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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

INSTALLATION DE M. LE PROFESSEUR ROBERT MATTHEY

EN QUALITÉ DE
RECTEUR
POUR LA PÉRIODE DE 1958 A 1960
LIBRAIRIE PAYOT
LIBRAIRIE DE L'UNIVERSITÉ
LAUSANNE 1958

DISCOURS
DE M. LE PROFESSEUR ROBERT MATTHEY
RECTEUR ENTRANT EN CHARGE
Monsieur le Conseiller d'Etat,

Vous savez mieux que personne ce que pensent beaucoup d'entre nous: l'organisation interne de notre Université, calquée sur celle des petites universités allemandes du XIXe siècle, répond mal aux exigences actuelles. Le recteur de jadis, berger d'un troupeau de quelques centaines d'étudiants, exerçait paternellement des fonctions qui n'outrepassaient guère ses compétences professorales: il parlait, il représentait, parfois il réprimandait.

Aujourd'hui, l'effectif des étudiants a doublé et le recteur doit ajuster de nombreuses branches à l'éventail de ses activités: sous la pression montante du social et de l'économique, l'université ne se borne plus à instruire: elle se charge du bien-être de ses étudiants, elle les nourrit, elle les assure, elle les radiographie, elle les vaccine. Sans doute, un jour, les payera-t-elle... Le réseau des organisations nationales et internationales tisse une toile d'araignée où s'englue le recteur, ballotté de ville en ville, de pays en pays. Et le prodigieux développement de la recherche scientifique fait fatalement de lui une sorte de frère mendiant, importun aux autorités dont il dépend, redouté de ceux en qui il verrait d'éventuels mécènes. Et ce recteur sait son mandat éphémère; dès qu'il aura acquis, au prix le plus élevé qui soit, celui de son temps de chercheur, quelque expérience, il basculera de l'autre côté de la rampe universitaire, tel un pantin escamoté.

Il y a quelques années, le chancelier de l'Université, alors membre du collège professoral, a dû céder le pas à un secrétaire perpétuel. Nul doute que, plus libres que moi en ce jour, nos professeurs, dans quelques années, cessent d'être appelés à exercer une activité qui les contraint, deux ans durant, à jouer les Maîtres Jacques, ne lâchant les rênes de l'attelage académique que pour ceindre le tablier d'un cuisinier qui doit faire bonne chère avec peu d'argent...

Et c'est pour ces motifs, mes chers collègues qui m'avez porté au rectorat, que ma gratitude à votre égard demeure médiocre. Il est possible que les recteurs de jadis aient ressenti, au jour solennel de leur investiture, un frisson d'orgueil. Mais ce temps où le nouvel élu se comparait — intérieurement! — à un consul célébrant sa victoire, est dépassé: dans une métamorphose régressive, le triomphateur est devenu bouc émissaire!...

Monsieur le Prorecteur, mon cher Collègue,

Le corps professoral groupe un ensemble d'hommes qui ont sans doute quelques traits communs mais qui, par ailleurs, sont violemment disparates. Vous êtes, et vous avez été, de ceux pour qui commander signifie mieux servir. Insoucieux de votre travail personnel, vous avez écarté toute activité qui n'aurait pas concouru «ad majorem Universitatis gloriam» et il n'était détail, si petit fût-il, qui ne retînt votre attention et ne fût l'objet de vos soins. Altruiste, toujours désireux d'être utile à votre prochain — que vous aimez certainement autant que vous-même — vous dressez, à l'aube de ma carrière rectorale, un modèle probablement exemplaire. A ce point exemplaire, que, ne pouvant viser si haut, je me refuse à le suivre. J'appartiens, hélas, à ce groupe d'individus pessimistes, qui, quelque peu asociaux, légèrement misanthropes et fortement zoophiles, ne sont que médiocrement enclins au renoncement. A moins que la contrainte ne se révèle inflexible, je refuse de sacrifier mon activité de chercheur qui est pour moi, et toujours plus à mesure que les années me dépouillent, ma meilleure raison de vivre, et, plus généralement, me semble-t-il, la

raison même de vivre d'un professeur d'université. Trop souvent, ce pays ne voit en nous que des hommes qui enseignent. II doit se convaincre que nous devons être, d'abord, des hommes qui cherchent: «Toute vie, disait Platon, est vaine, qui n'est pas consacrée à la connaissance...»

