déduit une formule brute. On cherche ensuite à reconnaître le mode de liaison des atomes, l'existence de groupes fonctionnels de réactivité caractérisée. La nature de ces groupements fonctionnels permettra, par l'action de réactifs appropriés, eux aussi des corps chimiques, mais de nature et de comportement connus, de transformer le composé étudié en composés plus simples auxquels la même méthode s'applique. Cette étape est analytique. Son résultat est une formule structurale plus ou moins certaine.

Un exemple, pris au hasard. Le géraniol est un composé que l'on tire de l'essence de géranium. L'analyse montre qu'il est formé de carbone, d'hydrogène et d'oxygène; la détermination de la composition centésimale et de la masse moléculaire conduit à une formule brute. L'examen plus poussé fait reconnaître que c'est un alcool (1er groupement fonctionnel), et un alcool non saturé, c'est-à-dire susceptible d'additionner de l'hydrogène dans certaines conditions (2e groupement fonctionnel). De là une formule de structure, traduisible par un nom systématique dont je vous fais grâce.

La deuxième étape est synthétique. On part de la formule structurale rendue plausible par l'analyse.

Cette formule décrit la manière dont les atomes des différents éléments sont reliés entre eux; elle est décomposable en parties plus simples dont le squelette est celui de corps accessibles. On charge ceux-ci de groupements réactifs capables de les réunir à nouveau et l'on rebâtit la molécule au moyen des corps intermédiaires que l'on assemble en les faisant réagir les uns sur les autres. Si l'hypothèse structurale est exacte, on retrouve le corps initial dont la nature est ainsi établie.

On peut comparer la synthèse chimique à la construction d'une maison *. On se fait tout d'abord un plan de cette maison, qui est différent suivant l'usage auquel on la destine: villa, usine ou bâtiment administratif. On assemble, conformément au plan, les matériaux nécessaires: bois, briques, blocs de béton de diverses formes, verre, métal, etc., que l'on fabrique ad hoc ou que l'on se procure par la démolition d'un autre édifice. Le plan, c'est la formule structurale hypothétique; les matériaux sont les produits intermédiaires que l'on prépare ou que l'on trouve par décomposition ou transformation d'autres composés; le ciment, les clous sont les réactions d'addition ou de condensation auxquelles on les soumet. Fabriquer de nouveaux matériaux de construction, c'est inventer de nouveaux produits intermédiaires; imaginer de nouvelles manières d'assembler les matériaux, trouver un

nouveau ciment, par exemple, c'est trouver, pour la synthèse, d'autres processus réactionnels.

Il n'est pas toujours nécessaire, ni même utile, de reproduire exactement un corps naturel. La synthèse permet d'obtenir, grâce à l'infinie variété des détails de structure, des composés analogues, voisins ou dérivés qui peuvent dépasser le modèle en intérêt.

Au cours de l'analyse et de la synthèse se posent des problèmes plus profonds: par quels mécanismes le composé se scinde en produits plus simples, par quels mécanismes les produits intermédiaires s'unissent à nouveau. La recherche porte donc aussi bien sur le comportement des corps que sur les corps eux-mêmes.

Mais il faut faire un choix. Ce choix dépend souvent d'une occasion qui se présente, d'une impulsion que l'on reçoit. On ne se trompe pas trop, je crois, en avançant que, de nos jours, les impulsions données à la recherche chimique proviennent surtout des sciences biologiques. Près de la moitié des travaux de chimie pure faits en Suisse l'année dernière appartiennent à la chimie biologique caractérisée ou à la chimie organique de portée biologique. Cette tendance est due sans doute aux progrès considérables des sciences médicales et à leurs besoins croissants. Mais ce ne sont pas seulement les besoins des sciences voisines qui créent les occasions de recherches. L'impulsion peut provenir aussi de moyens d'investigation mis à la disposition

des chimistes par les savants d'autres disciplines. C'est ainsi que la production d'isotopes radioactifs dans les piles atomiques a engagé le physico-chimiste et le chimiste biologiste à aborder des problèmes nouveaux. Des circonstances du moment, des besoins de la guerre naissent d'autres impulsions encore. Les recherches systématiques de médicaments antipaludiques, l'étude des insecticides de synthèse ont à leur origine des contrats passés entre les états-majors et les laboratoires de recherche universitaires. Le savant se laisse aussi tenter, et c'est assez naturel, par le succès parfois spectaculaire de certains travaux: un temps, on ne faisait que des sulfamidés; maintenant la mode est à la pénicilline... ou à la chloromycétine.

