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Rektorats Reden © Prof. Schwinges

Dies academicus

Discours rectoral

L'usage veut que le recteur entrant en charge s'adresse à son prédécesseur avant de prononcer une conférence sur un sujet de sa spécialité.

Je m'adresserai à Jean Guinand de bonne grâce et avec reconnaissance pour la qualité de son action au rectorat, mais je romprai avec l'autre tradition, car la fonction de recteur éloigne décidément trop aujourd'hui celui qui l'exerce de ses travaux de recherche pour qu'il ose laisser croire qu'il est d'abord l'homme d'une discipline. Les formes, même d'une cérémonie aussi traditionnelle qu'un Dies académique, ne sont pas indépendantes des réalités.

Monsieur le Recteur sortant de charge, Mon cher Jean,

Voilà quatre ans, dans la situation où je me trouve aujourd'hui, tu te demandais, attirant discrètement l'attention sur ta jeunesse, s'il valait mieux être recteur à quarante ans plutôt qu'à cinquante. De mon point de vue, tu as eu raison d'accepter le rectorat à quarante ans, car ta succession aurait été encore plus difficile si tu avais, en plus de tes qualités naturelles, une expérience nourrie de dix années supplémentaires au contact des hommes, des idées et des choses.

Recteur à trente ans, on t'aurait reproché peut-être un excès d'agitation et d'impatience. Je salue chez le quadragénaire le dynamisme, l'esprit d'initiative et d'ouverture, la volonté d'innover et la capacité d'aboutir dans les plus brefs délais. Parmi tout ce que tu as créé directement ou indirectement durant ton rectorat, c'est, me semble-t-il, le cours d'«entrepreneurship», qui répond le mieux à ton tempérament de créateur d'entreprises et même de créateur de créateurs d'entreprises. C'est l'une des allées que tu as tracées ou élargies entre l'Université et l'économie, allées dont aucune n'est à sens unique.

Aujourd'hui, ta carrière poursuit sa trajectoire de fusée, puisque te voilà président de la Conférence des recteurs suisses et que tu occupes après Tell Perrin, Paul-René Rosset et M. Jean-François Aubert ce qui est en train de devenir le siège de notre faculté de droit aux Chambres fédérales.

Grâce à toi, notre université et les universités suisses sont maintenant dans une meilleure situation pour maintenir et renforcer le contact avec les organes européens de formation et de recherches; pour que nous ne soyons pas absents non seulement de l'exécution des projets, mais aussi, et surtout, de leur conception. Et l'image de la fusée est juste encore, compte tenu des distances que nous sommes en train de prendre à l'égard de cette Europe dont nous sommes géographiquement au centre, mais à tant d'égards sur les marges ou dans les lointains.

Tes nouvelles tâches me donneront l'amical regret de te rencontrer moins fréquemment, mais il est de ton devoir d'être maintenant pour Neuchâtel plus souvent à Berne, et pour la Suisse plus souvent à Strasbourg et à Bruxelles.

Il restera aux étudiants l'excellent professeur que tu es; et à moi, ton portrait. A ma table de travail, je suis observé, du côté droit, par nos collègues MM. Favarger, Labhardt, Leuba et Clerc; du côté gauche, par MM. Erard, Sörensen, Grize et Jeannet. Tu seras pour une fois sur le petit côté, mais en face.

En privé, lors du transfert de la clé, je t'ai remis un petit cadeau dont tu auras peu l'usage. J'espère qu'à Colombier cet hameçon ne rouillera pas, et à La Tourne je te prie de ne pas manger tes cueillettes de champignons avant d'avoir consulté ce livre.

Mesdames, Messieurs,

S'exprimant en 1963 à l'occasion du 25e anniversaire de l'institut neuchâtelois, Denis de Rougemont reconnaissait à notre région les conditions de base d'une vraie culture parce que, disait-il, «nous possédons cette densité exceptionnelle de lecteurs, de chercheurs, d'inquiets, d'originaux, d'individus entreprenants en tous domaines, et souvent à tous risques, fût-ce au risque majeur qui est celui d'être désintéressé».

Pour réaliser ces conditions, Denis de Rougemont, qui n'était guère suspect de sympathie excessive pour les bienfaits de l'instruction publique, affirme qu'il faut d'abord des maîtres. Je le cite: «Des maîtres comme ceux dont j'ai pu suivre à l'Université de Neuchâtel l'enseignement direct (car nous étions peu nombreux): un Max Niedermann, un Arnold Reymond, un Alfred Lombard, un Jean Piaget, un Georges Méautis — belle pléïade assurément! Il faut savoir attirer de tels maîtres et les retenir! Il faut pour cela un milieu qui réponde, qui ménage une certaine tolérance aux innovations, voire aux excès, aux erreurs de ceux qui créent et qui ne se contentent pas de protester ou de déclarer qu'ils se libèrent... d'on ne sait quoi.»

Si à cette heure, dans cette salle, ceux qui ont passé par notre université ont pu ajouter ou substituer d'autres noms de professeurs reconnus par eux comme des maîtres à la liste esquissée par Denis de Rougemont, alors nous tenons vraiment notre rang et nous remplissons notre devoir, qui est certes d'enseigner mais

plus encore de former. La taille même de notre université nous facilite quelque peu cette tâche difficile et essentielle. Le devoir de formation par l'enseignement et par l'initiation à la recherche demeure notre devoir fondamental de professeur. Certes, les fruits ne sont pas immédiats, mais il en est ici des hommes comme de la terre: la récolte dépend en premier lieu de la qualité du labour. Sans une excellente formation, il est vain de compter plus tard sur une bonne recherche. Et sacrifier la formation à la recherche conduirait d'une génération à l'autre à des conséquences dangereuses.