Alors que, au cours d'une lente promenade sous les frondaisons moites de juin, s'articulaient dans ma pensée les premiers linéaments de ce discours, j'eus brusquement l'intuition — peut-être bizarre — que, parvenu à cet instant, ce serait vous,

Mesdemoiselles les étudiantes et Messieurs les étudiants,

qui me comprendriez le mieux. J'entretiens avec vous, depuis bientôt trente ans, des relations que, pour mon compte, je trouve parfaites. Me plaisant dans la société de la jeunesse, je sais que la jeunesse ne me supportera qu'à dose faible. Et je suis certain que vous n'éprouverez nul dépit si je n'assiste pas régulièrement à vos diverses manifestations. Certes, vous m'aurez invité et j'aurai courtoisement répondu. Si mon absence qui, le plus souvent, passera inaperçue de vous — car je suis assez lucide pour savoir que le recteur n'a pas de place dans votre univers psychologique —venait cependant à vous frapper, vous saurez que cette absence, serait-elle motivée par quelque raison valable ou mensongère, signifie pour moi du temps gagné, gagné pour mon travail scientifique, et, pourquoi pas, pour mes loisirs. Peut-être, dans quelques années, parachevant votre formation dans une université lointaine, comprendrez-vous, en entendant citer comme celui d'un savant à la réputation estimable le nom de tel ou tel de vos maîtres lausannois, que le rayonnement de notre école dépend, avant tout, du travail créateur qui s'y fait. Ce qui peut marquer un étudiant pour la vie, c'est parfois un professeur, ce n'est jamais un recteur.

Oh! Je le sais bien: si le recteur se dérobe à certaines des multiples invitations dont il est l'objet, on murmure que les universitaires s'enferment dans leur tour d'ivoire. En revanche, le recteur est-il de toutes les manifestations, l'opinion publique en

fait un fantoche ne rêvant que réceptions et banquets. Moins heureux que cet homme d'Etat qui avait toujours raison, il me semble assez probable que le recteur a toujours tort. Laissez-moi donc suivre mon génie propre et adopter comme devise: «De minimis, non curat Rector.»

Mesdames, Messieurs,

Ce n'est pas uniquement l'admiration, presque exclusive, que je nourris pour la musique de Wagner qui m'a fait choisir, aux fins d'orner une cérémonie sévère, cette méditation grave et inquiète d'un père penché sur un berceau. Tout d'abord, j'aimerais que vous soyez convaincus, qu'en dépit de certains des propos qui vont suivre, je ne suis pas dépourvu de sentiments humains. Et puis, ne sommes-nous pas, nous aussi, penchés sur l'énorme berceau planétaire, nous demandant avec angoisse ce que sera l'avenir de nos innombrables descendants? Sages sceptiques persuadés qu'un adulte est le plus souvent une faillite, nous n'en voyons pas moins, dans un nouveau-né, comme dans mi monde qui va naître, une promesse, que celle-ci soit chantée dans les prophéties de la Bible, dans l'églogue virgilienne ou dans l'Idylle de Siegfried.

Symbolisons l'humanité par un promeneur solitaire, qui, égaré sur une plage de sables mouvants, est surpris par une tempête. Les yeux levés au ciel, redoutant la foudre, il n'a pas conscience de l'enlisement sournois qui déjà l'aspire vers les profondeurs terreuses. Le danger «plus brillant que mille soleils», la menace atomique, détourne son attention du péril majeur de la surpopulation. Ce n'est pas ici le lieu des chiffres et de la statistique; quelques données nous suffiront: il a fallu 200000 années pour que la population humaine atteigne l'effectif de deux milliards et demi. Au taux actuel, ce chiffre sera triplé dans soixante ans. En Algérie, l'excès quotidien de naissances est de 700, en Chine de 33000! Remarquons que si l'accroissement le plus énorme s'observe chez les Hindous, les Jaunes, les Arabes, l'Europe elle-même ne