D'une simple lecture aussi peut jaillir l'idée; le conseil d'un maître peut la faire naître. Certaines occasions de recherche pourront paraître futiles: la couleur d'une fleur ou d'un fruit, un parfum, une réaction bizarre, le contrôle expérimental d'un calcul, une fragile hypothèse... Mais tout peut être un point de départ. Un point de départ sans doute, car la recherche suit ensuite sa voie propre, et ses conséquences pour le progrès de la science et l'économie générale, souvent imprévisibles, sont souvent aussi considérables: l'étude de l'alizarine, tirée de la garance, fut le premier pas de la chimie des colorants de l'anthraquinone, parmi lesquels les couleurs dites d'indanthrène sont bien connues; les travaux de BAEYER sur l'indigo ont provoqué et même nécessité la création de grandes industries,

celle du chlore entre autres et celle de l'acide sulfurique de haute concentration.

Le thème de travail que le savant choisit est la suite naturelle de l'impulsion qu'il a reçue. Mais s'il fallait exploiter toutes les idées qui vous viennent, plusieurs vies ne suffiraient pas. Le choix du sujet est en fait limité par beaucoup de choses.

Le savant sincère reconnaîtra que ses propres capacités sont la première limite à son choix. Il importe qu'il ait conscience de ce qu'il peut faire, n'y mettant ni trop d'orgueil ni trop de modestie, ni hardiesse exagérée ni timidité.

Mais le savant le mieux doué a besoin, pour travailler, d'un minimum de moyens matériels: laboratoire, produits, appareils, documentation. Le temps est passé où l'on faisait de grandes découvertes dans des hangars avec des moyens de fortune; l'esprit d'invention, l'énergie, la persévérance ne suffisent plus. Les progrès de la recherche nécessitent maintenant des études en profondeur; les laboratoires richement dotés ont des... microscopes électroniques, des polarographes, des spectrographes de masse... En général, on n'en demande pas autant! Mais les limitations matérielles sont graves et pénibles. Sans doute, le premier devoir du professeur universitaire est de s'adapter à ce qui est mis à sa disposition. Cette adaptation toutefois ne saurait être uniquement passive, le succès de la recherche pourrait en souffrir irrémédiablement. On

dira que le savant génial fait d'admirables découvertes avec peu de moyens. Mais le génie est rare, est-il besoin de le dire ? Et que ferait un chimiste, même génial, sans laboratoire?

En ce qui nous concerne, le présent nous sourit un peu déjà. Nos bibliothèques et nos laboratoires, grâce à la généreuse compréhension des catholiques suisses, sont mieux dotés; l'espoir est permis d'une recherche moins gênée.

Le professeur d'une science expérimentale ne fait plus guère de recherches sans collaborateurs et ses collaborateurs sont avant tout ses élèves. Ceux-ci ont, à juste titre, leurs préférences et participent donc au choix du thème de travail. D'autre part, ils diffèrent entre eux par leurs connaissances théoriques et leur habileté technique. Leur formation est la préoccupation principale du maître. Si un travail trop difficile décourage, un thème trop facile n'instruit pas assez. Il faut prévoir aussi, dans la mesure du possible, le développement de la recherche et ne pas risquer, l'intérêt de l'élève étant en jeu, de devoir l'interrompre faute de moyens matériels suffisants. Il importe encore que le travail que l'on aborde puisse s'achever en un temps normal et ne soit pas trop coûteux. Ce sont là des limitations nécessaires.

Les professeurs célèbres rassemblent autour d'eux de jeunes savants dont les études sont achevées et ils peuvent entreprendre avec eux des travaux de plus grande envergure; la recherche progresse alors à pas

de géant. N'est pas célèbre qui veut, sans doute! Mais quel est le maître qui n'a pas rêvé à de tels collaborateurs avec qui il pourrait aborder des problèmes auxquels, sans espoir de les résoudre jamais, il pense depuis longtemps?