Pour être bonne, la formation ne doit pas nécessairement être longue. Je m'inquiéterais même d'un allongement des études universitaires, comme je redoute un allongement des études gymnasiales: cela signifierait, sous le couvert de l'expansion des connaissances, que nos programmes sont mal conçus ou, sans exclusive, que nos méthodes d'enseignement sont trop peu efficaces. Par contre, et elle le fait déjà, l'Université doit se soucier toujours plus d'offrir, spontanément ou à la demande, sous des formes ramassées et selon des horaires opportuns, des cours de formation continue à mesure que des renouvellements et des changements notables s'opèrent.

En matière de recherche, nous constatons depuis plusieurs années une ouverture plus marquée vers la recherche dite appliquée et une augmentation des collaborations entre des instituts universitaires et des entreprises. Le dialogue s'établit de mieux en mieux, bien que le langage ne soit pas toujours exactement le même et que parfois un interprète soit souhaitable.

Partenaire économique, l'Université est reconnue de mieux en mieux comme un atout. Ici, les possibilités sont encore nombreuses, car le potentiel est loin d'être pleinement utilisé. Selon des formes qui restent parfois encore à déterminer, des collaborations s'affirment ou se dessinent entre établissements d'enseignement et de recherche, et entre eux et des entreprises. Nous sommes entrés dans une phase dynamique avec une volonté réciproque d'échanges et de services.

Dans cette perspective, notre vocation universitaire est claire. Partout en Europe, même dans les pays fortement centralisés, on constate que des provinces redeviennent régions et que la région nouvelle prend une importance économique et connaît son propre développement. L'Université de Neuchâtel se trouve de plus en plus désignée pour être celle de l'arc jurassien et du pied du Jura, pour être celle des contacts transfrontaliers avec la Franche-Comté. Les régions de l'arc jurassien se sont montrées jusqu'à présent et aujourd'hui toujours plus inventives en matière de haute précision, et elles ont vu naître des hommes aux remarquables capacités scientifiques et techniques, ou su les faire venir.

Un très grand espoir est placé dans l'avenir de ces sciences et de ces techniques, un appareil de recherche a été patiemment mis en

place par nos propres forces et avec des appuis extérieurs, dont celui de la Confédération. Celle-ci n'a aucun intérêt à l'affaiblissement, voire au dépérissement de ses régions jurassiennes, et elle commettrait une faute lourde de conséquences si elle blessait cet espoir ou si elle tolérait qu'il fût blessé.

Pour importante et si nécessaire qu'elle soit, l'ouverture vers la recherche appliquée et en direction de l'économie ne doit pas entraîner une réduction ni même une stagnation de la recherche plutôt appelée fondamentale. Elle n'est pas un luxe, mais de première nécessité, puisque c'est d'elle que se nourriront d'autres recherches et qu'au terme d'un long processus naîtront des produits. Et si l'Université ne se consacre pas principalement à cette recherche, qui le fera?

L'histoire, depuis l'Antiquité, nous donne des exemples de la nécessité de ces recherches désintéressées: les anciens Egyptiens ont tiré de la géométrie de quoi retrouver leurs champs après les crues du Nu. Ils n'ont guère dépassé l'arpentage parce que l'application leur suffisait. Au contraire, les Grecs ont développé leur réflexion sans souci primordial d'application. Ils sont allés loin dans l'abstraction et ils ont permis beaucoup d'applications.

C'est pourquoi, en un temps où les universitaires, ici comme ailleurs, retroussent leurs manches et poussent à la roue — et ils ont raison — comme recteur je défendrai ceux qui, en équipe et plus encore en solitaires, travaillent en silence, méthodiquement, passionnément, on ne sait pas encore exactement à quoi.

Je ne définis pas un programme d'action, mais il est bien autorisé dans un pays comme le nôtre de prononcer une profession de foi. Dans la société occidentale très matérialiste de cette fin du XXe siècle, devant les menaces qui rôdent, et tout particulièrement ici et maintenant, il est du devoir social de l'Université de participer au mieux à l'effort commun du pays qui l'a créée et qui lui donne ses moyens d'existence. Il est aussi, si ce n'est d'abord, de son devoir social de préserver une pensée libre, de rappeler qu'il existe des valeurs plus hautes que celles qui fluctuent dans les cotations: valeurs morales et spirituelles qui font la vraie grandeur. Les seuls moteurs puissants sont les convictions profondes, les idéaux, la foi. C'est à ceux-là que l'on accroche sa vie.

L'Université n'a certes pas le monopole des valeurs éthiques et esthétiques, mais elle doit en être l'un des conservateurs et l'un des creusets.

Nous vivons, Mesdames et Messieurs, une période d'amalgame, d'assimilation, d'uniformisation, de réduction. Aidez-nous, aidez-vous, à maintenir l'Université comme un lieu de pluralisme, d'originalité, de différences et de contrastes. Et n'oublions pas ce que nous devons déjà et ce que nous devons encore «aux chercheurs, aux inquiets, aux originaux, aux individus entreprenants en tous domaines» et de surcroît désintéressés.

R. Scheurer