cesse de se surpeupler, tout particulièrement les pays pauvres et peu productifs qui bordent le bassin méditerranéen. Cette fécondité différentielle et qui semble la plus élevée dans les régions où le niveau de vie est le plus bas, a suscité naguère une hypothèse optimiste selon laquelle il suffirait d'améliorer les conditions d'existence pour que, automatiquement, le taux de naissances s'abaissât. Or, outre qu'il n'est point aisé de lutter contre la misère dans laquelle vivent les deux tiers de l'humanité, cette hypothèse s'est révélée fausse: en 1920, à Ceylan, les taux respectifs de natalité et de mortalité étaient de 39 et de 29 pour 1000, en 1945 de 40 et 22. Vint le DDT, l'OMS à l'oeuvre, l'extermination coûteuse des moustiques, la disparition du paludisme: or, le taux de mortalité tombe à 14 pour 1000 et le taux de natalité reste stable! En douze ans, la population de la grande île cingalaise passe de 6 à 9 millions, d'où, actuellement, une véritable catastrophe sociale et économique.

Il a suffi que la France introduisît, sous la forme d'assurances sociales, des primes à la natalité, pour que sa population augmente rapidement. Et, ce qui est à proprement parler ahurissant, ce phénomène a été salué avec allégresse! Et la Suisse, la Suisse oublieuse de la peine qu'elle eut à nourrir ses enfants de 1940 à 1945, n'explosa-t-elle pas de joie imbécile lorsqu'elle apprit qu'était né son cinq millionième citoyen? De toute évidence, l'homme moyen ressent une satisfaction instinctive profonde, une exaltation de son sentiment de puissance, lorsqu'il voit augmenter l'effectif de sa communauté. Peut-être, subsiste-t-il aussi au fond de son être quelque ancestrale terreur de la solitude et un esprit de clan qui, promettant la victoire aux gros bataillons, se rassure dans la multitude. Et cet instinct est si impérieux qu'il masque les problèmes terribles que la pullulation suscite: comment la planète nourrira-t-elle dix milliards d'habitants sans se transformer — toute vie sauvage et toute nature abolie — en une morne succession de champs de pommes de terre ou de céréales, de plantations de cacahuètes ou de bananiers, en étangs générateurs d'algues vertes et de poissons? Comment notre pays s'accommodera-t-il de 10 millions de Suisses comprimés entre le Jura et les Alpes?

Et c'est ici qu'il faut nous demander quelles sont les causes de la surpopulation. La principale, aucun doute n'est permis, c'est le triomphe des méthodes scientifiques pastoriennes, inspiratrices des progrès de l'hygiène et de la médecine. Ces méthodes, si précieuses pour l'individu, ne serviraient l'intérêt de l'espèce que si elles étaient mises au service d'une eugénique humaine compréhensive, fixant en chaque pays le taux admissible de natalité, interdisant aux tarés de se reproduire, poursuivant une politique à longue vue visant à ramener la pullulation de l'homme à un maximum, par exemple de deux milliards. Le Japon d'avant 1870 avait su maintenir sa population à l'effectif raisonnable de 30 millions; les moyens dont il usait, avortement et infanticide, peuvent être jugés moralement détestables, mais qui oserait prétendre que cette méthodologie brutale n'était finalement plus douce que les guerres et les catastrophes issues de l'entassement de 80 millions d'habitants sur l'Archipel nippon?

D'autres voies nous sont aujourd'hui ouvertes: un contrôle des naissances, fondé sur la connaissance du cycle sexuel, est théoriquement possible: la Chine, les Indes, l'Egypte, le Japon sont entrés dans cette voie, mais ce n'est guère que dans ce dernier pays, de civilisation avancée, que quelques succès peuvent être enregistrés. Ailleurs, l'immense difficulté est de vaincre les préjugés et l'ignorance et de persuader des populations essentiellement rurales et analphabètes de la nécessité de mesures limitatives. Pour ne pas enflammer les passions, je passerai sous silence l'influence de certaines religions, encore qu'à Porto-Rico où le catholicisme prédomine, le gouvernement lutte, avec succès, en faveur du contrôle des naissances.