On est tenté d'établir, parmi les thèmes de travail, une échelle des valeurs; de placer la synthèse au-dessus de l'analyse, l'observation exacte physico-chimique au-dessus de la chimie préparative, les recherches de structure au-dessus des travaux méthodologiques. Cette classification n'a guère de sens, me semble-t-il. L'analyse ne précède-t-elle pas, presque nécessairement, la synthèse? D'ailleurs, dans le cadre général de la science, tout se tient et tout peut concourir au progrès. Pensons à ce que les méthodes micro-analytiques, à ce que la chromatographie sur colonne ont permis en chimie organique, aux promesses que donne et que tient déjà la chromatographie de partage, grâce à laquelle la séparation et l'identification de produits naturels se fait à l'échelle du millionième de gramme; à ce que le marquage par les isotopes radioactifs a apporté aux recherches biologiques. Tous les travaux, même les plus modestes, sont utiles. Et puis, n'est-il pas nécessaire, comme l'a dit WILLSTÄTTER, de s'exagérer l'importance de ce que l'on fait pour y trouver l'attrait qui vous enthousiasme?

Les savants sont des hommes; leurs recherches reflètent leur tempérament, leurs défauts et leurs

qualités. Certains sont hardis, d'autres, craintifs; certains sont pointilleux, soucieux du détail, d'autres mènent leur recherche à grandes guides. Certains sont si prudents qu'ils renonceraient à un progrès plutôt que risquer une erreur, d'autres, si téméraires qu'une seule observation leur suffit pour affirmer. Certains ne croient qu'en l'expérience et méprisent les théoriciens, et ceux-ci le leur rendent bien. Les uns n'abordent un travail qu'après avoir fouillé à fond toute la documentation, les autres veulent expérimenter d'abord et ne se renseigner qu'ensuite. Certains sont obstinés dans l'erreur, d'autres la reconnaissent avec le sourire.

Mais plus essentielles que ces traits de caractère sont la manière de traiter un sujet, la méthode adoptée, l'organisation de la recherche.

On peut se donner un but précis et s'y acheminer suivant un plan bien déterminé, préparé dans toutes ses étapes. C'est ce que firent PAUL EHRLICH, l'inventeur du salvarsan, BAEYER, dans ses travaux sur l'indigo, HANS FISCHER, dans ses recherches sur la chlorophylle.

On peut aussi se laisser guider par son imagination. Le thème une fois choisi, on ne s'y attache pas servilement, mais on garde son esprit de découverte en éveil pour une observation fortuite, on reste comme à l'affût des hasards heureux. Car, comme on l'a dit, «la nature ne crie pas ses secrets, elle les murmure». Mais, ces hasards, il faut savoir les saisir et les interpréter. La découverte de la facile oxydation du naphtalène

en acide phtalique est due à un de ces hasards: un thermomètre se brise, le rendement est multiplié; la réaction avait été catalysée par les sels de mercure. Un autre exemple: certains colorants du triphénylméthane s'étaient révélés actifs vis-à-vis de quelques micro-organismes pathogènes; on se met à la recherche de colorants de même classe, mais moins toxiques et on en trouve un, le tryparosan. Désireux de mieux faire, on le prépare avec beaucoup de soin, afin de l'obtenir plus pur. Déception! son activité est diminuée. La remarquable action du produit primitif était donc due à une impureté. On isole celle-ci et l'on constate que c'est un produit de nature totalement différente, un dérivé de l'acridine. On se met aussitôt à en faire d'autres et ce sont: le rivanol, médicament de la dysenterie, l'atébrine, un antipaludique, la trypaflavine, un antibactérien puissant que beaucoup connaissent sans doute sous le nom et la forme des pastilles de panflavine. La découverte des ionones à odeur de violette, celle du musc synthétique seraient d'autres exemples de semblables hasards.

La position du savant vis-à-vis de l'hypothèse est instructive. Pour les uns, l'hypothèse de travail est un guide sûr; pour d'autres, elle n'est que la description symbolique d'un processus, une sorte de fiction du «Tout se passe comme si»; pour d'autres encore, elle n'est qu'une donneuse d'idée que l'on abandonne bientôt. ADOLF VON BAEYER, entrant un jour au laboratoire, dit à ses élèves: «Messieurs, pour cette

semaine, le benzène a incontestablement la formule de Claus.» Ce n'était pas seulement de l'humour et cela peut paraître une position peu scientifique; mais BAEYER, malgré sa désinvolture vis-à-vis des hypothèses, fit de bien grandes choses. D'ailleurs, des hypothèses erronnées peuvent conduire un observateur attentif au succès. C'est ainsi que KNORR, croyant préparer un dérivé quinoléinique, succédané possible de la quinine, trouva l'antipyrine.

Le chimiste des précédentes générations, le chimiste organicien en particulier, s'est attaché surtout aux faits et aux choses. Sans doute s'est-il toujours intéressé à la manière dont les processus se passent, mais ce n'est en somme que depuis peu de temps qu'il veut se rendre compte des raisons profondes des phénomènes. Il en cherche l'explication dans la structure intime des composés, leurs charges, leur polarité, les électrons de leurs atomes. C'est ce que l'on peut appeler l'esprit physico-chimique de la recherche. La physico-chimie elle-même est plus ancienne, puisqu'elle date d'il y a quatre-vingts ans environ; mais elle fut pendant longtemps l'apanage du physicien et, même plus tard, les problèmes dont elle s'occupa furent presque exclusivement du domaine de la chimie minérale. De nos jours, le chimiste organicien se familiarise de plus en plus avec les concepts exacts de la physique; il recourt aux calculs du théoricien pour prévoir les propriétés réactionnelles de ses produits et il tire de cette nouvelle manière de considérer ses problèmes, non seulement

des renseignements plus sûrs, mais des suggestions qui améliorent sa technique et assurent ses découvertes. Lorsque l'on reconnut, par exemple, à certaines réactions organiques un mécanisme radicalaire, on put obtenir, par l'emploi d'adjuvants spécifiques de ce mécanisme, des produits importants jusque-là inaccessibles à la synthèse. La pénétration de la manière physico-chimique de penser en chimie organique est une tendance nouvelle, dont on soulignait l'importance dans un congrès tout récent *; elle porte déjà des fruits, mais elle est plus riche encore en promesses.

Un des caractères les plus saillants de la recherche chimique est sa spécialisation. Il suffit, pour s'en rendre compte, de lire le titre d'une thèse ou d'un mémoire, la plupart du temps totalement incompréhensible pour le non-initié. Est-ce un mal? Je ne le crois pas. Je sais bien que l'on juge parfois sévèrement la spécialisation en l'opposant à la culture générale, et que certains qui se proclament spécialistes ont une suffisance qui ne les rend guère sympathiques. Mais en sciences, en tout cas, la spécialisation est nécessaire. La vie productive du savant est courte et ne permet d'aborder que peu de problèmes. On est d'ailleurs frappé, en chimie, par l'extraordinaire importance des travaux de détail: un seul atome d'hydrogène dans la molécule compliquée d'un glycoside peut, uniquement par la position stérique qu'il occupe, conférer

au composé une activité thérapeutique ou une toxicité multipliée *. On peut penser que la recherche spécialisée est dangereuse pour le savant lui-même et pour ceux qu'il a mission d'instruire. N'exagérons rien. Se spécialiser ne veut pas dire s'abstraire. La dépendance mutuelle des sciences expérimentales, l'imbrication des divers domaines d'une même discipline sont telles que le savant spécialisé ne peut pas ignorer les spécialités voisines de la sienne. Il sait aussi que d'autres travaillent parallèlement à lui, qu'ils lui fourniront, au moment voulu, le produit, la méthode ou l'application nécessaires. Il peut aller au fond de ses propres problèmes.

Pour le professeur, le frein le plus sûr de la spécialisation est l'enseignement. Ses cours ont en effet comme objet l'ensemble ou du moins une part importante de sa science. Comme maître, il doit maintenir sa culture scientifique aussi générale qu'il est possible. Il devra même, pour ne pas déséquilibrer son enseignement, faire abstraction de ses propres recherches.