Revenons au promeneur solitaire, guetté par l'enlisement, menacé par la foudre, et évaluons les grandeurs respectives de ces calamités. Comparons la menace atomique —sous son aspect génétique et guerre exclue — au péril né du «progrès», dont la surpopulation est une des conséquences. A cette fin, me voici forcé

de vous exposer brièvement sous quelles influences majeures se transforme une espèce animale. A l'échelle de notre vie, l'espèce semble immuable durant des périodes de milliers de siècles. Et pourtant, cet équilibre apparent résulte de l'antagonisme de deux catégories de phénomènes en lutte sourde et continue: d'une part, à chaque génération, se produisent des mutations, changements brusques de certains éléments du patrimoine héréditaire. L'ensemble de ces perturbations, nuisibles dans l'immense majorité des cas, représente ce que nous nommons la «pression de mutations». Mais cette pression est contenue par une autre, tel un taureau affrontant un rival: les nouveautés issues des mutations, sont mises à l'épreuve par le milieu, c'est-à-dire la totalité des conditions extérieures agissant sur un être au cours de son développement et de sa vie: sous l'influence de cette «pression de sélection», la plupart des porteurs de mutations disparaissent rapidement, puisqu'ils possèdent, en général, une valeur adaptative inférieure à celle du type dont ils sont issus — moindre fécondité, faible résistance à certaines maladies, fonctionnement défectueux d'un organe. Ceci vous semble-t-il abstrait? Alors, recourez à l'image suivante: une grande usine construit des automobiles. A son service, un inventeur, mi-fou, mi-génial, propose à chaque instant des modifications, le plus souvent saugrenues, des MUTATIONS. Mais le chef d'un bureau technique, sur la porte duquel nous lisons l'inscription SÉLECTION, exerce un contrôle impitoyable et n'accepte qu'une fois sur cent les transformations suggérées: les automobiles de la firme ne changeront donc qu'avec une extrême lenteur.

Et l'homme? Au taux normal de mutations s'ajoute maintenant un petit pourcentage supplémentaire, dû à la radioactivité procédant de l'utilisation médicale et industrielle des rayons X, des radio-isotopes et des essais d'armes atomiques. La pression de mutations est donc —mais très légèrement semble-t-il —augmentée. La pression de sélection, elle, a diminué formidablement (cet adverbe galvaudé étant pris ici dans son acception la plus strictement étymologique) à la suite des progrès de la médecine et de l'hygiène. Il y a donc, dans le patrimoine héréditaire de notre

espèce, accumulation progressive de mutations, dont le 95 % sont nuisibles. L'homme va évoluer plus vite que par le passé et dans la direction du pire: anomalies, tares et maladies héréditaires. Un exemple: le diabète, causé par une mutation, affectait en 1927 le 12 pour 1000 de la population du Danemark. Jusqu'alors cette maladie ne pouvait être efficacement combattue et beaucoup de diabétiques mouraient avant de s'être reproduits. Vint la découverte, magnifique pour l'individu, périlleuse pour l'espèce, de l'insuline. En 1947, ce ne sont plus 12, mais 43 Danois sur 1000 qui sont diabétiques: il y a moins de vies brutalement interrompues, mais plus de vies gâchées et une fraction croissante de la population, distraite du circuit producteur, s'affaire à soigner les malades. Nous le voyons: l'augmentation de la quantité d'hommes marche de pair avec la détérioration de la qualité et notre promeneur doit moins redouter la foudre et son fracas que l'enlisement muet dans les sables visqueux.

Cet instinct obscur qui nous chuchote que la pullulation est la marque des espèces florissantes, est-il biologiquement et rationnellement justifié? Permettez-moi de vous raconter — en vous rappelant au préalable que nous sommes des mammifères — deux histoires de mammifères, l'une ancienne, l'autre toujours actuelle.

La caverne des Dragons, en Styrie, a été rendue célèbre par les recherches du paléontologiste autrichien Othenio Abel. De cet antre immense où hivernaient régulièrement les ours, il a été extrait plus de 200 tonnes d'ossements provenant de ces animaux et ces restes macabres, sollicités par la science, nous disent comment une espèce naît, vit et meurt. A la base des couches fossilifères, datant de la seconde moitié du Grand Interglaciaire, se rencontre une forme spéciale, Ursus deningeri, ancêtre présumé de l'ours des cavernes, Ursus spelaeus, qui lui succède et devient très abondant à la fin de la glaciation rissienne. A cette époque, il est déjà très variable, la forme de son crâne, par exemple, évoquant tantôt le lévrier et tantôt le bouledogue. La vie de ces ours était facile, une