Un autre caractère de la recherche scientifique universitaire est son désintéressement.

Le savant ne travaille pas pour son profit personnel, il ne recherche pas le gain matériel; il ne pense pas, en principe, à un brevet rémunérateur. Et pourtant, comme le disait un grand industriel à ADOLF

VON BAEYER, «beaucoup d'or peut passer dans ses mains». Ce n'est pas la renommée qu'il cherche... ou si peu! Tout au plus espère-t-il, si ses travaux ont du succès, servir celle de son université ou de son pays. Il ne publie pas, en général, les résultats de ses recherches pour s'assurer une priorité de découverte, mais bien pour que les idées qu'il a, les succès qu'il obtient, les difficultés qu'il rencontre servent à la science, servent à d'autres savants qui peut-être en tireront de plus grandes choses.

On s'étonne souvent de ce que la recherche ne rapporte rien au savant, de ce que même elle semble n'être utile à personne. A quelqu'un qui demandait, après avoir assisté à la première démonstration d'une découverte purement scientifique: «A quoi cela peut-il servir?», FRANKLIN répondit: «A quoi sert l'enfant qui vient de naître?»

La recherche scientifique universitaire est libre aussi. Elle se pose elle-même ses problèmes, elle choisit elle-même ses voies. L'Etat qui la permet et l'entretient par les laboratoires qu'il lui donne et les crédits qu'il lui alloue ne lui demande pas de comptes, je veux dire, n'exige pas qu'on lui prouve sa valeur. L'Etat sait que les devoirs du savant sont à longue échéance, (lue les résultats immédiats ne sont jamais proportionnés aux moyens matériels fournis; il sait que la recherche scientifique est un capital spirituel qui ne s'évalue pas comme d'autres capitaux. C'est le savant qui porte la responsabilité de ses recherches, c'est la

science elle-même qui les juge. Le savant a besoin de confiance; il remercie l'Etat qui la lui donne et s'impose, comme premier devoir, de la mériter.

On oppose souvent la recherche désintéressée des universités à la recherche utilitaire des industries. Cette opposition n'est qu'apparente, car la recherche utilitaire serait impuissante sans la recherche pure. L'industrie ne crée-t-elle pas chez elle des laboratoires où ses chimistes, comme à l'Université, ne travaillent que pour l'enrichissement de la science, sans se préoccuper d'un profit matériel immédiat? N'entretient-elle pas richement, avec une générosité sans doute consciente de ses buts, des fondations pour le soutien de la recherche désintéressée?

On oppose aussi la recherche libre à la recherche dirigée, dirigée par l'Etat. Ne disons pas trop de mal de celle-ci. Dans des circonstances exceptionnelles, elle a rendu des services exceptionnels pensons à ce qu'elle a donné dans l'étude de l'énergie atomique, de la pénicilline, des médicaments antipaludiques. Mais elle risque toujours de mettre une entrave aux intuitions personnelles, un obstacle aux initiatives, de négliger l'homme dans le savant. La vraie recherche, comme la cellule vivante, ne se laisse pas conduire dans des chemins arbitraires; elle en mourrait. Un savant éminent de notre pays l'a dit: «L'indépendance qu'un peuple accorde à la science est la mesure de sa propre liberté *. » *

On entend dire souvent que la recherche scientifique est une école du caractère. En chimie, en tout cas, elle est une école de désintéressement, de patience et d'humilité. De désintéressement, car la science n'enrichit pas celui qui s'y voue; de patience — oh! certes! — les progrès sont si lents, les joies du succès, si rares, les déceptions, si fréquentes; d'humilité aussi: à sentir si souvent son insuffisance, le savant prend conscience de sa pauvreté et de sa faiblesse.

Si le devoir du professeur, en chimie comme ailleurs, est de s'adonner à la recherche scientifique, sans laquelle l'Université périrait, son devoir est aussi d'enseigner. Il ne se propose pas seulement de donner à ses élèves un métier, il veut leur donner l'esprit de découverte qui en fera des savants; car, quelle que soit leur activité ultérieure, ils auront besoin de cet esprit.

Le jeune étudiant qui se présente à ses professeurs le premier jour de son premier semestre, en leur annonçant son intention d'étudier la chimie, a sans doute ses raisons. Espérons que ce n'est pas le désir d'un gain facile qui le pousse: il serait déçu et ses maîtres aussi. L'attrait qu'il se sent peut être né des expériences spectaculaires qu'on lui a montrées ou peut avoir son origine dans cette part de jeu qu'a la manipulation des produits et des appareils. De belles vocations

sont parties de là. C'est que dans ce jeu il y a la curiosité des phénomènes, c'est que ce jeu est aussi le jeu de la découverte. En général, c'est bien cela, le désir de l'invention, qui l'attire.

En sortant du collège, il possède la plupart du temps, pour aborder l'étude de la chimie, des connaissances de base amplement suffisantes ; il faut le dire à la louange de nos gymnases. Mais on peut se demander si les notes que porte son diplôme de baccalauréat sont un critère suffisant de ses possibilités; si, en particulier, il a les dons nécessaires pour l'étude d'une science expérimentale. En l'absence de tests objectifs, que certains d'ailleurs proposent, il n'y a qu'à essayer. Après une année de travail, qui est en même temps une année d'épreuve, on se rend compte de la qualité des dispositions. Il se révèle que, sauf de très rares exceptions, les dons sont suffisants. L'attrait que le jeune étudiant éprouvait pour la science qu'il a choisie avait donc des racines assez profondes.

Mais l'élève ne vient pas à la science sans quelques illusions. La découverte n'est pas aussi facile qu'il le croit. Il y faut de l'esprit d'observation, du sens critique, de l'exactitude, de l'imagination. L'école qui prépare à la recherche scientifique est longue et dure; il y faut du courage.

La formation du jeune chimiste se fait en deux étapes.

Dans la première période, qui dure trois ou quatre

ans, on communique à l'élève un certain nombre de connaissances en analyse, en chimie préparative minérale et organique et en chimie physique. Il apprend à connaître matériellement les corps chimiques, leurs propriétés, leur comportement réactionnel; il apprend aussi à interpréter et à expliquer les phénomènes. Cela se fait simultanément au cours et au laboratoire. Le cours n'apporte pas seulement des connaissances théoriques et le laboratoire n'enseigne pas uniquement la technique expérimentale: les démonstrations de cours exposent matériellement le comportement des corps et les problèmes théoriques se rencontrent à chaque pas au laboratoire. C'est, je crois, dans cette interpénétration constante de la théorie et de l'expérience que réside le caractère particulier de l'enseignement de la chimie. L'élève prétend apprendre plus au laboratoire qu'au cours. C'est peut-être juste: ce que l'on a essayé soi-même apporte un enseignement plus durable et il y a dans l'expérimentation une mémoire des yeux et des doigts qui ne se remplace pas. Mais, en manquant les cours — car cela lui arrive —, l'élève ne cède-t-il pas, inconsciemment, au simple attrait matériel de la manipulation? Il y a là, pour l'élève et pour le maître, un équilibre qu'il faut soigneusement garder.

Au cours de cette première étape s'acquièrent déjà ou se développent les qualités morales qui seront nécessaires au savant: le don d'observation, le sens critique, l'objectivité, la patience, la volonté, la probité scientifique, l'esprit de découverte. C'est durant cette

période aussi, où la spécialisation n'a pas encore sa place, qu'il faut prendre garde que l'élève atteigne, par l'étude théorique et pratique des autres branches scientifiques, à la culture générale qui lui est indispensable. Il n'est pas toujours facile de lui faire comprendre que trop de hâte lui nuira et que cette formation générale, à laquelle on l'oblige, sera son meilleur atout pour le grand jeu de la vie. Combien ont regretté plus tard de n'avoir pas su profiter de tout ce que l'Université leur offrait!