fois surmontées les crises du jeune âge. La nourriture était abondante et nul ennemi, à l'exception de quelques chasseurs paléolithiques faiblement armés et qui parvenaient parfois à occire un ourson, ne menaçait son existence. La pression de sélection s'était donc abaissée, ce dont témoigne très tôt le polymorphisme du crâne et, plus tard, de nombreux squelettes exhibant des anomalies de la denture, du rachitisme, des ankyloses arthritiques de la colonne vertébrale, des fractures mal consolidées avec pseudarthroses, des lésions osseuses consécutives à la longue suppuration de plaies non cicatrisées... A mesure que les individus deviennent plus nombreux, leur taille diminue; vers la fin de la dernière glaciation, la Grotte des Dragons est peuplée d'ours mal venus, qui, brusquement, disparaissent! Abel écrit textuellement: «L'arrivée au summum des conditions de vie facilite le développement des dégénérés et par suite augmente encore les faiblesses congénitales de l'espèce, faiblesses qui vont en s'aggravant, jusqu'au moment où, à côté d'individus malades, chétifs et inférieurs, apparaissent les nains, fragiles créatures qui ne résistent pas à la moindre secousse. Ce ne sont pas seulement les ours des cavernes qui se trouvent sous l'empire de ces lois... L'espèce humaine elle-même s'y trouve soumise et nous ne devrions jamais en oublier les effets.»

Et voici ma seconde histoire: qui n'a vu, certaines années, nos prairies et nos champs bouleversés et parcourus en tous sens par des galeries s'ouvrant au niveau du sol par d'innombrables orifices circulaires? C'est là le travail des campagnols, petits rongeurs voisins des souris. Le déroulement de l'histoire des ours a exigé 170000 années; un drame analogue peut se dérouler, sous nos yeux, en 170 jours!

Au premier printemps, les campagnols, décimés par les carnassiers et les rigueurs de l'hiver, sont toujours rares. Mais, si la belle saison, point trop humide, leur est favorable, ils vont se reproduire à un rythme forcené: les portées de cinq à dix petits se succèdent tous les trente jours et les jeunes sont pubères, les femelles après vingt-cinq, les mâles après quarante jours! Vienne septembre et ce sont des millions de campagnols qui seront nés des rares

individus printaniers. A cet apogée où l'héritage du monde semble promis aux rongeurs, succède brusquement leur crépuscule, minutieusement décrit par plusieurs auteurs: naguère alertes et sur leurs gardes, les campagnols se montrent lents et peu sensibles; le poil hérissé, le dos rond, les yeux mi-clos, les animaux, dont la température a baissé au point que leurs puces les quittent, s'agrègent en amas résignés. Longtemps, on les crut victimes d'épizooties. Il n'en est rien et les recherches les plus soigneuses ne mettent en évidence ni bactéries ni virus. A l'autopsie, le foie, infiltré de graisse, présente des taches; les surrénales sont en pleine inflammation, le taux du sucre sanguin s'est effondré. Nous sommes en présence d'une véritable catastrophe endocrinienne, comportant en particulier un dérèglement complet du système hypophyso-surrénalien et d'un épuisement nerveux évoquant les états les plus aigus de tension, de ce «stress» décrit par Selye. Ces symptômes semblent bien s'expliquer par un «effet de groupe» conduisant au surmenage: les individus sont continuellement dérangés par leurs congénères, qu'ils mangent, qu'ils dorment, qu'ils s'accouplent, mettent bas ou allaitent leurs petits... Songeons aux conditions de la vie dans les grandes villes et à la maladie des managers...

Il est donc maintenant clair que si une espèce accepte de payer un lourd tribut à la sélection naturelle et, malgré cela, augmente ses effectifs, la pullulation est l'indice que cette espèce se trouve dans une phase ascendante de son évolution. Mais, si l'accroissement du nombre d'individus résulte du relâchement de la pression de sélection, alors la pullulation est le signe annonciateur de la dégénérescence et de la mort. Il est impossible de tricher les lois de la biologie.

De ce problème, j'aimerais envisager encore un dernier et grave aspect: la surpopulation, nous l'avons vu, est un phénomène général, dont l'accélération, en Asie, en Afrique, en Amérique du Sud, menace sourdement l'Europe. Au siècle prochain, affirme le dernier rapport de la Commission économique et sociale des Nations Unies, il y aura un Européen pour quatre Asiatiques.