A la salle de cours, l'enseignement est général; il est individuel en dehors des cours. Au laboratoire d'abord, où chaque élève a sa place de travail, où la manipulation se fait à l'échelle du gramme et de l'éprouvette, où les progrès de l'élève dépendent de ses dons et de son habileté manuelle. L'enseignement est individuel aussi dans les entretiens particuliers qu'ont le maître et l'élève. Ces entretiens sont fréquents et nécessaires, car les intelligences sont extrêmement diverses. Certains élèves ont une mémoire excellente des faits, mais sont peu capables d'en saisir les relations; certains autres ont un esprit plus logique, mais se soucient peu des corps et de leurs propriétés matérielles; pour certains encore, il y a un profond fossé entre le cours et le laboratoire. Une constatation que l'on fait souvent est celle de l'insurmontable timidité de l'élève dans un groupe et de son éveil quand il converse seul avec son maître. Que l'entretien particulier soit redouté s'explique aisément: ne ressemble-t-il pas

à un examen? Mon premier professeur de chimie minérale avait coutume, à une heure fixe, de visiter ses élèves; on le reconnaissait à son petit pas pressé. Aussitôt, les étudiants se volatilisaient: l'un se précipitait vers la chambre d'hydrogène sulfuré, l'autre trouvait tout à coup urgent de se procurer une fiole au magasin. Au bout de quelques minutes, il ne restait plus au laboratoire que celui à qui le professeur venait de serrer la main en s'enquérant de son travail. On avait tort sans doute et l'on manquait une bonne occasion de s'instruire.

Il est naturel que le maître s'entretienne plus fréquemment avec les élèves moins doués qu'avec ceux qui sont capables de voler de leurs propres ailes. Avec ceux-ci, il suffit souvent de se rendre compte, en passant, du progrès de leur travail. On corrige une erreur, on donne un conseil; on éveille, par une question, la curiosité; on suggère un problème. Il faut aider davantage les autres: on les dépanne en répétant avec eux des essais difficiles: on les initie, en la leur démontrant, à une technique expérimentale; on leur apprend à observer, à se contrôler, à ne pas accepter aveuglément ce que disent les professeurs et les livres, à se poser des questions, à chercher les réponses dans leurs éprouvettes.

L'enseignement individuel, qui s'ajoute à l'enseignement général, prend beaucoup de temps. Heureusement, le maître a pour le suppléer ses assistants, ses hommes de confiance, qui sont les intermédiaires

nécessaires entre le professeur et l'élève. Ils ont la charge, parfois lourde, de l'enseignement individuel partout où le maître ne peut pas l'assumer. Il leur faut du sens pédagogique, de l'autorité, du tact, des connaissances théoriques et techniques étendues et, comme eux aussi sacrifient leurs travaux personnels à la formation de l'étudiant, beaucoup de dévouement.

Après la première étape de l'instruction des jeunes chimistes, qui les prépare à la recherche scientifique, vient la recherche elle-même. Celle-ci aussi s'enseigne; elle prend, en général, la forme de thèses de doctorat et s'étend sur deux ou trois années.

Cette étape est — ou devrait être — une période de collaboration entre le maître et l'élève, dans le choix du sujet, la conduite du travail, l'analyse et l'expression des résultats. Ce que j'ai dit tout à l'heure du choix du sujet et de ses limitations garde ici son sens et sa valeur. Le sujet a sans doute son importance; mais il est, je crois, secondaire; car tout thème de recherche a son intérêt s'il est pour l'élève une occasion d'apprendre, s'il lui donne l'esprit de découverte et s'il fait faire un progrès à la science. Collaboration, ai-je dit. En effet, ce n'est plus le maître qui donne et l'élève qui reçoit, c'est l'union pour un même but de deux intelligences, c'est un échange de dons et d'expériences. Cet échange ne se fait pas toujours à parts égales. Il est naturel que souvent la part du maître soit plus grande que celle de l'élève, par les idées qu'il donne, les techniques qu'il enseigne, sa collaboration

active et constante aussi bien sur le terrain pratique que dans le domaine théorique. Souvent aussi, la part du maître se réduit à l'idée fondamentale et à la ligne générale du travail. Ses connaissances plus étendues et son expérience plus ancienne lui permettent mieux de se rendre compte de la nouveauté et des possibilités d'un thème; mais la réalisation est presque tout entière la part de l'élève: l'expérimentation, les observations fortuites, source de découverte, l'exploitation des hasards, l'invention des voies nouvelles.