Certes, l'idée d'une supériorité innée que posséderait la race blanche n'a pas de base scientifique solide et nous savons bien que —l'esprit soufflant où il veut —les civilisations s'épanouissent ou ont fleuri, chez les Egyptiens comme chez les Mayas, chez les Chinois comme chez les Athéniens. Il n'en reste pas moins que, depuis plusieurs siècles, rien ne s'est fait de grand, dans le domaine de la pensée créatrice et de la technique, qu'en Europe, ou dans son fief culturel nord-américain. Ne serait-ce pas un devoir, pour nous Européens, de préserver notre communauté humaine, en évitant de nous laisser diluer, jusqu'à concentration homéopathique, par la marée des peuples que les anciens Grecs auraient appelés barbares? Notre rôle est-il vraiment de nous offrir en victimes résignées et d'ouvrir nous-mêmes notre succession? Est-ce à nous de précipiter le cours d'un processus historique peut-être inéluctable? le génocide, certes, est hideux, l'autogénocide, le suicide collectif, ne serait-il pas hideux et stupide?

La biologie nous apprend que la vie est une lutte où la seule morale est celle du plus fort. Tout ce que la paléontologie, la préhistoire et l'histoire nous racontent de l'aventure humaine, c'est que la prédominance de l'Homo sapiens s'est affirmée dans le carnage. L'homme ne s'est pas contenté d'exterminer ou de réduire en esclavage ceux qui étaient ses compagnons de route, les animaux. Dès que le rameau humain se détache du tronc des primates, l'homme en devenir se reconnaît à ce signe infaillible que, seul d'entre les mammifères, il dévore ses semblables: il est probable que les antiques Australopithèques vivaient essentiellement, il y a plus de 700000 années, de la chair des singes dont ils étaient encore si proches. Le Sinanthrope d'il y a 400000 ans pratiquait la sinanthropophagie; nul doute que ce précurseur, définitivement dépouillé de sa bestialité, n'eût accédé à la véritable dignité humaine, car, au geste de Caïn, il avait appris à associer le geste de Prométhée: il ne se contentait plus de tuer ses congénères, il les faisait cuire!

L'homme du Néanderthal, aux genoux fléchis, au dos arqué, aux yeux sournois abrités par d'énormes visières osseuses, ce Moustérien habile à tailler le silex, pourquoi disparaît-il au cours

de la dernière glaciation, il y a quelque 40000 années, alors que coïncidence troublante, l'homme moderne, l'Homo sapiens, comme s'il avait quelque monstrueux forfait à se faire pardonner, témoigne de son arrivée sur la scène du monde par la splendeur de son art pariétal? Chercherait-il à détourner notre attention?

Et l'histoire! Que mon incompétence dans ce domaine soit louée qui m'interdit de démêler à votre intention ce sinistre écheveau de massacres, de guerres et de rapines!

Oui, la biologie nous avertit: malheur aux faibles! Et pourtant, dans le cerveau monstrueusement disproportionné de l'homme, s'est formée, procédant des superstitions stupides, des rites sanguinaires et des cruels tabous, une sorte d'indépendance de la pensée à l'égard des nécessités matérielles: dès qu'il est devenu assez intelligent pour saisir l'angoissante tristesse, peut-être l'absurdité, de sa destinée, l'homme a dégagé de la magie les sortilèges de l'art, où, civilisé, il puisera le courage et la force de vivre. La spéculation métaphysique stérile se fera, plus tard, scientifique et le savant poursuit la vérité, encore qu'à l'arrière-plan de sa pensée quelque Pilate agnostique lui murmure: «Qu'est-ce que la vérité?» Des religions adoucies lui suggèrent, le persuadent d'aimer et de secourir son prochain. Et c'est ainsi que se forme une morale où la victoire n'est pas promise au fort, mais au pacifique.

Ainsi, deux mille ans après la révélation chrétienne, cent années après le message de Darwin, le penseur doit choisir entre la loi scientifique de la lutte et la loi morale qui, pour nous Européens, signifie notre éviction progressive de la scène du monde.

Terre de Virgile et de Rembrandt, de Beethoven et de Wagner, de Goethe et de Tolstoï, terre de Newton, de Darwin, d'Einstein, mère nourricière des penseurs, des savants et des artistes, Europe! Devons-nous te défendre ou te laisser glisser dans le gouffre où se décomposent les civilisations défuntes?