Si le maître a su, dans l'étape de préparation, développer chez l'élève ses dons de futur savant et lui donner cette qualité si essentielle, la probité scientifique, il peut se fier à l'intelligence, aux doigts, aux yeux de son collaborateur. Le disciple peut être plus intelligent que son maître... pourquoi non? il peut avoir des dons de découverte et d'imagination plus aigus. Son esprit est en tout cas plus libre. Tandis que son maître a une activité très dispersée, il peut concentrer son attention sur un objet plus étroit; il n'a pas de cours à donner, pas de jeunes élèves à instruire, pas de charges administratives; en contact permanent avec son travail de recherche, il est mieux à même d'inventer véritablement.

Le maître a donc beaucoup à apprendre de l'élève, de tout élève. Il enrichit sa propre expérience de celle de son disciple, il le voit aux prises avec des difficultés que peut-être, son expérience aidant, il n'aurait pas eues; il constate les lacunes de son enseignement.

Il peut voir surtout — et je crois qu'il n'est guère de plaisir de qualité plus rare — une jeune intelligence s'ouvrir à l'esprit d'invention et progresser sur la voie de la découverte.

Cette collaboration n'est pas seulement un échange de connaissance théoriques et techniques, elle devient, par son renouvellement presque journalier, un contact personnel qui déborde le cadre de la science pure. On s'entretient — et l'on voudrait que ce fût plus fréquemment —, en travaillant en commun, de toutes sortes de problèmes plus proprement humains; on parle de beaux-arts, de politique, de littérature, de musique, et là, bien souvent, c'est le professeur qui reçoit. Ce contact personnel engendre l'estime, l'amitié, la confiance mutuelles. Cela ne va pas sans créer de graves obligations pour le maître; qu'il le veuille ou non, qu'il en ait conscience ou non, on le regarde penser et agir, et l'élève a, pour le juger, beaucoup de sens critique.

Ce contact personnel est certainement heureux; mais il n'est possible que dans de petites universités, et les hautes écoles de notre pays sont toutes à cet égard, même les plus florissantes, de petites universités. Je pense avec horreur à ces immenses instituts peuplés de centaines ou de milliers d'élèves, où, je me l'imagine, les manipulations doivent se faire simultanément sur la commande de haut-parleurs, où les examens se font à la manière des bureaux de statistique par système de cartes perforées, où les laboratoires sont des usines,

où les thèses de doctorat se fabriquent à la chaîne, où l'étudiant ne voit le professeur qu'au cours, où l'élève, noyé dans la masse, numéro d'une équipe, est réduit à faire ce qu'un cerveau lointain lui enjoint de faire. Dans nos petits laboratoires, tous, professeurs et élèves, se connaissent et s'entr'aident. Il y règne une émulation sans jalousie et, si chacun cherche à faire mieux que l'autre, c'est sans souci de vaine gloire.

Je ne voulais pas vous présenter, Mesdames et Messieurs, le professeur de chimie comme un héros cornélien déchiré entre deux devoirs! Il reste cependant que son idéal est haut placé, que sa tâche n'est pas simple, et il s'en rend compte.

J'ai dit au début que, dans l'opinion de certains, l'enseignement empêche la recherche scientifique. Cette opinion est assez répandue, et de divers côtés, dans divers pays, on prétend sauver la science en créant des instituts de recherche en dehors des universités. Il serait téméraire d'en vouloir juger en quelques mots, mais je pense que cette mesure ne doit pas se prendre sans prudence. Car, dans notre petit pays, où chercher pour ces instituts les savants éminents, anciens ou nouveaux, qui leur sont nécessaires, sinon à l'Université qui les a ou qui les forme? Et ôter les meilleurs à l'Université, ne serait-ce pas la décapiter? On peut même se demander s'il est à l'avantage de la recherche pure de priver

les plus grands savants de l'occasion de communiquer leur savoir.

Il est nécessaire et urgent de donner aux savants de notre pays, comme cela se fait ailleurs, l'aide qui leur permette une recherche de haute valeur; et cette aide, pour être efficace, doit être large et généreuse. Mais, si un jour des mécènes ou même l'Etat s'y décident, je souhaite qu'une bonne part de cette précieuse manne tombe sur nos modestes laboratoires universitaires; ils sauront, eux aussi, l'utiliser pour l'enrichissement de la science.